Au cœur de la nuit, sous la lumière diffuse de la lune, Hang longeait au grand galop la côte aux alentours de Bâmes. Depuis plusieurs jours, il guettait la venue du bateau tant à la fois redouté qu'espéré : celui des hommes de Césarus. À présent que ce dernier se rapprochait enfin de la rive, le Hagan affichait un sourire satisfait. Pauvres petits soldats de cet empereur, si seulement ils avaient soupçonné le comité d'accueil qu'il leur avait concocté avec art, ils auraient fait demi-tour avant même de songer à mettre un pied à terre. Malheureusement pour eux, ils ignoraient tout des pièges qui les attendaient sur la plage et se dirigeaient, non pas vers une victoire supplémentaire, mais une cuisante défaite. Ils paieraient le prix fort, foi de Hagan ! Tout était prêt pour les recevoir et les tailler en pièces, les uns après les autres. Césarus se souviendrait de cette invasion ratée avec une cruelle amertume. Le sourire sur son visage balayé par la brise s'agrandit à cette idée réjouissante.
Le navire de Tancral venait d'atteindre une crique au nord de la cité, discrète et déserte, exactement là où Hang avait estimé que Césarus déposerait ses premiers guerriers. Sans le moindre bruit, plusieurs chaloupes déversèrent leur contenu sur le sable et une centaine d'hommes s'y installèrent, attendant le signal qui les enverrait combattre. Rapidement, le bateau récupéra ses embarcations, puis reprit son voyage, le tout dans un silence presque inquiétant. À présent, il allait contourner le port en passant par le large et décharger sa seconde cargaison d'ennemis dans un endroit situé au sud de la ville cette fois, histoire d'enserrer cette dernière pour mieux l'étrangler. Hang imaginait même qu'une partie des guerriers de chaque groupe pénétrerait dans Bâmes par l'ouest, à seule fin d'accélérer le massacre des habitants ou d'obtenir leur reddition sans condition. Une surprise guettait les soldats de Césarus ; effectivement, il restait bien des villageois, mais pas un seul qui ne fut armé jusqu'aux dents et prêt à en découdre. En conclusion, aucunement ceux que leurs adversaires s'attendaient à trouver…
Revenu au camp, il descendit de cheval et rejoignit Alsone au poste de commandement.
— Ils arrivent. Comme prévu, ils ont accosté dans la première crique. Maintenant, leur navire fait route vers la suivante qu'ils atteindront dans une petite heure.
Dans la lumière d'une torche, le profil de la reine se détachait. Les sourcils froncés, un léger pli saillait entre eux à l'image de sa détermination, Alsone hocha lentement la tête. Son expression ne laissait planer aucun doute sur les sentiments qu'elle éprouvait : littéralement, elle rayonnait, ses yeux étrécis dans lesquels flottait une nuance de férocité. Ce combat allait pimenter de façon exceptionnelle sa vie devenue presque trop tranquille, bien plus que toutes ses nuits d'amour qui ne comblaient jamais totalement son vide intérieur. Elle y retrouverait exactement les sensations que son existence ne rencontrait que trop rarement : une excitation inhabituelle, une montée d'adrénaline, une forme de dépassement de soi et, plus que jamais, de l'action. Sur ce point, son partenaire actuel ne s'était pas trompé. Un court instant, son regard se perdit en direction du Hagan. L'homme avait su se glisser avec souplesse dans le moule qu'elle lui imposait, un brin d'ironie manié avec tact et une indéniable capacité à la satisfaire à tout point de vue. Alors qu'un autre l'aurait déjà lassée, il conservait sa place la nuit à ses côtés et très souvent le jour au point que d'étranges idées lui traversaient l'esprit, des idées auxquelles jamais elle n'aurait pensé avant lui, mais qu'elle rejetait impitoyablement. Elle suspectait que de nombreux paris couraient sur le temps qu'elle lui octroierait encore et s'en amusait. Après tout, surprendre restait une façon différente de séduire qu'elle adorait exploiter. La présence du Hagan ne l'empêchait pas de papillonner et de se distraire avec divers partenaires : trop d'appétit, la nécessité absolue de conquérir, mais elle revenait vers lui, parce qu'il lui offrait bien davantage que de simples moments de plaisir.
Son regard tourné vers le futur lieu de l'affrontement, Hang réfléchissait à toute vitesse, tout en vérifiant mentalement, une ultime fois, la cohérence parfaite de ses plans dans les moindres détails. Un bref instant, un vague sourire éclaira son visage ; finalement, il se révélait un excellent stratège…
Puis ses pensées s'attardèrent sur Alsone ; elle jubilait, excitée par le massacre sur le point d'être perpétré. Pourtant, au départ, la convaincre avait relevé du défi. Quand Hang lui avait proposé d'aller défendre le port de Bâmes, elle s'y était opposée avec fermeté. Il était hors de question qu'elle envoyât un seul soldat supplémentaire pour soutenir l'alliance entre les pays au nord du sien, persuadée qu'elle ne craignait rien de Césarus ; elle saurait le faire plier comme tous les autres. Opiniâtre, Hang avait testé toutes les ficelles imaginables pour l'amener à fléchir, voire à réfléchir, mais, butée, elle refusait tout en bloc, démontant chacun de ses arguments avec une mauvaise foi évidente, impossible à contrecarrer. Pourtant, le Hagan ne s'était pas découragé et avait fini par l'atteindre.
— En fait, je comprends enfin la raison de ta résistance : tu ne veux pas te battre. J'en suis sûr, car, si tu désirais manier l'épée ou la hache comme une véritable femme de guerre, tu serais la première à te jeter sur quelques ennemis avec moi. Aucun combattant digne de ce nom ne manquerait une telle occasion de vivre ces instants exceptionnels.
Alsone s'était figée. Du coin de l'œil, il avait observé avec plaisir la légère crispation de sa mâchoire, très explicite sur la façon dont elle venait de ressentir son attaque. Tardant à répondre, elle avait fini par lâcher :
— C'est faux.
— Alors, prouve-le ! Bats-toi avec moi ! Si tu te sens un peu rouillée, pas de souci. Dorénavant, ce sera entraînement tous les matins et tous les soirs pendant le trajet jusqu'à Bâmes. Et même la nuit si tu le souhaites…
Hang avait relevé le menton, la défiant du regard tout en se rapprochant sensiblement d'elle. Elle s'éloigna avec un geste d'humeur, les maxillaires toujours serrés et les yeux allongés en deux fentes emplies de colère qu'elle tourna vers lui.
— C'est ça ! Je lis sur ton visage que tu ne me crois pas capable de me battre aussi bien que toi ! Mais tu te trompes ! D'ailleurs, à ce sujet, tu te ramollis également ! Je ne t'ai pas vu t'exercer une seule fois depuis que tu es ici. Peut-être te donnerai-je des leçons de modestie ! Je suis une reine, ne l'oublie jamais si tu veux rester en vie…
Nullement effrayé par sa menace, Hang s'avança vers elle et l'enlaça avec force, son magnifique sourire aux lèvres, mi-moqueur mi-enjôleur, destiné à achever de la faire fléchir.
— Je dois reconnaître que j'ai davantage utilisé mes heures à de voluptueuses et charnelles occupations depuis mon arrivée, mais je suis prêt à en changer pour toi et avec toi, tout de suite, et à te montrer que ma puissance physique se prête à tous les combats…
Sans le moindre égard, Alsone repoussa ses bras. Cependant, le regard fixé sur un horizon imaginaire, l'expression sur son visage s'était modifiée, tandis que, dans ses prunelles, brillait une lueur dangereuse, celle de la femme déterminée qui lui prouverait sa valeur au cœur des batailles. Après un long silence qui aurait pu signifier à Hang qu'il était temps pour lui de prendre congé, mutine, elle se tourna vers lui :
— Est-ce qu'une poudre sombre qui explose quand on l'enflamme pourrait t'intéresser ?
Étonné, il l'observa un instant avant de se rapprocher de nouveau.
— Belle et surprenante souveraine, raconte-moi tout à son sujet…
Du pas de l'homme de guerre sur le point d'en découdre, Eustache pénétra dans le poste de commandement, rejoignant la reine d'Estanque et le Hagan. Ces derniers et leur armée n'avaient pas eu besoin de leur laissez-passer à la frontière parce que l'intendant d'Avotour les y avait attendus de pied ferme, accompagné par une centaine de soldats. Lui aussi participerait à la bataille. Il n'allait quand même pas abandonner la défense de son pays à une poignée d'inconnus sans même lever le petit doigt ! Discret bras droit du roi, peut-être, il n'en demeurait pas moins un chef efficace et volontaire qui, en l'absence de Sérain, saurait se montrer à la hauteur de sa tâche.
