Lecture gratuite : le chapitre 1 de La Porte des Temps de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy

Note : 4.6 / 5 avec 284  critiques

Le Chapitre 1 de La Porte des Temps en lecture gratuite

« Le temps presse… » Voilà ce que pensait celle qui s’était proclamée la grande prêtresse Ozyrile depuis de nombreuses années, une femme approchant la quarantaine, que l’âge avait à peine effleurée, excepté l’esquisse de quelques rides et de rares fils clairs dans sa chevelure. Ses traits réguliers, son nez droit, sa bouche légèrement étroite formaient un ensemble séduisant qui aurait éveillé l’intérêt si elle n’avait choisi de se grimer aux yeux de ses visiteurs. En effet, chacun d’entre eux devait ignorer l’identité réelle de celle que cachait ce titre emblématique, d’autant plus qu’elle préférait susciter le respect, voire la crainte, plutôt que l’attrait. Dans ce but, elle arborait une perruque hirsute dans laquelle s’entremêlaient des mèches blanches et noires, et son visage, outrageusement maquillé de fards aux teintes similaires, offrait l’apparence effrayante d’un masque mortuaire. Ceux qui pénétraient dans son antre ne pouvaient s’empêcher de frémir face à elle, le ventre noué par la peur. Aujourd’hui, sa réputation dépassait largement les frontières de son pays et son nom, comme un secret tout à la fois obscur et précieux, ne se transmettait plus que de bouche à oreille lors de murmures furtifs. Certains monnayaient à prix d’or une entrevue avec elle, car elle était « L’annonciatrice », celle qui décrivait l’avenir avec une précision aussi parfaite qu’implacable. Devant elle, ils tremblaient d’avance de perdre leur santé, leur fortune, leur amour, leur famille, tandis que, de sa voix incisive, légèrement cruelle, elle traçait sans détour leur incontournable destin, détaillant les épreuves qu’ils traverseraient, se délectant particulièrement de leur caractère sombre et tragique. Une fois à sa merci, ils ne songeaient plus qu’à lui offrir toutes leurs richesses pour dévier leur vie de son cours funeste. Ensuite, monnayer ses services ou vendre potions et onguents devenait un jeu d’enfant. De quoi se réjouir par avance de ces espèces sonnantes et trébuchantes qui rempliraient son escarcelle un peu plus. Non pas que celles-ci lui fussent nécessaires. Cependant, elles lui permettaient de mesurer son ascendant sur les hommes, si crédules, si malléables, si bêtes… De plus, avantage fort appréciable, l’argent pouvait tout acheter… Ces agréables pensées déclenchèrent son rire, légèrement grinçant, à l’image de son personnage. Si seulement les gens avaient simplement effleuré ses pouvoirs réels, bien au-delà de ceux qu’elle exploitait pour eux, ils auraient carrément blêmi avant de s’enfuir. Tout du moins ceux que leurs jambes auraient encore portés. Néanmoins, la nature de certains mystères se révélait si dangereuse qu’elle devait rester ignorée de tous. Dommage… Générer toujours plus de crainte et développer son emprise sur ces benêts ne lui auraient pas déplu.

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Ozyrile noya son regard dans le brouillard des gouttes d’eau qui surmontait la grande marmite au contenu bouillonnant. Un sentiment de tristesse qu’elle ne sut réfréner envahit son cœur. Chaque fois qu’elle semblait enfin atteindre son objectif, un obstacle imprévu s’interposait, reculant impitoyablement les échéances qu’elle s’était fixées… Fulminant intérieurement, son impatience redoublant chaque jour un peu plus, elle maudit ces ultimes contretemps. D’un mouvement rapide, elle s’écarta du chaudron et de ses brumes pour consulter un vieux livre dont les pages écornées et vagabondes fuyaient la reliure. Suivant de son doigt chaque ligne écrite dans une langue étrange, elle traduisit progressivement les conseils nécessaires à l’élaboration d’un élixir qu’elle vendrait à prix d’or. Pourtant concentrée sur la façon d’interpréter le sens des mots, elle leva son regard qui dépassa la table pour se poser sur deux imposants pavés ténébreux, des jumeaux de forme parallélépipédique irréprochable. Son esprit s’égara une nouvelle fois. Marin, son homme à tout faire avait entrepris un long voyage vers le nord, jusqu’aux pieds des montagnes de feu endormies pour tomber sur une veine de cette roche sombre et scintillante, suffisamment riche pour être exploitée. Soumis à des consignes précises et sous la surveillance constante de son bras droit, un artisan local avait taillé les pierres qui avaient été ensuite rapatriées chez elle, lentement, très lentement, en raison de leur masse élevée. À présent, toutes les deux constituaient un de ses plus grands trésors, deux joyaux d’origine volcanique d’une noirceur absolue qui miroitaient pourtant sous les flammes de l’âtre. Quelle incomparable beauté ! Sur leurs surfaces polies, pas le moindre défaut ; ni fêlure, ni rayure, ni même la plus petite inclusion qui auraient dénaturé leur perfection. En un mot, elles s’avéraient idéales.
