Yogir ronflait… Pas trop fort, juste de quoi faire comprendre à d’éventuelles oreilles indiscrètes que l’homme censé surveiller La Porte des Temps s’était une nouvelle fois assoupi à son poste. Mais qui pouvait l’en blâmer ? À quoi servait le gardien d’un accès que personne n’empruntait jamais, ni dans un sens ni dans l’autre ? L’histoire l’expliquait clairement : les Guerekéens en avaient perdu la maîtrise depuis si longtemps qu’ils avaient oublié depuis quand. D’ailleurs, qui pouvait affirmer qu’ils avaient, un jour, possédé celle-ci ? Personne. En résumé, uniquement un peuple ayant perpétué cette tradition aurait encore pu parvenir jusqu’à eux. Or ces ultimes connaissances devaient s’être définitivement effacées, puisque cette entrée originale n’avait plus amené quiconque depuis des siècles, voire peut-être des millénaires. Là encore, tout le monde ignorait ce qu’il en était réellement. En outre, la porte avait-elle déjà fonctionné ? Un simple coup d’œil dans sa direction informait quiconque qu’elle ne ressemblait en rien à celle active décrite par la légende qui, telle une onde miroitante, libérait des vagues concentriques comme celles créées par un poisson à la surface d’un lac. Or, à l’endroit précis où elle s’élevait, seule une paroi rocheuse exposait au regard son aspect peu commun. Elle apparaissait lisse, comme polie à la main par le plus fin des grains, mais rien de plus, ni lueur ni mouvement. Dans la petite salle au piètre éclairage, elle se dressait presque aussi sombre que les deux pierres ténébreuses qui l’encadraient, des pavés parfaits aux angles vifs et à l’éclat furtif, deux silhouettes immobiles, quasi menaçantes, sauf pour Yogir ; elles représentaient les uniques compagnes de ses longues journées de théorique vigilance.
Gagné trop souvent par un ennui sans limites, le vieil homme résistait de plus en plus mal à la dérive de son attention. Ce jour-là, engourdi par une irrépressible torpeur, il sombrait petit à petit au pays des songes ; soldat depuis son plus jeune âge, il avait beaucoup payé de sa personne tout au long de son existence. Ainsi, il avait enduré les hivers rigoureux, sous une neige épaisse, sur d’étroits chemins de ronde battus par des vents glaciaux, et les étés régulièrement caniculaires, où le moindre geste le mettait en sueur, sans parler des pénibles tâches quotidiennes à effectuer. Dans cette forteresse, pourtant monumentale, les habitants, guère nombreux, devaient s’occuper intégralement de l’entretien de celle-ci ; chacun adoptait différents emplois au fur et à mesure des nécessités. Engagé dans la garnison, il s’était retrouvé à bâtir des murs, à faucher le foin ou couper du bois, voire à le transporter et le ranger, des travaux contraignants auxquels il avait vaillamment résisté et pour lesquels il avait reçu une récompense au-delà de toute espérance. Devenir le gardien de la porte représentait le vœu de tant d’hommes et, cependant, n’existait qu’un seul élu : lui… Quelle n’avait pas été la fierté de sa famille et la sienne le jour de sa nomination ! De plus, à sa mort, une petite rente continuerait d’être versée à sa veuve et il appréciait l’idée de laisser sa femme, nettement plus jeune que lui, à l’abri des difficultés financières. Mais, pour l’instant, il ne songeait pas à tous ces avantages. Installé sur son banc, négligeant l’objet de sa surveillance, son esprit avait déserté la pièce… Le dos calé contre le mur et la tête soutenue par ses mains accrochées à sa hallebarde, Yogir sommeillait, alors que ses yeux légèrement entrouverts maintenaient l’illusion d’une attention focalisée sur la paroi. Quiconque l’aurait observé à cet instant, sans naturellement entendre ses ronflements réguliers, aurait pensé qu’il veillait jalousement sur cet emblème guerekéen. Mais il n’en était rien, il dormait bel et bien, les paupières à demi closes. Cette incroyable faculté lui avait souvent servi, tandis qu’il montait la garde sur les remparts, pendant ces nuits bien trop longues pour résister à l’envie de somnoler. Il en aurait plutôt ri, mais, finalement, avait préféré ne pas s’en vanter, bien conscient que dévoiler son aptitude aurait pu compromettre sa tranquillité, et encore plus sa promotion. Par malchance, seule sa femme, ayant rapidement compris son subterfuge, ne se laissait plus berner depuis des années par son apparente vigilance trompeuse. Plus d’une fois pendant ses jours de repos, elle était venue le secouer pour le remettre au travail quand elle le découvrait assoupi, alors qu’il aurait dû être en pleine activité. Cependant, futée, elle avait également tenu sa langue, de sorte que le secret de son mari n’avait jamais été éventé.
Yogir ne sut pas exactement ce qui le dérangea, un changement de luminosité peut-être ou l’impression d’un mouvement furtif, mais son équilibre précaire bascula et, après un bref moment pour se reprendre, les paupières grandes ouvertes à présent, il entraperçut un miroitement qui s’atténuait sur la porte. Aussitôt il se frotta les yeux avant de les rouvrir et de retrouver celle-ci comme à son habitude, sombre et inerte. Ses sens avaient dû être trompés. Par acquit de conscience, son regard balaya lentement la pièce de taille moyenne, de base rectangulaire. À une extrémité, celle-ci contenait le banc sur lequel il était assis et La Porte des Temps à l’autre. Entre elle et lui, en longeant le mur droit, se succédaient l’accès aux couloirs du château d’Orkys condamné par un solide vantail en bois, une lourde chaîne pendant le long de la paroi, puis, presque dans le coin de la salle, un large bahut vermoulu auquel personne n’osait plus toucher de peur de le voir s’effondrer à la moindre secousse. Du côté gauche, seuls deux fauteuils attendaient d’éventuels visiteurs qui, depuis la mort de Lothan, le père du roi actuel, restaient désespérément vides. Auparavant, l’ancien souverain, passionné par cet énigmatique trésor souterrain, venait souvent méditer en ce lieu, son regard fixé sur la porte, comme s’il lui suffisait de l’observer avec attention pour la réveiller, ou simplement en percer les mystères, ou encore prévoir l’impact sur le présent de changements effectués dans le passé. Cependant, depuis son décès, son héritier, Kerryen, dédaignant ces considérations métaphysiques, ne mettait jamais les pieds ici.
Toujours insatisfait, Yogir finit par se lever, puis, frôlant les sièges, jeta un coup d’œil plein d’envie vers leurs coussins moelleux. Qu’il devait être agréable de piquer un petit somme aussi confortablement installé ! Régulièrement, ce désir revenait le caresser, principalement, lorsque les os de sa vieille carcasse commençaient à le faire trop souffrir. Jusqu’à présent, malgré la faible probabilité d’être surpris, il n’avait jamais osé céder à la tentation, même quand elle lui tenaillait l’esprit, certain que, découvert, la nouvelle se répandrait jusqu’aux oreilles du roi et que les siennes vibreraient sous la colère de ce dernier ; ses tympans n’y résisteraient pas. Tout le monde connaissait Kerryen, un homme juste, mais emporté, qu’il fallait mieux brosser dans le sens du poil plutôt que l’inverse. Le souverain pouvant se montrer sans pitié, la punition envers celui qui aurait failli serait exemplaire et le garde ne pouvait prendre le risque de perdre sa précieuse charge. Son rapide tour d’horizon terminé, Yogir se rassit, rassuré. Finalement, il avait tout rêvé, le changement de luminosité et l’onde miroitante sur le mur. Pourtant, de retour à sa place, son cœur se remit à tambouriner de plus belle dans sa poitrine. Non, par les vents d’Orkys, il n’avait rien imaginé ! Voici que le souvenir d’une lueur diffuse réapparaissait devant ses yeux comme s’il la voyait encore. Peut-être devenait-il trop vieux ou trop émotif… De plus, s’il ne possédait rationnellement aucune raison de s’inquiéter, pourquoi cette oppressante sensation de malaise persistait-elle en lui ? Il passa sa langue sur ses lèvres desséchées et se dit qu’un petit coup à boire ne lui ferait pas de mal… Tandis qu’il cherchait à se lever, ses jambes peu assurées se dérobèrent sous lui et il retomba lourdement sur le banc, plutôt mécontent de se sentir à ce point atteint par une étrange impression. Pour se redonner du courage, il commença à se parler à mi-voix dans la salle silencieuse.
— Allez Yogir ! Y’a personne dans cette pièce, tu vois bien, il ne s’est rien passé ! Si quelqu’un avait voulu t’égorger, y’a longtemps que tu s’rais mort. Je t’accompagne, on va se refaire une inspection tous les deux, et après, on ira s’en jeter un, histoire de se requinquer…
Ses yeux balayèrent lentement le lieu une nouvelle fois. Seul, hors de sa perception, persistait le petit coin d’ombre entre le bahut branlant et le mur, mais, dans un espace aussi étroit, personne ne pourrait évidemment se cacher sans dépasser, et sûrement pas un assaillant de grande taille. En conclusion, si un ennemi avait pénétré, il ne devait pas être bien gros. Décidé à se conduire à la hauteur de son devoir, Yogir focalisa ses pensées sur le précieux godet qui achèverait de le remettre en forme une fois le tour de la salle terminé. Peu rassuré, il se força à se lever et, sa hallebarde en position d’attaque, parcourut la courte distance qui le séparait du meuble. Passant devant ce dernier, l’idée de boire un petit coup l’amena à oublier toute prudence, il posa son arme, puis ouvrit d’une main experte la porte, riant intérieurement de son secret si bien gardé. En dépit de son apparence miteuse, le buffet résistait vaillamment à son ancienneté, en tout cas assez pour abriter une réserve de spiritueux et de vins sur laquelle sa douce femme ne tomberait pas. Non pas qu’il en abusât, mais, comme son épouse lui en refusait la moindre goutte à la maison, ce moyen lui permettait de s’offrir un plaisir de temps à autre en toute discrétion. Et, là, avec toutes les émotions qu’il venait de vivre, ce remontant lui semblait amplement mérité. Il sortit son verre et, après un instant d’hésitation, renonça à sa piquette habituelle pour de l’eau-de-vie de prune. Un breuvage un peu plus fort gommerait définitivement son appréhension. Connaisseur, il avala l’alcool à petites gorgées, claquant la langue de satisfaction entre chacune. Ragaillardi, il se sentit prêt à examiner le petit coin d’ombre sur la gauche du meuble. Son très rapide coup d’œil n’y discernant rien, il retourna lentement vers son banc et reprit la pose. De nouveau assis, son regard erra sur la pièce et, progressivement, son sourire de contentement s’effaça de son visage. Non, il venait d’en prendre conscience, il n’avait toujours pas effectué sa tâche correctement. Encore une fois, le battement de son cœur s’accéléra à la simple idée de devoir se relever et d’y repartir. Ce petit coin dans l’angle apparaissait si sombre dans cette salle tout aussi obscure que, sans un apport supplémentaire de clarté, il n’y distinguerait pas un chat noir roulé en boule. Poussant un soupir de résignation, après avoir réuni toute sa volonté pour agir, il se redressa une nouvelle fois, saisit sa hallebarde d’une main et, de l’autre, décrocha la torche la plus proche. Ce coup-ci, sa vérification devenant complète, il établirait, sans aucun doute possible, que cette zone emplie de ténèbres ne contenait absolument rien. Ensuite, toutes ses sensations aussi farfelues que désagréables pourraient disparaître. D’un pas moins vaillant qu’il l’aurait voulu, il avança vers le fameux recoin d’ombre et, dans un dernier effort, l’éclaira. Sa bouche s’ouvrit toute grande, tandis qu’il manquait de lâcher sa lumière. Par tous les vents d’Orkys, qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Pétrifié, il laissa ses yeux fixés sur la chose d’apparence humaine, totalement recroquevillée sur elle-même, au point qu’il n’en voyait que des cheveux mal taillés à l’allure broussailleuse…
— Hélà ! Hélà ! T’es quoi, toi ? murmura-t-il en bousculant légèrement la silhouette de l’extrémité de sa hallebarde.
Dans un gémissement, la masse enchevêtrée se resserra encore plus sur elle-même. Si Yogir ressentit l’urgence de se servir un deuxième verre, son sens du devoir prit le dessus, il recula lentement, sans quitter du regard l’angle de la pièce, son arme prête, à présent, à transpercer cet éventuel assaillant. Arrivé près de l’accès au couloir, il lâcha sa torche sur le sol et, de sa main libérée, actionna la lourde chaîne, tirant sur elle de toutes ses forces à gestes répétés. Au même moment, résonnèrent dans le château deux carillons puissants, un proche et un lointain. Inconscient du temps qui s’écoulait, il s’acharna à sonner l’alerte, son attention rivée sur le bahut, ses oreilles assourdies par le bruit ambiant, au point de ne pas remarquer l’ouverture de la porte en chêne derrière lui. Il sursauta violemment quand une poigne ferme l’arrêta dans son mouvement. Sur le point de repousser l’attaquant, quelques secondes lui furent nécessaires avant d’identifier celui qui maintenait son bras. Devant lui se dressait un homme grand, aux tempes légèrement grisonnantes et aux iris d’un bleu foncé, ses doigts serrant la poignée de son épée. Enfin, le gardien lâcha la chaîne, tandis que l’écho d’un ultime tintement retentissait toujours entre les murs de la forteresse. Les yeux du nouvel arrivant balayèrent la pièce dans laquelle d’autres soldats tenaient leurs lames en position de défense, puis le roi interrogea Yogir.
— Que signifie ton appel ? M’aurais-tu dérangé pour rien ?
Derrière son ton à peine aimable grondait une menace peu rassurante.
— Sire, je vous jure, je l’ai aperçu, là-bas, entre le buffet et la paroi, balbutia le garde encore plus ébranlé depuis l’apparition de la troupe.
— Qu’as-tu vu ? insista Kerryen, de moins en moins amène.
Yogir secoua la tête, incapable de s’expliquer, mais, se baissant, il ramassa la torche pour la tendre au souverain qui la saisit d’un geste brusque. Son regard sévère posé sur lui, Kerryen comprit qu’il n’obtiendrait aucune information cohérente du vieil homme, visiblement bouleversé. Vaguement énervé d’avoir dû suspendre son entraînement quotidien pour venir ici, il serra les dents, se demandant si son soldat n’aurait pas trop abusé de l’alcool, son haleine empestant l’eau-de-vie de prune. Sans crainte, parce que la porte conservait son allure habituelle, l’épée levée par prudence, il se rapprocha du meuble. Une partie de lui espéra simplement que Yogir n’avait pas déniché un animal quelconque, tel un gros chat, qui serait parvenu à entrer en même temps que lui dans la pièce et en ferait la risée du château ; le pauvre ne s’en remettrait pas.
