Lecture gratuite : le chapitre 1 de La Porte des Temps de Catherine Boullery
La saga d'Aila ♥ fantasy


fantasy

Note : 4.6 ★ / 5 avec 284  critiques

Le Chapitre 1 de La Porte des Temps en lecture gratuite

« Le temps presse… » Voilà ce que pensait celle qui s’était proclamée la grande prêtresse Ozyrile depuis de nombreuses années, une femme approchant la quarantaine, que l’âge avait à peine effleurée, excepté l’esquisse de quelques rides et de rares fils clairs dans sa chevelure. Ses traits réguliers, son nez droit, sa bouche légèrement étroite formaient un ensemble séduisant qui aurait éveillé l’intérêt si elle n’avait choisi de se grimer aux yeux de ses visiteurs. En effet, chacun d’entre eux devait ignorer l’identité réelle de celle que cachait ce titre emblématique, d’autant plus qu’elle préférait susciter le respect, voire la crainte, plutôt que l’attrait. Dans ce but, elle arborait une perruque hirsute dans laquelle s’entremêlaient des mèches blanches et noires, et son visage, outrageusement maquillé de fards aux teintes similaires, offrait l’apparence effrayante d’un masque mortuaire. Ceux qui pénétraient dans son antre ne pouvaient s’empêcher de frémir face à elle, le ventre noué par la peur. Aujourd’hui, sa réputation dépassait largement les frontières de son pays et son nom, comme un secret tout à la fois obscur et précieux, ne se transmettait plus que de bouche à oreille lors de murmures furtifs. Certains monnayaient à prix d’or une entrevue avec elle, car elle était « L’annonciatrice », celle qui décrivait l’avenir avec une précision aussi parfaite qu’implacable. Devant elle, ils tremblaient d’avance de perdre leur santé, leur fortune, leur amour, leur famille, tandis que, de sa voix incisive, légèrement cruelle, elle traçait sans détour leur incontournable destin, détaillant les épreuves qu’ils traverseraient, se délectant particulièrement de leur caractère sombre et tragique. Une fois à sa merci, ils ne songeaient plus qu’à lui offrir toutes leurs richesses pour dévier leur vie de son cours funeste. Ensuite, monnayer ses services ou vendre potions et onguents devenait un jeu d’enfant. De quoi se réjouir par avance de ces espèces sonnantes et trébuchantes qui rempliraient son escarcelle un peu plus. Non pas que celles-ci lui fussent nécessaires. Cependant, elles lui permettaient de mesurer son ascendant sur les hommes, si crédules, si malléables, si bêtes… De plus, avantage fort appréciable, l’argent pouvait tout acheter… Ces agréables pensées déclenchèrent son rire, légèrement grinçant, à l’image de son personnage. Si seulement les gens avaient simplement effleuré ses pouvoirs réels, bien au-delà de ceux qu’elle exploitait pour eux, ils auraient carrément blêmi avant de s’enfuir. Tout du moins ceux que leurs jambes auraient encore portés. Néanmoins, la nature de certains mystères se révélait si dangereuse qu’elle devait rester ignorée de tous. Dommage… Générer toujours plus de crainte et développer son emprise sur ces benêts ne lui auraient pas déplu.

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Ozyrile noya son regard dans le brouillard des gouttes d’eau qui surmontait la grande marmite au contenu bouillonnant. Un sentiment de tristesse qu’elle ne sut réfréner envahit son cœur. Chaque fois qu’elle semblait enfin atteindre son objectif, un obstacle imprévu s’interposait, reculant impitoyablement les échéances qu’elle s’était fixées… Fulminant intérieurement, son impatience redoublant chaque jour un peu plus, elle maudit ces ultimes contretemps. D’un mouvement rapide, elle s’écarta du chaudron et de ses brumes pour consulter un vieux livre dont les pages écornées et vagabondes fuyaient la reliure. Suivant de son doigt chaque ligne écrite dans une langue étrange, elle traduisit progressivement les conseils nécessaires à l’élaboration d’un élixir qu’elle vendrait à prix d’or. Pourtant concentrée sur la façon d’interpréter le sens des mots, elle leva son regard qui dépassa la table pour se poser sur deux imposants pavés ténébreux, des jumeaux de forme parallélépipédique irréprochable. Son esprit s’égara une nouvelle fois. Marin, son homme à tout faire avait entrepris un long voyage vers le nord, jusqu’aux pieds des montagnes de feu endormies pour tomber sur une veine de cette roche sombre et scintillante, suffisamment riche pour être exploitée. Soumis à des consignes précises et sous la surveillance constante de son bras droit, un artisan local avait taillé les pierres qui avaient été ensuite rapatriées chez elle, lentement, très lentement, en raison de leur masse élevée. À présent, toutes les deux constituaient un de ses plus grands trésors, deux joyaux d’origine volcanique d’une noirceur absolue qui miroitaient pourtant sous les flammes de l’âtre. Quelle incomparable beauté ! Sur leurs surfaces polies, pas le moindre défaut ; ni fêlure, ni rayure, ni même la plus petite inclusion qui auraient dénaturé leur perfection. En un mot, elles s’avéraient idéales.
Pendant les longs mois de la quête du jeune homme, elle-même avait parcouru les contrées environnantes à la recherche de nouveaux écrits traitant des connaissances qui lui manquaient encore. La chance ou peut-être un signe du destin l’avait amenée à tomber sur cet ouvrage pouilleux dont l’apparence démentait la richesse intérieure. Son ancienne propriétaire, une vieille femme insignifiante, avait accueilli chez elle, en toute naïveté, la dame qui avait frappé à sa porte. Elle lui avait montré sans méfiance ses maigres possessions, dont ce livre, livre dont elle ne se serait séparée pour rien au monde, lui avait-elle affirmé. Pour rien au monde ? Vraiment… Pas même la vie ? Finalement, si cette personne avait prévu le sort qu’Ozyrile lui réservait, probablement aurait-elle renoncé à son trésor sans regret, mais elle l’ignorait. La prêtresse voulait l’ouvrage, elle s’en empara sans verser la moindre goutte de sang. Naturellement… Sa préférence l’avait toujours portée vers les poisons. Fascinée depuis son enfance par les plantes et leurs influences sur le corps humain, elle était passée maître dans l’art d’en concocter de subtils aux actions fulgurantes et indécelables. Comment cette pauvre ignare aurait-elle pu deviner que sa charmante invitée, si agréable et pétillante, cachait un être que la morale et les remords avaient déserté depuis tant de temps qu’elle en avait oublié les effets ? Le regard fixé sur sa victime, un sourire satisfait sur les lèvres, la prêtresse avait savouré la paralysie progressive de son hôtesse ; une fois le cœur atteint, un ultime battement, et, alors que ses yeux reflétaient sa totale incompréhension, la mort avait emporté celle-ci, révélant dans son dernier souffle la présence d’un pouvoir résiduel qui s’était éteint avec elle…