Pendant les longs mois de la quête du jeune homme, elle-même avait parcouru les contrées environnantes à la recherche de nouveaux écrits traitant des connaissances qui lui manquaient encore. La chance ou peut-être un signe du destin l’avait amenée à tomber sur cet ouvrage pouilleux dont l’apparence démentait la richesse intérieure. Son ancienne propriétaire, une vieille femme insignifiante, avait accueilli chez elle, en toute naïveté, la dame qui avait frappé à sa porte. Elle lui avait montré sans méfiance ses maigres possessions, dont ce livre, livre dont elle ne se serait séparée pour rien au monde, lui avait-elle affirmé. Pour rien au monde ? Vraiment… Pas même la vie ? Finalement, si cette personne avait prévu le sort qu’Ozyrile lui réservait, probablement aurait-elle renoncé à son trésor sans regret, mais elle l’ignorait. La prêtresse voulait l’ouvrage, elle s’en empara sans verser la moindre goutte de sang. Naturellement… Sa préférence l’avait toujours portée vers les poisons. Fascinée depuis son enfance par les plantes et leurs influences sur le corps humain, elle était passée maître dans l’art d’en concocter de subtils aux actions fulgurantes et indécelables. Comment cette pauvre ignare aurait-elle pu deviner que sa charmante invitée, si agréable et pétillante, cachait un être que la morale et les remords avaient déserté depuis tant de temps qu’elle en avait oublié les effets ? Le regard fixé sur sa victime, un sourire satisfait sur les lèvres, la prêtresse avait savouré la paralysie progressive de son hôtesse ; une fois le cœur atteint, un ultime battement, et, alors que ses yeux reflétaient sa totale incompréhension, la mort avait emporté celle-ci, révélant dans son dernier souffle la présence d’un pouvoir résiduel qui s’était éteint avec elle…

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À nouveau, Ozyrile soupira, longuement cette fois. Comment et pourquoi la magie avait-elle pu disparaître ainsi ? Une vingtaine d’années auparavant, cette fascinante entité qui s’étiolait de plus en plus s’était soudainement réveillée, bousculant sa vie et sa conception du monde. Depuis l’enfance, ce petit quelque chose qu’elle possédait de plus que les autres et dont la nature lui avait toujours échappé avait enfin pris un sens ; parallèlement, elle avait senti s’éveiller une incroyable énergie intérieure rehaussée par une redoutable force. Malheureusement, les extraordinaires aptitudes qu’elle avait développées avaient vacillé environ deux à trois ans plus tard, abandonnant de nouveau les hommes à un sort aussi triste que terne. Dès lors, seuls avaient persisté, et ce, de façon aléatoire, quelques dons altérés et insipides, les bribes d’une puissance révolue qui l’amenaient à frémir de dégoût et de colère. Pourtant, au milieu de cette hécatombe, sa profonde détermination lui avait permis de résister. Bien sûr, elle avait rivalisé d’efforts pour renouveler son approche ; en somme, appréhender la magie autrement. Ozyrile, étrangement, paraissait être l’unique personne à avoir compris que cette entité ne s’était pas éteinte, et que, pour renouer le contact avec elle, il suffisait de modifier son regard. Aucune de ses capacités n’avait été amoindrie lors de cet indispensable transfert. Bien au contraire, sa perspicacité et sa perception avaient profité de cette évolution nécessaire pour décupler. Devenue suffisamment sûre d’elle, elle avait choisi de s’enfoncer dans un savoir toujours plus sombre soutenu par une maîtrise croissante. Une analyse objective du passé lui rappela, cependant, qu’après la disparition de la magie sous sa forme habituelle le moindre de ses progrès avait représenté un défi quotidien. Refusant de renoncer à l’essence même de sa vie, à son univers intérieur