L'avis 4★ de Mélusine : « Une girl power des « temps modernes » »
tome 1 - Aila et la Magie des Fées

La saga d'Aila  fantasy


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Note : 4.6 / 5 avec 248  critiques français

L'avis 4★ de Mélusine :

« Une girl power des « temps modernes » »

Ce roman nous transporte, adolescent comme adulte, dans un autre univers plus riche et profond que le titre ne le laisserait paraître. Les répliques contemporaines des personnages s'inscrivent dans un contexte médiéval légendaire. Aila est un personnage de son temps. Elle incarne le « girl power » surpassant l'homme au combat et en pouvoirs. On est sensible à l'imagination féconde et à la fluidité de l'écriture. C'est aussi un roman porteur de valeurs, bien éloigné de notre monde individualiste. (source)

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Aila et la Magie des Fées
de

Prix : 5,99  ebook toujours disponible
Date de parution : 29 février 2012
Environ 480 pages
✯  Éditeur : UPblisher
  → ISBN-13 : 978-2-7599-0048-0 en epub
✯  Éditeur : UPblisher
  → ISBN-13 : 978-2-7599-0047-3 en pdf
✯  Éditeur : UPblisher
  → ISBN-13 : 978-2-7599-0051-0 en format Kindle (Amazon)
✯  Diffuseur : Amazon
  → ISBN-13 : 2759903168 en livre papier pour ceux qui aiment (14,99 €)
✯  Diffuseur : Amazon
  → ASIN :  B01GERN0TU pour Kindle
✯  Diffuseur : Bookeen
  → EAN :  9782759900480  →  pour tout appareil
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✯  Diffuseur : Decitre
  → id :  9782759900480 pour tout appareil

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Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Voir au-delà des apparences, voir au-delà des apparences… Cette phrase ne cessait de résonner dans la tête de Pardon sans provoquer la moindre réaction ni dans son corps ni dans son esprit. Pourtant, ses yeux avaient parcouru mille fois le paysage autour de lui à la recherche de la réalité dissimulée par ces illusions. Quelque part, sous cette surface bleutée inerte existait une porte qui les mènerait vers le monde suivant. Mais que regroupait ce « les » ? Il ne pourrait accepter l’abandon d’un autre membre de sa famille dans ce lieu humide. D’une façon ou d’une autre, il devait rester et, pour y parvenir, obliger ce labyrinthe à permettre le transfert de ses enfants. Mais comment ? Naturellement, il percevait le caractère illogique de son raisonnement, la légère faille dans sa détermination, la petite voix qui lui soufflait que, pour l’instant, il demeurait le seul à sembler communiquer avec cet univers étrange, sinon comment aurait-il deviné la direction à emprunter ou l’éclosion d’une île au cœur de ces insolites bouillonnements ? Ne plus rien discerner, avoir le cerveau tellement embrouillé qu’un flou total occultait toute réflexion ou analyse, les yeux troublés par cette interminable observation au point de brûler et une soif si inextinguible qu’il aurait bu toute l’eau de la mer, mais, à la simple idée de descendre de son perchoir, celle-ci se calmait avant de revenir le hanter un peu plus tard… Voir au-delà des apparences. Aila ! Il ne sut pas s’il avait uniquement pensé son nom ou s’il l’avait hurlé, car pas un oiseau ne s’envola dans ce monde dénué de présence animale, hors de la sienne et de celles de ses enfants. Pourquoi ? Pour quelles raisons la vie le punissait-elle ainsi ? Pour quelles erreurs devait-il payer ? Pour quels égarements ? Ne méritait-il pas plus de considération pour ses actions honorables ? Un minimum d’estime parce qu’il ne s’était pas conduit comme un être monstrueux, parce qu’il avait lutté, de son point de vue, du bon côté ? Et s’il se trompait ? Si sa vision manichéenne du bien et du mal ne correspondait à rien d’autre qu’à une tendance de l’homme à se valoriser comme il le pouvait à ses propres yeux comme à ceux de tous… Avec l’aide de la sorcière, Césarus aurait pu vaincre et envahir la terre si Aila n’avait pas développé toujours plus de pouvoirs, parvenant à lier un grand nombre d’esprits dans un incomparable combat. Ce tyran avait perdu et tout le monde avait salué sa disparition. Mais si, là aussi, comme dans ce monde insolite, cette partie de l’histoire n’avait consisté qu’en une succession d’illusions. Peut-être n’avait-il jamais aimé Aila ? Peut-être n’avait-il pas d’enfants ? Des enfants ? Si, deux, une fille et un garçon. Pardon secoua la tête. Résister, n’abaisser ni sa garde ni sa vigilance. Non ! Sa vie d’avant, même si, pour l’instant, elle n’existait plus vraiment, avait été bien réelle. Cependant, pour la retrouver, il ne devait pas renoncer. Alors, voir au-delà des apparences ! Il reprit son observation.