— Kerryen ! Que se passe-t-il ?
Le roi retint un léger soupir en reconnaissant la voix de celle qui l’avait élevé après la mort de sa mère, Ashabet, dont elle était la sœur cadette. De façon regrettable, cette dernière s’était octroyé le droit d’envahir son espace aux moments les moins opportuns de sa vie, comme celui-là.
— Inou, te voilà… Je l’ignore encore, mais, en revanche, reste derrière moi tant que la zone ne sera pas sécurisée. Rejoins Yogir pendant que je découvre de quoi il retourne.
En plus d’être sa tante, cette femme occupait l’indispensable rôle d’intendante de la forteresse et, excepté sa petite taille, tout, dans son allure déterminée et énergique, démontrait sa fonction et les prérogatives associées. Des formes arrondies et des cheveux noirs perlés de nombreux fils blancs coiffés en un chignon sévère contribuaient à renforcer l’indiscutable autorité qu’elle dégageait. Si elle opina pour lui faire plaisir, Kerryen ne fut pas dupe ; à la moindre idée qui traverserait son cerveau, elle agirait exactement selon ses envies, dès qu’il aurait tourné le dos, voire avant… Il était le souverain ici et tous lui obéissaient, sauf elle. Malheureusement pour lui, elle se comportait encore comme s’il venait tout juste de fêter ses sept ans. Régnant sur le Guerek depuis une douzaine d’années et secondant son père depuis bien plus longtemps, il aurait aimé de sa part un peu plus de considération, principalement en public. Cependant, rien ne changeait. Elle persistait à le regarder comme un gros bébé joufflu ou un adolescent récalcitrant, et n’en faisait qu’à sa tête, évidemment sans son accord royal. Sensé, il évitait depuis toujours de lui donner des ordres, car, ainsi, elle ne s’opposait pas ouvertement à lui et son honneur autant que son autorité restaient saufs… Précédant ses hommes, il s’approcha, peu inquiet, sauf pour Yogir, de la raison de tout ce raffut. Éclairant le coin dans l’ombre du buffet, la surprise le figea lorsqu’il discerna une silhouette informe recroquevillée sur elle-même. Son gardien avait vu juste, quelque chose se dissimulait là, difficilement identifiable, toutefois, ressemblant plus à une personne qu’à un rat ou un chien.
— Oh… laissa-t-il échapper.
Fidèle à elle-même, Inou joua immédiatement des coudes pour passer entre les soldats et écarta même son neveu pour découvrir la source de son étonnement. Une seconde lui suffit pour analyser la situation et s’en occuper.
— Enlevez-moi ce buffet tout de suite, claironna-t-elle d’une voix qui n’admettait pas de réplique en direction des gardes armés.
Ces derniers jetèrent un coup d’œil au souverain qui acquiesça, tandis que Yogir, soudainement inquiet pour sa réserve, se rapprochait rapidement du bahut. Incitant ses compagnons à éviter tout mouvement brusque, il se précipita pour les aider et, bientôt, une fois le meuble déplacé, apparut dans le coin de la pièce un être rassemblé sur lui-même, la tête penchée sur ses genoux. Aussitôt, Inou s’accroupit devant lui, non sans avoir, au préalable, repoussé fermement la main de Kerryen qui cherchait à la retenir par prudence. Une nouvelle fois, son neveu réprima un soupir. Pourtant, il connaissait bien le caractère à la fois déterminé et indépendant de sa tante. Comment avait-il pu penser un instant qu’il pourrait l’empêcher d’agir comme elle le désirait ?
— Bonjour, je m’appelle Inou. Et toi ? demanda-t-elle avec beaucoup de douceur.
La silhouette ne bougea pas. L’intendante hésita sur la conduite à tenir, examinant, à la lueur de la torche que soulevait Kerryen, deux jambes qu’enserraient deux bras avec force. Son regard erra sur la morsure du tissu maculé qui laissait apparaître de larges plaies sanglantes. Le cœur étreint, elle frémit en songeant au martyre que cette personne semblait avoir subi. Dénuée de la moindre appréhension, elle posa ses doigts avec délicatesse sur une main souillée, comme sur un animal apeuré qu’elle aurait voulu rassurer. À son contact, la forme, agitée par un frisson, se ramassa encore plus dans une plainte légère.
— Tu ne crains plus rien. Personne ne te fera de mal ici, lui murmura-t-elle avec douceur, caressant de son autre paume ce qui restait des cheveux. Pauvre petit oiseau… Ta vie ne me paraît pas avoir été très drôle. Mais tu vas voir, maintenant, ton calvaire est terminé. Nous prendrons bien soin de toi et, pour débuter, nous devons quitter cet endroit lugubre et t’installer de façon confortable.
Inou leva ses yeux clairs, très expressifs, vers Kerryen.
— Comme je doute qu’elle puisse marcher seule, il faudrait la porter…, commença-t-elle.
— Elle ? coupa le roi, les sourcils froncés.
— Sans le moindre doute si je considère la finesse de ses articulations. Te souviens-tu de l’inscription de la stèle, tu sais, la devise du Guerek qui ne sert jamais ? Elle expose précisément ton rôle :
« Visiteur venu par la Porte du Temps.
Notre invité d’honneur, tu seras
Au bras du roi, le seuil, tu franchiras
Pour y demeurer longtemps. »
Les mâchoires de Kerryen se crispèrent. Inou ne croyait quand même pas qu’il allait se pencher pour saisir ce tas d’oripeaux et le transporter dans le château. Hors de question !
— Tu trouveras bien quelqu’un pour t’en occuper. Des tâches plus sérieuses et urgentes m’attendent, répliqua-t-il pour éviter d’entendre la demande qu’il pressentait venir.
— Mais c’est ton devoir ! protesta-t-elle.
Il se tourna vers ses soldats.
— Amenez-la où dame Inou vous l’ordonnera.
Kerryen tendit la torche à l’un de ses hommes, puis quitta la pièce encore plus vite qu’il y était rentré, abandonnant sa tante entre tristesse et courroux. Un roi qui manquait à ses engagements, voici qui contrariait infiniment à Inou, mais elle ne le laisserait pas se soustraire à ses obligations ! Rien que pour la femme, elle ajouta à voix basse :
— Ne t’inquiète pas, c’est un vieux ronchon, mais il n’est pas aussi méchant qu’il en a l’air. Excessivement têtu et emporté, mais, que veux-tu, même lui ne peut posséder toutes les qualités…
Elle leva son regard vers les soldats qui l’entouraient.
— Bon, alors, lequel d’entre vous se dévoue pour l’emmener au premier étage ?
À l’instar de Kerryen auquel ils ne souhaitaient pas déplaire, les gardes apparurent soudainement beaucoup plus préoccupés par le bout de leurs pieds que par la question posée. Exactement à ce moment, un nouveau venu franchit le seuil. L’observant, un sourire fugitif s’afficha sur le visage d’Inou ; elle venait de trouver son porteur.
— Amaury ! Tu tombes bien !
Le jeune homme s’approcha, désireux de découvrir l’origine de tout ce remue-ménage. Entendant la cloche sonner, il avait donné à son chef un prétexte quelconque pour quitter temporairement son poste et, ainsi, satisfaire sa curiosité. D’abord intrigué, son regard vira immédiatement à la circonspection.
— Nous recevons une invitée, expliqua Inou, passée par la porte.
Amaury leva les yeux vers l’intendante, visiblement surpris.
— Ah bon ! Je croyais que celle-ci ne fonctionnait pas ?
— En général, non, mais, pour cette femme, de toute évidence, si.
Une forme de fierté transfigura les traits du garde.
— Alors, elle doit sûrement être très spéciale…
— Pourrais-tu la transporter dans la salle des baquets ?
— Euh… moi ? Mais…
Pendant un instant, il examina les autres soldats toujours bien décidés à ne pas réagir. Un soupçon d’agacement le traversa. Quelle bande de pleutres ! Il n’était pas du genre à abandonner un être en détresse, même avec un aspect si pitoyable.v
— Bien sûr !
— Doucement, mon petit, lui conseilla Inou. Elle semble avoir beaucoup souffert. Yogir, comme je pense que plus personne ne passera par cette porte, un invité en une seule journée me paraît déjà bien suffisant, tu vas prévenir Mira de me rejoindre là-bas. Ah oui ! Et demande à Gigrid de me préparer une soupe chaude, et légère pour une fois ! Et puis…
Inou se figea.
— Par les vents d’Orkys, voilà que je ne sais plus ce que je voulais dire ! Avec un peu de chance, mon idée me reviendra sur le trajet ! Allez, en route !
Jetant un coup d’œil inquiet au bahut, Yogir dansa d’un pied sur l’autre avant de se décider à obéir. Comme le moment demeurait mal choisi pour vérifier si personne n’avait renversé son précieux contenu, résigné, il opina et sortit de la pièce sous le regard pénétrant de l’intendante.
— Vous ! ajouta-t-elle en s’adressant aux soldats, puisque vous avez de toute évidence préféré l’inaction, restez donc sur place à surveiller cette salle au cas où ! Je discuterai avec le roi pour vous relayer quand j’en aurai le temps.
Les visages anxieux des gardes traduisirent leur crainte : Inou les ferait patienter un délai certain avant la relève. L’attention de la tante de Kerryen se reporta sur le jeune homme qui s’accroupissait près de leur invitée.
— Et toi, doucement ! reprit-elle. Une femme, même dans cet état, se traite avec beaucoup de délicatesse.
Alors qu’Amaury cherchait à la saisir, la nouvelle venue se débattit faiblement, puis, dans un gémissement prolongé comme l’expression d’une grande souffrance, s’affaissa sur le sol. L’étendue de ses blessures, cernées par la déchirure du tissu, devint, dès cet instant, totalement visible : ses membres et son dos lacérés, les hématomes que sa peau poussiéreuse laissait entrevoir. Le soldat observa les plaies, souvent profondes, que la lanière avait imprimées dans les chairs. Son cœur se serra, puis, en quelques gestes brefs et expérimentés, il ausculta les os du buste de la nouvelle arrivée, provoquant une plainte légère.
— Une ou deux de ses côtes semblent cassées. Il faudra se montrer vigilant en la transportant pour ne pas aggraver son état, précisa-t-il.
— C’est bien ce que j’espérais, tu seras parfait !
Amaury examina Inou un bon moment pour vérifier sa sincérité, puis accepta le fait qu’elle l’avait choisi. Quand, très progressivement, il déplaça la femme vers lui, celle-ci s’agita un peu avant de cesser définitivement toute lutte. Elle paraissait si faible, si fragile, si désarmée… Glissant ses bras sous ce corps presque inerte, il le rapprocha doucement de son torse, puis se redressa lentement, tandis qu’elle s’abandonnait contre lui. Sans en comprendre la raison réelle, la satisfaction du service rendu ou l’euphorie créée par cet événement inattendu, un profond sentiment de bonheur s’épanouit dans son cœur. Se retenant de laisser éclater ouvertement sa joie, il résista aussi à l’envie de crier aux autres soldats leur incommensurable bêtise. Comment avaient-ils pu rater une pareille occasion ? Devenir l’égal d’un roi en assumant son rôle ! Dorénavant, dans toutes les mémoires, il resterait celui contre qui leur invitée aurait franchi le seuil du château. Sans un seul regard pour ceux qui passeraient certainement leur journée dans ce lieu, il quitta la pièce, suivant Inou dans les couloirs du sous-sol, puis emprunta les marches qui les menaient vers le rez-de-chaussée. Parvenu en haut, il s’orientait vers l’escalier principal quand la tante de Kerryen l’interpella :
— Mais où vas-tu ?
— Vers la salle des baquets, comme vous me l’avez demandé.
— Pas par là ! Nous allons prendre celui de service. Tu imagines, pauvre petite créature, être soumise dans cet état à la curiosité malsaine de tous ces gens. Non ! Par ici !
Par ici, par ici, l’intendante en avait de bonnes ! Dans la montée en colimaçon terriblement étroite, regagner l’étage supérieur relèverait d’un véritable défi. Il resserra son étreinte autour du corps qu’il portait, puis, concentré, négocia avec prudence le virage continu qui le conduisait au premier niveau. À destination, un large sourire illumina son visage : il avait franchi cette épreuve haut la main ! Une fois le couloir longé, il pénétra dans la pièce dont Inou venait d’ouvrir la porte.
— Où dois-je la déposer ?
— Là, sur la banquette. Ah, oui ! Je me souviens ! Fais-moi apporter quelques baquets d’eau chaude et froide au plus vite.
Alors qu’Amaury s’apprêtait à repartir, la voix d’Inou le rappela.
— Comment ferais-tu pour soigner une côte cassée ?
— Si la fracture semble nette, un à deux mois d’immobilisation devraient suffire. Il est possible de bander le thorax pour améliorer la tenue des os, mais, personnellement, je doute de l’efficacité de ce procédé. Dans des cas plus graves, les traitements deviennent plus compliqués. Après, moi, je m’y connais plus en animaux…
— Et comment peut-on savoir si c’est sérieux ou pas ?
— Chez un chien, palper avec application offre une indication fiable. Pour nous, je suppose que c’est pareil.
— Oui, mais, là, ce n’est pas un homme…
Inou tordit sa bouche de droite à gauche et réciproquement plusieurs fois. Ce tic qu’elle ne contrôlait pas apparaissait quand, embarrassée, elle réfléchissait à la meilleure décision à prendre dans une situation qui l’ennuyait.
— Et tu pourrais déterminer exactement l’étendue de ses blessures sans… enfin, à travers ses vêtements ?
— Probablement…
— Bon alors, vas-y, mais gare à toi si je te vois mettre tes mains à des endroits qui ne sont pas pour toi !
— Oh, dame Inou, j’ai quand même vingt-sept ans ! Je ne suis pas un de ces puceaux en manque de découverte !
— Oui, mais tu n’es pas marié.
— Non, et c’est un bienfait, car, si ma femme apprenait que j’en touche une autre qu’elle, je serais reçu à coups de bâton ce soir à la maison ! s’exclama-t-il, l’air amusé.