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À nouveau, Ozyrile soupira, longuement cette fois. Comment et pourquoi la magie avait-elle pu disparaître ainsi ? Une vingtaine d’années auparavant, cette fascinante entité qui s’étiolait de plus en plus s’était soudainement réveillée, bousculant sa vie et sa conception du monde. Depuis l’enfance, ce petit quelque chose qu’elle possédait de plus que les autres et dont la nature lui avait toujours échappé avait enfin pris un sens ; parallèlement, elle avait senti s’éveiller une incroyable énergie intérieure rehaussée par une redoutable force. Malheureusement, les extraordinaires aptitudes qu’elle avait développées avaient vacillé environ deux à trois ans plus tard, abandonnant de nouveau les hommes à un sort aussi triste que terne. Dès lors, seuls avaient persisté, et ce, de façon aléatoire, quelques dons altérés et insipides, les bribes d’une puissance révolue qui l’amenaient à frémir de dégoût et de colère. Pourtant, au milieu de cette hécatombe, sa profonde détermination lui avait permis de résister. Bien sûr, elle avait rivalisé d’efforts pour renouveler son approche ; en somme, appréhender la magie autrement. Ozyrile, étrangement, paraissait être l’unique personne à avoir compris que cette entité ne s’était pas éteinte, et que, pour renouer le contact avec elle, il suffisait de modifier son regard. Aucune de ses capacités n’avait été amoindrie lors de cet indispensable transfert. Bien au contraire, sa perspicacité et sa perception avaient profité de cette évolution nécessaire pour décupler. Devenue suffisamment sûre d’elle, elle avait choisi de s’enfoncer dans un savoir toujours plus sombre soutenu par une maîtrise croissante. Une analyse objective du passé lui rappela, cependant, qu’après la disparition de la magie sous sa forme habituelle le moindre de ses progrès avait représenté un défi quotidien. Refusant de renoncer à l’essence même de sa vie, à son univers intérieur et à sa puissance silencieuse, elle avait concentré toute son énergie pour tenter de la raviver. Envoyant son esprit dans toutes les directions, vers le ciel, les étoiles, le sol, la mer, le centre de la Terre, elle avait patienté jusqu’à ce qu’enfin une vibration infime lui répondît. Lui avait succédé un laborieux travail de décryptage des nouvelles facettes de cette entité. Confrontée à sa dimension inédite, la prêtresse avait multiplié les stratégies, dont l’usage de la séduction ; comme un cheval sauvage, la magie, rebelle, aimait à être domptée, sans vous faciliter pour autant la tâche pour y parvenir… Ainsi, chaque échec encaissé avait donné à Ozyrile l’occasion de rebondir avec un regard toujours plus ouvert à la différence, sa volonté ne faiblissant jamais. Si elle savait employer son intelligence aussi intuitive que supérieure, aujourd’hui, ses immenses connaissances se heurtaient à une limite qu’elle n’arrivait pas à surmonter et qui contredisait à elle seule le caractère extraordinaire de ses pouvoirs. Son ultime espoir vacillait ; le simple fait d’y songer lui apparaissait intolérable, car elle devait réparer les torts subis par l’être le plus important de son existence. Pour ce dernier, elle était prête à tout, à mentir, à tricher, à voler et à tuer. Détenir ce livre n’avait constitué qu’un obstacle mineur à lever sur son chemin. Elle avait appris à ihnorer les vicissitudes de ses jours, à repousser les remords, à justifier ses actes les plus barbares. Quelques méfaits qu’elle eût commis, elle n’en regrettait aucun et n’hésiterait pas à recommencer si nécessaire. De fait, se débarrasser de tous ceux qui se dressaient sur sa route était devenu comme une habitude sans importance. Elle n’avait pas le choix ! Un large sourire réjoui s’afficha sur son visage. Elle adorait tant cette sensation grisante de tenir le monde entre ses mains, de se jouer des vies dans un claquement de doigts, de dominer ces personnages sans envergure… Son emprise sur eux représentait une juste revanche que son destin lui avait offerte pour remplacer l’avenir qui lui avait été volé. Elle serra les dents, puis ses yeux se voilèrent légèrement quand ses pensées s’attardèrent sur Marin dont elle attendait le retour. Finalement, elle se débarrasserait bien aussi de lui. En effet, depuis quelque temps, il semblait empiéter sur son terrain d’une manière tout à fait inacceptable. Jusqu’à présent, l’homme avait agi avec assez de finesse et de discrétion pour qu’elle décidât de le maintenir à ses côtés encore un peu. En général, la durée de vie de ses assistants n’excédait jamais une année, cependant, son dernier bras droit possédait un indéniable avantage sur ses prédécesseurs. Sa jeunesse, sa beauté et sa peau ferme contre la sienne lui apportaient un réconfort et une fièvre intérieure dont elle appréciait les instants. Alors qu’elle avait repoussé tous les prétendants depuis son adolescence avec une facilité déconcertante, Marin avait ouvert un chemin vers son corps, réveillant chez elle un désir physique dont elle ignorait l’existence. Elle se rappelait le trouble qu’avaient fait naître son regard intense fixé sur elle et la lueur admirative qu’elle y avait décelée, son frémissement sous sa paume masculine la première fois que celle-ci s’était posée sur elle, l’émotion générée par son souffle sur son cou… Elle frissonna aux souvenirs des premières caresses de sa main, de son émoi profond quand ces dernières étaient devenues plus intimes. Elle avait découvert qu’elle adorait être aimée par lui et, rien que pour cette raison, elle lui avait octroyé un sursis qui durerait jusqu’au moment où elle se lasserait. Peut-être plus rapidement que prévu si la duplicité qu’elle redoutait se vérifiait… En effet, sans en avoir l’air, lorsqu’il ne se croyait pas observé, il se rapprochait de ses grimoires et ses yeux indiscrets traînaient plus longtemps qu’ils n’auraient dû sur leurs pages bien trop précieuses pour être partagées avec quiconque, et avec lui en particulier. Sa curiosité sur des sujets qui ne lui étaient pas destinés le propulsait au rang d’ennemi potentiel dont elle devrait se méfier. D’ailleurs, pourquoi s’intéressait-il tant à un savoir qu’il ne pourrait utiliser puisqu’aucun pouvoir n’émanait de lui ? Il ne semblait rien de plus que ce qu’il paraissait et, pourtant, de temps à autre, elle frissonnait légèrement en sa présence pour une autre raison que le désir, pressentant un danger que rien de concret ne venait soutenir. Parfois, lorsqu’il apparaissait plongé dans ses pensées à l’écart des regards, elle distinguait, dans le vert sombre de ses prunelles, un éclat particulier, mélange de convoitise et de perfidie. Fugitive, l’étincelle traîtresse disparaissait, l’abandonnant dans l’incertitude de l’avoir réellement aperçue. Si seulement elle avait compris la cause de son inquiétude diffuse. Si seulement l’impact puissant des charmes de l’homme n’avait pas occulté son discernement…

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De nouveau concentrée, Ozyrile reprit sa lecture. Ses yeux suivirent chaque ligne de la page, puis, parvenue au dernier mot, l’esprit de la prêtresse vagabonda encore. Ah oui, le placement des joyaux noirs… L’endroit pour ériger la porte avait constitué un véritable défi doublé d’une quête longue et ardue. Elle avait sillonné la région et les contrées voisines, questionné la population, étudié dix fois les rares livres susceptibles de lui donner la moindre indication, avant de tomber sur l’information cruciale qui avait résolu toutes ses interrogations. Quelle idée d’avoir parcouru autant de chemin pour finalement localiser le lieu idéal à quelques pas de chez elle ! Une fois le seuil de sa maison franchi, un pic rocheux à contourner, une quinzaine de minutes de marche pour parvenir devant un entrelacs de buissons épineux que rien ne différenciait de tous ceux qui l’entouraient, à une exception près. Derrière lui naissait un étroit et sombre goulet qui rejoignait une grotte dont le secret devait être à tout prix préservé. D’ailleurs, le berger qui l’avait évoquée n’aurait plus jamais la langue trop longue à son sujet. Lui non plus n’avait pas résisté à ses charmes violents et mortels. Quel incroyable hasard d’être tombée sur le seul personnage, encore en vie à l’époque, susceptible de la renseigner ! Indubitablement, soutenue par une telle chance, elle devait réussir ! Dans cette cavité mystérieuse se dressait une paroi parfaitement plane et lisse, comme polie par le grain le plus fin qui fût, une ancienne porte oubliée de tous, assurément. Cependant, et ce fait demeurait un de ses plus incontournables obstacles, ouvrir un accès aussi inhabituel nécessitait une clé très spéciale. Or, la prêtresse ne disposait pas de celle-ci. En fait, le problème était plus complexe qu’il n’y paraissait, parce que nul écrit ne la décrivait et Ozyrile ne possédait pas la moindre idée de l’aspect que celle-ci pouvait revêtir ; ceci n’étant que le premier des points qu’elle devait encore résoudre. En effet, car, une fois l’objet trouvé, comment l’utiliserait-elle pour franchir la porte et revenir exactement au moment souhaité ? Si ses lectures lui avaient apporté quelques éléments intéressants à ce sujet, le passage de la théorie à la pratique lui apparaissait toujours hasardeux. Une erreur de sa part, une mauvaise interprétation, et Ozyrile disparaîtrait définitivement de la surface de la Terre… Une telle conclusion à sa quête était tout sauf envisageable !