◎ ◎ ◎

– Je n’en peux plus, souffla Naaly. Que penserais-tu d’une petite sieste ?
– Marche, assena Tristan.
– Quoi ? Encore ? Avec cette île qui n’en finit pas de s’étendre…
Ses plaintes s’éteignirent presque aussitôt, la chaleur autant que la moiteur la terrassait. Pourtant, elle s’aperçut immédiatement que quelque chose avait changé sans parvenir à mettre le doigt dessus. Elle avança de quelques pas supplémentaires avant de se figer et de se retourner.
– Mais pourquoi t’es-tu arrêté ? arriva-t-elle à articuler avec un minimum d’énervement.
– Il est là…
Avec attention, Naaly balaya le paysage autour d’elle sans localiser Pardon.
– Où ?
Tristan haussa légèrement le menton sur sa gauche et Naaly leva les yeux dans la direction signalée pour découvrir, dans un arbre à larges feuilles crénelées, une silhouette sombre qu’elle n’aurait, d’une part, probablement pas remarquée sans l’indication de son frère ni, d’autre part, identifiée comme celle de son père. Comment avait-il réussi à pénétrer l’inextricable enchevêtrement de racines et de branches pour accéder au sommet ? Si elle songea à la question, le courage de la poser lui manqua.
– On l’attend ? demanda-t-elle.
Un imperceptible hochement de tête de Tristan la rassura et, après une dernière inspection autour d’elle pour certifier l’invraisemblable absence d’ombre, elle se laissa tomber sur le sable, désertée par la moindre once d’énergie avant de s’allonger sur le sol. Aussitôt, elle perdit la notion du temps si tant est que celui-ci s’écoulât encore en ce monde.

◎ ◎ ◎

Naaly ne dormait pas vraiment, mais son esprit s’était retranché si profondément dans l’inconscience que la voix de Tristan ne prit un sens qu’avec retard.
– Il nous rejoint.
Pour la jeune fille engourdie, émerger de ce flottement spirituel nécessita un délai certain, tandis que Tristan fixait le paysage derrière elle, vers la barrière de racines. Quand il parut, sa chemise sale et abîmée, leur père ne sembla même pas les remarquer, puis son regard finit par s’arrêter sur eux. Il resta un instant immobile comme s’il ne les reconnaissait pas avant d’avancer dans leur direction à pas rapides.
– Ah, vous êtes là, c’est bien. La mer s’est retirée pour nous laisser l’accès vers la porte, allons-y !
Éberlués, les deux enfants l’observèrent s’éloigner à longues foulées, découvrant à leur insu que la surface bleutée avait effectivement disparu, dévoilant une plage vallonnée aussi humide qu’infinie. Après un soupir, Naaly décida de se redresser, tandis que son frère, son attention concentrée sur Pardon, ne bougeait pas. Elle tendit la main vers lui. Quand leurs yeux se croisèrent, elle discerna dans ses prunelles sombres des nuages si ténébreux qu’ils lui glacèrent le cœur. Et s’il avait raison, s’il était le prochain sur la liste du labyrinthe ? Elle ne parvenait pas à s’en convaincre et, pourtant, elle frissonna. Quel que fût celui d’entre eux à quitter le groupe, il abandonnerait ce dernier dans un état avancé de décomposition. Arriveraient-ils vraiment à s’en sortir ? Au moins l’un d’entre eux ? Elle en douta un instant, puis se reprit lorsque Tristan, saisissant ses doigts, se releva.
– Ne tardons pas, lança-t-il.