— Quelles sont les nouvelles ? demanda-t-il sans préambule.
— Le premier débarquement des hommes de Césarus vient d'avoir lieu. Ils patientent sur la plage. Nous devons regagner nos positions respectives avant la seconde fournée, expliqua Hang, son regard dirigé d'abord vers Alsone, puis Eustache. La stratégie de l'empereur se déroule conformément à nos estimations. Il ne se méfie absolument pas… Comme prévu, je m'occupe des soldats de la première crique, Alsone, tu retournes rapidement à la deuxième et vous, sire Eustache, préservez la ville et l'arrière-pays.
Sous la tente, un silence d'une gravité particulière s'installa. Alsone venait enfin de cesser de prendre cette attaque pour une simple distraction exaltante. Bientôt, ils se confronteraient tous au sang, à la mort, à la souffrance et en ressortiraient soit grandis soit anéantis. Pour elle qui résolvait la majorité de ses problèmes par des jeux de manipulation et de séduction, le pari apparaissait de taille. Sans un mot, après un léger hochement de tête, ils se séparèrent, affichant une assurance qui cachait forcément une légitime appréhension.
Hang rejoignit les soldats sur la falaise et s'adressa au gradé qui se présentait devant lui.
— Les hommes sont-ils tous à leur poste ?
— Oui, monsieur, nous n'attendons plus que votre signal pour les arrêter.
— Non, pas les arrêter, capitaine, les tuer tous, sans exception. Nous ne ferons pas de quartier. Si le moindre doute persiste dans votre esprit, refaites passer la consigne immédiatement et, souvenez-vous, ces guerriers n'en sont plus tout à fait. L'empereur leur a enlevé la capacité de réfléchir par eux-mêmes. Ils sont venus nous exterminer et se moquent éperdument de mourir. Ceux que vous ne parviendrez pas à éliminer se débarrasseront de vous sans hésiter, suis-je bien clair ?
— À vos ordres, monsieur. Je transmets vos précisions sur-le-champ pour être certain que tous nos soldats ont saisi l'importance de les achever.
Le capitaine s'esquiva tandis que Hang s'installait en observateur discret, attendant les premiers mouvements de la troupe de Césarus pour intervenir. Sous la lumière blafarde de la lune, les guerriers de Tancral se tenaient immobiles, serrés les uns contre les autres, dans un silence absolu. Aila lui avait expliqué que l'empereur leur avait enlevé toute humanité. En son for intérieur, il espéra qu'ils restaient suffisamment vivants pour être tués, sinon le combat risquait de devenir fort compliqué. Aila… Son image ne cessait de flotter dans son esprit. Quelle n'avait pas été sa surprise de la découvrir près de son lit le fameux soir où elle avait débarqué pour lui demander son aide et combien il avait dû lui en coûter de venir le solliciter ! Aila… Toujours aussi… Aussi quoi ? Quelle femme… Il revoyait son regard sombre et pétillant d'énergie, celui qu'elle posait sans concession sur le monde et, parfois, sur lui… Que n'aurait-il pas donné dans ces instants pour y lire de l'amour à son égard ? Il adorait sa souplesse féline, à la fois physique et mentale, qui lui permettait de se glisser à travers toutes les épreuves et d'en ressortir encore plus aguerrie et fascinante. Quoi qu'il lui arrivât, elle rebondissait avec une espèce de candeur désarmante, mue par cette fragilité intérieure qui, en permanence, se métamorphosait en force après quelques larmes et un moment de découragement. Elle possédait un pouvoir bien plus grand que la plupart des êtres qu'il côtoyait, pas un de ceux offerts par la magie des fées ou les Esprits de la Terre, non, un pouvoir qui n'était que le sien et qu'elle utilisait sans même s'en apercevoir. Elle savait aimer, pas un, mais tous, et sa profonde bienveillance protégeait les gens comme une onde de chaleur, avant de les entraîner dans son sillage comme un torrent de vie tout à la fois impétueux et impérieux… Elle en devenait terrifiante, car, presque inaccessible, et pourtant il l'avait trouvée terriblement irrésistible, à tel point qu'il avait préféré la quitter plutôt que de demeurer avec elle sans jamais en être aimé. Une nouvelle fois, l'image de sa silhouette blanche se forma devant ses yeux et il se revit la suivre vers le balcon, comme un papillon de nuit attiré par sa lumière… Quoi qu'il advînt, il en était cruellement conscient, elle pourrait lui demander n'importe quoi et il s'y plierait. Parce qu'Aila resterait la première femme à avoir touché son cœur, certains sentiments ne s'effaçant jamais vraiment complètement, parce qu'elle n'agissait jamais au hasard, même quand elle le croyait, parce qu'il sentait en elle une grandeur d'âme qui dépassait celle d'une simple personne. Elle aurait pu être reine… Non, de fait, elle apparaissait plus qu'un titre dans une quelconque hiérarchie. Un peu comme les Esprits de la Terre, elle se révélait omniprésente et insaisissable, un être vivant comme lui, même si, avec sa pierre bleue et ses prunelles argentées, elle brillait d'une façon de moins en moins humaine. Un soupir enfla dans sa poitrine, vaguement douloureux.
Attirante, fière et exigeante, Alsone avait constitué un dérivatif efficace à son amour sans retour. S'il n'était pas totalement insensible à ses charmes et à sa force de caractère, il appréciait surtout le défi qu'elle avait représenté pour lui et qu'il avait sciemment choisi de relever. Elle avait occupé son corps et ses pensées, tandis qu’il rivalisait d'imagination pour la surprendre et se rendre indispensable. Jusqu'à présent, son stratagème avait plutôt bien fonctionné, à un détail près, Aila était revenue le chercher, réveillant dans le même temps les émotions qu'il avait refoulées. Loin d'elle, tout semblait tellement plus facile… Il s'en était bien sorti dans leur face à face, avec l'impression d'avoir su contrôler sans trop de difficultés les sentiments que sa présence avait ravivés. Enfin, jusqu'au moment où elle avait saisi ses mains pour l'emmener vers Bâmes, son corps, bien que distant du sien, entre ses bras. À cet instant précis, leur relation avait irrémédiablement basculé. Leurs esprits s'étaient unis et la seule évocation de ce contact le troublait toujours aussi profondément. Étrangement, sa façon de le ressentir semblait, elle aussi, avoir évolué, à présent différente de celle qui l'animait depuis le premier jour où Aila était apparue dans sa vie. Ils avaient partagé un instant unique qui l'avait lié à elle plus que ne l'aurait fait n'importe quelle nuit d'amour. Depuis, il la sentait en permanence en lui, comme l'aboutissement d'une communion intérieure, comme si, en fusionnant leurs âmes, elle avait disséminé un peu d'elle-même dans les cellules de Hang. Elle était en lui, même si elle ne serait jamais à lui. La sensation éprouvée lui paraissait toujours plus intense et plus profonde, car la plénitude qu'elle avait abandonnée en lui par ce geste était infinie… Avait-il dispersé autant de traces chez Aila ? Ressentait-elle également cette intimité qui les liait étroitement ?
Tout d'un coup, sans la moindre raison visible ou audible, les hommes de Tancral se mirent en mouvement. Plongé dans ses pensées, ce fut à peine si le cliquetis de leurs armes alerta le Hagan. Réagissant aussitôt, il enflamma la première ligne de poudre. Avant son départ pour Avotour, il s'était bien amusé à tester le principe de cette découverte fortuite et la façon de l'employer, les explications d'Alsone se révélant plus que succinctes à ce sujet, sans parler des origines des quatre tonneaux disposés dans un endroit sec et oubliés jusqu'à cette occasion. Si, au début, il avait essuyé de cuisants échecs et de multiples déboires, il était parvenu à maîtriser les facéties de cette matière sombre, entraînant finalement la souveraine dans ses ultimes expérimentations et, du même coup, dans des discussions animées sur l'optimisation de son utilisation. Une salve de détonations lointaines retentit un instant avant les siennes. Alsone avait été plus réactive que lui et elle allait lui en rebattre les oreilles pendant un bon moment. Hang regarda les guerriers de la plage projetés en l'air par les explosions et, incrédule, observa la grande majorité d'entre eux, pourtant en piteux état, se relever malgré tout. Vivants tant qu'ils n'étaient pas morts… Ce constat résonna d'une façon toute particulière dans les pensées du Hagan pour qui leur incroyable résistance prenait à présent une signification concrète, une sourde angoisse naissant dans son cœur. En tout cas, un fait était avéré, ces hommes n'étaient vraiment plus comme les autres. D'un geste sûr, il alluma sa deuxième ligne de poudre et de nouvelles déflagrations retentirent, mais Hang s'aperçut rapidement que le compte n'y était pas, trop rares étaient ceux parmi les soldats de l'empereur qui restaient à terre, moins d'un pour vingt… À son signal, une nuée de flèches s'abattit sur leurs adversaires qui s'obstinèrent malgré tout à progresser, même transpercés de part et d'autre. La douleur ne les ralentissait pas et, tant que leurs fonctions vitales demeuraient intactes, ils avançaient. Dans ces conditions, cent hommes de Césarus en valaient facilement deux cents et eux n'étaient qu'une cinquantaine pour tenir la crique. Le Hagan hurla aux archers :
— Ne touchez plus que le cœur ! Vous devez les tuer, pas les blesser !