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Ses doigts fins tapotèrent le livre. Comment et où pourrait-elle découvrir ces ultimes informations indispensables ? Un Oracle… Oui, inéluctablement… Sa dernière chance ne pouvait résider que dans les connaissances accumulées par une relique aussi ancienne que les portes. Depuis longtemps, Ozyrile préparait le terrain, attendant le moment propice pour lancer son attaque. Soudain, alors que ses pensées s’emballaient, elle se rendit compte qu’elle n’avait que trop tardé, s’éparpillant dans la recherche en parallèle de solutions qui, finalement, ne l’avaient menée nulle part ; les heures perdues ne se rattrapaient jamais. À présent, elle devait repasser à l’action. Refermant d’un geste nerveux son grimoire, elle se précipita vers un second qu’elle ouvrit et feuilleta à toute vitesse. Arcane, Fulgritte… Voilà, ici, Tennesse… le dernier Oracle à avoir fait parler de lui avant de disparaître aux yeux du monde, un joyau bleu à l’éclat étincelant qui se transmettait en pays Hagan, de femme en femme, de peau en peau, étrange d’ailleurs que sa trace se fût effacée en Wallanie… En plus d’être cachés dans des lieux inaccessibles, ces objets, à l’instar de la magie, présentaient la fâcheuse manie de se montrer rétifs à toute tentative de manipulation. Malheureusement, si le livre relatait son histoire passée, il n’abordait pas la plus récente… Le peu dont elle disposait lui suffirait-il pour mettre la main dessus ? De toute façon, elle devait y croire, elle n’était pas allée aussi loin pour renoncer. Selon les informations recueillies, sa dernière manifestation remontait aux grandes batailles contre Césarus. Rien qu’à l’évocation du nom de cet empereur maudit, ses yeux s’étrécirent de haine. Dommage que cet homme fût mort, sinon elle aurait pris un indicible plaisir à lui rendre coup pour coup. Si la torture demeurait inconnue à cet odieux tyran, elle lui en aurait appris chaque détour. Rien que pour lui, elle aurait rivalisé d’inventivité, testé de nouveaux poisons qui, tout en conservant sa conscience intacte, auraient mutilé son corps de façon très progressive. Chaque instant passé aurait amené ce monstre à subir d’inédites dégradations. Par exemple, il aurait regardé sa peau se boursoufler, suinter de liquides purulents et écœurants, tandis que chacun de ses organes aurait graduellement perdu leur fonction. Il aurait pourri sur pied, saignant par tous ses orifices, se vidant dans une interminable agonie, terriblement douloureuse. Malheureusement, il ne devait plus être de ce monde puisque ses nuisances avaient brusquement cessé. Cependant, personne n’avait jamais témoigné de sa mort. Une nouvelle fois, elle s’égarait. Trop de choses tournaient dans sa tête…
Tant d’énergie avait été déployée pour identifier le dernier réceptacle de cet Oracle. Naturellement, car sa renommée avait largement dépassé les frontières de la Wallanie au point de franchir celles de son pays, Le Gerek, le nom de La Dame Blanche était arrivé jusqu’à elle. Si celui-ci n’offrait pas la moindre originalité, puisqu’il n’était que l’homonyme de celui d’une légende épicréenne, la personne, elle, méritait tout son intérêt. Décrite comme une femme lumineuse, aux yeux étincelants et à la longue chevelure blanche, les récits les plus extraordinaires couraient à propos de ses prodigieux pouvoirs. Un simple geste mental lui permettait de se déplacer d’un lieu à un autre, et même d’emmener les gens. Elle contrôlait les esprits des hommes comme ceux des animaux et possédait l’incroyable aptitude d’augmenter sa puissance en unissant les êtres autour d’elle. Finalement, autant d’histoires folles pour alimenter une nouvelle légende et, cependant, parmi tous ces contes plus ou moins folkloriques, trois points ne pouvaient être démentis : cette Dame Blanche avait associé des pays que rien ne prédisposait à lutter ensemble, elle les avait emportés vers une incontestable victoire, pourtant incertaine à l’origine, et, pour ce faire, une force intérieure absolument hors norme l’avait soutenue, une force, Ozyrile en était convaincue, qui ne pouvait provenir que de cet Oracle. Malheureusement, à peine les hommes avaient-ils rengainé leurs armes que la femme s’était volatilisée, et Tennesse avec elle. Qui donc se cachait derrière cette figure mythique ? Encore une fois, la présence de Marin avait représenté un atout dans cette investigation semée d’embûches puisqu’il avait fini par extirper quelques vagues confidences à une jeune Hagane sensible à son indéniable charme. Ensuite, la prêtresse avait remonté la piste, distingué les affabulations de la réalité, croisé les faits pour acquérir l’assurance de détenir toute la vérité à son sujet. Finalement, au bout de son long voyage, elle avait découvert une personne quelconque, mariée et mère de deux enfants. Plus de rayonnement, plus de chevelure blanche, mise à part une étrange mèche, plus aucune trace d’un joyau incrusté dans sa peau et absolument plus rien d’une exceptionnelle combattante, la banalité à l’état pur. Ozyrile avait hésité, se serait-elle fourvoyée ? Point par point, elle avait repris la logique de son raisonnement et, sans conteste, cette femme ne pouvait être que cette Dame Blanche, mais, en perdant sa pierre bleue, elle avait abandonné son incomparable aura. Malgré cette cruelle déception, la prêtresse avait refusé de s’avouer battue. S’installant pour quelque temps à Antan, elle l’avait observée vivre avec sa famille, en espérant que, derrière le pouvoir de l’Oracle, se dissimulait également une part de magie personnelle qu’elle aurait pu conserver, comme c’était le cas pour elle, et transmettre à sa descendance. Mais non, cette mère était aussi insipide qu’elle le semblait, menant une vie rangée d’un ennui profond, avec une fille effrontée, dénuée de réflexion, et un fils totalement effacé, si transparent qu’elle lui avait à peine accordé un coup d’œil. Seul l’époux avait trouvé grâce à son regard, une belle prestance, un combattant aguerri dont l’énergie intérieure s’exprimait autant dans la démarche que dans sa façon de se battre. En l’observant, elle avait même songé qu’il pourrait avantageusement remplacer Marin quand elle s’en débarrasserait. Son homme à tout faire lui avait donné le goût du plaisir et elle ne comptait pas s’arrêter là. Dommage qu’elle eût choisi de rester invisible aux yeux de ce séduisant père de famille, sinon, pour une fois, elle aurait abandonné ses poisons pour des potions aux effets plus sensuels… Enfin, ce dernier point n’avait constitué que la plus mince de ses déconvenues. Sur le chemin du retour, l’esprit en alerte, elle avait élaboré un plan machiavélique dont elle avait soupesé chaque retombée. À l’époque, elle ne savait pas encore comment l’utiliser, mais, aujourd’hui, le moment était venu d’avancer ses pions un peu plus loin. Qu’importait si Ozyrile se trompait de cible, ce ne serait qu’une victime collatérale de plus et, depuis longtemps, elle ne s’embarrassait plus de ce genre de considération, surtout qu’elle éprouvait un immense mépris à l’égard de cette femme. Quelle personne, sinon d’une stupidité affligeante, pouvait avoir détenu autant de puissance et accepté de s’en séparer sans se battre ? La prêtresse frémit, ressentant le désir intense de la réduire en miettes pour lui faire payer son insupportable couardise, puis, pour calmer le rythme accéléré de son cœur, elle inspira lentement. Comme cette mère représentait le seul lien qu’elle possédait avec l’Oracle, Ozyrile avait commencé à jouer avec elle, testant les effets de ses plantes, ses manipulations de l’ombre ne se confrontant à aucune résistance apparente. Face à cette docilité, son pouvoir de suggestion sur elle s’était avéré d’une redoutable efficacité. Elle déplaçait donc ce brave pion au gré de son humeur, détruisant chaque jour un peu plus sa vie, son équilibre et sa famille. À présent, alors que son objectif se dessinait clairement, la moindre étincelle suffirait à faire exploser définitivement son existence bien réglée. Pourquoi pas maintenant ? Si tout se passait au mieux, les conséquences bénéfiques pourraient être doubles. Le cliquetis des ongles de la prêtresse s’accentua sur le livre, tandis qu’une moue de mécontentement crispait son visage. Non, tout ne se passait pas au mieux et le temps pressait… Elle allait devoir accélérer le déroulement des faits, sinon la personne qu’elle aimait le plus au monde ne vivrait probablement pas de nouveau printemps et, ça, elle refusait de l’envisager… S’éloignant de l’ouvrage, elle détailla les pots d’herbacées alignés sur plusieurs étagères, cherchant la plus adaptée à son projet. Elle se décida pour de la poudre d’Hervette, sa préférée, celle dont elle maîtrisait parfaitement les effets et qui rendait son pouvoir encore plus puissant et subtil. Sur le point d’en jeter une pincée dans la marmite aux flots bouillonnants, un coup frappé à la porte retint son geste. Son cœur rata un battement. Rapportait-il enfin le maillon qui lui manquait ?
— Entre, dit-elle, sans se retourner.
Marin, un jeune homme aux boucles brunes qui encadraient un visage aux traits fins et réguliers pénétra dans la pièce. Il affichait une mine sombre à laquelle deux sourcils fournis offraient une impression ténébreuse.
— Alors ? reprit-elle, d’un ton pressant.
Un sourire mutin s’épanouit sur les lèvres de son bras droit, transformant sa physionomie du tout au tout. Le cœur d’Ozyrile bondit. Décidément, ce garçon l’agaçait. Suggestif, il tapota sur sa poitrine du plat de sa main et, son regard de velours fixé sur elle, répondit d’une voix suave :
— Il est là… Mais, pour l’obtenir, il va falloir venir le chercher…
La prêtresse n’hésita pas. Elle se rapprocha de lui et se laissa enlacer. Sa tête basculée en arrière, elle s’adonna au frémissement des baisers sur son cou tandis que des doigts experts ouvraient des voies vers son corps et sa peau. Alors, qu’adossée au mur, elle s’alanguissait sous ses assauts, un éclair de lucidité la traversa. Elle pressentit l’influence croissante qu’exerçait l’amant sur ses sens ; maîtrisait-elle encore vraiment la situation ? Dans un gémissement, sa clairvoyance s’effaça et, ce faisant, elle commit la plus grande erreur de sa vie. Mais aurait-elle pu l’éviter ?