◎ ◎ ◎

Côte à côte, en dépit de la chaleur harassante, ils accélérèrent pour rattraper Pardon qui les avait largement distancés. Curieusement, la sensation initiale qu’ils avaient éprouvée en marchant des heures dans l’eau se révélait finalement trompeuse. Ils avaient imaginé des fonds semblables à un immense tapis sablonneux presque uniforme et, contrairement à leur première impression, sous les flots se cachaient un relief accidenté dans lequel apparaissaient de multiples pics et des dénivelés spectaculaires, exactement comme une montagne sous-marine. Pourquoi se dévoilaient-ils aussi soudainement ? Voilà la première question qui tourmentait Tristan, alors qu’il courait auprès de sa sœur, se rapprochant de leur père peu à peu. Les suivantes concernaient sa fin qu’il prévoyait. Pourrait-il être abusé par la fatigue et la tension qui ne cessaient de s’accumuler ? Non, malgré la chaleur et la moiteur, un frisson glacé le parcourut. Cependant, comment un adolescent pouvait-il affronter son propre décès à quinze ans ? Son regard se fixa sur Pardon qui les précédait de quelques dizaines de mètres. Restait à lui faire entendre raison, car celui-ci n’accepterait simplement pas de perdre son fils, alors que toutes ses forces convergeaient pour sauver ses enfants. Quand leur père se figea, Tristan et Naaly purent enfin le rejoindre et, comme lui, s’arrêtèrent. De leur position, ils découvrirent une descente abrupte tout autant qu’insolite vers une immense cuvette toujours luisante des nappes aqueuses que la mer n’avait pas retirées avec elle. En face, le bord opposé remontait en pente douce vers une nouvelle plage. Néanmoins, entre elles deux, s’étendait une plaine hérissée de roches étonnantes aux formes géométriques dont l’agencement ressemblait aux ruines d’une cité abandonnée.
– Elle est toute proche…, murmura Pardon.
Aucun des adolescents ne demanda de précision ; tous les deux se doutaient que ces paroles concernaient la porte. Après la dernière dissimulée par des feuilles, quel subterfuge choisirait la seconde du labyrinthe pour se faire désirer ?
– Descendons, poursuivit-il.
Sous leurs pieds s’étiraient des colonnes hexagonales, d’une vingtaine de mètres de hauteur, encastrées les unes dans les autres et bien trop lisses pour être escaladées. Le regard de Pardon parcourut le lieu sans découvrir d’accès vers le bas. Néanmoins, en raison de la forme en cuvette, l’altitude finirait par diminuer tôt ou tard pour leur permettre d’atteindre la partie encaissée. Sans même partager sa réflexion avec ses enfants, il s’éloigna. Déconcertée par cette surprenante distance vis-à-vis d’eux, Naaly jeta un rapide coup d’œil à Tristan, espérant son soutien silencieux. Cependant, comme celui-ci semblait perdu dans ses pensées, elle se résolut à se forger un avis par elle-même. L’attitude de leur père démontrait-elle la naissance d’une indifférence envers eux ou, persuadé que son tour de les quitter arrivait, préférait-il fermer son cœur pour ne pas songer à sa propre mort ou à la leur ? Et s’il se trompait ? Et si Tristan se trompait ? Et si, contrairement à leur conviction, elle devenait celle qui resterait dans ce monde ? Elle n’aimait pas l’eau, mais, après tout, supporterait de vivre dans l’ambiance lourde et pesante de ce lieu. Quoique, une éternité dans cette humidité ne la séduisait guère… Et puis elle périrait d’ennui ! Un ample soupir souleva sa poitrine. De toute évidence, quelle que fût la fin prévisible, elle s’en passerait bien ! Alors, autant laisser l’endroit choisir pour eux ! Cette indécision révélait une fragilité peu habituelle chez elle, mais, à l’instant, elle ne parvenait plus à affronter la pression des événements successifs sur elle comme à accepter de perdre les uns après les autres ceux qui constituaient les piliers de sa force comme de sa résistance. Sans eux, comment surmonterait-elle tous les obstacles ? Son père désirait que l’un de ses enfants accédât à la sortie du labyrinthe, peut-être, mais pas elle ; elle ne se sentait pas à la hauteur de cette tâche… Cependant, devenir la dernière survivante permettrait peut-être de raviver sa flamme intérieure, celle qui, dans le contexte actuel, s’effritait, rongée par l’atmosphère aussi délétère qu’oppressante. À la dérobée, elle jeta un second coup d’œil à Tristan dont l’attitude fermée signifiait sans équivoque que son opinion n’avait pas changé, et, de nouveau, elle frissonna. La fin de leur épopée dans cet univers liquide pourrait-elle s’avérer pire que ce qu’elle imaginait ? Non ! Elle devait cesser de s’attarder sur tout ce que la porte leur avait enlevé, leur vie, leurs proches, leur avenir et de penser à tout ce gâchis, et s’abstraire de toute crainte. Coûte que coûte, elle devait continuer à croire que tout rentrerait dans l’ordre ! Accablée par ce monde aux allures d’étuve, elle avait baissé sa garde, mais, dès maintenant, la relèverait et ne se laisserait plus abattre. Dans le cas d’un nouveau transfert, elle accompagnerait son frère ou son père et résisterait, car, elle s’en souvint, leur cohésion, malgré quelques heurts ponctuels, expliquait leurs succès, aussi relatifs fussent-ils. Donc ils continueraient à s’entraider, parce que là résidait leur unique chance de s’en sortir. Son regard se durcit. Jamais quiconque ne l’amènerait à plier ! Si elle héritait de cette écrasante responsabilité, elle la supporterait et utiliserait toute son énergie à rétablir leur existence ! Dans le cas contraire, elle protégerait son partenaire d’infortune et deviendrait la pierre sur laquelle il s’appuierait pour triompher, heureuse de transmettre sa force comme sa détermination. Soudain, parce qu’elle avait cessé d’avoir peur, la chaleur comme la moiteur s’estompèrent autour d’elle. À présent, quel que fût son destin, mourir ou survivre, elle savait pourquoi elle se battait.

◎ ◎ ◎

Son cœur gonflé d’amour pour son père, Naaly posa sa main sur son épaule au moment où elle le rejoignait. Ce contact provoqua chez l’homme un frémissement et son regard, presque hagard, se tourna vers elle. Encore une fois, il lui sembla perdre pied au point de mettre un peu de temps à l’identifier. Pour nourrir leur lien fragile, elle lui sourit et se réjouit quand, dans ses iris s’éclaira une réponse muette. Elle tressaillit. Jusqu’à cet instant, jamais elle n’avait pris conscience de l’importance de cette lueur que leur complicité déclenchait. Troublée, elle l’examina avec attention, découvrant avec tristesse que la jeunesse habituelle de son expression s’était effacée, remplacée par une lassitude qui imprimait sur ses traits les marques d’une vieillesse anticipée. Son cœur se contracta. Elle ne disposait d’aucun miroir pour s’observer, mais, comme pour lui, les épreuves subies avaient-elles abandonné des traces de leur passage sur sa peau comme dans son âme ? Qui pouvait ressortir intact d’une telle succession de tourments ? Personne… Pourtant, si elle exceptait la gravité actuelle qu’affichait Tristan, son frère paraissait le même qu’à leur arrivée. Mais tant d’illusions pouvaient persister ; celui-ci possédait une extraordinaire capacité à dissimuler ses sentiments. La voix de son père interrompit le fil de sa réflexion.
– Nous pouvons descendre par ici.
Effectivement, les sombres colonnes comme érodées par la mer formaient un escalier irrégulier, mais praticable pour rejoindre le sol. L’un après l’autre, ils s’y engagèrent, bondissant d’un pilier sur le suivant quand la configuration s’y prêtait ou s’agrippant aux roches lors d’un écart trop grand entre leurs marches de fortune. Parvenus au pied des orgues basaltiques, ils continuèrent leur chemin vers la cité éphémère que l’eau avait révélée en se retirant. Comme des ruines légendaires, ses contours irréguliers se dessinaient devant eux. S’étiraient vers le ciel d’étranges tours plus ou moins inachevées surgissant d’un insolite bâtiment constitué par des empilements de pavés de forme hexagonale. Son côté antique, presque troublant, apparaissait comme le témoignage d’un passé, pourtant illusoire, puisque jamais cet édifice n’aurait pu abriter quiconque. Dégageant un parfum d’histoire, tous ces amoncellements d’étages semblaient conter le combat meurtrier à l’origine de leur destruction. Alors qu’ils s’approchaient, leurs regards détaillaient les contours irréguliers, à la recherche de la moindre trace de leur objectif : la prochaine sortie. Et si, mystificateur, cet univers n’en détenait aucune… Quelle probabilité existait-elle qu’ils fussent parvenus au terme de leur voyage ? Aucun n’y croyait vraiment, même si, individuellement, à des moments distincts, cette question les avait troublés. Bientôt, ils trouveraient un indice pour localiser la porte, bientôt, ils découvriraient qui celle-ci avait choisi d’évincer de la course, bientôt, deux d’entre eux seraient projetés encore une fois dans l’inconnu. Après l’eau, quelle ambiance les accueillerait ? Le feu, l’air ou encore la terre… Tant de possibilités s’offraient, mais quelle forme prendrait-elle ?
– Séparons-nous, indiqua leur père, toujours avare de mots.
En raison des dimensions impressionnantes de ce château en trompe-l’œil, le regard de Pardon erra longuement sur la succession des empilements irréguliers, sillonnant les différents étages imbriqués les uns dans les autres à l’instar d’une construction bancale qui se serait élevée au gré du vent ou du battement des vagues. Cependant, ne se manifestaient, enfin jusqu’à présent, ni vent ni vague. Son attention revint sur ses enfants qui escaladaient l’édifice chacun de leur côté à la recherche du plus minuscule indice. Alors qu’il aurait dû les rejoindre, il ne bougea pas…