Sans hésitation, il attrapa l'arme d'un Avotourin maladroit et ajusta sa visée.
— Moins un ! cria-t-il.
Il plaça une deuxième flèche, puis la décocha.
— Moins deux ! Faites comme moi, réjouissez-vous de ceux qui tombent à terre !
Les projectiles ne pleuvaient plus, remplacés par les traits des meilleurs tireurs qui transperçaient l'organe central de leurs adversaires, tandis que l'énumération de la quantité de morts maintenait de façon artificielle une ambiance dynamique et positive au sein de la troupe, ébranlée un instant auparavant par l'anormale vitalité des guerriers de l'empereur. Cependant, malgré tous leurs efforts conjugués, Hang songeait que ces derniers restaient encore trop nombreux à se tenir debout, peut-être une cinquantaine qui, malheureusement, comptait double… Rapidement, le stock de flèches se tarit et il se redressa. Pour lui, le temps était venu de se lancer physiquement dans la bataille. Saisissant sa magnifique hache à deux têtes, il demeura un moment immobile, son regard fixé sur ses ennemis. Il avait toujours adoré quand Aila faisait tournoyer son kenda au-dessus d'elle. Rien que par ce mouvement, elle impulsait une telle énergie qu'elle décuplait la force de tous. Aujourd'hui, cette heure était la sienne et il ne manquerait ni de panache ni de courage dans cette lutte au corps à corps. Elle n'était pas là, mais il se battrait pour elle et il vaincrait, quel que fût le prix à payer. Alors, ses muscles bandés, les mâchoires serrées, il brandit son arme, puis l'amena à pivoter, lentement d'abord, puis de plus en plus vite. Tandis que naissait le léger sifflement de l'acier qui fendait l'air, il hurla :
— À l'attaque ! Tuez-les tous !
Un véritable mugissement monta dans les rangs des soldats et tous s'élancèrent vers leur destin, Hang en tête, sa hache prête à faucher tous ceux qui se mettraient sur sa route.
Alors que les contractions d'Aila se rapprochaient, la souffrance lui paraissait à peine supportable par moment. Le temps était peut-être venu de rejoindre Nestor et de le réveiller. Elle pénétra dans la maison et frappa à la porte de sa chambre. Très rapidement, il apparut en chemise de nuit, les cheveux en bataille.
— Dame Aila ? Que se passe-t-il ?
Il remarqua le souffle un peu court d'Aila et son teint blême.
— Êtes-vous blessée ? demanda-t-il, visiblement inquiet.
— Non, j'ai juste besoin que vous me trouviez une Hagane, une accoucheuse, plus précisément.
Nestor écarquilla les yeux. Il regarda derrière Aila, cherchant la femme concernée. Ses sourcils se froncèrent.
— Pour quelle raison ? Qui va accoucher ? ajouta-t-il, un peu dérouté.
— Moi…, répondit-elle.
Son visage perdit sa sérénité quand une nouvelle contraction lui coupât la respiration, sa main s'accrochant au chambranle de la porte.
Nestor ouvrit des yeux encore plus ronds.
— Mais… mais vous n'étiez pas enceinte hier ? balbutia-t-il, incertain.
Visiblement, le brave homme ne comprenait plus rien.
— Si, mais je le cachais habilement. Nestor, personne ne doit le savoir, absolument personne. Choisissez avec grand soin la Hagane que vous ramènerez et prétendez que je suis fiévreuse.
Puis elle insista :
— Je vous le répète, pas un mot à quiconque, c'est une question de vie ou de mort.
De multiples expressions fugitives s'affichèrent sur les traits de Nestor, puis un immense sourire s'épanouit sur ses lèvres.
— Je vais être grand-père ! s'exclama-t-il, radieux.
Aila ne put s'empêcher d'émettre un rire tandis qu'il continuait :
— C'est vrai. Vous êtes comme ma fille. Venez, installez-vous dans ma chambre.
— Nestor, c'est inutile, je peux…
— Je n'admettrai aucune protestation. Il ne sera pas dit que je laisserai mon enfant accoucher ailleurs que dans un endroit confortable.
La soutenant par le bras, il la conduisit avec prévenance vers le lit.
— Auriez-vous une grande chemise à me prêter ? demanda-t-elle.
— Je vous en donne une tout de suite.
La jeune femme s'assit tandis que Nestor fouillait dans son armoire. Il se tourna vers elle et, quand leurs regards se croisèrent, elle s'aperçut de l'émotion extrême de son ami que trahissaient ses yeux humides. Les mains légèrement tremblantes, il lui tendit le vêtement escompté. Un instant, il sembla hésiter, puis, se penchant vers elle, il déposa un baiser très doux sur ses cheveux avant de préciser :
— Ne vous inquiétez pas, je me dépêche !
— Pas de souci, Nestor. Je vous promets que je serai encore là à votre retour.
— J'y compte bien ! Je veux être un des premiers à faire la connaissance de ce petit bout de chou !
Aila grimaça une nouvelle fois.
— Finalement, si vous pouviez courir, je crois que j'ai un peu trop tardé à vous prévenir…
Nestor ne fit ni une ni deux. Il enfila juste son pantalon et ses chaussures en quatrième vitesse avant de se précipiter vers le camp.
Hang traçait son chemin au milieu des guerriers de Césarus. Pas de quartier, ne cessait-il de se répéter, tandis que, sans répit, sa hache tranchait tout ce qui passait à sa portée. Il devait tous les tuer et, petit à petit, l'un après l'autre, ils périssaient. Sa bravoure et sa détermination stimulaient ses compagnons, alors même que certains tombaient sous les coups des hommes de Tancral. Malheureusement, leurs soldats ne résisteraient plus très longtemps dans cette lutte inégale. Dorénavant moins nombreux qu'eux, leurs ennemis se révélaient plus forts parce qu'insensibles à toutes formes de douleur. Tant qu'ils n'étaient pas morts, ils combattaient comme s'ils n'avaient rien. Un moment envahi par le découragement, le Hagan se ressaisit et, sans faillir, la hache levée, repartit à l'attaque.
Nestor, revenant auprès d'Aila, lui saisit la main et lui murmura :
— Loulane arrive. Je vous ai choisi une femme douce et compétente qui prendra bien soin de vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à m'appeler, je vais attendre dans la cuisine. Souhaitez-vous prévenir quelqu'un ?
Le visage contracté par la souffrance, Aila secoua la tête et retint les doigts de Nestor.
— Merci infiniment.
— Ne craignez rien, je m'occupe de tout.
Submergée par une nouvelle vague douloureuse, elle ne répondit pas. Fermant les yeux pour tenter de contrôler les tourments de son corps, elle échoua et ses phalanges se crispèrent violemment sur le drap. Alors que la magie aurait pu l'aider, elle refusait de l'utiliser, préférant s'accorder un répit dans la domination de cette dernière.
Loulane pénétra dans la pièce et s'exclama, visiblement heureuse :
— Moi qui croyais que je venais pour soigner une fièvre ! Quel bonheur de découvrir que je vais mettre au monde l'enfant de Topéca !
Souriante, elle s'approcha et, de ses mains expertes, parcourut le ventre de la future mère. Aila aurait voulu lui dire que la première chamane guerrière n'existait plus, mais renonça. Qu'importait sa nouvelle apparence, elle ne cesserait jamais de symboliser ce que les gens espéraient d'elle. Cependant, rassurée par la présence réconfortante de la femme hagane, elle se laissa ausculter, appréciant la chaleur des paumes sur sa peau.
— Il me paraît bien engagé, ce petit. Les Esprits de la Terre sont avec lui et lui ouvrent le chemin vers la vie. Maintenant, donnons un peu de temps à la nature pour accomplir son œuvre. Je prépare de quoi vous détendre.