et à sa puissance silencieuse, elle avait concentré toute son énergie pour tenter de la raviver. Envoyant son esprit dans toutes les directions, vers le ciel, les étoiles, le sol, la mer, le centre de la Terre, elle avait patienté jusqu’à ce qu’enfin une vibration infime lui répondît. Lui avait succédé un laborieux travail de décryptage des nouvelles facettes de cette entité. Confrontée à sa dimension inédite, la prêtresse avait multiplié les stratégies, dont l’usage de la séduction ; comme un cheval sauvage, la magie, rebelle, aimait à être domptée, sans vous faciliter pour autant la tâche pour y parvenir… Ainsi, chaque échec encaissé avait donné à Ozyrile l’occasion de rebondir avec un regard toujours plus ouvert à la différence, sa volonté ne faiblissant jamais. Si elle savait employer son intelligence aussi intuitive que supérieure, aujourd’hui, ses immenses connaissances se heurtaient à une limite qu’elle n’arrivait pas à surmonter et qui contredisait à elle seule le caractère extraordinaire de ses pouvoirs. Son ultime espoir vacillait ; le simple fait d’y songer lui apparaissait intolérable, car elle devait réparer les torts subis par l’être le plus important de son existence. Pour ce dernier, elle était prête à tout, à mentir, à tricher, à voler et à tuer. Détenir ce livre n’avait constitué qu’un obstacle mineur à lever sur son chemin. Elle avait appris à ihnorer les vicissitudes de ses jours, à repousser les remords, à justifier ses actes les plus barbares. Quelques méfaits qu’elle eût commis, elle n’en regrettait aucun et n’hésiterait pas à recommencer si nécessaire. De fait, se débarrasser de tous ceux qui se dressaient sur sa route était devenu comme une habitude sans importance. Elle n’avait pas le choix ! Un large sourire réjoui s’afficha sur son visage. Elle adorait tant cette sensation grisante de tenir le monde entre ses mains, de se jouer des vies dans un claquement de doigts, de dominer ces personnages sans envergure… Son emprise sur eux représentait une juste revanche que son destin lui avait offerte pour remplacer l’avenir qui lui avait été volé. Elle serra les dents, puis ses yeux se voilèrent légèrement quand ses pensées s’attardèrent sur Marin dont elle attendait le retour. Finalement, elle se débarrasserait bien aussi de lui. En effet, depuis quelque temps, il semblait empiéter sur son terrain d’une manière tout à fait inacceptable. Jusqu’à présent, l’homme avait agi avec assez de finesse et de discrétion pour qu’elle décidât de le maintenir à ses côtés encore un peu. En général, la durée de vie de ses assistants n’excédait jamais une année, cependant, son dernier bras droit possédait un indéniable avantage sur ses prédécesseurs. Sa jeunesse, sa beauté et sa peau ferme contre la sienne lui apportaient un réconfort et une fièvre intérieure dont elle appréciait les instants. Alors qu’elle avait repoussé tous les prétendants depuis son adolescence avec une facilité déconcertante, Marin avait ouvert un chemin vers son corps, réveillant chez elle un désir physique dont elle ignorait l’existence. Elle se rappelait le trouble qu’avaient fait naître son regard intense fixé sur elle et la lueur admirative qu’elle y avait décelée, son frémissement sous sa paume masculine la première fois que celle-ci s’était posée sur elle, l’émotion générée par son souffle sur son cou… Elle frissonna aux souvenirs des premières caresses de sa main, de son émoi profond quand ces dernières étaient devenues plus intimes. Elle avait découvert qu’elle adorait être aimée par lui et, rien que pour cette raison, elle lui avait octroyé un sursis qui durerait jusqu’au moment où elle se lasserait. Peut-être plus rapidement que prévu si la duplicité qu’elle redoutait se vérifiait… En