Redevenu sérieux, il s’approcha du corps et commença son examen sous l’œil vigilant d’Inou qui n’attendait qu’un dérapage pour taper sur ses doigts. Il palpa les os au mieux pour ne pas provoquer la colère de la tante de Kerryen, vérifiant le sternum, les clavicules et une partie de la colonne vertébrale. Cependant, il profita d’un moment d’inattention de l’intendante, quand Mira pénétra dans la pièce, pour achever son inspection sous des zones plus charnues.
— Alors, verdict ? demanda-t-elle, tandis qu’elle le scrutait à nouveau.
— Deux côtes fêlées selon moi. Dans un bon mois, il ne devrait plus rien y paraître.
— Bien, maintenant, tu sors, nous allons nous occuper d’elle et n’avons pas besoin d’un homme dans nos pattes. Allez, ouste !
Aidée par la servante, Inou découpa chacun des vêtements pour pouvoir les ôter sans blesser la femme. Alors que, peu à peu, la morphologie de cette dernière, trop maigre à son goût, mais aux muscles fermes et bien dessinés, se dévoilait, le cœur d’Inou se serra davantage. Sur sa peau apparaissaient en de trop nombreux endroits des traces de coups et de flagellation, une alternance entre l’aspect marbré des hématomes et les marques sanguinolentes des plaies suintantes. La personne qui l’avait torturée ainsi avait utilisé toute son énergie pour la détruire autant physiquement que psychiquement… Attentive, elle observa un instant le corps dénudé, cherchant à lui faire correspondre un âge à défaut d’un nom. Trente ans peut-être, car son anatomie ne semblait pas celle d’une toute jeune femme, mais une détermination avec exactitude se révélait naturellement impossible. Cependant, Inou ressentit le besoin de lui créer une identité, d’abord pour lui redonner son statut d’être humain et, ensuite, dans l’espoir d’aider cette femme meurtrie à se reconstruire. Pour l’instant, celle-ci ne parlait pas, mais, peut-être plus tard, parviendrait-elle à se présenter, leur raconter son histoire comme leur expliquer pourquoi elle était arrivée jusqu’à eux. L’intendante soupira légèrement en songeant à la tâche à accomplir, sans la malmener, puis, avec une grande délicatesse, sa main munie d’un chiffon enduit de savon, elle commença par nettoyer sa peau d’un geste doux. Petit à petit, elle ôta la poussière pour rendre ses plaies bien propres. Son invitée se laissa tourner, puis retourner, gémissant à chaque mouvement qui l’amenait à souffrir, totalement inerte le reste du temps. Inou lava le peu qui demeurait de sa chevelure, puis s’appliqua à en égaliser la longueur, une coiffure bien nette à présent, mais dénuée d’élégance, selon elle. En tout cas, avec ses mèches toutes courtes dont une plus claire que les autres, presque blanche en fait, sa protégée ressemblait plus à un adolescent qu’à une femme. Une fois la toilette achevée, se souvenant des propos d’Amaury, Inou hésita à lui bander le thorax. De nouveau, sa bouche se contorsionna, puis elle décida qu’elle l’avait déjà suffisamment ennuyée. Aidée par Mira qui l’assistait depuis le début, elle enfila sur le corps blessé une large chemise, puis le recouvrit d’un carré de laine pour le réchauffer. Aussitôt, comme si elle avait compris que les soins étaient terminés, la nouvelle venue se recroquevilla sur elle-même, enserrant le tissu entre ses bras comme pour se préserver. Songeuse, Inou demeura un instant à l’observer, se demandant comment elle se débrouillerait pour démontrer à Kerryen son attitude irresponsable et l’amener à en changer. Son neveu pouvait être têtu, mais elle se sentait capable de l’être encore plus que lui. Tant pis ! Si ce dernier avait refusé d’endosser le rôle qui lui était dévolu, en digne tante d’un roi, elle reprendrait le flambeau et deviendrait pour leur visiteuse la plus extraordinaire des hôtesses. Mais, gare à lui, elle ne laisserait pas le souverain du Guerek échapper à sa mission sans le pousser dans ses retranchements ! Malgré son absence manifeste d’intérêt, tôt ou tard, elle finirait par lui opposer des arguments qui le feraient plier. À présent, par quoi devait-elle commencer ?
— Mira, tu restes avec elle le temps que je règle tous les détails. Tu entends : tu ne la quittes pas des yeux ! C’est bien compris ?
La menace n’apparaissait que de pure forme ; elle pouvait se fier à la servante qui, dans les faits, avait largement dépassé ce simple niveau de responsabilité. La jeune femme se différenciait complètement des autres filles de son âge, plus concernée par le travail de qualité que par les beaux minois, car, pour Mira, prouver sa valeur représentait l’unique objectif de son existence. Arrivée à Orkys depuis six ans, après deux années partagées entre observation et prise d’initiatives, elle s’était peu à peu rendue indispensable et secondait l’intendante du château avec efficacité. Discrète et omniprésente, elle parvenait même à devancer les demandes quand elle ne proposait pas, du bout des lèvres pour ne pas paraître impolie, quelques suggestions ingénieuses qu’avec l’accord d’Inou elle s’employait à faire appliquer au nom de cette dernière. La tante de Kerryen avait bien conscience du mérite de la domestique, mais, jusqu’à présent, n’avait toujours pas récompensé celui-ci par une promotion explicite.
Quand Inou revint dans la salle des baquets avec Amaury, elle s’était occupée de tout. Tout d’abord, elle avait ordonné le déplacement d’un lit initialement dans une chambre vacante vers la sienne. À peine le temps de grignoter à toute vitesse son déjeuner dans la cuisine de Gigrid, vérifiant au passage que la soupe avait été préparée selon son souhait, puis elle était repartie avec des idées plein la tête pour apporter davantage de confort à sa protégée, comme l’installation d’un large paravent entre leurs couchages afin de leur préserver un minimum d’intimité. Une fois les derniers détails finalisés, Amaury avait de nouveau été sollicité pour ramener la femme chez elle. Mécontent de se voir dérober un de ses hommes, le chef des gardes, Jiffeu, avait clairement manifesté sa désapprobation avant de finir par abdiquer en raison de l’implacable détermination d’Inou. Pour lui, cette femme s’apparentait à un monstre en jupons. Avec un aplomb absolu, elle ne lâchait jamais prise sans avoir emporté le morceau et lui, malgré l’autorité de son statut, ne parvenait pas à lui résister. Cependant, attestant d’un indéniable courage, il s’était opposé à elle juste ce qu’il fallait pour ne pas perdre son honneur dans cette confrontation. Chacun le savait, dans la façon de se comporter d’Inou, l’ordre restait en permanence sous-jacent derrière la demande et bien fou aurait été celui qui s’y serait trompé. Au Guerek, après le roi se dressait incontestablement l’intendante, à moins qu’elle fût régulièrement devant lui… Donc, à contrecœur, Jiffeu lui avait cédé son garde et elle l’avait emmené, lui précisant en s’éloignant qu’elle le conserverait jusqu’à nouvel ordre. Sur le chemin, elle avait transmis à Amaury toutes les consignes qu’elle entendait l’amener à strictement respecter.
À présent auprès de la femme, toujours recroquevillée, Amaury s’exécuta. S’occuper de ce drôle de petit être amusait l’homme. D’une part, pour l’indéniable transformation de son quotidien depuis l’arrivée de celle-ci et, d’autre part, pour la notoriété inattendue qu’elle lui offrait. Depuis la fin de la matinée, tout le monde venait discuter avec lui pour recueillir ses impressions et écouter sa description de celle que tous les résidents du château avaient déjà baptisée la dame de la porte. Connaissait-il son véritable nom ? Possédait-elle vraiment des cheveux qui lui tombaient jusqu’aux pieds et une robe aussi scintillante que les étoiles ? Détenait-elle des armes extraordinaires ? Ses prunelles flamboyaient-elles d’une lueur intérieure ? L’imagination fertile des habitants de la forteresse allait bon train et le roi devrait batailler ferme pour arrêter les rumeurs les plus folles s’il tardait un peu trop à intervenir. Soucieux de la justesse des faits, le garde avait répondu honnêtement, enfin, jusqu’au moment où, Estia, la belle Estia, la merveilleuse, l’ensorcelante avait posé son regard de velours sur lui, s’approchant même tout près pour échanger quelques mots. Là, pour elle, il avait ressenti l’irrésistible envie de s’inventer mille prouesses pour, ainsi, briller à ses yeux pour l’éternité… Tandis qu’il cherchait comment se mettre en avant, l’image de cette femme blessée avait traversé son esprit et, finalement, il avait renoncé à travestir la vérité, songeant que ses mensonges pourraient lui nuire, alors qu’elle semblait déjà avoir tant souffert. De plus, avait-il vraiment besoin de paraître plus qu’il était ? À présent, tous ceux qui, par fidélité au roi, avaient hésité à obéir à Inou s’en mordaient les doigts, quand il se réjouissait de s’être montré au bon moment, au bon endroit. Pour une fois que la chance lui souriait ! Empli de reconnaissance, pendant qu’il la transportait dans ses bras vers la chambre de l’intendante, il baissa ses yeux vers leur invitée à l’instant même où elle entrouvrait brièvement ses paupières avant de les refermer. Pendant une fraction de seconde, leurs regards se croisèrent. Pétrifié, il s’immobilisa, car, dans ses prunelles sombres, scintillaient comme des étoiles… Finalement, l’imagination fertile des habitants de la forteresse n’aurait pas tout inventé.
— Tu viens ou non ? protesta la tante de Kerryen quand elle s’aperçut qu’il ne la suivait pas.
S’excusant, il reprit le chemin vers sa destination, tout à la fois troublé et incertain de sa perception. Peut-être ne l’avait-il que rêvée ? Et pourtant dans son esprit flottaient toujours d’incroyables paillettes dans un ciel nocturne. Cette fois, quand il déposa la femme sur le lit, ses mouvements s’accompagnèrent plus de déférence que de prévenance. Seule une extraordinaire personnalité pouvait détenir des iris à ce point merveilleux. D’un geste délicat, il remonta la couverture sur elle, cherchant de nouveau à croiser ses yeux, mais, repliée sur elle-même, les paupières fermées, elle ne lui prêta aucune attention.
— Que puis-je faire de plus pour vous, dame Inou ? s’enquit-il.
Le cerveau de la tante de Kerryen fonctionnait à plein régime. Dans sa volonté de prendre soin de son invitée, deux idées venaient de germer en parallèle dans sa tête, l’une concernait les blessures de leur protégée, la seconde, Amaury.
— Rends-toi chez l’herboriste de la cité pour récupérer deux pommades, la première destinée à accélérer la cicatrisation des plaies et l’autre la disparition des hématomes, mais uniquement celles fabriquées par Mukin.
— Je ne crois pas que mon chef m’accordera une sortie en ville…
— Mais tu ne vas pas lui demander son avis. As-tu bien écouté ce que je lui ai déclaré : je te garde jusqu’à nouvel ordre. Et si par hasard il s’y opposait, dis-lui de me présenter au plus tôt ses doléances.
Amaury retint un sourire. Quel phénomène que cette femme ! Une personnalité d’une grande générosité, mais aussi inflexible que son neveu. D’ailleurs, la relation entre eux s’accompagnait souvent d’étincelles que le bruit de leurs disputes régulières, rebondissant entre les murs dans le château, révélait sans la moindre discrétion. L’homme se permit de douter que le roi l’emportât sur elle à chacun de leurs conflits. En revanche, tout le monde filait droit quand l’un ou l’autre donnait un ordre et les éventuelles contestations de Jiffeu s’éteindraient d’elles-mêmes.
— De plus, poursuivit-elle, je vais avoir besoin de quelqu’un pour veiller sur notre invitée. Est-ce que ce poste à plein temps te tenterait ?
La question n’apparaissait que de pure forme, puisqu’Inou avait déjà décidé pour lui. Cependant, tout en la fixant, Amaury fronça les sourcils. À quoi pensait-elle exactement ? Que, ce faisant, il cesserait de vivre la vie d’un simple soldat, qu’il éviterait les nuits en dortoir, les gardes sur les remparts balayés par le vent et glacés par le froid de l’hiver ou la torride chaleur estivale pour les remplacer par un confort douillet en intérieur… Et puis une charge honorifique, si jeune, pourrait définitivement changer le regard de la voluptueuse Estia sur lui…
— Naturellement ! répondit-il immédiatement.
— J’en parlerai à Kerryen au plus vite. À partir de maintenant, te voici promu à cette nouvelle fonction à laquelle, d’ailleurs, je devrais trouver une dénomination adaptée. Parfait ! Descends à la cuisine et rapporte-moi le potage et une cuillère avant de partir en ville. Je vais remplumer notre bel oiseau…
Malheureusement, tous les efforts d’Inou pour nourrir sa protégée se révélèrent vains. Celle-ci demeurait complètement prostrée. Dépitée, l’intendante songea qu’elle recommencerait plus tard, tandis que, dans son esprit, toutes les tâches à effectuer d’ici le soir s’affichaient les unes après les autres. Cette incroyable arrivée avait occasionné bien trop de retard sur son programme de la journée. Elle appela Mira pour veiller sur leur invitée, lui précisant qu’Amaury la relaierait à son retour. D’ailleurs, juste avant, elle devait remettre la main sur lui pour une leçon de morale. Elle tenait les hommes, jeunes et célibataires de surcroît, en piètre estime, s’en méfiant comme d’une maladie grave et incurable ; elle les considérait comme incapables d’adopter une attitude convenable dès qu’un joli jupon rentrait dans leur champ de vision. Au Guerek, à sa grande fierté, les lois protégeaient les femmes des conduites infâmes des messieurs, même si elle avait conscience que celles-ci ne permettaient pas d’éliminer toute la muflerie de leur part ; le harcèlement pouvait prendre tant de facettes dans l’imagination fertile, voire subtile, des cortex masculins. Garant de ces règles, Kerryen devait chaque jour préserver la gent féminine de l’obscurantisme des mâles et de leur comportement rétrograde justifié par d’archaïques dogmes qui perduraient dans certains esprits atrophiés ; trop de personnes encore avaient oublié de s’élever moralement et s’égaraient dans les bas-fonds de la pensée malfaisante et pernicieuse. Prônant un idéal supérieur, son pays promouvait l’honneur de ses représentants dans le respect des dames et, selon Inou, bien d’autres nations auraient dû s’en inspirer. Il suffisait de se rendre dans les contrées environnantes pour comprendre à quel point la vie de ces dernières pouvait devenir épouvantable quand les hommes laissaient leurs plus vils instincts les emporter. Un frisson la parcourut, alors qu’elle songeait principalement à l’abjecte conduite d’Eddar, jeune souverain de l’Entik. Sa terrible réputation avait sans conteste franchi les frontières du Guerek et les récits qui relataient le sort de la population en général et celui des femmes en particulier l’amenaient à frémir de colère et de dégoût ; tant de gestes déplacés et de décisions condamnables qui plongeaient les habitants dans une profonde misère, tant physique que morale. Certaines rumeurs colportaient même que, dans son château, la luxure régnait en maître et que, quel que fût leur sexe, ceux qui y entraient y subissaient les pires outrages sans jamais en ressortir… Cet homme n’était qu’une brute et elle aurait voulu croire qu’il était aussi bête qu’il en avait l’air, mais, étrangement, il lui arrivait d’en douter. Heureusement, au Guerek, un tel cas de figure ne se produirait jamais ! Aucune tolérance pour les fauteurs de trouble. Attention aux messieurs qui pensaient pouvoir abuser de ces dames sans s’engager, l’unique alternative leur proposait union ou billot et, si jamais le prétendant tentait de s’y soustraire, le roi le faisait activement rechercher. Naturellement, Kerryen, avec fierté, avait repris le flambeau de la défense des femmes de son pays et, rien que pour cette raison, elle lui vouait une indéfectible admiration, se sentant prête à lui pardonner jusqu’à son côté un peu trop rustre par moment.