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Longtemps après le départ de Marin, Ozyrile était restée immobile, partagée entre fébrilité et crainte, le petit grimoire serré contre elle. Elle écoutait battre son cœur au rythme de l’espoir qui venait de se raviver. Dans cet ouvrage, à n’en pas douter, elle obtiendrait toutes les réponses convoitées depuis tant d’années. Après toute cette patience, toutes ses attentes déçues, demeurait intacte cette volonté de redonner le bonheur à celui qui le méritait plus que tout au monde. Cependant, elle hésitait presque à ouvrir le carnet, préférant se délecter par avance de sa découverte, l’imaginer avant de le savourer… Alors, elle avait posé le livre sur la table, prenant soin de l’oublier un moment, puis avait vaqué à ses occupations, préparant, entre autres, quelques potions et pommades, comme d’habitude. Pourtant, pendant ce temps employé à d’autres activités, son esprit n’avait cessé de réfléchir, dressant des plans de plus en plus précis, s’apercevant que rien ne l’arrêterait, jamais. Ingénument, elle se prit à rêver que, si elle parvenait à corriger le mal immérité qui avait frappé son histoire, l’avenir pourrait devenir différent. Ainsi, elle sauverait deux cœurs purs en même temps. Si la sienne ne comptait pas, en revanche, l'autre valait tous les efforts entrepris et elle arracherait cet homme qu’elle aimait au-delà de toute raison au destin effroyable qu’il avait connu. Aujourd’hui, meurtri autant dans sa chair que dans sa tête, courageux jusqu’à l’abnégation, il luttait chaque jour pour ne pas l’abandonner à une vie sans lui, alors que son désir de vivre s’était éteint depuis des années… Quand elle franchirait La Porte des Temps, but ultime pour lequel elle se battait chaque jour, elle réparerait toutes les injustices criantes. Grâce à ce retour dans le passé, elle lui offrirait une seconde chance d’être heureux, de gommer les méfaits des êtres maudits qui avaient ruiné son existence et brisé son corps. Si, depuis son arrivée, Marin se chargeait d’une part de son sale boulot, avant lui, elle s’était occupée personnellement de toutes les tâches, des plus viles aux plus sordides. Elle s’en moquait, car, bientôt, celui qu’elle adorait serait libéré des chaînes qui l’entravaient, de la souffrance et du malheur, et elle le retrouverait comme avant, comme elle l’avait toujours aimé, comme elle n’aurait jamais voulu le quitter… Allongée sur son lit, elle imagina cet instant merveilleux, dans tous ses détails, un sourire ému sur les lèvres et des larmes au bord des yeux. Le sommeil la prit en traître et elle s’endormit, l’ouvrage contre sa poitrine.

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Sans même en percevoir la lumière, Ozyrile se réveilla et comprit que le matin était déjà revenu. Comme un flot irrépressible, toutes ses pensées de la veille refirent surface et elle se réjouit de la journée qui s’annonçait, de son destin qui allait basculer, car, enfin, toutes les réponses manquantes lui seraient révélées au fil des pages. Chacun de ses mouvements mesurés, elle se redressa. Le battement calme de son cœur l’étonnait presque, mais il lui renvoyait l’écho de la confiance, entière, qu’elle avait retrouvée. Assise à sa table, absorbée dans la contemplation du livre, elle prit le temps de caresser lentement la couverture, son regard fixant le titre comme pour vérifier une nouvelle fois qu’elle ne rêvait pas : « Le carnet de T. Trully ». Le geste empreint d’un immense respect, elle ouvrit l’ouvrage et entama sa lecture. D’un coup d’œil rapide et avec un plaisir indicible, elle inspecta le sommaire, avisant en particulier la dernière ligne, la septième, dont le libellé lui démontra que toute sa détermination et ses recherches n’avaient pas été vaines. Cependant, pas de précipitation. D’abord, confirmer toutes ses connaissances antérieures avant d’atteindre le passage qu’elle convoitait tant. Les premiers paragraphes détaillèrent un historique dont elle maîtrisait chaque événement. Puis, elle entra dans le vif du sujet : l’aspect de la paroi, le choix et la taille des pierres noires, la manière de les positionner, les endroits dans lesquels les portes aimaient à se dissimuler au regard des hommes… Chapitre après chapitre, Ozyrile plongeait de plus en plus profondément dans le savoir ancestral sur ces incomparables lieux de traversée d’un temps vers l’autre, son esprit tendu comme la corde d’un arc prêt à se rompre, le cœur battant du rythme lent qu’elle lui imposait, se rapprochant inéluctablement de la façon de les activer. Un sourire fugitif éclaira son visage et elle oublia la pièce autour d’elle, son imagination enflammée par la projection de cet instant où, toutes les clés en main, elle la franchirait pour modifier le passé…

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Après plusieurs heures de lecture patiente et attentive, Ozyrile parvenait au dernier volet de l’ouvrage. Submergée par ses émotions, elle apprécia le sentiment de jubilation profonde et intense que ressentait celui sur le point de vaincre, le plaisir indescriptible de se sentir maître de sa vie comme de celle de tous. Bientôt, grâce à son extraordinaire talent et son savoir complété, son pouvoir ressusciterait les portes et elle seule serait capable de les emprunter. Alors, sa toute-puissance devenue illimitée, elle tiendrait l’avenir de chacun entre ses mains. Un sourire naquit sur ses lèvres, tandis qu’elle cherchait à mémoriser cet instant fatidique où son statut de prêtresse basculerait à celui d’être omnipotent… Quel titre pourrait-elle prendre pour cette nouvelle fonction ? Qu’existait-il au-dessus des hommes dont elle pourrait s’inspirer ? Elle fronça les sourcils. La Maîtresse des temps ? L’Excellence de la porte ? Aucune importance… Bientôt, elle serait payée très cher pour modifier le passé. Peut-être finalement n’aurait-elle plus à se cacher… Baignée par ses rêves intérieurs, elle ferma les yeux et imagina son avenir dans un palais luxueux, entourée de serviteurs, sollicitée en permanence par ceux, implorant son aide, qui déposeraient toutes leurs richesses à ses pieds. Là, elle déciderait qui mériterait son attention ou subirait son dédain. Sans le moindre ménagement, elle ferait jeter dehors ceux qu’elle mépriserait au premier regard ou, alors, les ferait tuer, parce que leur existence représenterait une insulte à sa grandeur. Parfois, elle demanderait plus qu’être payée en monnaie sonore, quand un homme lui plairait. Depuis qu’elle avait pris goût à l’amour physique, elle voulait tester la diversité, d’autres façons d’être satisfaite sexuellement. Comme elle n’aurait qu’à claquer des doigts, pourquoi ne profiterait-elle pas de leur corps comme du reste ? Décidément, cette nouvelle vie lui conviendrait à la perfection : le pouvoir, la puissance, la manipulation, l’argent et le plaisir…

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Le moment était venu de découvrir les informations que lui réservait le dernier chapitre. Elle traduisit les phrases au fur et à mesure, consultant, quand elle butait encore sur un mot, un lexique qu’elle avait constitué sur les différents langages rencontrés lors de ses investigations.

« Très longtemps, j’ai cherché le moyen d’activer cette porte en testant de multiples approches. Mes aptitudes ouvraient un champ de possibilités infinies ; ainsi, ma première démarche a été d’accorder mes pouvoirs avec leur fonctionnement et obtenir d’elles, ne serait-ce qu’un frémissement, face à mes sorts et incantations. Pendant presque cinq ans, en parallèle avec la poursuite de mes explorations, j’ai essayé la magie sous toutes ses formes, sans succès. Devais-je en déduire que celle-ci était inopérante ou que, malgré toutes mes tentatives, je n’avais pas encore trouvé la bonne technique ?
Admettre cette première défaite m’apparut très difficile, surtout que tout était en place : la paroi au grain si fin qu’au toucher elle paraissait semblable à de la soie, mes deux pierres noires et brillantes installées sur le sol et encadrant ce qui aurait dû être une porte et qui, pour l’instant, n’était rien d’autre qu’un mur en attente d’être éveillé…

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Après avoir repris le problème depuis le début, je cherchais l’erreur de raisonnement, celle qui expliquerait mon échec si près du but… Finalement, si ni gestes ni mots ne fonctionnaient, un objet inconnu manquait probablement à mon analyse, mais lequel ?
Immédiatement, j’envisageais un fluide, mais, las de ces années perdues à égrainer tous les sorts et incantations, je ne me sentais plus suffisamment courageux pour essayer tous ceux qui existaient. Malgré tout, incapable de renoncer complètement à cette solution, je me lançais dans une réflexion approfondie sur la nature des espèces que devrait inclure ce liquide. Je commençais par tester l’eau, puis toutes les essences et produits que j’avais à ma disposition, une nouvelle fois sans succès, ce qui m’amena à abandonner, persuadé que je m’étais investi, encore une fois, dans une voie sans issue. Tandis qu’un soir je rangeais de vieux documents avant d’aller me coucher, je fis tomber une boîte placée au même endroit depuis tant d’années que j’en avais oublié le contenu. Je m’amusais donc à recenser toutes les babioles insolites qui gisaient sur le sol, leur pays d’origine et leur fonction, quand, tout d’un coup, je compris. La clé ne pouvait être qu’une sorte de talisman unique dont le rôle serait inconnu de tous et de moi également… Bien qu’encore vague, cette conception raviva un souvenir, mais, à peine le frôlais-je, qu’il s’évanouit. Cependant, il m’abandonna l’idée troublante que j’avais croisé cet incroyable objet longtemps auparavant, sans qu’il me revînt ni où ni quand.