À petites gorgées, Aila avala la boisson de l'accoucheuse. Fidèle à elle-même, elle en identifia presque chaque constituant, soulagée par les évidentes compétences de Loulane. Cette dernière, très active, allait et venait dans la pièce, répandant ici et là des herbes séchées. Elle chantonnait doucement, s'interrompant pour quelques mots d'encouragement, revenant auprès d'Aila à chaque nouvelle contraction, massant délicatement ses épaules ou son ventre tendu et ne repartant qu'avec l'assurance que la future mère se sentait apaisée. Jamais Aila n'avait pensé que souffrir autant fût possible, et, pourtant, pas un instant elle ne regretta l'arrivée prochaine de ce bébé. Tout son être aspirant à contrôler l'excès de douleur, elle inspirait, expirait, soucieuse d'écouter son corps et de l'harmoniser avec son esprit. Perdant pied quelquefois quand les élancements devenaient trop violents, la voix calme et chaleureuse de Loulane l'amenait à se reprendre. Tantôt l'accoucheuse lui prodiguait des conseils :
— Laissez-vous porter par les Esprits de la Terre. Respirez, soufflez, libérez cette tension intérieure qui vous crispe et ouvrez-vous à la venue de votre enfant. Votre ventre travaille dans ce sens. Même s'il vous tiraille un peu méchamment, il n'est pas votre ennemi, mais votre allié. Aidez-le à vous soulager plus vite.
Tantôt elle lui racontait des anecdotes :
— Vous savez, j'ai mis plus de petits au monde que vous pouvez compter de brins d'herbe dans les prés ! Et puis un premier représente toujours une grande aventure, tant sur le mystère de la naissance que sur la découverte du lien qui unit une mère à son bébé.
— En tout cas, c'est bien le premier que je vois arriver parmi nous sans me tenir à votre place ! expliqua Aila pendant une accalmie.
— Oh… intéressant. C'est vrai que deux façons distinctes de donner la vie cohabitent, l'une pour la créer et l'autre pour l'accompagner. Moi, j'ai choisi la seconde.
— Pourquoi ? Vous n'avez pas d'enfant ?
— Non. Je me contente de mettre au monde ceux des femmes et, ce, avec un immense bonheur, conclut l'accoucheuse, nullement chagrinée de cet aveu.
Hang était couvert du sang de ses ennemis. Il ne comptait plus qu'une vingtaine d'hommes sur la cinquantaine initiale, des compagnons solides, mais qui, comme lui, fatiguaient, affaiblis par les blessures reçues. En face, encore une dizaine de soldats, mais, tels des fous furieux, ils se battaient avec sauvagerie tant qu'un souffle persistait dans leur poitrine. Pour les arrêter, Hang l'avait compris depuis le début, seule existait la mort. En raison de leur exceptionnelle résistance, ils lui faisaient penser aux agaçantes mouches haganes qui venaient bourdonner aux oreilles. Même brutalement écrasées, une fois la main écartée, elles repartaient de plus belle, comme si de rien n'était… Ses idées dérivèrent ensuite vers Alsone et Eustache. S'ils ne se débrouillaient pas mieux que lui, son temps deviendrait compté. « Moins un », songea-t-il pour se donner du courage, étêtant d'un geste radical son vis-à-vis. Un brouhaha lointain provenant du haut de la falaise frappa ses tympans, tandis qu'une onde glacée se répandait dans son dos, une angoisse sourde lui étreignant le cœur. Si les nouveaux arrivants venaient compléter les rangs des guerriers de Césarus, il mourrait sur cette plage. Un court instant, son esprit s'enfuit vers Aila, espérant presque qu'il avait pensé assez fort à elle et de façon suffisamment désintéressée pour qu'elle pût apparaître et l'aider à vaincre. Puis son désir s'effaça, ceux qui arrivaient paraissaient bien trop bruyants pour appartenir au camp adverse… C'étaient des hommes à eux ! Alors qu'une énergie nouvelle renaissait en lui et, même s'il savait pertinemment qu'Aila n'y était pour rien, ce fut vers elle que ses remerciements s'élevèrent…
— Allez, Topéca ! Poussez ! Encore.
Le corps en sueur, plus concentrée que jamais, les dents serrées pour ne pas gémir alors qu'elle aurait voulu hurler, Aila se replia davantage sur elle-même pour faciliter l'expulsion.
— Oui, nous y sommes presque ! Je vois la tête ! Allez, encore ! Encore une fois ! Oui ! Une dernière fois ! Ça y est ! Le voici !
Un cri retentit dans la pièce, inondant Aila d'une émotion inégalée. Des larmes perlèrent au bord de ses yeux, et une irrépressible et inédite vague d'amour déferla dans son cœur. Apaisée après la tourmente de l'accouchement, elle réalisait qu'elle venait de donner la vie et en éprouva un incommensurable bonheur. Avec précaution, comme un objet trop précieux pour être touché, elle saisit l'enfant que lui tendait Loulane et regarda cet être menu, recroquevillé sur lui-même. Son bébé était né, si fragile et si beau… Elle sourit, puis lui murmura des mots tendres et affectueux. Telle une fleur, elle sentit éclore en elle la mère qu'elle devenait, heureuse, merveilleusement heureuse… Tandis qu'à ses oreilles résonnaient les battements de son cœur, sonores comme les échos d'une volée de cloches, le nourrisson émettait de légers grognements et se tortillait, comme s'il cherchait à s'étirer. Elle le cala contre sa peau, l'enveloppant de sa chaleur.
— Ne t'en fais pas, mon tout petit. Rien ne sera facile, mais nous nous en sortirons. Tu verras, pour toi, je rendrai le monde meilleur, un monde dans lequel tu pourras grandir sans peur et t'épanouir…
Submergée à la fois par l'épuisement et l'émotion, elle le contemplait, fascinée, admirant ce prodige de la nature. Comment se débrouillait cette dernière pour qu'une créature aussi frêle fût à ce point complète, de la pointe de ses cheveux jusqu'au bout de ses minuscules ongles ? D'un geste doux, elle saisit sa main toute fine entre ses doigts et la caressa, rêveuse. Si menue et tellement parfaite… Puis ses yeux s'attardèrent sur le visage de son bébé, croisant ses iris sombres fixés sur elle. Leurs regards semblaient se scruter mutuellement comme s'ils étaient deux à se découvrir et à s'apprivoiser. Ressentait-il le même flot d'amour qu'elle pour lui ? Savait-il déjà aimer ? Emplie d'une tendresse débordante, elle s'appliqua à observer chaque détail de son anatomie pour le graver dans sa mémoire. Tout à son exploration, elle fut d'autant plus surprise quand un frisson glacé parcourut son corps. Sa vue se brouilla au point d'amener le nourrisson à disparaître de sa perception, et sa conscience se perdit dans l'infini. Devant ses yeux, à une vitesse vertigineuse, défila un tumulte d'images et de sensations brèves, mais terriblement intenses. Déboussolée, elle ferma les paupières. Cependant, son esprit, toujours incontrôlable, rebondissait d'un être vivant vers le suivant. À peine le temps de se fondre dans l'un qu'elle repartait vers le prochain. Dorénavant, plus jamais elle n'existerait pour elle-même, elle n'était plus simplement la mère de cet enfant, mais celle de tous et elle devrait les protéger, même au prix de sa vie parmi eux. Cette découverte la laissa interdite, tandis que peu à peu la pièce se reformait autour d'elle. Figée, elle considéra sa fille avec la certitude que ces visions avaient transité par elle, comme si son bébé représentait une clé, un passage vers d'autres univers. Loulane la tira de sa réflexion.
— Comment allez-vous appeler notre nouvelle venue ?
Le cœur soudainement étreint par une irrépressible détresse, Aila songea à Pardon. Elle déglutit. Comment avait-elle pu le priver de cet instant extraordinaire ? Si elle avait su, elle l'aurait ramené avec elle de la crypte… Un soupir enfla dans sa poitrine. Et, indubitablement, son enfant et lui auraient été en danger… Non, elle avait pris la décision qui s'imposait, elle les avait protégés malgré eux. Mais alors, pourquoi en souffrait-elle autant ?