Alors que son cerveau sautait d’un sujet à un autre, une interrogation résonna curieusement dans sa tête. Finalement, pourquoi avait-elle choisi Amaury pour s’occuper de sa protégée ? Considérant son peu de foi envers la caste masculine, sa décision semblait complètement illogique. Sa première idée aurait dû être de la confier à Mira, idéale en raison de son intégrité absolue. Pourtant, observant le regard que portait le garde sur cet être vulnérable à son arrivée dans la salle, elle y avait déchiffré l’intérêt, la compassion et la bienveillance ; ces apparentes qualités l’avaient immédiatement convaincue de la valeur du jeune homme. Une voix intérieure lui avait assuré qu’il veillerait sur elle avec tendresse, bien mieux que Kerryen, tout en agissant avec honneur. Malgré tout, elle le surveillerait du coin de l’œil…
Le calme revenu après ces heures pleines de surprises, Kerryen, assis à son bureau, établissait le bilan de la journée sur le point de s’achever. Si celle-ci avait commencé à peu près comme d’habitude, elle avait doublement viré au désastre. Ses yeux se reportèrent encore une fois vers la missive qui relatait d’inquiétantes nouvelles à propos d’un combattant déterminé et implacable, l’empereur noir, descendant du nord en ligne directe. Celui-ci envahissait petit à petit tous les états sur son passage dans un insatiable élan qui l’emmenait toujours plus au sud. Si, agissant au coup par coup, il ne semblait pas obligatoirement pressé de s’emparer de toutes les terres, il poursuivait l’extension de son territoire comme sous l’emprise d’un irrépressible désir qui ne s’arrêterait pas là. Pour l’instant, il paraissait encore loin, mais le souverain pressentait le caractère illusoire et temporaire de cette tranquillité. Bientôt, il devrait prendre des mesures afin de protéger son royaume de ce conquérant de demain. Quelle autre voie se présentait à Kerryen que celle de créer des alliances avec ses pays limitrophes ? En réunissant, pour commencer, les forces des quatre contrées frontalières, l’empereur serait forcé de les contourner, parce que, quelle que fût la puissance de cet homme, elle ne suffirait pas pour les affronter tous ensemble. Cependant, cette éventualité ne le réjouissait guère, certains de ses voisins ne lui inspiraient aucune confiance. Il les imaginait sans mal se retourner contre lui à la moindre occasion, changer de bord au fil de leurs opportunités. Des partenaires susceptibles de le poignarder dans le dos ne possédaient rien de rassurant. Pourtant, poussé par la nécessité, il devrait se soumettre à cette première étape, car préserver le Guerek, sa cité d’Orkys et sa forteresse lui apparaissait indispensable. Qu’il détestait être roi ! Autant d’ailleurs qu’il méprisait la politique et tous ses ronds de jambe diplomatiques pour ménager chèvre et chou ; l’hypocrisie et le mensonge le révulsaient. Il ne supportait pas de devoir sourire à des fâcheux et de feindre une forme de cordialité qui ne rentrait déjà pas normalement dans les traits de son caractère, principalement envers ceux qui lui déplaisaient. Enfin, en y réfléchissant, qui recevait vraiment son agrément ? Alors que tout en lui se rebellait et lui criait qu’il n’était pas bâti pour régner, la vie ne lui en avait pas laissé le choix, à moins qu’incriminer le destin représentât de sa part une imposture pour se protéger de ses faiblesses, pour pouvoir regretter ses décisions sans se condamner, se pardonner de commettre tant d’erreurs et, au final, d’être un souverain à ce point quelconque. Évidemment, il aurait pu refuser de succéder à son père. Cependant, il ne s’était pas résigné à transmettre le trône du Guerek à un inconnu. Il avait observé tous les hommes autour de lui, du simple paysan aux garants des plateaux et, parmi eux, n’avait pas distingué l’ombre d’un monarque : trop gentils ou trop ambitieux, trop énergiques ou trop mous. Entre le « trop » et le « pas assez », comme aucun d’eux n’avait été jugé digne de remplacer Lothan, il avait endossé le rôle d’héritier pour lequel il avait été formé, sans la moindre envie. Et, pourtant, quand, le soir, il rencontrait son reflet dans un miroir, il se disait qu’il ne valait pas mieux que ceux qu’il avait écartés, et, finalement, pas moins non plus. Ni grand guerrier ni même un génial diplomate, il se révélait en fait un gestionnaire acceptable qui agissait avec rigueur et efficacité pour maintenir à flot le patrimoine de son maître en attendant son retour, rien qu’un modeste scribouillard sans envergure à la tête d’un pays aussi petit que lui, tout sauf l’authentique souverain, dont il possédait le titre sans la carrure. De plus, la nature l’avait doté d’un caractère emporté… Il sourit. Ce bouillonnement intérieur, au moins, ajoutait un peu de piment à son existence. Il ne se sentait vraiment vivant que lorsque la colère coulait dans ses veines, alimentait son esprit comme un flux d’énergie vitale qui le guidait comme s’il détenait toutes les vérités. Malheureusement, une fois apaisé, il se remettait à douter et, incapable de déterminer ses torts ou ses engagements sensés, ses convictions s’envolaient aussitôt…
Les yeux dans le vide, les idées de Kerryen erraient sans qu’il tentât de les retenir. Trop longtemps il avait feint d’ignorer ses hésitations ou ses interrogations et voici qu’elles lui revenaient en pleine face, avec une cruauté qui le blessait et l’amenait à craindre le pire. Son petit pays, trois cirques que cernaient de hautes barrières montagneuses, suscitait l’envie de trop nombreux monarques qui auraient aimé l’annexer en raison de cette maudite porte ! Alors que, jusqu’à présent, ce vestige encombrant se limitait à un simple titre honorifique, cette paroi aussi terne qu’affreuse, en plus d’être convoitée, lui compliquait la vie en lui vomissant un animal miteux, un être bien vivant, une femme de surplus. Ce fâcheux incident risquait de décupler l’intérêt de ceux qui considéraient cet épouvantable symbole jusque là comme un bel ornement dénué de toute fonction réelle. Le roi grimaça. Et encore, si le visiteur avait été une personne normale ! Même pas, il ressemblait plus, comme le disait poétiquement Inou, à un oiseau tombé du nid. Si Kerryen avait bien remarqué les blessures sur sa peau, il ne se sentait nullement attristé par son état, seulement éprouvé par tous les tracas que cette arrivée provoquait déjà. Nécessitait-il une folle de plus dans son entourage ? Bien sûr que non ! Il avait fort à faire entre Inou qu’il peinait à maîtriser et Adélie qu’une incontrôlable énergie animait à chaque instant. Complètement farfelue, cette dernière vivait en permanence dans des mondes imaginaires comme une enfant incapable de grandir. Cependant, quand elle s’absentait, sa fantaisie débordante et ses idées démentielles lui manquaient profondément, même s’il devrait, dès son retour, s’y prendre à plusieurs fois pour être écouté et obéi. Peut-être n’était-elle que sa demi-sœur, mais, avec sa tante, elle représentait son unique famille et le deuxième être le plus important de son existence par ordre de naissance. Après le décès de sa mère, Lothan, son père, était resté seul, impuissant à surmonter la douleur de cette perte. Rapidement, parce que la souffrance le minait, il avait commencé à fuir son chagrin dans l’alcool, lui qui n’avait jamais touché une bouteille auparavant. Soûl, il lui semblait trouver la vie plus belle et ses peines plus supportables. Si, pendant les premiers temps, il était parvenu à alterner les moments de sobriété et d’ivresse, son désespoir le rongeant davantage au fil des années, la consommation de son incontournable remède avait débuté de plus en plus tôt dans la journée. Puis, une nuit de totale griserie, hanté par son insoutenable solitude, il avait plongé dans le refuge de tendresse offert par sa servante attitrée, Chuntie, à peine moins âgée que lui. Fidèle et attentionnée depuis une douzaine d’années, celle-ci prenait soin de son souverain lors de chacune de ses beuveries, nettoyant les résultats de ses excès, calmant ses colères, l’apaisant jusqu’à ce qu’il s’endormît. Pourquoi, ce soir-là, Lothan l’avait-il désirée et pourquoi lui avait-elle cédé ? Ces questions n’obtinrent jamais de réponse, mais, à la stupeur de tous et d’elle en premier, elle était tombée enceinte, puis, contre toute attente, cette grossesse tardive s’était bien déroulée, nouant un lien imprévu entre elle et son père. Bien sûr, suivant les règles de son pays, le roi avait épousé son ancienne domestique et s’était acheté une conduite en renonçant définitivement à sa consommation trop souvent nocive pour lui et les siens. Pour la première fois de sa vie depuis la mort de la première femme, Lothan semblait avoir retrouvé tout à la fois un peu d’équilibre et de bonheur. Kerryen, à vingt et un ans, avait récupéré une petite sœur inattendue, aux joues toutes roses, sur laquelle il avait reporté tout l’amour qu’il ne pouvait offrir à sa propre descendance puisqu’il n’en avait pas. Malheureusement, sept ans après la naissance d’Adélie, une attaque avait laissé leur père terriblement diminué. Grâce aux soins quotidiens et attentifs de sa conjointe ainsi qu’à sa robustesse naturelle, il avait péniblement vivoté pendant presque deux ans avant de s’éteindre. Totalement inconsolable, la veuve avait passé ses jours à errer en larmes dans les couloirs du bâtiment principal au point que Kerryen, cédant à une mesure drastique, lui avait fait aménager une jolie demeure avec quelques domestiques à l’extérieur de la ville pour l’envoyer s’y reposer. Au début, Chuntie avait mal toléré sa mise à l’écart de la forteresse, puis Inou lui ayant mieux expliqué les raisons de cette décision que son neveu, elle avait finalement accepté son sort, puis apprécié son existence redevenue paisible loin de ses souvenirs douloureux. De plus, la proximité du château permettait à sa fille chérie de partager sa vie entre les deux lieux.
À présent, installé devant la cheminée dans laquelle quelques bûches achevaient de se consumer, Kerryen se frottait lentement le menton. Comme La Porte des Temps, sa sœur, presque dix-neuf ans, convoitée par des nobles ambitieux du Guerek ou des royaumes voisins, avait reçu moult gages d’attention contre lesquels il l’avait mise en garde. Jusqu’à présent, elle réservait aux garçons une indifférence sincère, ignorant leurs déclarations pleines d’ardeur et leurs regards enflammés, simulacres de leur hypocrite attirance pour elle. Cependant, si aucun d’entre eux n’était parvenu à réveiller le cœur d’Adélie, le jour viendrait où elle finirait par mûrir et envisagerait d’un œil différent la présence de ces prétendants. Kerryen espérait simplement qu’elle choisirait un homme bon qui la rendrait heureuse et non un de ces fielleux et avides coqs de basse-cour… Trop d’entre eux, au joli minois, possédaient de quoi séduire une jeune fille innocente et rien ne lui apparaîtrait pire que de la voir céder à leurs avances plus intéressées par le pouvoir que par elle. Leurs griffes rayaient les parquets de chêne dans l’intimité, une union avec sa sœur suffirait à les placer au second rang dans l’accession au trône du Guerek et il représenterait le dernier obstacle entre eux et le titre escompté. Kerryen se doutait que, dès cet instant, son existence ne tiendrait plus qu’à un fil ; tant de moyens permettaient de se débarrasser d’un gêneur sans être inquiété. Si seulement il avait été un meilleur souverain… Un bruit de porte lui fit tourner la tête. Comme à son habitude, Inou entra sans frapper et se dirigea d’un pas rapide vers le fauteuil près du sien, s’y laissant choir sans plus de cérémonie. Elle paraissait fatiguée, mais satisfaite.
— Hélà, Kerryen.
— Hélà, Inou. Quelles nouvelles m’apportes-tu du petit monde de notre château ? demanda-t-il d’une voix ironique.
Inou lui jeta un regard en biais et, après une légère hésitation, se lança :
— D’abord que tu n’es pas un aussi mauvais roi que tu veux bien le croire.
Kerryen serra les dents. C’était reparti pour la leçon du jour ! Il avait passé l’âge des remontrances et, si elle n’avait pas été Inou, il l’aurait aussitôt remise à sa place. Il réprima le mécontentement qui montait en lui et répliqua vertement :
— Ce n’était pas l’objet de ma question.