◎ ◎ ◎

À un sommeil agité succéda une journée pleine d’effervescence. Vingt ans de vie que je parcourus dans mes petits carnets noircis d’annotations, dans l’espoir de retrouver les mots ou l’événement qui réveilleraient ma mémoire.
Que de jours et de nuits passés à redécouvrir mon existence et, soudainement, à la considérer, non plus jour après jour, mais dans sa globalité, comme si je n’avais vécu que pour accomplir un objectif ultime : rallumer cette porte grâce à mon expérience.
Alors que la fatigue me terrassait, que mes yeux me piquaient au point de pleurer, je demeurais solide, me laissant emporter par les idées généreuses qu’une réussite de ma part permettrait d’apporter à chacun. Je changerais le monde en un autre meilleur, réparerais les torts commis envers les hommes de bien, sauverais ceux qui n’auraient pas dû mourir. Je serais une ombre discrète et attentionnée, au service de tous. Je serais le gardien fidèle de la porte et, vigilant, je la protégerais de ma vie si je le devais, quitte à la détruire une nouvelle fois, pour que jamais aucune main mal intentionnée ne s’en saisisse.

◎ ◎ ◎

De toutes mes forces, je chassais donc la fatigue et, après avoir ouvert la dix-septième année, je tombais quelques pages plus loin sur une rencontre particulière à plusieurs points de vue. En effet, je m’en souvenais parfaitement. Alors que je travaillais avec assiduité sur la réaction chimique entre différentes substances, un flacon vidé de son contenu me poussa hors de mes murs. Parcourant les rues à toute vitesse pour rejoindre la boutique de l’herboriste, mon regard perçut un éclat que je ne parvins pas à localiser au premier abord. Curieux, je m’arrêtais, désireux de saisir l’origine de cette sensation incongrue. Bientôt, le scintillement recommença et mes yeux se fixèrent sur un jeune homme, de toute évidence étranger à la ville. Je me rapprochais de lui, fasciné par le rayonnement qui semblait émaner de son corps, à la hauteur de sa poitrine. Cependant, quand j’arrivais à ses côtés, la lumière avait disparu. Aussitôt, je tentais d’engager la discussion avec lui, hypnotisé par une petite pierre aux reflets irisés qui reposait dans l’échancrure de sa chemise. Malgré son apparence tout à la fois banale et mystérieuse, celle-ci attisa tant ma convoitise qu’après quelques échanges rapides, je n’hésitais plus, prêt à offrir à son propriétaire tout l’or que je possédais. Alors que je partageais avec lui mon désir de l’acheter, il me demanda, visiblement étonné : “Quelle pierre ?” Je restais coi un instant, puis précisais : “Celle que vous portez sur vous…” Fronçant les sourcils, il sembla réfléchir un moment, puis sourit : “Ah, celle-là… Ainsi, vous la voyez ?” Surpris par sa remarque, je hochais simplement la tête. “Elle est à vous”, conclut-il en détachant le nœud du cordon qui la retenait à son cou. D’un geste net, il l’accrocha sur moi, tandis que je demeurais stupéfié, puis s’éloigna dans la foule avant de disparaître. Lentement, ma main remonta vers elle et, avec crainte, la saisit comme pour me convaincre qu’elle était bien devenue mienne. Aussitôt, l’inquiétude de la perdre naquit et, jetant des coups d’œil suspicieux aux alentours, je l’enfouis sous mes vêtements de peur d’attirer les regards. Renonçant à mon achat, je rentrais au plus vite chez moi, sa douce chaleur contre ma peau.

◎ ◎ ◎

Comment avais-je pu effacer de ma mémoire cette pierre mystérieuse ? Peut-être suis-je une personne trop inconstante… Un nouvel objet d’attention quelques mois plus tard l’avait probablement reléguée au second plan. Mais, à présent, tout me revenait, sa couleur si extraordinaire dont les nuances dansaient sous la lumière, son éclat qui l’illuminait de l’intérieur vers l’extérieur, sa taille si particulière et si parfaite qu’elle ne semblait être le résultat du travail d’aucun homme et son origine indéterminée, car, connaisseur des roches terrestres, je ne parvenais pas à en identifier la nature. Accrochée au cordon qui la retenait, elle tombait mal et, pourtant, il me vint à l’esprit que ce déséquilibre apparent ne représentait qu’un leurre pour en faire oublier la valeur intrinsèque… Je l’avais certainement rangée dans une de mes nombreuses boîtes à trésors. Restait maintenant à découvrir laquelle d’entre elles renfermait cette inestimable richesse.

◎ ◎ ◎

Une nouvelle fois, je passais des jours et des nuits à ouvrir et recenser le contenu de mes petits coffrets. Quand, enfin, je parvins au dernier, je demeurais confiant, elle ne pouvait qu’y être. Mais, une fois vidé, le désespoir m’envahit… Peut-être que, voulant mieux la protéger que la plupart de mes possessions, j’avais choisi pour elle un abri plus secret. J’avais beau me creuser l’esprit, aucun souvenir ne me revenait en mémoire. Atterré, je m’assis à ma table, prostré, me maudissant pour mon insupportable bêtise… Je restais ainsi, figé pendant un long moment, incapable de trouver le moindre réconfort à mon chagrin. Puis, telle une lumière vive et brève, une idée saugrenue me traversa et, aussi incroyable fût-elle, mon visage s’illumina. Ma main se dirigea vers mon cou et y redécouvrit la pierre que je n’avais jamais enlevée, inaccessible à tous, sauf à moi. Mais, alors, si elle était la clé, pourquoi la porte ne s’était-elle jamais activée quand je la portais ? C’est à cet instant précis que je compris tout. »

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L’inquiétude d’Ozyrile qui avait cru au fur et à mesure que sa lecture avançait se transforma en rage encore contenue. Le cœur alarmé, elle était parvenue au bas de la dernière page du livre et la fin tant attendue manquait. Elle accusa le coup, le souffle court. Son doigt qui parcourait la reliure y perçut de légères aspérités et ses doutes volèrent en éclats : un feuillet avait été arraché. La violence du choc de cette découverte crispa son visage dans un rictus de souffrance profonde, puis un hurlement jaillit de sa poitrine. D’un geste de colère, elle balaya tout ce qui se trouvait à portée de main avant de sortir dans le couloir.
— Marin !
Où était la page ? S’en était-il emparé ? Si oui, il le paierait de sa vie et sur-le-champ. Elle le ferait avouer ! Personne ne lui résistait et lui, comme les autres, s’agiterait sous ses ordres comme un pantin. Le jeune homme arriva rapidement, l’air préoccupé.
— Grande prêtresse, j’ai entendu votre appel. Que se passe-t-il ?
Il paraissait sincère, mais Ozyrile ne se laissa pas détourner de son objectif initial.
— Où est-elle ? Où est la dernière page ?
Une incompréhension absolue s’afficha sur le visage de Marin.
— Mais de quoi me parlez-vous ? Quelle page ?
— Ne me raconte pas d’histoire ! cria-t-elle en se précipitant sur lui. Je veux l’ultime feuillet du livre que tu m’as dérobé !
— Moi ? Jamais ! Je respecte scrupuleusement toutes vos interdictions. Comme il se terminait par une phrase complète, j’en ai déduit, apparemment à tort, qu’il était intact.
Les traits de l’homme se décomposèrent et il enchaîna :
— Comment pouvez-vous douter de ma fidélité absolue à votre cause ? Moi qui vais au bout du monde pour exaucer tous vos vœux, les plus dangereux comme les plus fous, moi qui mets ma vie en péril quand elle n’est pas entre vos mains… Vous connaissez la vénération sincère que vous m’inspirez au même titre que le profond désir que j’éprouve pour vous, votre beauté envoûtante, votre incomparable force, vos talents inégalés, votre puissance prodigieuse…
Au fur et à mesure que l’homme s’exprimait, ses mots cajoleurs amenaient la colère d’Ozyrile à vaciller et il n’en fut pas dupe. Il poursuivit, en se rapprochant d’elle peu à peu :
— Tout ce que je donne chaque jour n’est que pour vous. Je ne suis que votre humble serviteur dévoué jusqu’à la mort.
Ozyrile réagit à sa proximité et se détourna en répliquant :
— Tu connaîtras cette mort, lente et douloureuse, si tu me trahis et, crois-moi, je saurai faire durer le plaisir !
Il ne se laissa pas impressionner et appuya son corps contre le sien.
— Je ne doute pas une minute de votre aptitude à me réduire à l’état de larve et, pourtant, je reste, totalement soumis à vos envies… La prêtresse cessa de résister. Elle saisit les mains de Marin qu’elle posa sur sa peau, une nouvelle fois inconsciente de la puissance de son désir. Pour l’instant, la page manquante venait d’être reléguée loin dans ses priorités. D’ailleurs, elle possédait une solution de rechange qu’elle mettrait en place dès que l’homme aurait satisfait ses sens.