— Naaly…
À peine avait-elle prononcé ce nom que sa pierre bleue commença à étinceler de mille feux. La magie ancienne se déversa dans ses veines comme si cette dernière y chassait tout son sang pour le remplacer par son flux surnaturel. Aila brillait au point d'en devenir aveuglante. Complètement submergée, elle se concentra sur son bébé pour ne pas perdre pied sous le flot d'énergie qui l'engloutissait. Enfin, le bouillonnement qui l'avait étourdie se calma, tandis que sa lumière s'atténuait sans pour autant disparaître totalement. Dans chaque parcelle de son corps, elle ressentait la fureur de son incroyable pouvoir palpiter. Serrant sa fille encore plus fort contre elle, elle se raccrocha de toutes ses forces à ce qui faisait d'elle une simple femme…
Un seul restait et Hang l'avait décidé, cet ultime ennemi serait pour lui. Sous le regard des rares rescapés de cette épouvantable boucherie, le combat qui les opposait s'éternisait. Le Hagan l'aurait considéré comme un valeureux adversaire si le guerrier de Césarus avait été un être normal. Grand, large et musclé, des traits dynamiques, il possédait une technique brillante doublée d'une puissance colossale, mais, au centre de son visage, deux yeux vides, dénués de conscience, démentaient qu'il fut toujours un homme. Apparemment grièvement blessé, il n'en manifestait pas moins une résistance farouche. Exténué, Hang puisait dans ses ultimes ressources et son inflexible volonté l'énergie nécessaire à le contrer sans parvenir à l'abattre. Pourtant, il suffit d'un pied heurtant un rocher enfoui sous le sable, d'un déséquilibre passager, pour que, ses dernières forces unies, Hang s'engouffrât dans la faille défensive de son ennemi et, d'un geste, un seul, la hache pénétra par le crâne, puis fendit la face et enfin le buste en deux parties qui s'effondrèrent sur le sol dans un bruit sourd. Le combat venait de s'achever.
Au même instant, à Niankor, Aila poussa un épouvantable hurlement. Recroquevillée sur elle-même, la respiration haletante, elle suffoquait avec l'impression d'avoir été coupée en deux. Sa poitrine la brûlait de mille feux et la souffrance qui rayonnait dans son corps était physiquement insupportable. Incapable de les retenir, de grosses larmes roulèrent sur ses joues blêmes.
Glacé d'effroi, Pardon arrêta son cheval. Autour de lui, il écouta les échos de la forêt et, sans réfléchir, porta la main à son pendentif. Deux cris avaient résonné cette nuit à ses oreilles. À moins que ce ne fût dans sa tête… L'un avait accéléré les battements de son cœur, comme si, uni à un autre, il venait de naître une seconde fois, puis le suivant l'avait pétrifié, tandis qu'une intense et fugace douleur le traversait. La folie le guettait-elle ? À d'autres moments de son existence, il avait ressenti l'impression d'entendre la voix d'Aila ou de percevoir sa présence. Une fois, alors qu'il souhaitait en finir, elle lui avait insufflé l'envie de vivre malgré tout. Mais c'était si longtemps auparavant… Pourquoi avait-il voulu mourir déjà ? Il ne s'en souvenait plus. Et puis, était-ce vraiment elle ou le fruit de son imagination ? Perturbé, il secoua la tête. Sa mémoire lui jouait des tours, tout se mélangeait dans son esprit et il ne distinguait plus que des images floues ou des réminiscences imprécises. Sa fatigue extrême expliquait probablement ses absences à répétition, il n'avait guère dormi ces dernières heures. Et puis, de toute façon, quelle importance, puisqu'il avait renoncé à elle ! Elle ne serait jamais pour lui, car il n'était qu'un homme éprouvé par le destin ; il venait d'échouer à lever la malédiction qui les empêcherait à jamais d'être réunis. À moins qu'il se fût leurré une nouvelle fois et que, quoiqu'il advînt, elle fut destinée à un autre. À Hang, par exemple. Le Hagan était parti la rejoindre parce qu'elle l'avait appelé et il l'avait regardé s'en aller, le cœur brisé. Mais pourquoi, tout d'un coup, tous ces souvenirs décousus affluaient-ils dans sa tête ? Décidé à les chasser, il s'obligea à dissiper progressivement la tension qui régnait dans son corps, tandis qu'un souffle intérieur lui intimait la nécessité de retourner auprès de Sérain. Pardon se répéta qu'il avait juste échoué dans sa mission et qu'il ne devait plus quitter le pendentif qu'il portait autour du cou. Pourtant, il ne bougea pas, à l'écoute de la forêt de laquelle seul le silence ponctué des cris de quelques oiseaux nocturnes lui parvenait. Résigné, il talonna son cheval et reprit le périple qui le ramenait en Wallanie. Parfois, la raison dictait de renoncer aux rêves inaccessibles…
Dans l'aube naissante, Alsone s'approcha de lui. Épuisé, sa respiration encore saccadée par l'effort, Hang finit par relâcher la pression de sa main sur sa hache. Dans un bruit mat, son arme glissa vers le sable et s'y allongea, aux côtés du corps tranché par le milieu. Les yeux fixés sur le cadavre, le Hagan se sentait vidé de toute substance. Quand son regard hagard balaya la plage jonchée de morts, ses premiers regrets pointèrent. Ce carnage inutile aurait dû être évité et, pourtant, de toute évidence, Césarus recommencerait jusqu'à sa victoire… Et puis avait vibré ce cri, cri qui résonnait toujours dans sa tête et qui s'était élevé au moment même où il achevait son dernier ennemi. Pauvre homme… Il n'aurait pas dû le tuer, mais le sauver… Hang n'était pas sûr que les pensées qui venaient de traverser son esprit fussent les siennes, mais, en dépit d'une origine incertaine, cette conclusion lui paraissait évidente. Son cœur s'effrita de souffrance. Tous ces morts pour rien… Comment pouvait-on en arriver là ?
— Heureusement que nous sommes accourus à ton secours, mon exceptionnel champion…, minauda la reine à demi moqueuse, dont les doigts minces, telle une araignée agile, grimpèrent le long du bras vigoureux du combattant.
Levant ses yeux vers lui, elle croisa le regard de Hang, encore plus sombre qu'à l'accoutumée, infiniment plus grave, presque malheureux. Son sourire ironique disparut et elle choisit de se taire.
— Je crois que tu vas devoir te passer de moi, Alsone. J'ai besoin de prendre l'air, articula-t-il péniblement.
Elle l'observa un moment, puis s'écarta.
— À plus tard, alors, lui dit-elle. Je t'attendrai.
Hang hocha vaguement la tête. Parvenu à son cheval, il monta dessus, puis s'éloigna.
Alarmée, Loulane se pressait auprès d'Aila, incapable d'émettre le moindre mot. Toujours repliée sur elle-même, la jeune mère souffrait le martyre, tétanisée par l'atroce douleur qui ne s'estompait pas… Nestor, complètement affolé, appelait derrière la porte jusqu'au moment où, n'y tenant plus, il se décida à entrer. Là, il découvrit sa protégée, son visage livide ravagé de larmes, enroulée autour de son enfant. Renforçant son apparence diaphane, sa chemise blanche la faisait paraître encore plus fragile. Son regard inquiet se tourna vers Loulane qui haussa les épaules en signe d'impuissance.
— Je ne sais pas, indiqua-t-elle à l'intention de Nestor, tout se passait parfaitement jusqu'à ce qu'elle se mette à hurler…
Quand enfin la douleur reflua, Aila tenta de comprendre ce qui venait de lui arriver. Après avoir donné la vie, quelle idée de terminer en miettes avec le goût de la mort dans la bouche et l'impression d'avoir été tranchée en deux !
— Ça ira, Nestor, murmura-t-elle d'une voix faible, ce n'est pas l'accouchement. C'est… c'est autre chose.
Il fronça les sourcils, visiblement préoccupé.
— Bon, alors, je peux vous quitter maintenant, demanda-t-il, cherchant du regard l'assurance que tout était rentré dans l'ordre.
Avant de tourner le dos, il jeta un coup d'œil au bébé.
— Par les fées, qu'il est mignon, ce petit… ! ajouta-t-il avec un léger sourire avant de sortir.