— Peut-être… Mais c’était celui de ma réponse ! Cesse de te dévaloriser tout le temps. Cette attitude négative ne sert personne et même pas toi. Tu ne demeureras probablement pas dans l’histoire du Guerek comme le plus grand de ses monarques, mais tu auras accompli un travail juste et honnête pour le bien des tiens. Rien que pour ce motif, tu es et resteras respecté…
Silencieux, il serra les dents. D’ailleurs qu’aurait-il pu lui rétorquer ? Elle le surprenait toujours par sa façon de deviner ses pensées, même s’il n’aimait pas imaginer qu’elle pût décrypter à ce point aisément des sentiments encore plus intimes… Légèrement énervé, il l’observa avec attention, puis se radoucit aussitôt. Il n’avait jamais compris la raison profonde qui avait poussé cette femme, intelligente et de commerce agréable, s’il exceptait son fichu caractère envers lui, à tout abandonner pour l’élever, sans même sembler en éprouver le moindre regret. Malgré son âge, une quinzaine d’années de plus que lui, un visage à peine ridé par le temps lui donnait un air serein et bienveillant tout en lui conservant une jeunesse apparente. Ses yeux, d’un bleu plus clair que ceux de sa défunte sœur, se logeaient sous deux sourcils parfaitement tracés, eux aussi parsemés de fils blancs. Avait-elle toujours possédé cette allure-là ou avait-il oublié à quoi ressemblait la fille de vingt ans ? Il essaya de se la rappeler, mais les souvenirs de son arrivée restaient flous dans la mémoire de l’enfant de sept ans de cette époque, bien trop absorbé par la douleur d’avoir perdu sa mère. Comme l’unique point tangible de son existence qui venait de basculer, il s’était agrippé à elle pour ne pas être emporté par les chagrins qui se succédaient : la disparition d’Ashabet, le déclin progressif de Lothan…. Encore aujourd’hui, quoi qu’il advînt, elle lui donnait l’impression d’être immuable, le pilier le plus solide de sa vie, celui auquel il se raccrochait pour ne pas être détruit par ses responsabilités de monarque quand celles-ci le dépassaient. Comment pouvait-il lui reprocher de lire si clairement en lui, alors qu’il avait tant partagé avec elle, que, adolescent, il s’était toujours livré en profondeur même si, à présent adulte, il tentait vainement d’inverser la tendance, de moins la solliciter avec le souhait presque irréaliste de devenir un roi à part entière ? Cependant, parallèlement, il continuait d’avoir besoin d’elle. Il se confrontait à un souci, elle lui proposait une idée, celle qui résolvait tout. Si lui seul n’aurait pas osé l’utiliser, exprimée par Inou, cette dernière apparaissait comme l’imparable solution logique… Pouvait-il contourner le fait que, malgré son désir irrépressible de tout savoir sur tout et en particulier sur lui, elle restait aussi sa meilleure alliée, presque providentielle, avec son irremplaçable sens commun ? Une nouvelle fois, il prit le temps de l’observer, tandis que les yeux d’Inou fixaient les flammes. Il se demanda si elle se doutait qu’il l’examinait avec autant d’attention et d’amour. Dans sa robe de tous les jours, elle lissait d’un geste presque mécanique le tissu pour en effacer tous les plis. Il aurait pu lui offrir des tenues tellement plus élégantes en raison de l’importance de son rôle dans le château, mais elle refusait toujours, excepté quand, son vêtement devenant trop élimé, elle acceptait de s’en acheter un neuf, identique à celui auquel elle renonçait, simple et uni.
— Alors, comment comptes-tu agir ?
La voix d’Inou lui parvint lointaine et irréelle ; un moment se révéla nécessaire à Kerryen pour comprendre qu’elle s’adressait lui et pour repasser dans sa tête les mots qu’elle avait prononcés.
— À quel sujet ?
— Pour la porte, en tout premier.
— Dorénavant, pour éviter toute intrusion du côté de la forteresse, la sécurité de la salle sera renforcée par trois larges madriers supplémentaires barrant l’unique vantail. Quatre hommes en arme pour la surveiller de l’intérieur et donner l’alerte et cinq dehors pour défendre l’accès. Dernier problème à résoudre, inventer un nouveau titre honorifique pour ce pauvre Yogir, à présent dépossédé du sien… Le maintenir gardien de cette porte après les événements de la journée amènerait son cœur fragile à lâcher. Il lui faut un environnement calme.
Kerryen ne partagea pas avec elle le système qu’il avait imaginé pour pouvoir observer la pièce sous tous ses angles sans y entrer. En associant judicieusement plusieurs miroirs et une longue-vue un peu spéciale montée sur pivot et orientable grâce à une manivelle, il deviendrait possible de distinguer tous les recoins du lieu, une fois le bahut enlevé, de l’extérieur. Le croquis rapide qu’il avait esquissé se trouvait, à l’instant même, dans sa poche et, un léger sourire de satisfaction aux lèvres, sa main glissa sur le renflement qu’il y provoquait. Voilà quelle aurait dû être sa destinée : étudier les sciences et construire ce qui n’existait pas encore. Inventer ! Par malchance, il était devenu roi et son laboratoire enrichi depuis son enfance ne recevait plus que la visite des araignées. Le seul plaisir qu’il avait conservé restait, juste avant de s’endormir, d’élaborer l’agencement de mécanismes innovants et d’outils inédits. Qu’il aurait aimé sa vie s’il avait pu la consacrer à la créativité ! Son regard croisa celui d’Inou, dont il se douta qu’elle avait suivi le cheminement de ses pensées et il la remercia intérieurement d’avoir évité de le pimenter de ses réflexions personnelles. Elle reprit la parole :
— Et pour notre ennemi nordique ?
— Mes informateurs seront revenus dans deux mois au plus tard et je disposerai de nouvelles précises sur l’avancée de cet empereur. Si la gravité de la situation est avérée, il sera toujours temps de rencontrer ceux qui gouvernent les pays voisins du Guerek.
— Je ne crois pas qu’attendre des certitudes pour démarrer une analyse détaillée et envisager une défense collective soit raisonnable…
— Je ne peux pas arriver avec des rumeurs, peut-être sans fondement !
— Sauf qu’elles me paraissent plus que des histoires pour se faire peur. Même si les faits se révélaient moins sérieux que prévu, examiner avec eux les différentes possibilités d’attaque et établir des stratégies pour chacune représenteraient un préalable indispensable au cas où…
Le roi plissa ses yeux, évaluant la proposition de sa tante. Comme souvent, elle avait vu juste. Dès maintenant, il devait entreprendre cette planification tout de suite, car patienter trois ou quatre mois de plus pourrait être fatal au Guerek. Pourtant, ce temps de réflexion supplémentaire lui semblait nécessaire pour mieux cerner ses amis et ses ennemis. Si Inou lisait si bien en lui, il n’avait pas le talent de déchiffrer les intentions secrètes des inconnus. Il songeait qu’untel serait probablement un traître à sa cause ou un allié, mais il ne possédait jamais de certitudes et ses doutes empoisonnaient en permanence ses modestes tactiques. Quelles mauvaises décisions allait-il encore prendre dans la précipitation ou, plus grave, par ignorance ?
— Je te l’accorde, Inou. Je vais réunir nos plus proches voisins rapidement. Autre chose ?
— Allora ?
Kerryen blêmit. Aussitôt, il se leva et commença à arpenter la pièce au pas de charge, visiblement énervé.
— Je croyais avoir été assez clair à ce sujet. Je ne me remarierai pas ! Ni avec Allora de Srill ni avec quiconque. J’ai déjà goûté à l’indicible bonheur de la vie de couple, cette expérience m’a suffi pour toute une existence !
— Tu dois donner un héritier au Guerek, insista Inou.
— Adélie s’en chargera ! Attirante et enjouée, elle trouvera bien un homme qui lui fera plein d’enfants, dont le successeur au trône que tu souhaites tant.
Sur le visage d’Inou apparut un cillement fugitif qui déplut à Kerryen. Cependant, submergé par d’autres soucis, il n’approfondit pas la question. Sa tante reprit :
— Je pense que, pour l’instant, le sujet ne l’intéresse pas du tout. Elle reste vraiment très… jeune dans sa tête.
« Carrément immature » songea-t-il, conservant son commentaire pour lui. Pourtant, une conclusion s’imposa, alors qu’il aurait voulu s’en dispenser. Peut-être vaudrait-il mieux pour Adélie qu’il se remariât. Ainsi, il éviterait à sa sœur de devoir se retrouver dans une situation délicate comme la sienne, celle d’accepter une union en croyant le satisfaire, mais sans l’avoir désirée, et qui déboucherait sur une monumentale erreur. Dix ans environ après la mort d’Ashabet, son père, dans un de ses moments de lucidité, avait décidé qu’il était temps pour son héritier de convoler en justes noces. Si Kerryen avait toujours été persuadé que l’idée lui avait été soufflée, il n’était jamais parvenu à savoir par qui. Lothan lui avait présenté l’affaire avec conviction, lui expliquant que la femme qu’il avait préférée, particulièrement charmante, intéressante et un peu plus âgée que son fils, constituerait un superbe parti. Il lui avait rappelé à quel point sa mère et lui s’étaient follement aimés, alors qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés avant leur mariage. Influencé par l’enthousiasme de Lothan, Kerryen avait fini par accepter cette proposition, malgré la réticence clairement affichée d’Inou qui le considérait, à dix-sept ans, bien trop jeune pour épouser quiconque. En dépit de ses efforts pour effacer jusqu’à son image, le roi se souvenait parfaitement de cet instant où Guisaine était apparue dans sa vie pour la première fois. Vêtue d’une robe bleue qui illuminait ses prunelles myosotis, elle s’était dirigée vers lui de sa démarche gracieuse, quelques boucles blondes flottant sur ses épaules au gré d’une brise légère. Son regard radieux plongeant dans le sien, elle lui avait souri et, aussitôt, le souffle suspendu, il avait sombré corps et âme, littéralement envoûté. À l’époque, totalement naïf, il ignorait tout de la perversité féminine autant que des choses de l’amour. Pourtant, il n’avait pas douté une seconde de la force des sentiments qu’elle lui avait inspirés, son cœur inexpérimenté s’affolant au moindre frôlement de leurs yeux ou de leurs mains. Avec une redoutable efficacité, son père avait fait procéder à leur union, ravi de la bonne fortune de son garçon. Avec le recul, Kerryen se rendait compte de son propre aveuglement. Ensorcelé par la grâce naturelle de sa future épouse, il avait sciemment négligé nombre de petits détails qui auraient dû l’alerter pendant les quelques jours précédant la célébration, mais, tout à ses émois juvéniles, il s’était uniquement réjoui de cette vie qui, pour une fois, s’était occupée de son bonheur après tant d’heures délicates. Hélas, sa félicité s’était révélée de très courte durée, puisqu’elle s’était achevée exactement le lendemain de leur mariage…
Le soir de la cérémonie, dans leur chambre nuptiale, Guisaine s’était avancée vers lui, auréolée par les lueurs chaudes du soleil couchant et à peine dissimulée par le voile presque transparent de sa tenue, livrant au regard du prince tous les secrets de son excitante anatomie, la rondeur de ses seins fermes, la courbe de sa chute de reins qu’effleurait sa longue chevelure dénouée, le creux sombre entre ses cuisses. Elle, si femme et si sûre d’elle, et lui, toujours adolescent, gauche et si incertain. Alors que leurs corps se frôlaient, il avait dégluti avant de succomber au contact de ses lèvres comme de ses mains expertes qui attisaient chaque parcelle de sa peau, réveillant une envie physique impérieuse et inédite. Frissonnant de désir comme de peur, il avait découvert que, derrière l’émotion d’une rencontre, pouvait se cacher une passion ardente et sincère que chacun de ses gestes, au début maladroits, avait peu à peu reflétée avec plus d’assurance, tandis que se libérait irrémédiablement l’amour qu’il éprouvait pour elle. De ce moment ineffable, il se souvenait encore de chaque détail même s’il y songeait rarement et sans regret, de leurs baisers langoureux, de leurs caresses brûlantes, des coups de reins jouissifs qui avaient définitivement uni leurs corps dans l’exploration d’un plaisir qui lui était jusqu’alors inconnu. Au cœur de la nuit, profondément épanoui et plus heureux que jamais, il avait glissé dans un sommeil empli de rêves merveilleux et de promesses éternelles. Au petit matin, alors que son envie d’elle renaissait, Guisaine l’avait éconduit aussitôt, prétextant la fatigue trop importante de la veille. Pourtant, à peine une heure plus tard, la voix de son épouse prenait possession des lieux et résonnait dans tout le château, ordonnant, exigeant et bousculant tout dans son sillage. Quand le soir venu les avait de nouveau réunis dans la chambre nuptiale, sensuelle et suggestive, sa femme avait ressorti le grand jeu, et, en une fraction de seconde, Kerryen avait tout effacé de la seconde facette de celle-ci, nettement moins attractive que la première. Tandis qu’entre deux baisers passionnés, elle lui avait soufflé son besoin de renouveler totalement sa garde-robe, il l’avait peu écoutée, submergé par son désir. Cependant, lorsqu’elle avait réitéré sa requête avec insistance, cette dernière s’était enfin frayé un chemin dans son cerveau embrumé par l’amour. Refusant encore d’accepter la signification de ses paroles, il s’était figé, puis écarté de Guisaine légèrement afin de pouvoir observer ses yeux.
— Que veux-tu dire exactement ? avait-il demandé, les sourcils froncés.
Sûre d’elle et de son pouvoir sur lui, elle avait redressé son magnifique buste et l’avait fixé avec étonnement, s’interrogeant manifestement sur la façon de lui répondre. Dans une première approche fondée uniquement sur la séduction, elle avait dévoilé en quelques gestes très étudiés les plus beaux de ses attraits, puis, langoureuse, s’était frottée délicatement contre lui, enflammant complètement le corps comme l’esprit de Kerryen une nouvelle fois. Pourtant, un instant plus tard, sur le point de s’abandonner physiquement, il était parvenu à s’éloigner d’elle. Où avait-il été cherché sa volonté de lui résister ? Dans l’amour de son pays ou son sens du devoir ? Quelle qu’en fût la raison exacte, ses sentiments s’étaient éteints en une fraction de seconde et, dès cet instant, il avait décidé de ne plus jamais lui céder. Sous la surprise, les traits de Guisaine s’étaient violemment crispés ; visiblement, la jeune femme n’avait pas l’habitude de voir ses exigences contrariées. Le cœur contracté de souffrance, ce constat troubla Kerryen un peu plus, décuplant ses doutes sur la nature réelle de son épouse. Repoussant ses longues mèches blondes dans son dos, sa tête rejetée en arrière, totalement impudique, Guisaine avait parcouru sa peau à demi dénudée de ses mains, provocante, puis elle l’avait fixé.
— Admire-moi. N’oublie jamais à quel point je suis désirable et tellement unique… En une nuit, je t’ai offert plus de plaisir que tu n’en as jamais connu de toute ton existence. Crois-tu vraiment que j’aurais pu me lier à l’héritier d’un minuscule royaume sans en espérer d’autres avantages ? Regarde-toi, hier soir, puceau et, aujourd’hui, déniaisé. Grâce à moi, tu apprécies à présent le goût particulier du sexe et de la jouissance. Personne ne pourra te l’enseigner mieux que moi…
Tout en l’écoutant, aussi mal à l’aise que malheureux, Kerryen avait rougi jusqu’à la racine de ses cheveux, désespéré de voir le plus merveilleux de ses rêves irrémédiablement brisé. Elle avait planté ses yeux dans ceux du jeune homme.