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Retour au tome 5 - La Porte des Temps

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées Tome ➁ - La Tribu Libre Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse Tome ➃ - La Dame Blanche Tome ➄ - La Porte des Temps Tome ➅ - Une Vie, voire Deux Tome ➆ - Un Éternel Recommencement Tome ➇ - L'Ultime Renoncement ➀ à ➃ - La Première Époque ➄ à ➇ - La Deuxième Époque Tous les tomes de la saga de fantasy La romancière Catherine Boullery #fantasy


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Aila se réveilla nauséeuse, comme le matin de son départ d’Escarfe pour Antan, mais en pire. L’estomac au bord des lèvres, elle se redressa avec difficulté, tentant de contrôler le battement accéléré de son cœur et les contractions de son ventre. Elle ne ressentait aucune douleur particulière, juste un malaise général qui faisait tanguer la pièce devant ses yeux. Un coup discret frappé à sa porte, puis Élina entra avec un plateau.
— Bonjour, dame Aila. J’espère que vous avez bien dormi. Voici votre petit déjeuner, souhaitez-vous autre chose ?
Incapable de parler, elle se contenta de hocher la tête négativement.
— Je vous rappelle que j’ai rangé vos affaires dans l’armoire. Sire Avelin m’a chargée de vous transmettre qu’il comptait sur vous ce matin pour une petite leçon de kenda. Il viendra vous chercher après la deuxième cloche. Bonne journée, dame Aila.
La jeune fille eut envie de lui dire d’arrêter de lui donner de la « dame Aila » à tout bout de champ. D’abord, elle n’était pas une dame, mais une combattante ! Cependant, elle n’ouvrit pas la bouche et se précipita vers sa cuvette pour vomir dès qu’Élina eut franchi la porte dans l’autre sens. Aila resta accroupie un long moment avant de se ressaisir, tandis que la nausée s’effaçait peu à peu. Ses forces revenues, elle s’habilla, s’assit devant le plateau, puis attaqua les œufs, les fruits et le gruau de son petit déjeuner qui ne ressemblait pas à celui de Bonneau à Antan… Elle détailla sa chambre autour d’elle. Depuis son enfance, elle, qui avait vécu dans une seule et unique pièce minuscule, son lit caché derrière un paravent, se retrouvait dans un endroit immense, tout à elle, dans le château royal ! C’était à ne pas en croire ses yeux… Dans le même temps, elle ne sut pas si elle devait se réjouir ou regretter sa vie d’antan, et, le mot l’amusa, sa vie à Antan… Elle n’avait jamais été habituée à se faire servir. En tant que promise d’Hubert, elle avait joué le jeu à Escarfe parce qu’elle n’avait guère le choix, mais ici, elle avait pensé qu’elle occuperait un dortoir, peut-être réservé à son groupe ou tout simplement au milieu des soldats… Est-ce que cette nouvelle façon de vivre ne rendrait pas plus difficile le retour vers des missions pluvieuses et froides comme celle d’hier ? S’habituer au confort et oublier le monde dehors paraissaient si facile…
Elle se secoua. Avelin allait bientôt venir la chercher et elle n’avait pas fini de se préparer. Élina lui avait dit que ses vêtements étaient pendus dans l’armoire, elle s’y dirigea tout en pliant l’uniforme qu’elle avait revêtu pour sa rencontre avec le roi. Elle y retrouva ses affaires habituelles qu’elle enfila avec plaisir. Sa tenue de cuir n’avait pas encore été rangée, mais elle ne douta pas qu’Élina l’y remettrait dans la journée. Elle saisit son kenda, profita de la sensualité infinie de son contact, puis sortit. Elle n’avait pas envie d’attendre Avelin et, croisant un serviteur, elle lui demanda comment se rendre au manège avant de l’envoyer prévenir le prince qu’elle s’y trouverait.