◎ ◎ ◎

La porte était là, juste devant lui, mais il ne la discernait pas encore. Il plissa les yeux, comme si ce simple geste l’aiderait à renforcer son acuité et sa capacité à dépasser les illusions, puis les ferma, s’efforçant de faire le vide dans sa tête. Éliminer sa détresse, enlever les images d’Aila qui ne cessaient d’y flotter, son mariage avec Kerryen, la petite fille née de leur amour, ce troisième héritier dont lui serait définitivement privé, effacer la mort de Bonneau, son beau-père, presque un père, ou de Sérain, son roi, un homme qu’il avait admiré et apprécié, surmonter ses failles personnelles, ignorer ses insuffisances, oublier la peur, le chagrin, la douleur, devenir une conscience qui envelopperait ce monde de son indicible aura, voir au-delà des apparences. Aila… Sa concentration se brisa aussitôt et son esprit sembla s’éparpiller comme une onde incontrôlable susceptible de tout détruire sur son trajet. Totalement éprouvé par cette terrible sensation, il rouvrit les paupières avec précipitation et étouffa un soupir en découvrant l’édifice et ses enfants intacts. Comment pouvait-il tomber chaque fois dans le même piège ? Ce paysage se résumait à une illusion et, la porte, en raison de son existence réelle, se dressait quelque part, à sa portée. De nouveau, son regard parcourut les orgues basaltiques. Toutefois, la conclusion s’imposa rapidement : il ne parvenait à rien. Résigné, prenant le côté gauche des ruines, à défaut de percevoir, il se servit de ses yeux et de ses mains, examinant dans les détails chaque colonne, chaque pavé, chaque interstice sans plus de résultats… Peu à peu, son attention déclina, tandis que les formes s’estompaient ; pourtant, ses pas l’emmenaient toujours plus haut dans les vestiges rocheux. Quand il atteignit le point accessible le plus élevé, il s’assit en tailleur sur deux pierres côte à côte et son esprit flotta autour de l’édifice, comme si le frôler suffirait à en révéler les mystères. Il secoua la tête. Intuitivement, il réalisait qu’il ne réfléchissait pas comme il aurait dû, sans pour autant saisir comment procéder. Par où commencer ? Redéfinir la nature du labyrinthe, une protection contre ceux qui auraient transgressé les lois du temps, pour empêcher le commun des mortels de se déplacer d’une période à l’autre et, ainsi, devenir susceptible de modifier le passé comme Aila l’avait fait. Cependant, Pardon ne pouvait que constater les limites du système, puisque sa femme était parvenue à changer l’histoire du Guerek et, en conséquence, le destin de Kerryen, décédé prématurément au lieu de finir mutilé. De toute évidence, le présent actuel ne s’avérait pas meilleur. Pour éviter de tels bouleversements, détruire les portes existantes, une par une, constituerait un indispensable premier pas. Ensuite, pour arrêter définitivement ces voyages dans le temps, les documents sur ce sujet devraient disparaître. Mais il s’égarait, car sa réflexion ne lui apportait aucune indication sur l’essence profonde de l’endroit. Reprendre au début.