effet, sans en avoir l’air, lorsqu’il ne se croyait pas observé, il se rapprochait de ses grimoires et ses yeux indiscrets traînaient plus longtemps qu’ils n’auraient dû sur leurs pages bien trop précieuses pour être partagées avec quiconque, et avec lui en particulier. Sa curiosité sur des sujets qui ne lui étaient pas destinés le propulsait au rang d’ennemi potentiel dont elle devrait se méfier. D’ailleurs, pourquoi s’intéressait-il tant à un savoir qu’il ne pourrait utiliser puisqu’aucun pouvoir n’émanait de lui ? Il ne semblait rien de plus que ce qu’il paraissait et, pourtant, de temps à autre, elle frissonnait légèrement en sa présence pour une autre raison que le désir, pressentant un danger que rien de concret ne venait soutenir. Parfois, lorsqu’il apparaissait plongé dans ses pensées à l’écart des regards, elle distinguait, dans le vert sombre de ses prunelles, un éclat particulier, mélange de convoitise et de perfidie. Fugitive, l’étincelle traîtresse disparaissait, l’abandonnant dans l’incertitude de l’avoir réellement aperçue. Si seulement elle avait compris la cause de son inquiétude diffuse. Si seulement l’impact puissant des charmes de l’homme n’avait pas occulté son discernement…

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De nouveau concentrée, Ozyrile reprit sa lecture. Ses yeux suivirent chaque ligne de la page, puis, parvenue au dernier mot, l’esprit de la prêtresse vagabonda encore. Ah oui, le placement des joyaux noirs… L’endroit pour ériger la porte avait constitué un véritable défi doublé d’une quête longue et ardue. Elle avait sillonné la région et les contrées voisines, questionné la population, étudié dix fois les rares livres susceptibles de lui donner la moindre indication, avant de tomber sur l’information cruciale qui avait résolu toutes ses interrogations. Quelle idée d’avoir parcouru autant de chemin pour finalement localiser le lieu idéal à quelques pas de chez elle ! Une fois le seuil de sa maison franchi, un pic rocheux à contourner, une quinzaine de minutes de marche pour parvenir devant un entrelacs de buissons épineux que rien ne différenciait de tous ceux qui l’entouraient, à une exception près. Derrière lui naissait un étroit et sombre goulet qui rejoignait une grotte dont le secret devait être à tout prix préservé. D’ailleurs, le berger qui l’avait évoquée n’aurait plus jamais la langue trop longue à son sujet. Lui non plus n’avait pas résisté à ses charmes violents et mortels. Quel incroyable hasard d’être tombée sur le seul personnage, encore en vie à l’époque, susceptible de la renseigner ! Indubitablement, soutenue par une telle chance, elle devait réussir ! Dans cette cavité mystérieuse se dressait une paroi parfaitement plane et lisse, comme polie par le grain le plus fin qui fût, une ancienne porte oubliée de tous, assurément. Cependant, et ce fait demeurait un de ses plus incontournables obstacles, ouvrir un accès aussi inhabituel nécessitait une clé très spéciale. Or, la prêtresse ne disposait pas de celle-ci. En fait, le problème était plus complexe qu’il n’y paraissait, parce que nul écrit ne la décrivait et Ozyrile ne possédait pas la moindre idée de l’aspect que celle-ci pouvait revêtir ; ceci n’étant que le premier des points qu’elle devait encore résoudre. En effet, car, une fois l’objet trouvé, comment l’utiliserait-elle pour franchir la porte et revenir exactement au moment souhaité ? Si ses lectures lui avaient apporté quelques éléments intéressants à ce sujet, le passage de la théorie à la pratique lui apparaissait toujours hasardeux. Une erreur de sa part, une mauvaise interprétation, et Ozyrile disparaîtrait définitivement de la surface de la Terre… Une telle conclusion à sa quête était tout sauf envisageable !