Désireux de s'éloigner du champ de bataille, Hang se dirigea vers la crique suivante et, là, une fois sur le sable, lançant son cheval au grand galop, il pénétra dans la mer. Quand sa monture ralentit, freinée par le flot, il l'amena à faire demi-tour avant de se laisser glisser dans l'eau salée. Couvert du sang de ses ennemis, il n'aspirait qu'au flux et au reflux en espérant qu'ils parviendraient à effacer le souvenir de cette nuit. Aila…
Peu à peu, les couleurs revenaient sur le visage d'Aila, mais la trace de la souffrance ressentie persistait comme une blessure à vif dans ses chairs, au point d'en imaginer l'arme qui l'avait découpée : une hache… Hang ! Était-il sain et sauf ? Lançant brièvement son esprit vers lui, elle le perçut en vie, mais tout aussi dévasté qu'elle. Un événement particulier venait de les lier tous les deux sans qu'elle en comprît réellement la nature. Demain sans doute irait-elle le voir. Cependant, elle lui faisait confiance, il surmonterait cette épreuve. Et puis, pour l'instant, entre ses bras, un être requérait toute son attention, un être dont le regard la dévorait, exactement comme l'aurait fait celui de Pardon… D'un geste peu assuré, elle entrouvrit sa chemise et approcha son sein de la bouche de sa fille. L'enfant n'hésita pas et, s'en emparant, commençant à téter avec avidité et application. Perdue dans sa contemplation, la voix de Loulane lui rappela la présence de l'accoucheuse.
— C'est une bien jolie demoiselle. Je suis certaine qu'elle sera aussi extraordinaire que sa maman…
Aila lui sourit.
— Je préférerais pour elle une existence plus calme que la mienne…
— Tiens donc ! Quelle idée ! Vous voulez qu'elle s'ennuie, cette petite ! Il vaut mieux une bien remplie, même trop, qu'une toute vide, croyez-moi !
Maintenant rassérénée, la jeune mère prit le temps d'observer la vieille femme avec attention, se demandant l'âge qu'elle pouvait avoir. Son visage presque dénué de rides lui offrait un aspect juvénile que démentaient les fils gris de sa chevelure.
— Et puis, poursuivit Loulane, particulièrement émue, une deuxième chamane guerrière ne peut être que bénéfique à notre monde. Tous les Hagans savent ce que Topéca a apporté à leur vie…
Aila émit un petit rire moqueur.
— C'est vrai ! Je vous ai obligés à quitter vos montagnes pour aller vous battre dans une contrée inconnue, loin au nord ! Et, pour couronner le tout, mes pouvoirs chamans ont disparu, ajouta-t-elle avec tristesse.
— Comment peut-on perdre ce qui est en soi ? Vous n'êtes quand même pas si grande que ça, grande au point de ne pas les retrouver en vous-même ! Et puis, bientôt, quand nous en aurons fini avec l'empereur de Tancral, nous retournerons tous en pays Hagan. Seulement, nous aurons appris à vivre en paix avec d'autres peuples. Finalement, ce n'est pas si mal de sortir de chez soi de temps en temps, conclut la femme hagane en souriant.
— Vous possédez une véritable sagesse.
— Quand vous aurez donné la vie à autant d'enfants que moi et que vous les aurez vus pousser, vous saurez que l'important est d'avoir à manger, à boire, de ne pas mourir de froid et de s'épanouir dans l'amour ! Bon, maintenant que tout est rentré dans l'ordre, je vais vous laisser vous reposer.
Loulane ramassa ses affaires, puis jeta un regard bienveillant vers la nouvelle maman avant de la saluer. L'esprit d'Aila se précipita dans celui de l'accoucheuse alors que la femme ouvrait la porte.
— Elle est à vous, sa fièvre est tombée. À bientôt, Nestor.
— Fièvre ? Au… au revoir, Loulane, répondit-il, passablement interloqué.
Il referma le battant derrière elle et s'approcha d'Aila.
— Mais pourquoi a-t-elle parlé de fièvre ?
— Parce que j'ai effacé de sa mémoire le souvenir de la naissance de mon enfant.
— Vous avez fait quoi ? Mais pourquoi ?
— Parce que tous ceux qui savent mettent mon bébé en danger.
Il blêmit aussitôt.
— Et vous… vous allez faire pareil avec moi ?
— Quand je partirai, oui, mais pas avant. Par ma faute, je ne voudrais pas que vous finissiez comme votre jardin, carbonisé par une sorcière. Une fois la paix revenue, ma fille ne craindra plus rien, et je pourrai vous rendre tout ce que je vous aurai enlevé, je vous le promets. Est-ce que vous comprenez mes raisons, Nestor ? demanda-t-elle, suppliante.
— Oublier cet événement extraordinaire de mon existence m'attriste beaucoup, mais, bon, puisque cet état ne sera que temporaire, j'y survivrai bien. Et puis, pour protéger des vies, la mienne et celle de ce petit être, je ne peux qu'accepter…
Aila sentit son cœur s'alléger, malgré l'image de Pardon qui ne cessait de la hanter. Jamais il ne pourrait lui pardonner une telle tromperie. Si seulement elle avait trouvé le moyen d'agir autrement…
— Alors personne ne sera au courant ?
— Moins je vous en dirai, mieux ce sera…
Nestor hocha gravement la tête.
— Revenons au roi ou à la reine de la journée. Tant que vous êtes là, je peux en profiter. Présentez-moi notre merveille.
Aila écarta son coude pour lui permettre de regarder le bébé endormi contre elle.
— C'est une petite fille, elle s'appelle Naaly.
— Par les fées, qu'elle est belle ! Tout comme sa maman…
— Voulez-vous la prendre ?
— Moi, absolument pas ! Je ne saurai pas faire !
— Tenez, je vais vous montrer.
Plaçant les bras de Nestor l'un contre l'autre, resserrés contre son buste, elle y déposa le nourrisson. Rayonnant de bonheur, son hôte n'osait plus bouger.
— Je crois que, finalement, j'aurais bien aimé avoir des enfants…
— Il n'est peut-être pas trop tard…
— Trop tard pour les faire, non, mais pour les élever, sûrement. Je suis trop vieux pour un si petit. Mais, comme je vous l'ai proposé, je peux devenir grand-père ! Avez-vous tout ce qu'il vous faut de chaque côté ?
Aila sourit. Elle appréciait tant cet optimiste inébranlable chez Nestor au point qu'elle l'enviait presque de voir la vie de façon aussi simple et belle.
— De mon côté, c'est déjà suffisamment compliqué…
— Et du côté du papa ?
Un silence éloquent accueillit sa demande, il leva les yeux vers Aila.
— Ai-je dit une bêtise ?
— Non, Nestor, aucunement. Nos parents à l'un et l'autre n'ont pas brillé dans leur fonction de père…
Son ami opina lentement, puis changea rapidement de sujet. Malgré tout, même s'il ne posa point la question qui lui brûlait les lèvres, elle décela une lueur de curiosité dans son regard, une petite lueur qui s'interrogeait sur l'homme qui était parvenu à séduire sa dame. Et peut-être aussi un soupçon de réprobation, comment pouvait-il être absent un jour comme celui-là ? Pauvre Pardon, quel rôle lui faisait-elle involontairement endosser ?
— Au père, également, vous avez effacé la mémoire ? s'enquit-il l'air de rien.
Sidérée par la remarque, elle ouvrit la bouche sans rien répondre.
— Ce n'est pas bien de priver un père de son enfant… je n'aurais pas apprécié.
— J'en suis cruellement consciente, croyez-moi, Nestor, mais ainsi je protège son existence. Celle qui nous menace a failli le tuer cette nuit, je suis arrivée juste à temps pour le sauver de ses griffes…
— Ah… J'avais presque oublié à quel point votre vie était compliquée. Alors, vous avez eu raison. Et puis, qui sait, peut-être un jour vous retrouverez-vous…
Aila ne répondit pas, mais, par les fées, qu'elle aurait aimé que ce jour fût déjà venu ! Elle reprit doucement sa petite fille et Nestor sortit sur la pointe des pieds, les laissant en tête à tête. Ces deux-là, c'était certain, avaient plein de choses à se dire.
Aila dégustait son petit déjeuner quand Bonneau entra. Sans un mot, il s’assit et engloutit l’assiette qu’elle avait préparée pour lui. N’espérant plus guère être choisie, elle avait de nouveau revêtu ses jupes traditionnelles et se sentait désœuvrée malgré les tâches qui ne manquaient pas. Cependant, elle demeurait incapable de la moindre action avant la proclamation des résultats, en fin de matinée. C’était sans compter sur son nouveau père qui, le petit déjeuner terminé, lui imposa de venir s’entraîner avec elle. Elle céda sans résister et, une fois dans les enchaînements, elle en oublia le reste. Ce fut encore lui qui lui rappela l’heure et l’invita à aller se changer avant de gagner la cour du château. Elle se rafraîchit, échangea ses affaires trempées de sueur contre d’autres, toutes propres, les revêtit et rejoignit Bonneau. Il lui prit la main l’espace d’un instant :
— Aila, quels que soient les résultats à l’issue de la proclamation, je veux que tu saches à quel point je me sens très fier de toi. Même si aujourd’hui, ils ne te retiennent pas, ne t’inquiète pas, ils reviendront.