◎ ◎ ◎

Ce monde se révélait avant tout et par-dessus tout un univers d’illusions… Comment estimer la réalité de ce sable à perte de vue, de ces colonnes qu’il avait escaladées, de cette eau qui, d’ailleurs, s’était totalement volatilisée ? Les seuls êtres tangibles demeuraient ses enfants et lui, tandis que tout le reste se limitait à des artifices. De plus, quelle était la plus exceptionnelle qualité du lieu ? Celle de savoir détourner l’attention… Il fronça les sourcils. Sur qui cette dernière s’était-elle tout naturellement focalisée ? Sur ce château qui résonnait dans leur mémoire comme un rappel de leur vie antérieure. En toute logique, la porte ne pouvait qu’être là et, pourtant, s’il poursuivait sa réflexion, dans la conception tordue du labyrinthe, cette évidence ne cherchait qu’à les duper… Alors, qu’avait-il manqué ? Et puis, sinon, où pouvait-elle être ? Une nouvelle fois, il reprit son raisonnement et, presque aussitôt, sa plus grande erreur lui sauta aux yeux. Il avait oublié que, derrière ce lieu, une entité s’agitait dont il connaissait la puissance et les rouages intimes. Contrairement à lui, elle ne se posait aucune question, n’établissait aucun plan, se glissant simplement par tous les interstices accessibles pour occuper tout l’espace jusqu’à celui de son esprit… Instinctive, elle se serait spontanément dirigée vers son objectif. Voilà pourquoi il échouait et pourquoi il échouerait toujours ! Il était devenu incapable de renouer avec elle ! Entre peur et attirance, la première n’avait cessé de dominer la seconde, d’autant plus que ses rares tentatives pour la frôler n’avaient pas abouti… Et si, sur ce point-là aussi, il se trompait. Il devait le reconnaître, depuis son arrivée ici, il lui semblait la percevoir, alors même que Tristan avouait son inaptitude à se lier avec elle. Bien sûr, tout lui paraissait confus, embrouillé au point qu’il ne savait pas quoi en penser et, pourtant, en parallèle, une voix intérieure lui soufflait qu’il s’approchait de la vérité, que ses intuitions inespérées lui en révélaient bien plus sur les modifications profondes de sa personnalité que sa réflexion cartésienne. Se souvenir de la nature de la magie et la laisser venir à lui, puis voir au-delà des apparences. Cette fois, l’image d’Aila ne surgit pas et le regard de Pardon, perdu dans le vide, ne chercha plus qu’à dépasser les illusions de ce monde pour accéder à la réalité dissimulée derrière celles-ci.

◎ ◎ ◎

Depuis un moment, complètement absorbée, Naaly observait son père, puis le bruit d’un talon sur la pierre l’amena à sursauter légèrement. Avec une intonation dépitée, elle murmura :
– Je ne peux pas dire qu’il nous aide beaucoup…
– Ne crois pas ça.
Les yeux de Tristan se posèrent sur la silhouette assise en tailleur au sommet de l’édifice, si statique qu’elle semblait ne plus faire qu’un avec les roches. Étonnamment, ses contours rappelaient ceux d’un oiseau sur le point de s’envoler, exactement comme ces grands rapaces qui, leurs ailes déployées, dévoilaient leur impressionnante envergure. Comment demeurer insensible à l’exceptionnelle puissance qui les arrachait à l’attraction terrestre ou omettre leur rare acuité visuelle qui ciblait un rongeur depuis une altitude élevée ? Quelquefois indiscret, Tristan s’était projeté dans leur esprit, observant le paysage par leurs regards avant de se fondre dans leur essence libre et sauvage, celle d’un prédateur planant au-dessus du sol, si haut que tout lui paraissait minuscule. Il pensa à sa mère, à ses voyages intemporels, et l’envia. Quelques mois plus tôt, quand elle était encore elle-même, quand elle dispersait sa bienveillance sur le monde et qu’elle le prenait dans ses bras pour le protéger de la méchanceté des autres, elle l’enveloppait de tant de tendresse qu’au cœur de son étreinte il parvenait à oublier les troubles de sa propre existence, de cette magie qu’il cachait, à son tempérament qu’il étouffait pour rester transparent. Puis tout avait changé… Sa nature réelle s’était exprimée. Adieu au petit garçon triste et insipide. Enfin redressé et sa carrure étoffée, pour la première fois, il avait révélé aux yeux des gens sa personnalité comme ses pouvoirs.

◎ ◎ ◎

Dans son esprit flotta le regard de sa mère posé sur lui dans la clairière avant leur séparation ; il la connaissait si bien. Dans ses prunelles sombres, peuplées de lumière à l’opposé des siennes, il avait reconnu ce flot d’amour si familier qu’elle seule lui offrait. Que faisait-elle à l’instant même ? Comment se passait sa cohabitation avec Martin qu’ils avaient lâchement abandonné et dont la colère légitime pourrait se retourner contre elle ? De nouveau, l’inquiétude perça dans son cœur. Pourquoi celle-ci revenait-elle encore le tourmenter ? Aucune menace ne planait sur Ellah dans ce monde tranquille. De plus, elle disposerait d’un compagnon pour tromper son isolement. Cependant, cette constatation, au lieu de le rassurer, l’ennuyait. Logiquement, rien dans l’attitude de Martin ne laissait présager d’intentions malveillantes de sa part, mais il n’avait pas réussi à accrocher avec le personnage. Ce n’était pas son excentricité compréhensible après une aussi longue vie solitaire ni le regard résolument intéressé qu’il posait sur sa mère, non, plutôt une inexplicable perception. Peut-être, parce qu’il dominait toutes les subtilités de la dissimulation, avait-il décelé derrière l’apparence accueillante de cet homme une noirceur secrète. Encore une fois, il s’alarmait sans raison, elle saurait se défendre. En conclusion, il devait arrêter de se préoccuper pour elle !