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Ses doigts fins tapotèrent le livre. Comment et où pourrait-elle découvrir ces ultimes informations indispensables ? Un Oracle… Oui, inéluctablement… Sa dernière chance ne pouvait résider que dans les connaissances accumulées par une relique aussi ancienne que les portes. Depuis longtemps, Ozyrile préparait le terrain, attendant le moment propice pour lancer son attaque. Soudain, alors que ses pensées s’emballaient, elle se rendit compte qu’elle n’avait que trop tardé, s’éparpillant dans la recherche en parallèle de solutions qui, finalement, ne l’avaient menée nulle part ; les heures perdues ne se rattrapaient jamais. À présent, elle devait repasser à l’action. Refermant d’un geste nerveux son grimoire, elle se précipita vers un second qu’elle ouvrit et feuilleta à toute vitesse. Arcane, Fulgritte… Voilà, ici, Tennesse… le dernier Oracle à avoir fait parler de lui avant de disparaître aux yeux du monde, un joyau bleu à l’éclat étincelant qui se transmettait en pays Hagan, de femme en femme, de peau en peau, étrange d’ailleurs que sa trace se fût effacée en Wallanie… En plus d’être cachés dans des lieux inaccessibles, ces objets, à l’instar de la magie, présentaient la fâcheuse manie de se montrer rétifs à toute tentative de manipulation. Malheureusement, si le livre relatait son histoire passée, il n’abordait pas la plus récente… Le peu dont elle disposait lui suffirait-il pour mettre la main dessus ? De toute façon, elle devait y croire, elle n’était pas allée aussi loin pour renoncer. Selon les informations recueillies, sa dernière manifestation remontait aux grandes batailles contre Césarus. Rien qu’à l’évocation du nom de cet empereur maudit, ses yeux s’étrécirent de haine. Dommage que cet homme fût mort, sinon elle aurait pris un indicible plaisir à lui rendre coup pour coup. Si la torture demeurait inconnue à cet odieux tyran, elle lui en aurait appris chaque détour. Rien que pour lui, elle aurait rivalisé d’inventivité, testé de nouveaux poisons qui, tout en conservant sa conscience intacte, auraient mutilé son corps de façon très progressive. Chaque instant passé aurait amené ce monstre à subir d’inédites dégradations. Par exemple, il aurait regardé sa peau se boursoufler, suinter de liquides purulents et écœurants, tandis que chacun de ses organes aurait graduellement perdu leur fonction. Il aurait pourri sur pied, saignant par tous ses orifices, se vidant dans une interminable agonie, terriblement douloureuse. Malheureusement, il ne devait plus être de ce monde puisque ses nuisances avaient brusquement cessé. Cependant, personne n’avait jamais témoigné de sa mort. Une nouvelle fois, elle s’égarait. Trop de choses tournaient dans sa tête…
Tant d’énergie avait été déployée pour identifier le dernier réceptacle de cet Oracle. Naturellement, car sa renommée avait largement dépassé les frontières de la Wallanie au point de franchir celles de son pays, Le Gerek, le nom de La Dame Blanche était arrivé jusqu’à elle. Si celui-ci n’offrait pas la moindre originalité, puisqu’il n’était que l’homonyme de celui d’une légende épicréenne, la personne, elle, méritait tout son intérêt. Décrite comme une femme lumineuse, aux yeux étincelants et à la longue chevelure blanche, les récits les plus extraordinaires couraient à propos de ses prodigieux pouvoirs. Un simple geste mental lui permettait de se déplacer d’un lieu à un autre, et même d’emmener les gens. Elle contrôlait les esprits des hommes comme ceux des animaux et possédait l’incroyable aptitude d’augmenter sa puissance en unissant les êtres autour d’elle. Finalement, autant d’histoires folles pour alimenter une nouvelle légende et, cependant, parmi tous ces contes plus ou moins folkloriques, trois points ne pouvaient être démentis : cette Dame Blanche avait associé des pays que rien ne prédisposait à lutter ensemble, elle les avait emportés vers une incontestable victoire, pourtant incertaine à l’origine, et, pour ce faire, une force intérieure absolument hors norme l’avait soutenue, une force, Ozyrile en était convaincue, qui ne pouvait provenir que de cet Oracle. Malheureusement, à peine les hommes avaient-ils rengainé leurs armes que la femme s’était volatilisée, et Tennesse avec elle. Qui donc se cachait derrière cette figure mythique ? Encore une fois, la présence de Marin avait représenté un atout dans cette investigation semée d’embûches puisqu’il avait fini par extirper quelques vagues confidences à une jeune Hagane sensible à son indéniable charme. Ensuite, la prêtresse avait remonté la piste, distingué les affabulations de la réalité, croisé les faits pour acquérir l’assurance de détenir toute la vérité à son sujet. Finalement, au bout de son long voyage, elle avait