— Ils ne peuvent pas me choisir, papa. Je n’apporterai que la discorde au sein d’une équipe où tous les autres éléments seraient des élèves de Barou. Ils ont besoin de combattants soudés, pas de ceux qui s’affrontent entre eux…
— Tu perds trop vite espoir, Aila. Allons-y avant de rater le meilleur !
Ils arrivèrent parmi les derniers dans la cour, au moment où le conseil prenait place aux tables réservées à leur intention. Hubert se leva et prit la parole :
— Comme vous le savez, nous sommes venus chercher chez vous une équipe dont les membres fonctionneront aussi bien en groupe que seuls. Nous voulons des personnalités loyales, acquises à notre cause, capables de réagir vite et de manière appropriée, de résister aux attaques et de lutter contre n’importe quel ennemi. Citoyens d’Antan, soyez fiers des combattants formés par votre maître d’armes auquel je rends hommage, mais aussi par…
Un tonnerre d’applaudissements éclata, noyant la fin de la phrase d’Hubert et nul ne sut vraiment ce qu’il avait dit…
— Nous hésitions sur le nombre de membres de l’équipe et nous sommes tombés d’accord sur quatre personnes : nous sommes trois frères et un roi et nous pourrons ainsi chacun bénéficier d’une garde rapprochée. Notre premier choix se porte sur Aubin Grand, le plus jeune de tous, avec ses quatorze ans qu’il rattrape largement par sa taille et sa maturité, en alliant réflexion et action. Capable d’établir une stratégie sur le long terme et de construire rapidement les moyens pour y parvenir, il possède la capacité, sous le coup d’une attaque-surprise, de réagir de façon rapide et sensée. Pour ses qualités essentielles, nous lui demandons de bien vouloir rejoindre notre groupe. En seconde position, Pardon Juste, vingt ans, qui a démontré sa réactivité devant une arme inconnue, il apprend vite et s’adapte à l’adversaire dont il analyse les faiblesses avec justesse. De nouveaux atouts très précieux ainsi qu’une compréhension approfondie du corps humain. En troisième choix, Tristan Karest, dix-neuf ans, dont la compétence en armes le dispute en excellence à leur connaissance. Véritable colosse du groupe, il possède une force que même Barou pourrait lui envier. Fort, et néanmoins rapide et surtout efficace, un avantage indéniable dans notre équipe.
Aila murmura à Bonneau :
— Allez, le prochain sur la liste : Adam Meille. Viens, Bonneau, je préfère partir.
Il la retint d’un geste sans appel.
— Non, nous restons jusqu’au bout. Et puis moi, c’est papa !
Elle lui jeta un regard d’abord boudeur, puis amusé.
— Notre dernier choix, poursuivit le prince, se porte sur Aila Grand.
La foule bruissait autour d’elle, mais Aila, les yeux rivés sur Hubert, n’entendait plus rien. Il ne l’avait quand même pas choisie, pas elle, la fille de seize ans, enfant abhorrée de Barou. Elle manqua la plus grande partie de ce que le prince disait et ne revint à elle que sur ses ultimes mots « … traces. Elle complète ainsi la liste des membres de notre groupe de combattants ». Elle n’avait rien écouté et se répétait inlassablement : « Ils m’ont choisie ! Ils m’ont choisie ! Mais pourquoi ? »
Partout, la population en liesse venait féliciter les gagnants. Aila, souriante, serrait des mains, remerciait, échangeait quelques mots polis, écoutait à peine, répondait au mieux. Bonneau avait disparu, elle ne le voyait plus. Pardon Juste se fraya un chemin jusqu’à elle.
— Je vous l’avais bien dit qu’ils nous choisiraient ! Et puis, être en compagnie d’Aubin et de Tristan, c’est vraiment chouette. Vous connaissez votre frère, alors je n’ai rien à vous prouver. Je vous emmène boire à mon réfectoire, aujourd’hui ?
Elle hésita, prête à refuser, mais il ajouta, sérieusement cette fois :
— Il est temps, Aila, que vous tourniez une page. Tous, sauf quelques stupides irréductibles, ont apprécié votre valeur. Vous devez dépasser votre appréhension.
— Mais…, Barou ? interrogea-t-elle, inquiète.
— Il ne le fréquente plus. De toute façon, il nous accompagne de moins en moins ces derniers mois, mais il n’en reste pas moins un maître d’armes extraordinaire. Venez, je vous invite !
Il lui tendit le bras et elle s’y accrocha, jetant au passage un ultime regard pour trouver Bonneau qui, décidément, demeurait invisible.
Le cœur d’Aila battait à tout rompre lorsqu’ils s’approchèrent du réfectoire. Pardon avait depuis longtemps lâché son bras, et de jeunes élèves, qui virevoltaient auprès d’eux comme des mouches autour du miel, leur posaient mille questions, tout en les félicitant pour leur réussite. Elle suscitait une attention considérable avec ses talents au kenda et l’intérêt pour cette arme, qui fusait de tous les coins, la submergea. D’autres apprentis, plus âgés cette fois-ci, les rejoignirent et eux aussi la bombardèrent de questions. Quand, finalement arrivés au réfectoire, Pardon poussa la porte, il s’exclama cérémonieusement :
— Je vous ai amené la reine du jour et elle est mon invitée !
Aila, stupéfaite, vit une vraie nuée d’élèves de Barou se ruer vers elle pour lui parler, la questionner encore et toujours. Elle n’en finissait pas d’écouter, de répondre et la tête lui tournait à force de se répéter. Elle comprit que Pardon avait raison : seuls quelques récalcitrants demeuraient englués dans leur dédain.
— Voilà Adam ! s’exclama Pardon.
Sur le visage du jeune homme, elle entrevit un soupçon de tristesse qui s’effaça à l’approche de son ami.
— Vous êtes un redoutable combattant, Adam, et je suis sincèrement désolée que vous n’ayez pas été pris, déclara-t-elle, en tendant la main au nouveau venu.
— Sur le coup, et pour être honnête, je vous dirais bien que moi aussi, mais bon, je vous apporte une nouvelle toute fraîche. Je pars avec vous !
Pardon se redressa avec vivacité.
— Qu’est-ce que tu racontes, Adam ? C’est quoi ton histoire ?
— Si, je vous assure ! Le mage royal est venu me parler après votre sélection et m’a emmené vers le conseil qui m’a offert un rôle de remplaçant. Si l’un d’entre vous n’est pas dans son assiette, je suis là ! Je ne fais pas officiellement partie du groupe, mais je vous accompagne !
— Mais c’est génial !
Et voilà les deux grands gaillards s’étreignant vigoureusement, se gratifiant d’accolades à n’en plus finir, avant de se ressaisir. Elle décocha un petit sourire amusé que Pardon perçut, ce qui le fit rougir légèrement… À croire qu’il était sensible, ce garçon-là ! Bientôt ce fut au tour d’Aila de subir le même sort ; Aubin cherchait sa sœur partout et, quand il la retrouva enfin au réfectoire, ils se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre, puis il l’envoya voltiger dans les airs.
— Aila, je suis sélectionné ! Tu te rends compte, ils m’ont pris !
— C’est merveilleux, Aubin, on va partir ensemble !
— Qu’ils t’aient choisi toi, c’est logique, mais moi !
Aubin était aux anges et rayonnait de bonheur.
— Aubin, arrête de te sous-estimer. Tu te comportes comme un vrai chef et je ne connais pas de meilleur frère que toi !
À présent, elle irradiait : elle avait cru perdre son frère et voilà qu’elle le retrouvait à ses côtés et qu’ils ne se quitteraient plus !
— À ce que je vois, l’heure des effusions sonne également de ton côté, se moqua Pardon en la regardant.
Aila sourit sans commenter. Sur ces retrouvailles, les élèves se retiraient vers d’autres tables et les cinq membres de l’équipe se regroupèrent autour d’un verre de l’amitié.
— Bière pour tout le monde ? invita Pardon, à la cantonade.