◎ ◎ ◎

Son attention se reporta aussitôt vers son père et un soupçon d’admiration le traversa. Alors que celui-ci souffrait de toute son âme — il lui semblait presque entendre les tressaillements de son cœur blessé —, il parvenait à chasser les douleurs de son être pour étendre son esprit autour de lui. Tristan connaissait trop bien les effets pernicieux de cette entité et, là, ses yeux fixés sur lui percevaient sa présence comme un rayonnement invisible qui irradiait de toutes les parcelles du corps de Pardon. Sa mère avait réussi, elle avait débloqué les barrières que son père n’était pas arrivé à abattre lui-même, mais de façon encore diffuse, presque incertaine. Là encore, un nouveau soupçon d’admiration le traversa. Jamais il n’accéderait à un tel contrôle de la magie… Autodidacte, seule sa détermination infaillible lui avait permis de développer une adresse appréciable, mais, il s’en rendait cruellement compte, modeste. Et, pourtant, en assimiler plus pour détenir des pouvoirs quasi illimités demeurait à sa portée. Sa jeunesse lui offrait toute une vie devant lui pour approfondir sa maîtrise. Enfin, il aurait pu… Cependant, si la projection de son avenir en Avotour se vérifiait, il se réveillerait dans la peau d’un pitoyable ermite condamné à vendre des plantes rares pour survivre. Rien de bien réjouissant. Clairement, il était obligé de l’admettre, cette existence solitaire avait perdu son irrépressible attrait. Il ne s’était pas reconnu dans ce personnage, un homme vivant caché, se protégeant des autres et de sa famille, avec des barrières si hautes qu’il en devenait intouchable. Seule Merielle était parvenue à les abattre, mais il n’imaginait pas que leur amitié pût évoluer en amour, même si, au contact de leurs mains, la magie s’agitait en créant des étincelles. Un léger sourire apparut sur son visage à cette évocation, puis disparut presque aussitôt quand son père se redressa. Juste un instant, il avait oublié le pire à venir, mais, à présent, il ne tarderait pas à avoir la confirmation de son intuition…

◎ ◎ ◎

Un hochement de tête de Pardon à ses enfants les incita à le rejoindre. Ensemble, ils se dirigèrent vers le côté opposé de la cuvette dont la pente relativement faible aurait semblé simple à grimper si le terrain humide ne se dérobait pas sous leurs pieds en permanence, les amenant à redescendre quand leur volonté les poussait à monter. Plus long que prévu, ce petit jeu ne dura cependant pas éternellement et, enfin, ils accédèrent à une nouvelle plage de sable infini. Au premier pas sur sa surface, un vent inattendu se leva, caressant leur visage de son souffle presque rafraîchissant. Au début, s’il se montra plutôt doux et amical, sa puissance s’intensifia rapidement. Bientôt, pour avancer, le groupe lutta contre lui, se préservant des grains de silice projetés dans leurs yeux. Puis Pardon arrêta ses enfants et la bourrasque cessa. Pourtant, un instant plus tard, celle-ci reprenait, concentrant ses effets sur une zone face à eux dans laquelle elle tourbillonnait avec ardeur. Aveuglés encore, ils se protégèrent au mieux. Puis au bruit des rafales succéda le silence. Devant leurs regards presque incrédules, dans l’air devenu translucide se dessinaient des formes que tous purent identifier : trois bâtons dans lesquels ils se reconnurent, deux empreintes de main droite, une grande et une plus menue, pour ceux qui passeraient la porte quand le troisième demeurerait ici. Pardon réagit aussitôt.
– Je ne sais pas encore comment, mais, cette porte, mon fils, je te jure que tu la franchiras !
– Non.
La réponse de l’adolescent statufia son interlocuteur.
– Persuadé que mon tour arrivait, je m’y suis préparé, poursuivit Tristan. Pense à la suite de votre voyage. Qui mieux que toi veillerait sur Naaly ?
Pardon secoua la tête, puis, les sourcils froncés, insista :
– Je ne t’abandonnerai pas !
– Tu n’as pas le choix ! Aucun de nous ne l’a… De toute façon, restons réalistes, un seul accédera au dernier monde, alors que je m’arrête là ou à la prochaine étape, quelle différence ?
L’objection de Tristan semblait logique, mais Pardon refusait de l’accepter. Son regard retourna vers la figure suspendue. Une illusion de plus ! S’il redéveloppait la maîtrise de la magie un tant soit peu de façon consciente, il modifierait le tracé de cette gravure aérienne. Aussitôt, il concentra son esprit sur elle, mais une main sur son bras troubla sa détermination. Tournant ses yeux, il rencontra les prunelles vertes de sa fille dans lesquelles vibrait une intense émotion, doublée d’une prière silencieuse.
– Nous devons être forts pour lui, murmura-t-elle en se rapprochant de lui.
De nouveau, il secoua la tête. Sauver ses enfants demeurait si profondément ancré en lui qu’il se révélait incapable de renoncer au seul objectif qui le poussait encore à avancer.
– Je refuse de vous perdre…, objecta-t-il.
– Aucun de nous ne le désire, mais l’impossibilité de changer le cours de notre aventure nous y contraint, continua-t-elle.
– Si ! Je dois pouvoir la modifier ! Je suis sûr que je le peux !
– Mais Tristan ne le souhaite pas…
– Un gamin d’une quinzaine d’années ne sait pas ce qu’il veut !
– Si, papa, je le sais.
La voix de Tristan, à la fois douce et grave, atteignit Pardon en plein cœur.
– Ne me le demande pas…
– Je devine combien, de toute ta volonté, tu cherches à nous préserver. Je te porte une telle confiance que je suis convaincu que tu y arriveras, même si cette quête emprunte des chemins détournés, voire cruels, pour y parvenir. Je crois en toi, en ta capacité à améliorer le monde grâce à tes qualités humaines et à ta magie toute personnelle… Pour cette raison, tu dois partir avec Naaly. Accepte ce pas supplémentaire, pour nous…
Le regard de Pardon, humide, se leva vers son fils ; Tristan, rassemblant les ultimes parcelles de son courage, lui sourit brièvement.
– Je suis désolé, ajouta Pardon. Je me sens si loin du père que tu aurais mérité…
– Je n’aurais pu en avoir de meilleur et, surtout, aucun dont je sois aussi fier.
Une fois saisies les mains de Pardon et de Naaly, Tristan les rapprocha des traces dessinées dans l’air dans lesquelles elles s’emboîteraient naturellement. Cependant, celle de Pardon se déroba.
– Essaie, s’il te plaît, pour moi, implora son père.
Tristan acquiesça et plaça sa paume dans les empreintes, démontrant sans ambiguïté qu’aucune ne lui correspondait.
– Convaincu ? demanda-t-il.
Le doute traversa les yeux de Pardon. Redoutant une nouvelle opposition de celui-ci, Tristan réfléchit aussitôt aux arguments susceptibles de le persuader, mais Pardon ne lui en laissa pas le temps.
– Non ! La porte n’est pas ouverte ! Ainsi, obligatoirement, une chance subsiste pour modifier le choix des passeurs !
– Prouve-le-moi ! s’écria Tristan. Pose ta main et, si rien ne se produit, je me plierai à ta volonté de la franchir ! Je t’y aiderai même !
Naaly tourna son regard vers son frère aux traits contractés par la colère, surprise de la rage qui soudainement l’animait. De son côté, Pardon fixait son enfant, interdit devant cette rébellion si rare chez lui.
– Alors ? poursuivit l’adolescent. Et si tu ne la mets pas tout seul, je peux t’assurer que je t’y forcerai. N’oublie pas que je dispose de la magie et pas toi, et si à cet instant précis je dois m’en servir contre toi, j’agirai sans regret !
– Mais je croyais…, commença Pardon, toujours incapable d’accepter cette confrontation surréaliste que, plus que tout, il ne souhaitait pas.
Pourtant, il leva sa main vers l’empreinte avant de suspendre son geste, hésitant à signer ce qu’il considérait comme un abandon de plus, cette fois, celui de Tristan.
– Naaly ! ordonna son frère.
Aussitôt, comprenant son intention, Naaly plaça sa paume à l’endroit qui semblait lui être consacré au moment même où Tristan plaquait celle de son père dans le sien. Pardon ouvrit la bouche, mais Tristan ne le laissa pas s’exprimer.
– La réponse est déjà derrière toi ! Es-tu prêt à l’accepter ? Si la porte est apparue, je reste, si ce n’est pas le cas, je t’aiderai à changer la gravure, je te le promets.
Pardon n’avait nul besoin de se retourner. Dans les prunelles sombres de son garçon dansait le reflet d’une nouvelle lumière : les ondes s’étaient réveillées ; le labyrinthe l’avait définitivement choisi avec Naaly. Accablé par cet échec supplémentaire, il tenta, cependant, d’offrir un visage impassible pour ne pas rendre la séparation encore plus difficile. Après tout, que risquait son enfant dans ce monde inerte ? Rien. Et, néanmoins, il ne pouvait chasser l’angoisse qui le tenaillait…
Comme une réponse à son anxiété, le vent reprit, son souffle léger balayant leurs cheveux et leur peau d’une brise fraîche, presque apaisante. Parallèlement, Pardon cherchait à surmonter la détresse qui brisait son cœur, son regard fixé sur son fils dont l’attitude sereine ne le convainquait pas ; personne n’aimerait rester ici.