— Je veux cette garde-robe tout de suite, sinon…
— Sinon quoi ?
Elle l’avait observé une nouvelle fois, étonnée de la maîtrise dont il faisait preuve et dont elle le pensait incapable. Estimant ses propos suffisamment explicites, elle avait cependant ajouté :
— Sinon tu ne me toucheras plus jamais…
— Si je résume, je dois te payer pour que tu sois ma femme et, accessoirement, dilapider le trésor du Guerek à cet effet.
— Parfaitement, et j’en vaux la peine… Songe aux multiples délices que je t’amènerai à découvrir encore, à toutes ces nuits où tu compteras une par une toutes les facettes du plaisir…
— Non, avait-il déclaré, je ne t’achèterai pas. Tu n’obtiendras rien de moi, jamais.
Alors qu’il s’éloignait du lit, totalement effondré, Kerryen n’avait plus discerné le plus douloureux pour lui, de comprendre qu’elle l’avait épousé uniquement pour son rang et ses richesses, d’éprouver l’insupportable impression qu’il ne pouvait être aimé pour lui-même ou que sa première et ardente passion avait ressemblé à une illusion qu’avaient généré sa trop grande candeur, son épouvantable bêtise et l’incontrôlable appétit de ses sens. Il ne seyait pas à un roi de se comporter avec autant de faiblesse. À cet instant précis, il avait renoncé aux sentiments, aux femmes en général et à la sienne en particulier.
Dès cet instant, pour y dormir, il avait rejoint la petite pièce contiguë à leur chambre, normalement réservée à un éventuel valet, qu’il n’avait plus quittée pendant toute la durée de leur union, c’est-à-dire presque quinze longues et terribles années. Étonnamment, rien de leur mésentente n’avait jamais transparu à l’extérieur. En effet, au cours des événements qui les réunissaient en public, le paraître reprenait le dessus, et Guisaine et lui formaient le couple parfait. De son côté, elle savait se montrer adorable, déployant tous ses charmes pour attiser l’intérêt en général et, pourquoi pas celui d’un autre homme dans sa vie pour remplacer le sien. Ainsi, Kerryen avait mûri très vite, comprenant les besoins de sa reine mieux qu’elle-même. Si elle n’avait pas voulu de lui dans son lit, personne n’irait la satisfaire ; il y veillerait personnellement. La guerre entre eux avait ressemblé à une tragédie sous le sceau de la haine et du silence, tandis que Kerryen maudissait son père de les avoir unis.
La mort de son épouse dans un stupide accident de cheval avait représenté une délivrance inespérée et un retour vers une solitude préférable à une existence commune aussi pitoyable. À partir de ce moment-là, il avait retrouvé la paix et menait un quotidien austère autant que chaste, uniquement servi par des valets, évitant toutes interactions inopportunes avec les femmes, à l’exception de sa sœur et d’Inou. Comme aucune d’elles n’entrait dans sa vie, ni par la grande porte ni même par la petite, il s’était dispensé de modifier son avis à leur égard. Si son respect apparent envers la gent féminine semblait inchangé, son statut de roi du Guerek l’imposait, il les méprisait en son for intérieur. Le plus ironique de l’histoire résidait dans la façon dont chacun avait interprété son attitude comme l’expression du deuil qu’il portait toujours, sa douleur encore vivace expliquant sa réticence à se remarier. Finalement, à défaut de devenir inventeur, il aurait dû être saltimbanque, la comédie ne possédait plus depuis longtemps aucun secret pour lui…
Cependant, quand il y réfléchissait aujourd’hui, son constat restait accablant : sa défiance des femmes avait contribué à alimenter un peu plus son sentiment d’inaptitude à être aimé pour lui-même. Alors replonger dans une nouvelle union à presque quarante ans ne le ravissait absolument pas. Son regard s’attardant sur Inou, il se demanda ce que sa tante avait percé de sa relation avec Guisaine. En tout cas, voici un des rares sujets qu’elle n’avait jamais abordés, malgré sa langue bien pendue. Il savait qu’elle s’était inquiétée pour lui, en particulier de l’absence de descendance, mais il était toujours parvenu à dissimuler la réalité de la situation ou, du moins, le croyait-il. De plus, si elle avait vraiment eu conscience du naufrage de son couple, elle ne l’aurait pas amené à renouveler l’expérience, à moins de prétendre qu’une seconde aventure corrigerait la première et lui redonnerait goût à la vie à deux. Cependant, cette possibilité restait au-dessus de ses forces, il se sentait incapable de revivre l’épreuve que constituait le partage de son intimité avec une épouse. Ayant renoncé depuis trop longtemps aux ébats physiques, il s’estimait bien trop vieux pour s’y remettre et ne ressentait à cette évocation qu’une insurmontable répulsion.
— Encore ! s’exclama la voix d’Inou. Si tu voyais comme tes yeux deviennent tristes quand tu commences à douter de toi. Par les vents d’Orkys, tu es le roi ! Allora de Srill est exactement ce qu’elle paraît : une femme avec les pieds sur terre et un cœur gros comme ça. Elle te rendra heureux, j’en suis certaine, et, ainsi, tu pourras enfin tirer un trait sur ton passé.
Une nouvelle fois, il se demanda ce qu’elle avait deviné de cette intimité qu’il lui cachait, mais, comme il ne désirait pas aborder le sujet avec elle, il ne le saurait pas. En raison de son statut de monarque, vaillamment, il reprit son habituel visage impassible qui dissimulait toute sa souffrance intérieure.
— Je vais y réfléchir, déclara-t-il.
— Bien, c’est un début. Souviens-toi que tu n’as plus beaucoup de temps pour t’en préoccuper, elle doit ramener Adélie bientôt…
Ah oui… Il avait oublié ce détail. Adélie entretenait de très bonnes relations avec Allora et, pour se divertir, quittait la quiétude de la forteresse pour une vie plus animée et joyeuse dans le domaine de cette femme, dénommée la « châtelaine » par les habitants de son village.
— Et pour renseigner le peuple sur les événements de ce matin, que décides-tu ? poursuivit Inou.
— Rien.
— Comment ça, rien ?
— Tant que nous ne disposons d’aucune information à partager, je ne vois pas de raison d’en parler.
— Mais la cloche a sonné ! Tout le monde l’a entendue et va jaser…
— Grand bien leur fasse. Je considère cet événement sans intérêt et ne procéderai à aucune annonce.
— Mais…
Kerryen la coupa :
— J’ai dit : rien. D’autres questions avant de retourner à tes occupations ?
Inou s’aperçut immédiatement qu’il cherchait à clore leur discussion, mais elle n’en avait pas terminé avec lui.
— Tu ne désires pas de nouvelles de notre invitée ?
Le roi s’agita légèrement. Avec tous leurs échanges, il avait presque oublié la fille. Invitée ! Sûrement pas ! Cette inconnue n’avait donc pas conscience qu’arriver à l’improviste chez les gens signifiait un inadmissible manque de politesse !
— Si tu veux, répondit-il, marquant bien son indifférence à ce sujet.
Inou fronça les sourcils.
— Je ne devrais pas te rappeler que tu possèdes un devoir envers tout ce qui passe la porte même si, jusqu’à présent, personne n’en avait jamais franchi le seuil.
— Oui, oui…
Elle serra les dents. Manifestement, il écoutait à peine ce qu’elle lui racontait. Feignant de ne pas s’apercevoir de son détachement, elle poursuivit d’un ton sans appel :
— Ta responsabilité de roi est engagée auprès de cette jeune femme. Tu lui dois protection et respect.
— Oui, oui, je sais tout cela ! Pas la peine de me le répéter ! Tu n’as qu’à t’en occuper toi-même si ça te chante, et voilà ! C’est tout ?
— Son allure est bien meilleure que la première fois où tu l’as vue. À présent, lavée, soignée, coiffée et habillée, elle a retrouvé son aspect humain. De plus, avec les pommades de Mukin, ses plaies disparaîtront peu à peu, c’est une bonne chose, non ?
Comme elle escomptait une réaction de Kerryen, ce dernier lui consentit un léger geste de la main signifiant plus son impatience que son intérêt.
— Pour l’instant, je reconnais qu’elle semble avoir du mal à remettre un pied dans la réalité.
— Du mal ! s’exclama son neveu. Du mal ! Tu te moques de moi ! Son esprit apparaît complètement absent et je doute que son état s’améliore un jour. La porte nous a expédié une charge de plus comme si nous ne rivalisions pas de sujets d’inquiétude bien plus essentiels ! Tu te débrouilles comme tu veux avec elle, mais, surtout, tu ne m’en parles pas, je m’en fiche éperdument ! Étant donné que du travail m’attend avant d’aller me coucher, je te souhaite une bonne nuit.
Les yeux d’Inou s’étrécirent, tandis qu’elle ressentait l’envie de lui bondir dessus pour le secouer comme un prunier. Elle ne connaissait pas la nature exacte des dégâts causés par son mariage, mais il fuyait avec constance tout ce qui portait un jupon. Sauf que là, ce n’était plus que l’ombre d’une personne et seul l’intérêt qu’elle recevrait pourrait la sortir de cette profonde apathie. Femme ou homme, quelle importance quand il s’agissait de sauver quelqu’un ! S’efforçant de garder son calme, elle continua :
— Tu te trompes, sa venue est essentielle ! Si elle a survécu à tout ce qu’elle a enduré pour parvenir jusqu’à nous, c’est en raison de sa résistance hors du commun. Bien entourée, je suis persuadée qu’elle reprendra contact avec la réalité. Nous devons tous nous unir pour l’y amener !
Le roi posa sur elle un regard dubitatif, sans même daigner répondre. L’énervement d’Inou s’intensifiant, elle ne souhaita plus que le pousser toujours plus loin dans ses retranchements pour le punir de son inqualifiable attitude. Que pourrait-elle bien ajouter juste pour le provoquer davantage ? Une idée traversa son esprit et, d’un ton redevenu froid, elle lança :
— Pour l’instant, elle dort avec moi, mais tu vas devoir songer à l’héberger chez toi ou à proximité. Je te rappelle que tu lui dois protection !
Les yeux de Kerryen s’enflammèrent. À la mort de Guisaine, il avait abandonné la salle du valet, jouxtant la chambre nuptiale, pour revenir dans celle de son adolescence. Là encore, tout le monde avait interprété son geste comme une volonté d’échapper à son chagrin, et absolument pas comme la fuite d’un endroit maudit. Cette pièce lui appartenait et elle ne resterait qu’à lui !
— Il n’en est pas question ! hurla-t-il. Approche cette petite horreur de mon territoire et, je te le jure, je la balance par-dessus le balcon. Par ta faute, j’ai bien dit TA faute, elle finira réduite en bouillie sur les rochers battus par la mer et dévorée par les crustacés et les poissons.
— Tu dois remplir ton devoir envers elle ! cria Inou encore plus fort que lui.
— Si, à contrecœur, je me suis engagé à veiller sur le royaume, en aucun cas, je n’ai signé pour cette porte et ses fantaisies imbéciles. Tu désires la prendre en charge, parfait ! Occupe-t’en ! Mais, Inou, je te préviens, je ne veux ni la voir, ni m’adresser à elle, ni la trouver sur mon chemin ! Ne l’approche jamais de moi, me suis-je clairement fait comprendre ? conclut-il, menaçant.
Les deux parents s’affrontèrent du regard et, cette fois-ci, la tante considéra qu’elle n’aurait pas gain de cause sur son neveu, tout du moins pas aujourd’hui, même si elle n’était pas du genre à renoncer facilement.
— Nous en reparlerons, lui annonça-t-elle.
— Nous n’en reparlerons pas, répliqua-t-il. Le sujet est définitivement clos !
— Au fait, j’ai embauché Amaury.
Amaury ? Quel rôle venait jouer ce jeune garde dans cette histoire ?
— Comme il a pris soin de notre invitée à TA place, je lui ai octroyé la charge de se consacrer totalement à elle dès cet après-midi. Nous devons trouver un titre à son nouveau poste.
— Tu as quoi ? Mais de quel droit ?
Il se redressa devant Inou, nullement effrayée par l’emportement de Kerryen. Se levant également, elle se hissa sur la pointe des pieds le plus haut possible pour lui faire face.
— Tu m’as dit de m’en occuper, non ? Alors, ne me reproche pas dans le même temps de prendre des initiatives ! D’ailleurs, si, sur ce sujet, tu m’ennuies un peu trop, tu devras te chercher une autre intendante !
— Tu n’agirais pas ainsi, rétorqua-t-il, vaguement inquiet.
— Crois-tu ?
Kerryen fixa son regard sur sa tante manifestement énervée par l’attitude de son neveu qu’elle jugeait inadmissible. Estimant inutile de la fâcher plus, il préféra céder sur ce point.
— D’accord pour Amaury. Mais je te rappelle que je suis le roi et c’est moi, et non toi, qui dois réfléchir à de telles décisions. Je te remercierais à l’avenir de venir m’en référer avant d’en parler aux intéressés.
— Si tu étais le souverain que tu prétends être, je ne serais pas là à en discuter avec toi !
Cette nouveauté dans le discours d’Inou figea Kerryen. Voilà que celle qui passait son temps à lui dire d’avoir confiance en ses capacités, tout d’un coup, remettait en cause ses aptitudes ! À la fois vexé et blessé, il la regarda sortir de la salle, visiblement mécontente. Tant pis pour elle ! Pour l’instant, il avait gagné, mais elle reviendrait à la charge, il la connaissait par cœur. Il se laissa aller dans le fauteuil. Près de sa chambre… mais quelle idée ! Comment avait-elle pu envisager cette éventualité ? Cette pièce restait l’unique place qui n’appartenait qu’à lui et à lui seul. Dès qu’il la quittait, il commençait à être assailli de toute part, entre autres par sa tante, jamais très loin… Personne n’avait le droit d’y pénétrer et, juste par nécessité, il y tolérait la présence d’un serviteur pour un peu de ménage. C’était son endroit de prédilection pour s’isoler, un lieu suffisamment grand pour lui, simplement meublé, qui possédait de larges baies vitrées ouvrant sur le balcon qui courait sur tout le premier étage. Sortant prendre l’air, il venait s’accouder à la rambarde et, là, il demeurait à fixer l’étendue bleu azur de la mer Eimée en contrebas, percevant le faible bruit de ses vagues avant que son attention se reportât sur l’horizon. Il adorait cette impression de solitude qui lui permettait d’échapper aux murs de la forteresse qui, à certains instants de sa vie, ressemblaient plus à une prison qu’à une habitation. Finalement, peut-être aurait-il dû devenir marin… Il aimait aussi la sensation d’étourdissement qui aspirait son esprit lorsque ses yeux se laissaient absorber par le vide qui s’étirait entre le château et le bas de la falaise. Son regard glissa sur la paroi presque verticale qui achevait sa course entre les écueils baignés d’une eau écumeuse. Quelquefois, il se demandait ce que pouvait ressentir un homme quand il sautait. Existait-il un moment où, malgré le fait qu’il fût trop tard, ce dernier éprouvait un regret ou, au contraire, cette chute vertigineuse vers les rochers lui donnait-il un ultime sentiment de puissance ? Comment savoir sinon en essayant ?