C’était la première fois qu’Aila se promenait seule dans les couloirs. L’ambiance, sombre et austère, reflétait exactement l’extérieur du château : peu de tentures, des corridors rectilignes et vides. Parvenue à l’escalier lugubre qui descendait vers le rez-de-chaussée, elle s’arrêta net. En face d’elle, un immense tableau représentait la famille royale. Elle y reconnut Avelin et Sérain. Cependant, son regard fut irrésistiblement attiré par la femme, debout à côté du roi, une femme à la beauté saisissante : presque aussi grande que son mari, une allure élancée et de longs cheveux noirs, ramenés sur son épaule gauche. La pose qu’elle avait prise dévoilait son élégance naturelle. Elle se tenait droite et fière, comme défiant le monde de ses yeux bleus aux pupilles sombres et dilatées. Voici d’où provenait la couleur des yeux d’Hubert… Serrée dans ses bras, une petite fille à l’air mutin et à la chevelure tout aussi brune que celle de sa mère semblait se moquer du peintre… À leur côté, le roi, à qui Aila avait pourtant trouvé la veille au soir tant de prestance, et ses trois fils faisaient pâle figure. On les oubliait presque devant l’énergie que dégageaient la femme et son enfant…
— Elles étaient belles, n’est-ce pas ?
Aila reconnut la voix d’Avelin.
— Plus que cela encore…
Seules d’autres phrases creuses lui vinrent à l’esprit pour commenter ce qu’elle ressentait, alors elle préféra se taire. Elle se doutait que la perte de sa mère et de sa petite sœur avait créé un gouffre de peine dans le cœur du prince. Il reprit la parole :
— J’ai toujours pensé qu’elle avait choisi de se sacrifier pour père, mais je n’ai jamais compris pourquoi elle avait entraîné Audéi avec elle. Elle aurait dû être capable d’empêcher sa mort…
— Je vous trouve bien dur envers elle, Avelin. Croyez-moi, quelques dons que vous puissiez posséder, ils ne vous rendent en aucun cas infaillible… Elle n’a sûrement pas décidé la disparition de sa petite fille qu’elle chérissait. Elle n’a juste pas réussi à l’éviter…
— Elle aurait dû ! s’écria-t-il.
Il en voulait à sa mère et vibrait d’une colère si grande qu’il avait du mal à en parler. Aila sentit cette dernière prête à exploser. Avelin devait la contenir depuis si longtemps… :
— Oui, elle aurait dû, mais elle n’y est pas arrivée parce qu’elle n’était qu’une femme, parce qu’elle n’a eu qu’une fraction de seconde pour se décider. Combien de mauvaises décisions avez-vous déjà prises en un si court laps de temps ? Et ne me dites pas aucune, je ne vous croirais pas…
Avelin rougit. Aila continua doucement :
— Vous devez apprendre à lui pardonner. D’abord, d’être partie en vous laissant, car elle n’a pas su sauver votre père sans mourir à sa place. Ensuite, d’avoir entraîné dans sa mort votre petite sœur que vous adoriez. Je me doute de ce que votre mère représentait pour vous. Elle était l’arbre auprès duquel vous vous réfugiez. Elle vous guidait pour trouver les bons chemins ou les réponses adaptées sans jamais commettre d’erreurs. Elle était tellement efficiente que vous avez cessé de croire qu’elle pouvait se tromper. Et pourtant, elle n’était pas différente de vous, ce n’était qu’un être humain, ne l’oubliez pas.
Il ne la regardait plus et fixait le tableau, les mâchoires serrées, les yeux toujours pleins de colère, mais cette fois-ci voilés par le chagrin infini qui émergeait enfin de son cœur dans lequel il l’avait trop longtemps emprisonné.
— Venez, Avelin. Les entraînements au kenda constituent d’excellents refuges contre la fureur et la tristesse. J’en parle en connaissance de cause, car je les ai testés bien souvent…
Le prince ne bougea pas.
— Savez-vous pourquoi j’ai tout mis en œuvre pour que vous soyez sélectionnée ? Parce que votre façon de me dévisager dénotait cette même alternance de cran et d’impétuosité que je lisais dans les yeux d’Audéi, avec juste un peu moins de joie de vivre que chez elle. Il est vrai que vous n’avez pas connu la même enfance, à moins que la gravité ne vienne avec les années…
— Pourtant, Avelin, nous étions différentes. À son âge, j’étais murée dans un silence sans fin. Je doute qu’à l’époque vous ayez trouvé sur mon visage la moindre trace d’exubérance. En revanche, déjà une certaine détermination, c’est possible…
Il l’écoutait avec attention.
— La vie ne vous a fait aucun cadeau, n’est-ce pas ?
— Je ne veux pas m’en plaindre. Elle aurait pu être pire si je n’avais pas été aimée du tout… J’ai souffert, et je souffre encore du rejet de la part de celui qui aurait dû être mon père, mais je commence à prendre mes distances et à accepter de vivre malgré son absence à la fois physique et affective. C’est d’autant moins facile, qu’après la famille royale, il est l’homme le plus respecté d’Avotour ! C’est comme ça…
— Si Audéi avait eu la chance de grandir, j’aurais aimé qu’elle vous ressemble.
— Voyons, Avelin, restez sérieux ! Vous vous figurez votre sœur, une princesse, qui arriverait, dégoulinante de pluie, pas lavée depuis une semaine et avec le sang de ses semblables sur les mains ! Vous et moi ne partageons pas tout à fait la même conception de l’attitude et du rôle d’une altesse !
Il sourit, les nuages de sa tristesse s’étaient envolés.
— Bon, je dois l’admettre. Vu ainsi, Audéi n’aurait pas ressemblé à l’image que j’imaginais. Mais, après tout, dans ce monde qui change, je suis certain qu’une princesse guerrière y trouverait sa place ! Allez, au manège, maintenant ! Je dois absolument tous les surpasser avant qu’ils ne reviennent au château ! Et surtout Hubert ! Pas question que je le laisse devenir meilleur que moi ! À ce propos, vous ne m’avez pas expliqué comment s’était passée votre cohabitation…
Descendant les escaliers, ils conversaient tout en se dirigeant vers le manège.
— Je vous ai remplacé auprès de lui. Voyager avec un Avelin bis a dû le ravir !
— Quand même, vous ne lui avez pas fait cela ?
— Je crois bien que si !
— Par les fées, je connais mon frère, il a dû vous maudire !
— Je pense qu’au début il s’y est employé, mais à sa décharge, ayant mutuellement accepté des concessions, j’avouerais que la fin de notre mission se révéla nettement plus simple et agréable.
Avelin s’arrêta en lui saisissant le bras :
— Vous venez bien de me dire qu’il avait consenti des efforts pour se montrer plus gentil avec vous.
— Oui, c’est tout à fait cela.
— Vous parlez bien de mon frère Hubert ?
— Oui, mais…
— Si je suis imprévisible, Hubert se montre intraitable. Il doit vous avoir sérieusement à la bonne pour avoir accordé de telles concessions et, en plus, à une femme !
Elle prit un air sévère et fronça les sourcils :
— Un souci avec les femmes ?
— Aucun, excepté que l’héritier du roi ne devrait pas refuser d’entendre parler mariage ! Avant le décès de mère, une négociation se déroulait avec la fille du châtelain de Cordor, puis, pfff ! plus de promise, plus de mariage ! Je crains qu’il reste célibataire et ne finisse par céder son trône à Adrien !
— Cela ne le dérangerait pas ?
— Pauvre Hubert… À sa décharge, je dirais qu’il baigne dans les affaires d’État depuis qu’il a poussé son premier cri. Je me demande parfois si la coupe ne déborde pas. De plus, à la mort de mère, Hubert a tout supporté en attendant que père surmonte son désespoir. Cela n’a pas été si facile pour lui. À l’époque, il venait de célébrer ses vingt et un ans.
— Vingt et un ! Mais votre mère est décédée il y a seulement deux ans et demi et…
Ce fut à son tour de s’arrêter, troublée. Il reprit :
— Comme je vous le disais, Hubert a dû grandir très vite et les responsabilités ont attiré sur son visage la trace des années. Un fardeau trop lourd à porter vous vieillit un homme prématurément. En vrai, il va sur ses vingt-quatre ans. Il y a six mois, en s’y mettant à deux avec Adrien, on a réussi à le griser à son insu. Nous avons passé la soirée à boire et à rigoler comme des fous ! Ce n’était plus le même, je vous l’assure ! Les soucis oubliés, ce sont dix ans de moins affichés ! Par contre, le lendemain, comme il avait de nombreux engagements à tenir, il est parti avec une affreuse gueule de bois et il nous en a voulu à mort !
— Connaissant sire Hubert, je suppose qu’il vous l’a fait payer au centuple…
— Tout à fait, mais pas comme vous pourriez l’imaginer : il nous a privés de sa confiance pendant un mois. Plus personne ne devait partager d’informations avec nous, il nous déniait le droit de participer aux réunions et nous étions interdits de missions… L’horreur ! Père, aussi mécontent que lui, l’a laissé nous punir à sa guise. Je sais qu’Hubert donne parfois une impression de vrai bonnet de nuit, mais il est courageux, fiable et je le respecte profondément, même si j’adore lui casser les pieds. Il le sait et c’est pour cette raison qu’il me passe mes fredaines. Alors, perdre sa confiance a été la pire punition qu’il pouvait m’infliger… Je crois qu’Adrien et moi ne nous ferons plus prendre ! souligna-t-il d’un petit rire.
Adrien d’Avotour… Aila s’aperçut que, fascinée par Éthel et Audéi, elle n’avait pas prêté attention au troisième frère de la famille royale. Tant pis, elle satisferait sa curiosité plus tard ! Ils étaient arrivés au manège et elle devint instructrice.
— Commençons par une vérification préliminaire. Allez, Avelin, montrez-moi vos souvenirs des deux premiers cours…
Il eut la tentation de protester, mais il renonça en croisant le regard d’Aila. Alors, il se mit péniblement à enchaîner des pas et des battements de kenda presque au hasard. Petit à petit, sentant le lien se renforcer avec son arme, il prit plus d’assurance. Concentrée, Aila ne le quittait pas des yeux. D’un geste de la tête, elle l’encouragea à continuer et le prince recommença l’enchaînement depuis le début, gagnant cette fois en rapidité d’exécution. La jeune fille acquiesça d’un hochement de tête appréciateur.
— Bien ! Je suis très impressionnée. Le lien entre votre kenda et vous se fortifie avec le temps et, à l’évidence, il vous guide. Je vais réaliser un petit test en vous attaquant avec des assauts simples, histoire de voir comment vous réagissez.
— Simples ! supplia-t-il.
Elle lui sourit avant de se mettre en position ; elle débuta par une attaque sur son flanc gauche. Avelin hésita, mais trouva une parade dans un mouvement peu fluide, mais efficace. Elle recommença sur le côté droit et là, il échoua, enfonçant son kenda dans le sol. Elle poursuivit avec un assaut à hauteur de la tête contre lequel il déclencha les réflexes appropriés, mais il s’emmêla à nouveau quand elle attaqua au niveau des pieds et de l’estomac.
— Dressons un rapide bilan avant d’enchaîner, dit-elle. Un corps humain est une entité complexe. Notre champ de vision limité nous empêche de regarder à la fois à droite et à gauche, en haut et en bas et nous ne disposons pas d’yeux derrière le dos. Nous devons donc apprendre à nous servir différemment de ces derniers : ils ne sont plus seulement là pour voir ce qui est, ils doivent apprendre à voir ce qui sera, c’est-à-dire à anticiper le mouvement qui va arriver. Rien qu’en prêtant attention à votre adversaire, vous devenez capable de repérer le léger décalage qui signale une attaque vers une partie ou une autre de votre corps. Je vous propose de travailler dessus aujourd’hui. Avelin, ce n’est pas le kenda que devez suivre avec votre regard, mais ma pensée. Mes yeux indiquent ce que je veux toucher, enfin, pour la plupart des combattants… Pour l’instant, vous allez seulement m’observer avec l’objectif de comprendre le lien entre l’orientation de mes yeux et la façon dont j’attaque. Au début, ne vous défendez pas. Ne cherchez qu’à analyser comment j’agis. Puis, quand vous vous en sentirez prêt, parez et ripostez si vous le désirez.
Connaissant la difficulté de l’exercice qu’elle lui proposait, Aila accentua la préméditation de ses assauts, lui permettant de saisir ce qu’elle attendait de lui. Elle doublait le tout de commentaires pour l’aider à mieux gérer ses perceptions. Puis elle se montra plus discrète dans ses choix d’attaque et le prince dut affiner ses déductions. À la fin de la leçon, elle lui présenta un enchaînement compliqué.
— Pour l’instant, vous ne devez pas le reproduire, juste vous en imprégner, comprendre son rythme, sa finalité, l’essence même de sa raison d’être…
Fidèle à elle-même, Aila ne fut plus que légèreté sous le regard ébahi d’Avelin. Il avait encore du chemin à parcourir pour en arriver à cette fluidité du mouvement, mais cela ne le découragea pas pour autant.
— Allons nous changer avant de nous retrouver à table pour le déjeuner, enchaîna le prince. Après manger, père doit sortir en ville pour se rendre à la chaînerie des grains. Nous marcherons ensemble et donc tenue de rigueur pour vous !
— Bien, j’ai compris le message ! À plus tard !
Avant de regagner sa chambre, elle fit un détour pour voir Lumière. Elle n’y resta qu’un instant, puis monta se rafraîchir et s’habiller. Elle revêtit son uniforme de garde jusqu’à la cape qu’elle réussit à endosser sans Élina. Au moins, cette dernière avait eu raison sur deux points. La cape, ainsi disposée, libérait complètement le mouvement de son bras et un geste suffisait pour la dégrafer. Aila observa le système de fermeture, constitué d’une petite pince souple, facile à ouvrir et en apprécia l’ingéniosité. Refermant l’armoire, elle repéra sa tenue en cuir, rangée parmi ses affaires. Élina accomplissait vraiment son travail avec application…