◎ ◎ ◎

– C’est quoi, ce bruit ? demanda soudain Naaly.
Un bruit ? Non, pas tout à fait, plutôt une vibration infime sous leurs pieds, quasi indétectable, de fréquence si faible qu’ils n’auraient même pas dû la percevoir. Pourtant, peu à peu, elle gagna en puissance. L’examen du paysage autour d’eux ne leur apprit rien de particulier. Cependant, un seul endroit résistait à leur analyse, celui dont les gravures immatérielles brouillaient la perspective. Si Pardon décida de contourner cet étrange écran translucide, Tristan ne bougea pas. Étonnamment, il n’avait pas besoin de voir pour savoir que son destin avançait vers lui, inexorablement. Quand son regard croisa celui de Naaly, son cœur se contracta tant elle paraissait ravagée par le désespoir ; leur séparation finirait inévitablement de façon dramatique. Subitement, elle se précipita vers lui et l’enserra. Surpris par cette effusion si éloignée de l’attitude habituelle de sa sœur, il resta un instant immobile avant de l’étreindre avec douceur, le corps de Naaly frémissant de chagrin.
– Tout ira bien, ne t’inquiète pas…
– Je ne veux pas que tu meures, murmura-t-elle, pas maintenant, pas ici, pas comme ça…
Aussi soudainement qu’elle avait atterri dans ses bras, elle se recula, une larme coulant encore sur sa joue.
– Tristan, tu possèdes la magie ! Tu dois détourner le danger !
– C’est trop tard…
– Comment ça ? résonna la voix grave de Pardon derrière lui.
Le fils se tourna vers le père.
– Je te l’ai offerte…
– Quoi ? Quand ? s’insurgea celui-ci.
– Au moment où j’ai saisi ta main.
– Mais, par les fées, pourquoi ? Et pourquoi à moi ?
– Parce que tu en feras un meilleur usage que moi et parce que Naaly ne la souhaitait pas.
– As-tu la moindre idée du péril qui fonce sur toi à une vitesse colossale ? Je ne te laisserai pas mourir ! C’est hors de question !