Tout en regagnant sa chambre, Inou frémissait de colère. Une fois parvenue chez elle, la crainte la glaça immédiatement. Portée par sa volonté de parler au plus vite à son neveu, elle avait quitté la pièce un peu précipitamment, persuadée de l’arrivée imminente de Mira. Malheureusement, la servante ne s’était pas présentée et, à son entrée, le peu du lit qu’elle aperçut derrière le paravent apparaissait vide. Aussitôt, elle bondit dans cette direction avant de soupirer de soulagement lorsqu’elle découvrit son invitée par terre, complètement recroquevillée sur elle-même, coincée entre le montant en bois et le mur. — Mon petit oiseau, tu m’as fait peur… Tu sais, te voir dormir à même le sol me peine. Je vais demander à Amaury de te recoucher encore une fois et puis, si tu ne veux vraiment pas, je te laisserai dans ce petit coin sans confort, avec regret… D’un geste doux, elle caressa ses cheveux courts, puis sortit pour faire appeler Amaury. En raison de sa nouvelle fonction, elle devrait songer à attribuer au soldat une chambre suffisamment proche de la sienne, comme celle désertée par un domestique. Que restait-il comme pièce libre pas très éloignée d’ici ? Oui, celle-ci serait parfaite ! Elle s’y emploierait demain et informerait le garde qui n’aurait ainsi plus à subir la compagnie bruyante de ses frères d’armes.
Une fois Amaury reparti, Inou referma la porte à clé, puis prit, enfin, le temps de s’arrêter un instant. Même si personne ne semblait s’en apercevoir, elle ne rajeunissait pas et, quelquefois, la charge du château commençait à peser sur ses épaules. Lorsqu’une responsabilité supplémentaire échouait entre ses mains, fondamentale, puisqu’il s’agissait de veiller sur un être humain d’une grande fragilité, elle en arrivait à se demander comment elle parviendrait à tout assumer. Cette femme l’avait peut-être rejointe au bon moment, finalement, pour secouer sa carcasse vieillissante et la convaincre que sa vie continuait, lui offrant du même coup une mission à accomplir, une cause pour laquelle se battre. Quand Inou s’allongea sur l’oreiller, un sourire se forma sur ses lèvres. Épuisée certainement, mais plus heureuse que jamais…
Dans le corps étendu derrière le paravent, toute existence consciente avait cessé. Si ses sens percevaient toujours les stimulations extérieures, les bruits, le changement de luminosité, l’animation autour de lui, il ne les recevait pas comme d’éventuelles informations. Celles-ci passaient, puis disparaissaient comme si elles n’avaient jamais eu lieu. S’il éprouvait à peine la faim, la soif ou la souffrance, ces rares ressentis représentaient à peu près tout ce qui le raccrochait à une vague forme d’humanité. Malheureusement, au creux de ce corps, battait un cœur solide qui refusait de se taire, résonnant comme un roulement de tambour régulier, l’obligeant à respirer quand s’éteindre aurait semblé la seule issue pour échapper à ce vide profond, cette nuit trop ténébreuse pour être levée. Dénué de désirs, l’être recroquevillé sur lui-même subissait cette vie qui ne voulait pas le quitter, prisonnier d’un organisme à demi-détruit, d’une absence d’âme, d’un reliquat d’esprit aussi indigent qu’incertain. Bientôt, la nécessité de dormir le força à lâcher prise et le noir le plus total envahit sa tête, effaçant les ultimes bribes de conscience qui le reliait à son environnement.
Bonneau vint réveiller Aila le lendemain matin.
— Prête ?
Elle hocha la tête, tandis qu’il tirait de son pourpoint quatre lettres qu’il lui tendit.
— Tu as raison et je te soutiendrai jusqu’au bout.
— Merci, dit-elle simplement.
Habillée, elle sortit dans la cour où son oncle l’attendait. Ils partirent ensemble, sans échanger le moindre mot. Juste sur le point de parvenir au champ d’entraînement, il rompit le silence :
— Tu ne disposeras que d’une seule arme personnelle. J’ai préparé ton kenda et je te le donnerai le moment venu.
Elle hocha la tête, puis ils se mêlèrent à la foule impatiente, avant de rejoindre les autres concurrents. Arrivée parmi les élèves de Barou, Aila sentit leurs yeux sur elle, mais elle perçut moins d’hostilité que ce qu’elle escomptait. Elle soutint tous les regards qu’elle croisa, se gardant d’afficher la moindre lueur de défi. Elle attendait juste la suite des événements.
Le son d’un cor retentit et le silence s’installa dans l’assemblée. Elieu prit la parole :
— Les joutes se poursuivent aujourd’hui entre les onze meilleurs combattants sélectionnés par Barou. Je vous rappelle les noms des gagnants de la course d’hier : Émelin Gingon, Arist…
Aila intervint :
— Monseigneur !
Elieu s’arrêta, tandis que tous les regards se focalisaient sur elle.
— Je sollicite la faveur d’être réintégrée à la première place qui était la mienne.
Le châtelain, gêné, se tourna vers le maître d’armes qui ne bougea pas.
— J’entends votre demande, Aila, mais je ne puis y répondre favorablement, n’ayant pas obtenu l’assentiment de votre père.
Aila affronta Barou, lui adressant directement la parole :
— Barou, que vous le vouliez ou non, je participerai à cette joute. Je vous offre la liberté de me laisser concourir en me donnant votre permission ou celle de souffrir parce que vous ne me l’accorderez pas. Que choisissez-vous ?
L’intransigeant maître d’armes conserva la même fixité.
— Très bien, vous empruntez la route la plus douloureuse. Que tous ici soient témoins du fait que j’ai cherché à vous épargner ! Par les fées, je fais appel à une loi ancienne et encore en vigueur, le « Patrico Determago », je désire changer de père !
Autour d’elle, l’assistance s’anima. Rares étaient les gens qui avaient entendu parler de cette loi, mais Barou, oui. Pour la première fois de sa vie, il tourna son visage incrédule vers la jeune fille et croisa brièvement son regard avant de s’en détourner. Le mage du roi, l’homme à la barbe blanche, intervint, tandis que les murmures de la foule se calmaient.
— Je suis le mage Orian. Je connais cette loi et je détiens le pouvoir de la faire appliquer. Sais-tu les documents que tu dois me fournir ?
Serrant les dents pour ne pas trembler, Aila répondit :
— Oui, mage royal. J’ai besoin de quatre témoignages de proches qui allèguent que celui qui m’a donné la vie ne m’a pas aimée, ne m’a pas protégée et qu’il n’a jamais participé en aucune façon, pas même financière, à mon éducation.
— Je vois que tu connais la loi, Aila Grand. Ta mère est décédée aujourd’hui, et tu n’ignores pas que, parmi les quatre déclarations, il me faut la sienne qui dénonce le comportement de ton père actuel ?
Aila se maîtrisa davantage tant elle sentait la tension lui étouffer la poitrine, mais elle tint bon.
— Je le sais, mage royal. Elle était au courant et avait écrit ses dernières volontés, avant sa mort, en présence de témoins qui pourront tous confirmer sa validité.
— Elle ment ! hurla Barou.
Subitement, il perdit le contrôle de la situation et explosa :
— Elle ment ! Jamais ma femme ne m’aurait trahi de la sorte ! Jamais !
Le regard sévère d’Orian l’invita à se reprendre, ce qu’il réussit au prix d’un effort considérable.
— Apporte-moi les documents, jeune Aila.
Portée difficilement par ses jambes, elle s’avança vers lui, saisit les lettres dans son gilet, puis les tendit au mage.
— Sais-tu également qu’en changeant de père, tu renonces définitivement toute prétention sur l’héritage auquel tu aurais pu légitimement prétendre ?
— Non, je l’ignorais, mais ma détermination n’est en rien modifiée.
— Et que ton frère deviendra ton cousin ? poursuivit Orian.
Elle ne l’avait pas réalisé non plus.
— Qu’importe, frère ou cousin, ce qui compte est ce que nous partagerons.
Étrangement, perdre son unique frère constitua ce qui lui coûtait le plus…
— Que les autres témoins avancent vers moi !
Hamelin et Mélinda se regardèrent avant de se rapprocher du mage royal, tandis que Bonneau fendait la foule vers Aila. Tous jetèrent un coup d’œil plus ou moins rapide vers Barou dont la colère s’amplifiait visiblement.
— Présentez-vous, je vous écoute.
Bonneau prit la parole :
— Je m’appelle Bonneau Grand, le frère de son père. J’assistais sa mère lors de la rédaction de sa lettre. Je soutiens la requête d’Aila. Je certifie que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins. Je suis le premier témoin.
Mélinda lui succéda :
— Et je suis le second. J’appuie la demande d’Aila. En tant que châtelaine du comté d’Antan, je me tenais aux côtés de mon amie quand elle a rédigé cette lettre. Je confirme que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins.
Barou se décomposait au fur et à mesure que sa colère tombait, muée en incompréhension totale. Hamelin termina :
— Je suis le troisième témoin. Comme mage de ce château, je fus présent lors de la rédaction de la lettre par sa mère. Je supporte Aila dans sa requête. J’atteste que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins.
Le mage royal hocha la tête gravement.
— J’ai entendu vos témoignages. Je n’ai plus qu’à vous donner lecture de la lettre de la défunte :
Moi, Efée Grand, mère d’Aila Grand et épouse de Barou Grand, soutient la requête de ma fille Aila contre son père. J’affirme que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins.
Barou secouait la tête, les épaules affaissées. Le mage royal se tourna vers lui.
— Barou Grand.
Le frère de Bonneau leva vers lui des yeux dévorés de chagrin.
— Vous êtes un grand homme dont le courage et la valeur sont reconnus de tous et vous avez su gagner l’estime de chacun par votre bonté. Même le meilleur d’entre nous peut commettre une erreur et il apparaît indubitablement que vous en avez accompli une envers votre enfant. Sa demande soutenue par celles de quatre témoins, dont sa mère, votre femme, me paraît légitime et j’accède à sa requête.
Il se tourna vers la jeune fille.
— Damoiselle Aila, je vous libère de la tutelle de Barou Grand. N’étant pas majeure, je me dois de vous trouver un autre père. Avez-vous choisi une personne ou dois-je me substituer à vous ?
Elle pivota vers Bonneau et reprit, la voix tremblante :
— Mage royal, ma mère m’a confiée à mon oncle qui, depuis, m’a apporté tout ce qu’un père doit donner à ses enfants : l’amour, l’attention, le partage. Il a subvenu seul à mon éducation et tout ce que je possède aujourd’hui, ce sont ses mains et son cœur qui me l’ont offert. S’il y consent, je le voudrais comme père, car c’est la meilleure personne que je connaisse.
Elle se rapprocha de Bonneau qui lui sourit, avant de se tourner vers Orian.
— Mage royal, je me suis occupé de cette jeune enfant depuis sa naissance et je l’ai élevée depuis la mort de sa mère. La vie ne m’a jamais offert de plus beau cadeau, j’accepte avec joie de devenir ce que j’ai toujours été pour elle : son père.
Orian les regarda.
— Alors, qu’il en soit ainsi ! De par les fées, je déclare solennellement qu’Aila Grand, fille de Barou Grand n’est plus. Aujourd’hui, elle devient Aila Grand, fille de Bonneau Grand. Cette décision sera consignée dans les registres du château et validée par les signatures et cachets d’Hubert et d’Avelin d’Avotour, fils du roi Sérain d’Avotour, ici présents.
Bonneau prit sa fille dans ses bras, tandis qu’un tonnerre d’applaudissements retentissait tout autour d’eux. Les combattants de Barou se sentaient mal à l’aise. Fidèles à leur maître d’armes, ils avaient compris, pour la plupart, le message du mage : même le meilleur des hommes pouvait se tromper… C’était l’erreur de Barou, sûrement la seule et l’unique, mais de taille et il devait l’assumer.
— Reprenez, sire Elieu. Nous ne devons plus accumuler de retard, intervint Hubert.
— Bonneau, acceptez-vous que votre fille participe aux joutes ?
Le nouveau père d’Aila éclata de rire :
— Il ne manquerait plus que je dise non ! Je la forme à cela depuis son plus jeune âge ! Alors oui ! Mille fois oui !
Une salve d’encouragements ponctua ses propos. D’une façon bizarre, la journée la plus difficile de la vie d’Aila devenait celle de sa consécration. La tension était retombée, elle se sentait toute à la fois vidée et apaisée. Elle appréciait l’engouement de la foule à son égard, toute à sa joie que Bonneau fût enfin son père et surtout que tout fût terminé. Une ombre passa sur son cœur quand elle pensa à Aubin. Pourvu qu’elle ne le perdît pas… Elle leva la tête, le cherchant des yeux sans l’apercevoir. Barou avait également disparu. Mélinda et Hamelin se rapprochèrent d’elle et de Bonneau pour les féliciter, leurs expressions mélangeant résignation, tristesse et gaîté…
Elieu se racla la gorge pour reprendre contenance :
— Voici donc, dans l’ordre, les cinq cavaliers vainqueurs de la course d’hier : Aila Grand, Émelin Gingon, Aristide Héran, Aubin Grand, Aimé Faller. Ils vont rejoindre leur équipe, celle des meilleurs combattants qu’Avotour n’ait jamais formés et prouver leurs valeurs. Les joutes seront réparties sur les épreuves suivantes : tir à l’arc sur cibles fixe et mouvante, duels à l’épée, puis au corps à corps et, enfin, avec un instrument de combat de votre choix. Nous avons imparti un temps limité à certaines d’entre elles. Vous devrez démontrer votre résistance, votre maîtrise des armes, votre aptitude à vous défendre et à attaquer. Commençons par la première avec le tir sur cible fixe. Que les meilleurs gagnent !