Tous hochèrent la tête. Aila ne buvait pas souvent, mais elle se dit qu’une bière ou ce qu’elle en goûterait ne changerait pas grand-chose à son état, elle nageait déjà dans le bonheur… Pardon revint avec Tristan et les chopes qu’il distribua au nouveau groupe. Ils s’installèrent, discutant, riant, échangeant des plaisanteries, d’une finesse contestable pour certaines. Aila s’assit en retrait pour les observer, sirotant sa boisson à petites gorgées. Ces quatre garçons semblaient bien s’entendre. Le hasard aurait-il été le seul responsable de leur sélection ? Sans doute le conseil avait-il choisi, non pas les meilleurs de tous, mais une équipe évolutive et soudée dont l’union créerait la force. Chez aucun, elle ne sentait la volonté de dominer les autres ou de s’imposer. C’était peut-être la faiblesse de ce groupe, personne ne prévalait comme chef… À moins que le conseil n’eût pressenti chez l’un d’entre eux une aptitude à le devenir… Oui, mais lequel ? Elle les passa tous en revue sans arriver à déceler celui qui correspondait le mieux à ce rôle.
— Hé, Aila ! Je te trouve bien trop silencieuse. Tu veux une autre bière ? suggéra Pardon.
Baissant les yeux, il remarqua qu’elle n’avait consommé que la moitié de la sienne.
— Non, merci, Pardon, ce que j’ai bu me suffira.
— Par les fées, nous qui escomptions de filer ta première cuite pour fêter notre réussite, je présume que nous en serons pour nos frais ! Tu n’es pas le genre à perdre le contrôle ! lança-t-il en s’esclaffant gentiment.
Elle hocha la tête, touchée par la perspicacité de Pardon. Chacune des réflexions du jeune homme visait juste et la poussait à réfléchir. Finalement, il dirigerait peut-être la petite troupe… Ils passèrent encore du temps à parler et à s’amuser avant de songer à se séparer. Aila dévorait des yeux cette équipe qui allait devenir la sienne, assimilant inconsciemment tout ce qu’elle déduisait de ses observations. Ce ne fut qu’à la fin d’après-midi, que Tristan leur raconta ce qu’il avait entendu : ils ne resteraient plus que quelques jours à Avotour. Ensuite, ils seraient testés séparément dans une mission avec un représentant du roi, prince ou mage. Soudain, elle aspira à retrouver sa douce tranquillité et les quitta pour rejoindre Bonneau. Elle jeta un dernier coup d’œil sur eux, pour mémoriser ce moment extraordinaire où elle avait bu dans le réfectoire, au milieu des élèves de Barou, avec ses compagnons. Elle voulait s’assurer que tout ce qu’elle venait de vivre n’était pas un rêve et que, demain, tout serait encore bien réel…
Elle retourna à l’écurie persuadée de trouver Bonneau au milieu des chevaux. Quand elle franchit la porte, elle entendit le bruit d’une cavalcade dans le manège et le découvrit chevauchant Torrent, son kenda brandi. Par les fées, elle avait l’impression de le voir pour la première fois. Il affichait une telle prestance, ses cheveux dénoués, flottant au vent, son bâton sifflant et tournoyant. Elle sourit, car, depuis hier, ce si bel homme était son père. Si seulement sa mère avait pu l’admirer avec les mêmes yeux qu’elle… Eh bien, elle devait être honnête, avec une telle hypothèse, Efée n’aurait pas épousé Barou ; Aila n’existerait pas et en parlerait encore moins ! Donc, maintenant que sa vie surpassait ses rêves les plus fous, hors de question d’accorder la moindre place à un quelconque regret !
— Vous avez bien choisi votre nouveau père, Aila.
La jeune fille sursauta. Admirant Bonneau, bercée par le rythme de la course du cheval, elle ne l’avait pas entendu arriver.
— Je vous ai surprise, reprit Avelin, j’en suis désolé. Je voulais vous dire à quel point j’étais ravi de vous compter dans l’équipe, surtout en tant que ma partenaire…
Fidèle à son habitude, Avelin générait chez elle des sentiments contradictoires qui transparurent malheureusement sur son visage, car Avelin ajouta :
— Je sais. Je suis le terrible de la famille ! Imprévisible, insaisissable, incompréhensible, mais tellement attachant… Je connais le refrain par cœur, à tel point…
— … que vous en abusez, termina-t-elle.
— Très juste. Imaginiez-vous que la fortune de votre nouveau père dépassait celle de l’ancien ?
Aila éclata de rire :
— Bonneau, riche ! Vous vous moquez de moi ! Notre maison ne lui appartient même pas, elle lui est prêtée par nos châtelains !
— Non, je suis très sérieux. Comme Barou, l’attribution d’un manoir l’a récompensé de ses prouesses, mais il l’a mis entre des mains compétentes : celles d’une famille de cousins éloignés qui ont fait prospérer le bien en remerciement. L’importance des gains générés lui permit d’acquérir deux haras qu’il confia, là encore, à des gens de qualité. Votre père sait indubitablement choisir ses hommes de confiance, alors, qu’il vous ait prise comme élève ne démontrait qu’une fois de plus vos aptitudes. Barou n’a pas tiré parti de cette chance et le sien vivote faiblement.
Elle le regardait incrédule :
— Vous êtes sérieux ?
— Sachez, damoiselle, que, même quand j’affecte un air de petit rigolo, je ne mens jamais, répliqua-t-il.
Avelin possédait ce don de la décontenancer. Sur le même ton, elle se risqua à le prendre de haut et déclara solennellement :
— Je vous prie, sire, de m’excuser pour cette maladresse. Je vous promets de ne jamais plus la commettre.
Avelin pouffa et enchaîna sur le même ton :
— De par ma grande mansuétude, je vous pardonne et vous quitte. Ah ! j’oubliais, vous viendrez avec moi au château d’Escarfe, dans une semaine.
Il se tourna pour s’éloigner.
— Sire Avelin ! le rappela Aila. Pourquoi m’avez-vous aidée hier avant le rendez-vous du conseil ?
Avelin ne se retourna pas et, pourtant, elle devina son hésitation sur la réponse à donner.
— Parce que je voulais obtenir confirmation que vos aptitudes ne se limitaient pas au combat, cela ne vous aurait pas suffi pour être choisie… Malgré tout, je l’avoue, j’ai regretté votre don d’observation à propos de mon poignard qui m’a valu une mauvaise querelle avec mon frère et le mage royal. Soyez sans crainte, après ma grande mansuétude, mon auguste clémence vous a déjà tout pardonné. Bien le bonsoir, gente damoiselle…
Et Avelin s’en fut comme il était arrivé, en silence. Derrière elle, elle entendit Bonneau qui entrait, tirant son cheval.
— Avec qui parlais-tu ? questionna-t-il.
— Sire Avelin… Il vient de m’apprendre que j’étais une richissime héritière depuis que j’avais changé de père.
— Ah !…
— Donc, c’est vrai !…
— Oui.
— Bon… Tu as encore d’autres secrets à me révéler, papa ? lui rétorqua-t-elle en accentuant la fin de sa question. Ce serait bien de tout déballer sur-le-champ, parce que, pour les surprises, j’en ai eu plus que mon compte ces dernières heures.
— Je ne cherche pas à te dissimuler quoi que ce soit, Aila. Est-ce que la connaissance de ma fortune aurait changé ta volonté de devenir ma fille, alors que tu me croyais démuni ?
Elle hocha la tête négativement.
— Alors, aucune importance. L’amour que nous avons partagé l’est, pas cet argent. Je vis sans, toi aussi et si demain tu en avais besoin, je pourrais t’aider, sinon il ne sert pas à grand-chose…
Elle se sentit soudainement toute contrite et plongea dans ses bras :
— Mon papa, dit-elle avec tendresse.
Bonneau la serra bien fort.
— Papa, pourquoi m’ont-ils choisie ? s’enquit-elle, en se dégageant subitement.
— Parce que tu étais la meilleure, pardi !
— Non, je veux savoir ce que sire Hubert a raconté exactement sur moi et ne me mens pas en prétendant que tu as tout oublié, tu as une prodigieuse mémoire !
— Attends que je me souvienne… Il a déclaré : « Cette jeune fille de seize ans nous a convaincus par son agilité, ses talents d’archer et de cavalière. Elle possède des connaissances médicinales indispensables à notre groupe ainsi qu’une maîtrise du terrain qui manque aux autres membres. Elle sait traquer et effacer ses traces. Elle complète ainsi la liste des équipiers de notre groupe de combattants. » Et voilà !
— Ce sont vraiment ses mots ?
— Oui, puisque je te le dis !
— Bien. Rentrons.
— Pas maintenant, Aila, il n’est même pas l’heure du dîner !
— Ah ! bon, tant pis ! Moi, j’ai envie d’aller m’allonger quand même. À plus tard !
Sur ce, elle tourna les talons sous le regard ébahi de son père.
— Te coucher en fin d’après-midi, mais quelle idée ! lui cria-t-il, tandis qu’elle disparaissait.