◎ ◎ ◎

Pardon jeta un coup d’œil à la porte dont les anneaux s’éclairaient peu à peu. Se concentrer ! Chasser ce trouble qui étreignait son âme, puis se donner les moyens de contrôler cette magie ! Puisque son fils lui avait offert la sienne, il ne pouvait que se sentir plus fort et compétent. Insensible au grondement sous ses pieds, il ferma les paupières. Appeler cette entité, l’attendre, renouer avec ses réflexes d’antan, s’imprégner de son essence si particulière en ce lieu, appréhender pleinement sa nature pour pouvoir en jouer, devenir chaque parcelle de ce labyrinthe pour en comprendre la structure et puis se souvenir de celui qu’il avait été, sa dextérité comme sa facilité déconcertante pour se lier à elle, sa puissance enchanteresse… Son esprit se lança à l’assaut du monde autour de lui, parcourant des distances incroyables à toute vitesse.
– Papa ! s’écria Naaly. Nous devons nous presser, elle arrive sur nous !
Sa concentration brisée, Pardon ouvrit les yeux. Impossible ! Un instant plus tôt, elle quittait à peine l’horizon ! Effectivement, en dépit de l’aspect troublé de l’air devant eux, nul ne pouvait plus ignorer qu’une vague gigantesque s’avançait à toute allure, un mur massif qui emporterait tout reliquat de vie dans ce monde cruel. Malgré lui, un frisson glacé le traversa. Son regard revint vers les ondes dont le dernier anneau clignotait toujours. Le visage grave, Tristan s’inclina vers sa sœur et, sa bouche près de son oreille, dominant le bruissement de la robe liquide sur le sable, lui murmura :
– Ne change jamais…
Elle cilla légèrement, puis déposa une bise empreinte de tendresse sur sa joue avant de se rapprocher de la porte, le cœur battant tant la menace se précisait. À présent qu’une ombre immense voilait le ciel presque en totalité, une troublante interrogation la traversa : l’accès s’ouvrirait-il à temps ? Songeant au sort de son frère, elle frissonna, puis, son chagrin contrôlé, concentra sa volonté sur la nécessité de quitter ce labyrinthe pour modifier leur avenir, si injuste et atroce. Après, si elle s’en sortait, peut-être prendrait-elle le temps de se lamenter. Pardon s’adressa à son fils.
– Tu dois essayer de passer…
– Tu ne la tromperas pas.
– Comment peux-tu exiger de moi que je renonce à toi ?
– Au contraire, j’attends que tu continues à te battre, à te montrer courageux, pour toi, pour moi et Naaly, pour parvenir à inverser notre présent et nous rendre tout ce que nous avons perdu…
– Pourquoi m’as-tu donné ta magie ? Elle aurait pu te sauver…
– Grâce à elle, tu conserveras une part de moi qui restera en toi, toujours…
– Papa ! s’exclama Naaly. Elle est ouverte ! Vite !
Sans tarder, elle attrapa la main de Pardon, mais ce dernier résista encore, son regard douloureux fixé sur son enfant. Cependant, comme désormais chaque seconde comptait, Tristan le poussa vers l’accès. La vague absorbait toute lumière à l’exception de celle qui miroitait sur les ondes, leurs peaux parsemées par ses auréoles claires, presque irréelles. Les sourcils froncés, Naaly observa son frère qui lui prêta un bref moment d’attention avant de la reporter sur son père dévasté de l’abandonner à ce cruel destin.
– Vas-y, papa ! s’exclama Tristan.
– Mon fils, je…
– Je sais tout ça ! Foncez !
Décidée, après un ultime coup d’œil à Tristan, Naaly tira Pardon à travers la porte qui s’effaça aussitôt, révélant de nouvelles gravures l’espace d’un instant ; près des cercles et des bâtons dansaient des flammes infernales. Puis tout disparut. À présent, dans les prunelles de Tristan ne se reflétait plus qu’un mur d’eau gigantesque. Le garçon déglutit, étreint par une peur indicible. Puis il s’en souvint, le labyrinthe lui avait fait vivre sa noyade et ainsi, il en connaissait déjà tous les effets.

◎ ◎ ◎

Dans un incompréhensible silence, la vague le recouvrit, entraînant avec violence son corps dans un bouillonnement d’écume. S’il avait encore maîtrisé la magie, peut-être aurait-il développé des branchies, comme avant, quand il était vraiment Tristan… Un regret profond le traversa. Non pas celui d’avoir transféré ses maigres pouvoirs à son père, mais plutôt celui d’avoir été insuffisamment puissant pour vaincre le lieu et ses facéties. Ballotté et tourmenté, Tristan perdit toute notion de gravité jusqu’au moment où sa peau racla le sable devenu meurtrier. Alors qu’il tentait toujours de retenir son souffle sans s’affoler, il bascula dans la cuvette quittée plus tôt, frappant les premières pierres de la fascinante cité qu’elle abritait. Sous l’effet de la collision, l’adolescent ouvrit la bouche qui, aussitôt, s’emplit d’eau. Malgré l’angoisse qui s’emparait de lui, il avala une première fois, puis une seconde. Malheureusement, l’enchaînement des chocs acheva de briser sa résistance et le flot s’engouffra dans sa gorge, puis ses poumons. Dans un ultime essai désespéré, Tristan s’agrippa à une roche, mais, l’instant d’après, la lâchait, tandis que son cerveau, privé d’oxygène, s’éteignait peu à peu. Sa dernière parcelle de conscience flotta vers celle qu’il avait aimée plus que sa vie : la magie.


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