Le groupe d’adversaires partit vers le pas de tir. Ils se placèrent par ordre d’arrivée, tandis qu’Aila, traînant en arrière, cherchait Aubin des yeux sans le trouver. Son cœur frémit. Par sa faute, il allait rater le début de la joute…
— Qui manque à l’appel ? questionna Hubert après un rapide décompte des présents.
— Aubin Grand, le fils de Barou, répondit Elieu.
— Alors, nous débuterons sans lui, reprit le prince.
— Non ! S’il vous plaît ! Sa situation mérite attention… Donnez-lui une chance d’arriver ! Peut-être pourrions-nous envoyer une personne le chercher, supplia Aila.
Le regard froid du prince se posa sur elle quand une voix leur parvint, détournant Hubert des mots qu’il allait prononcer.
— Inutile, me voici. Me permettez-vous de participer malgré mon retard, Prince Hubert ?
— Installez-vous. Que le tournoi commence !
Aila ressentit un immense soulagement en entendant Aubin, mais un coup d’œil lui suffit pour comprendre que plus rien ne serait comme avant : il lui tournait ostensiblement le dos. Sa vie avait vraiment basculé en ce jour. À quelles autres conséquences, ignorées aujourd’hui, allait-elle devoir encore faire face demain ? Elle chassa ses préoccupations pour se concentrer. Elle excellait au tir à l’arc et rien ne devait la distraire. Parmi les concurrents, qui donc jugeait-elle susceptible de lui poser des problèmes ? Aubin, naturellement, l’un des meilleurs dans cette discipline, elle n’oubliait pas qu’il lui avait appris à tirer et offert son premier arc. Figuraient aussi Aristide Héran et Aimé Faller dans les gagnants de la course, mais la proportion d’archers de valeur baissait chez les nouveaux exceptés Adam Meille, Tristan Karest et Pardon Juste peut-être. Les autres n’accompliraient pas de miracles, elle le tenait désormais pour acquis. Son tour approchant, Aila fixa son attention sur la cible, occultant toute distraction. Les résultats des concurrents précédents étaient tout à fait ceux escomptés, excepté la découverte d’un adversaire de taille inattendu : Pardon Juste avait plus que brillé… Il serait un rival intéressant sur des cibles mobiles.
Enfin, son tour arriva pour le premier test : cinq cibles de plus en plus éloignées et une flèche pour chacune d’entre elles. Dans cette épreuve non minutée, Aila prit son temps. Elle encocha sa première flèche, inspira et expira longuement, banda son arc et lâcha la corde. Elle suivit du regard la trajectoire de son trait et sourit quand il se planta au milieu du cercle. Les quatre suivantes réussirent leur parcours vers le cœur des cibles, sans l’ombre d’un écart. Deuxième test : cinq carrés de la largeur d’une main, placés à des hauteurs différentes et toujours cinq essais. Là encore, l’épreuve ne lui posa aucun problème. Cependant, son ultime flèche légèrement décentrée la mécontenta. Elle se promit d’accroître sa vigilance, ce genre de détail pouvait coûter une victoire… Aubin, le dernier à passer, réussit avec une facilité déconcertante, prouvant une fois de plus son excellence au tir à l’arc.
Pour la joute suivante, les concurrents se partagèrent en deux groupes, tirant une pièce de bois coloré dans un chaudron. Deux personnes de jetons de même couleur se retrouvaient à combattre ensemble. Pour son plus grand désespoir, Aila tomba sur Hector Plantu, un jeune homme gigantesque : pas loin de deux mètres de haut, des muscles en acier et une tête d’idiot du village qui ne lui rendait pas justice. Elle l’avait souvent observé et connaissait son unique défaut : il n’en présentait aucun. Néanmoins, le fait qu’elle évitait le combat contre Aubin la soulagea sincèrement, c’était déjà ça. Elle profita du temps qui lui restait avant la rencontre avec Plantu pour analyser tous ceux qui combattaient et ainsi parfaire ses connaissances sur chacun d’eux. Elle repérera la fragilité d’Aimé Faller dans la protection de son flanc droit, les enchaînements bien rodés d’Adam Meille qui alternait attaques et parades, rehaussées par une inventivité débridée, lui permettant de s’en sortir facilement. Elle engrangea tous ces petits détails avec minutie, prête à les utiliser, le cas échéant…
Quand vint son tour contre Hector Plantu, Aila pensa que limiter les dégâts représentait la meilleure solution, à moins que… Ils se placèrent face à face et, dès le signal du départ, elle entreprit de faire tournoyer son épée au-dessus d’elle, guettant la réaction de Plantu. Elle observait le mouvement de ses yeux, tandis que le sifflement de son arme rythmait le combat à peine commencé. Dès que la lame passa derrière la tête d’Aila, il se fendit pour attaquer, mais elle avait déjà anticipé sa manœuvre et, pivotant sur elle-même, tout en se déplaçant, elle le frappa sur le flanc gauche. Poursuivant sur sa lancée, elle se dressa dans son dos, l’obligeant à se retourner pour se retrouver face à elle. Les yeux d’Hector Plantu jetaient des éclairs. Pas le moindre instant il n’avait pensé que cette fichue gamine pourrait le toucher et il en fulminait de rage et de dépit. Comme Aila l’espérait, il avait péché par excès de confiance, lui dévoilant la brèche dans laquelle elle s’était aussitôt engouffrée. Comme quoi sous-estimer un adversaire que l’on n’avait jamais vu combattre affaiblissait la capacité de défense. En dépit de son assaut réussi, en face de l’excellent épéiste qu’elle affrontait, Aila se contenta de résister vaillamment jusqu’aux dernières minutes du combat. Ce fut alors qu’une idée folle surgit dans son esprit… Elle évalua la hauteur du grand gaillard, la dureté du terrain, l’élasticité de sa lame et réfléchit à la façon de la planter dans le sol pour s’en servir comme de son kenda. Elle allait tenter le coup, jouant à quitte ou double. Cinq pas d’élan pour se rapprocher de Plantu, enfoncer l’arme, mais pas trop et s’appuyer dessus pour s’élever dans les airs dans un saut pendant lequel elle pivota modérément. « Surtout ne lâche pas l’épée ! », songea-t-elle, comme une prière. Elle sentit quand la lame résista pour ressortir du sol dans lequel elle s’était plantée, puis le moment où, enfin, elle céda à l’action exercée sur elle. Aila resserra sa prise sur le pommeau tout en maîtrisant son mouvement pour parvenir sur les épaules de Plantu, alors que l’acier se dégageait de la terre sans trop déséquilibrer son envol. Son adversaire se retrouva soudainement chevauché par la jeune fille, le tranchant sur la gorge, tandis que le gong de fin retentissait. Aila lâcha son arme et descendit avec souplesse des épaules du perdant. Il lui jeta, cette fois-ci, un regard haineux et s’en fut, dédaignant la main qu’elle lui tendait pour le salut rituel.
— Concurrent Plantu, recommanda sèchement Avelin, je vous invite à aller saluer votre partenaire comme vous le devez.
Plantu oscilla l’espace d’un instant avant d’obéir à son prince, retournant donner une poignée de main, la plus brève possible, à Aila qui demeura impassible.
— Concurrent Plantu, intervint à nouveau Avelin, inutile de vous représenter aux joutes suivantes, je vous raye dès maintenant de la liste des participants. Pour moi, il est hors de question de prendre un combattant qui ne respecte pas son adversaire, ne serait-ce que pour son adresse…
Hector Plantu, rouge de honte, hocha la tête, puis s’inclina en s’éloignant, penaud.
— Ultime épreuve de la matinée au pas de tir ! informa Elieu.
Aila soupira. Encore une ce matin…, et la dernière avant de manger, fantastique !
Le tir sur cible mobile ne fut qu’un jeu d’enfant pour Aila. Elle adorait cette traque subtile qui mettait tous ses sens en alerte, qui sollicitait au maximum la finesse de son oreille et son acuité visuelle. Elle jubilait de bonheur et cette joute renforçait son impression de se dédoubler, comme si elle captait le moindre son et détectait le mouvement le plus infime… Là encore, elle observa les concurrents : Aubin et Pardon ressortaient parmi les meilleurs. Ensuite, le déjeuner apporta une coupure bienvenue pour tous. Elle rejoignit la tente dans laquelle les repas étaient servis. Ne se sentant pas à sa place avec les élèves de Barou, son assiette remplie, elle s’écarta d’eux pour manger son contenu. Elle entrevit la silhouette d’Aubin, mais ne leva pas la tête vers lui. Elle voulait encore conserver l’espoir de demeurer son amie à défaut d’être sa sœur ou sa cousine… Elle avait suivi les résultats des joutes et, ravie, elle constata qu’Aubin restait bien placé dans la course. Parmi les gagnants potentiels, les noms d’Adam Meille, de Tristan Karest et de Pardon Juste revenaient souvent dans les conversations. Aila entendait peu le sien, car aucun élève de Barou n’oserait la considérer comme un possible vainqueur sans faire offense à son maître d’armes. Au final, probablement à cause de sa présence trop proche, les discussions paraissaient gênées ou devenaient des murmures alors elle préféra s’éloigner un peu plus.
Un instant, peut-être à cause de la tension vécue et de la fatigue, Aila eut envie de fuir toute cette animation, mais, maintenant qu’elle avait tapé du pied dans la fourmilière, elle se devait d’aller jusqu’au bout. Toutefois, elle ne savait plus si tout ce qu’elle avait désiré en valait vraiment la peine. Elle regarda autour d’elle. Tous les villageois participaient à la fête : enjoués et rieurs, ils pariaient vraisemblablement sur les vainqueurs possibles, jouaient et perdaient tout aussi sûrement. Elle parcourut les visages de ceux qu’elle croisait, un mélange de têtes connues au milieu d’étrangères. La joute avait dû déplacer des gens de très loin. Se fondre parmi eux, disparaître sans laisser de trace, devenir une personne comme les autres, anonyme, quelle tentation… Levant les yeux, elle regarda son château, ceint de murailles imposantes, qui dressait son donjon avec fierté vers le ciel, et réalisa à quel point elle l’aimait. La perspective de sa sélection signifierait qu’elle quitterait tout ce qui avait constitué sa vie jusqu’à présent, et son cœur se gonfla de tristesse à cette éventualité. D’un autre côté, peut-être cela lui permettrait-il de tout reprendre à zéro, de devenir une autre que la fille ignorée du plus grand héros d’Avotour. Sauf si, malheureusement, sa réputation s’étendait au-delà des frontières d’Antan… Égarée dans ses idées, une voix la ramena dans le présent.
— Pardon, Hamelin, je ne vous ai pas écouté…
— J’ai dit que tu paraissais perdue dans tes pensées.
— Mage Hamelin, quel fin observateur vous faites !
— Moque-toi du vieil homme que je suis…
— Jamais, Hamelin ! Je faisais juste semblant et vous avez raison, j’étais perdue… dans mes pensées.
— Tu as vécu de grands bouleversements en très peu de temps et tu es si jeune. Trouver la bonne route représente déjà bien des difficultés à l’âge adulte…
— Avez-vous avez déjà hésité ? Avez-vous déjà eu en face de vous tellement de routes que vous n’avez aucune idée de laquelle choisir ?
— Oui, Aila. Malheureusement, mon expérience ne te servira à rien. Tu maîtriseras ta vie aussi longtemps que tu agiras selon ton cœur. Toutes nos décisions ne sont pas faciles à prendre, comme celle de changer de père, mais une fois engagée sur cette nouvelle route, tu découvres d’autres portes dont tu ne soupçonnais même pas l’existence.
— Même celle de quitter tous les siens ?
— Rien ne t’empêchera de réapparaître lorsque tu le souhaiteras. Ce ne sera pas un adieu, juste un au revoir…
— Serai-je capable de revenir, de me confronter à nouveau à celui qui n’est plus mon père et à cette indifférence que j’ai peut-être convertie en haine !
— Barou a vécu une expérience terriblement douloureuse… Lui non plus ne ressort pas indemne de ce qu’il a engendré. Sans doute, apprendra-t-il de ses erreurs ? Et toi, Aila, crois-tu que tu reviendras telle que tu seras partie ? Bien sûr que non ! La vie se chargera de te transformer en une femme mûre, pleine de sagesse. Peut-être même arriveras-tu à ne plus espérer son amour, car là réside le fond du problème. Théoriquement, tu peux changer de père, il n’en reste pas moins le père dont tu désires être aimée…
C’était si vrai… La subtilité d’Hamelin la touchait au plus profond de son être. Quel enfant ne voudrait pas être chéri par ses parents, d’autant plus quand il n’en a plus qu’un ? Elle avait passé sa vie à rêver de cet amour et, à présent, elle avait perdu son dernier espoir. Cela ne se produirait jamais plus, maintenant. Elle était certaine que seule la haine que Barou éprouverait à son égard permettrait à l’homme de survivre à ce revers…
— Il te reste encore beaucoup de temps pour modifier l’avenir, Aila, ce serait un tort de se fermer à tout espoir. Les fées sont nos alliées. Un jour peut-être décideront-elles de t’aider à y voir clair…
Elle sourit. Elle n’avait jamais compris comment Hamelin, si logique, si rationnel, pouvait croire en elles. Un jour, se souvenait-elle, elle lui avait demandé pourquoi il parlait d’elles comme si elles existaient réellement.
— Allons donc, Aila ! Comment oses-tu douter de leur existence ? Elles vivent là, partout autour de nous, à chaque instant, veillant sur nous comme les êtres invisibles qu’elles sont ! Nous n’avons pas besoin de voir pour croire ! Tu as bien lu tout ce que je t’ai donné sur les fées ! En conséquence, tu sais qu’elles existent !
Elle se souvenait à quel point elle était restée bouche bée devant Hamelin, inflexible ! Lui, si calme, était sorti de ses gonds, donc il était inutile de relancer le débat aujourd’hui.
— Peut-être…, hasarda-t-elle.
La voix d’Elieu qui rappelait les concurrents pour la prochaine épreuve se fit entendre et Aila se leva.
— Que les fées t’escortent où que tu ailles, souffla Hamelin, la voix tremblante.
Elle posa son regard sur lui, surprise par toute l’émotion que le vieil homme dégageait. Elle l’entoura de ses bras avec une immense tendresse.
— Votre souvenir m’accompagnera partout où j’irai et réchauffera ma vie, même en plein cœur du froid, lui murmura-t-elle.
Ils se sourirent et Aila déposa un bisou sur sa joue avant de rejoindre les concurrents.