La quatrième cloche allait sonner. Aila se dépêcha de rejoindre la salle à manger sans trop s’égarer dans les couloirs. Elle ne savait pas vraiment à quoi s’attendre avant d’y parvenir, mais, là, elle fut stupéfaite. Cette immense pièce mesurait bien au moins quatre fois la taille de celle d’Antan. Devant une gigantesque cheminée se tenait une très grande table autour de laquelle Avelin et son père, assis, discutaient avec animation. Ses doutes la reprirent. Mais que faisait-elle ici à partager le repas du roi et de son fils ? Ce n’était pas sa place, à moins que le rôle de garde du corps ne donnât certains privilèges, mais elle en doutait. Manger à leurs côtés pour les protéger lui paraissait logique, mais avec eux… Elle se sentit terriblement mal à l’aise, n’osant plus risquer un pas. Ce fut Avelin qui, comprenant son hésitation, vint la chercher et l’amena vers sa chaise. Elle s’installa, tandis que les serviteurs remplissaient leurs assiettes. Aila s’aperçut qu’elle avait faim, mais attendit avec impatience que le roi entamât le repas pour l’imiter. Ils mangèrent vite, n’échangeant que des banalités. Dès la fin du déjeuner, Sérain les entraîna vers son bureau, à l’abri d’éventuelles oreilles indiscrètes. Il s’assit, invitant Avelin et Aila à prendre place à ses côtés.
— Ce matin, une escouade est partie enquêter sur les décès suspects dont nous avons parlé hier. Le capitaine Aténor la dirige et nous pouvons lui faire confiance ; s’il reste un indice à découvrir à Pontet, il nous le ramènera. Il prendra aussi des nouvelles de l’aubergiste et verra s’il peut lui être d’une aide quelconque.
Sérain se tut, semblant peser ce qu’il allait dire avant de reprendre la parole, puis s’adressa à Aila :
— Cet après-midi, je rencontre la chaînerie des grains, en proie à de grandes difficultés : les récoltes, tellement mauvaises, ont occasionné une pénurie de blé, d’orge et de maïs. Même en mettant l’argent en commun, elle ne parvient plus à acheter assez de céréales pour la ville et ses environs, en particulier de blé. De plus, quand les boulangers fabriquent du pain avec ce qu’ils ont réussi à trouver, soit ils n’arrivent pas à le vendre, à cause du prix trop élevé, soit ils se font dévaliser ! J’ai proposé à ses membres de réfléchir ensemble à des solutions sensées, d’une part, pour diminuer le tarif du pain, d’autre part, pour mieux protéger leurs intérêts. Dans une heure, je me rends place du furet avec Avelin, alors autant vous communiquer toutes les informations dont vous aurez besoin pour veiller à notre sécurité. Aila, depuis plusieurs années et de manière répétée, je constitue la cible de tentatives d’assassinat. La plus grave d’entre elles, vous connaissez l’histoire, a entraîné les disparitions de ma femme et de ma fille. J’aimerais encore vivre quelques années pour avoir le temps de laisser à mes enfants un pays plus serein qu’aujourd’hui. Lors de notre déplacement, vous devrez donc protéger deux personnes, mon fils et moi, souvent choisies comme objectif principal. Que désirez-vous savoir pour assurer au mieux votre rôle ?
— J’aurais souhaité reconnaître le chemin dans votre ville dont j’ignore tout ou presque, mais je suppose que nous n’en aurons pas le loisir…
Sérain confirma d’un hochement de tête.
— Avez-vous une carte que je pourrais consulter ? J’aimerais également des descriptions précises de la configuration des lieux que nous allons traverser. Pour vos déplacements suivants, il serait préférable que je connaisse mieux la ville. Avelin, aurez-vous l’occasion, dans les prochains jours, de me proposer une petite visite guidée des alentours ?
— Avec plaisir ! Dès demain, je vous promènerai dans notre belle cité, promit-il.
Sérain étala une carte devant Aila.
 — Voici la route que nous emprunterons et ici, la place principale dite du furet, large et ouverte sur sept rues. La plupart des chaîneries y sont installées : grains, terre, minerais, animaux… Elles possèdent une dizaine de maisons sur la trentaine qui entourent l’esplanade et occupent majoritairement des bâtisses à deux étages. Pour nous y rendre — elle est située au centre de la ville haute —, nous allons prendre cette rue à partir du château. Elle part en oblique vers le nord et croise toutes les ruelles indiquées sur le plan.
Mémorisant au mieux ce que Sérain lui expliquait, Aila construisait au fur et à mesure le trajet dans sa tête. Avelin y ajouta la taille des voies, leur particularité, et répondit à toutes les questions qu’elle posait. Elle promena une dernière fois son doigt sur la carte, vérifiant ce qu’elle avait retenu avant d’afficher sa satisfaction. Elle se leva.
— Quand partons-nous ?
— À la prochaine cloche, affirma Sérain.
— Je vais me préparer, puis je vous rejoins dans la cour.
— Aila, la rappela le roi, un instant, je vous prie. Je me doute que vous disposez de tenues que vous préféreriez à celle que je vous impose. Cependant, j’avais dans l’idée de décourager les tentatives contre moi en affichant visiblement ma protection rapprochée. C’est donc un choix mûrement réfléchi que mes gardes portent un uniforme.
— Je comprends, sire, répondit la jeune fille en s’inclinant. Je vous rejoins dans la cour.
La jeune combattante fila chercher ses armes, sa cape flottant derrière elle. À présent qu’elle avait accepté le fait, cela l’amusait presque. Elle attendait de voir quelle allure aurait son frère dans cet uniforme ! Après tout, elle avait connu pire, déguisée en promise d’Hubert : tous les inconvénients et aucun avantage ! Non, ce n’était pas tout à fait vrai. Ce n’était guère pratique pour se battre, mais dans le même temps, à Escarfe, elle avait aussi ressemblé à ce qu’elle était : une femme. Un léger regret s’agita au fond de son cœur. Habillée et coiffée comme une dame, elle s’était presque trouvée jolie. Elle avait gardé pour elle qu’il lui était parfois arrivé d’envier les filles de dame Mélinda… Seulement parfois, car elle ne regrettait en rien son enfance… Elle monta son arc. Qu’avait-elle pu oublier ? Sa petite ceinture à onguents ! Hamelin et elle l’avaient conçue bien des années auparavant en y mettant tous les ingrédients nécessaires pour des soins urgents. Elle ne l’emportait que lorsqu’elle partait avec Bonneau, vérifiant tranquillement son contenu à l’avance. Et ce fut ce qu’elle fit : rien ne manquait, pas de flacon cassé ou de produit ayant tourné. Elle l’enfila en bandoulière, puis saisissant son arc et son kenda, elle sortit et se dirigea vers les écuries pour y retrouver Lumière. Elle prit son temps pour lui parler, la brosser avant de la seller. Elle fixa la ceinture à onguents et suivit avec Lumière deux palefreniers qui conduisaient des chevaux, persuadée qu’ils rejoignaient la cour où se trouvaient le roi et son fils.
— Quel est ce bâton ? questionna Sérain avec curiosité, tandis qu’Aila s’approchait.
— C’est un kenda. Votre fils Avelin a commencé son apprentissage et nous pourrons vous en donner une démonstration si vous le souhaitez.
— Excellente idée ! Nous pratiquerons cela à notre retour. À présent, en route.
— Excellente idée, en effet, je vais avoir l’air de quoi quand je vous combattrai ? grommela Avelin, juste pour Aila.
Elle le gratifia d’un large sourire :
— D’un grand chef ! Je ne ferai rien qui pourrait vous faire passer pour un débutant… Enfin, pas trop !


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