découvert une personne quelconque, mariée et mère de deux enfants. Plus de rayonnement, plus de chevelure blanche, mise à part une étrange mèche, plus aucune trace d’un joyau incrusté dans sa peau et absolument plus rien d’une exceptionnelle combattante, la banalité à l’état pur. Ozyrile avait hésité, se serait-elle fourvoyée ? Point par point, elle avait repris la logique de son raisonnement et, sans conteste, cette femme ne pouvait être que cette Dame Blanche, mais, en perdant sa pierre bleue, elle avait abandonné son incomparable aura. Malgré cette cruelle déception, la prêtresse avait refusé de s’avouer battue. S’installant pour quelque temps à Antan, elle l’avait observée vivre avec sa famille, en espérant que, derrière le pouvoir de l’Oracle, se dissimulait également une part de magie personnelle qu’elle aurait pu conserver, comme c’était le cas pour elle, et transmettre à sa descendance. Mais non, cette mère était aussi insipide qu’elle le semblait, menant une vie rangée d’un ennui profond, avec une fille effrontée, dénuée de réflexion, et un fils totalement effacé, si transparent qu’elle lui avait à peine accordé un coup d’œil. Seul l’époux avait trouvé grâce à son regard, une belle prestance, un combattant aguerri dont l’énergie intérieure s’exprimait autant dans la démarche que dans sa façon de se battre. En l’observant, elle avait même songé qu’il pourrait avantageusement remplacer Marin quand elle s’en débarrasserait. Son homme à tout faire lui avait donné le goût du plaisir et elle ne comptait pas s’arrêter là. Dommage qu’elle eût choisi de rester invisible aux yeux de ce séduisant père de famille, sinon, pour une fois, elle aurait abandonné ses poisons pour des potions aux effets plus sensuels… Enfin, ce dernier point n’avait constitué que la plus mince de ses déconvenues. Sur le chemin du retour, l’esprit en alerte, elle avait élaboré un plan machiavélique dont elle avait soupesé chaque retombée. À l’époque, elle ne savait pas encore comment l’utiliser, mais, aujourd’hui, le moment était venu d’avancer ses pions un peu plus loin. Qu’importait si Ozyrile se trompait de cible, ce ne serait qu’une victime collatérale de plus et, depuis longtemps, elle ne s’embarrassait plus de ce genre de considération, surtout qu’elle éprouvait un immense mépris à l’égard de cette femme. Quelle personne, sinon d’une stupidité affligeante, pouvait avoir détenu autant de puissance et accepté de s’en séparer sans se battre ? La prêtresse frémit, ressentant le désir intense de la réduire en miettes pour lui faire payer son insupportable couardise, puis, pour calmer le rythme accéléré de son cœur, elle inspira lentement. Comme cette mère représentait le seul lien qu’elle possédait avec l’Oracle, Ozyrile avait commencé à jouer avec elle, testant les effets de ses plantes, ses manipulations de l’ombre ne se confrontant à aucune résistance apparente. Face à cette docilité, son pouvoir de suggestion sur elle s’était avéré d’une redoutable efficacité. Elle déplaçait donc ce brave pion au gré de son humeur, détruisant chaque jour un peu plus sa vie, son équilibre et sa famille. À présent, alors que son objectif se dessinait clairement, la moindre étincelle suffirait à faire exploser définitivement son existence bien réglée. Pourquoi pas maintenant ? Si tout se passait au mieux, les conséquences bénéfiques pourraient être doubles. Le cliquetis des ongles de la prêtresse s’accentua sur le livre, tandis qu’une moue de mécontentement crispait son visage. Non, tout ne se passait pas au mieux et le temps pressait… Elle allait devoir accélérer le déroulement des faits, sinon la personne qu’elle aimait le plus au monde ne vivrait probablement pas de nouveau printemps et, ça, elle refusait de l’envisager… S’éloignant de l’ouvrage, elle détailla les pots d’herbacées alignés sur plusieurs étagères, cherchant la plus adaptée à son projet. Elle se décida pour de la poudre d’Hervette, sa préférée, celle dont elle maîtrisait parfaitement les effets et qui rendait son pouvoir encore plus puissant et subtil. Sur le point d’en jeter une pincée dans la marmite aux flots bouillonnants, un coup frappé à la porte retint son geste. Son cœur rata un battement. Rapportait-il enfin le maillon qui lui manquait ?
— Entre, dit-elle, sans se retourner.
Marin, un jeune homme aux boucles brunes qui encadraient un visage aux traits fins et réguliers pénétra dans la pièce. Il affichait une mine sombre à laquelle deux sourcils fournis offraient une impression ténébreuse.
— Alors ? reprit-elle, d’un ton pressant.
Un sourire mutin s’épanouit sur les lèvres de son bras droit, transformant sa physionomie du tout au tout. Le cœur d’Ozyrile bondit. Décidément, ce garçon l’agaçait. Suggestif, il tapota sur sa poitrine du plat de sa main et, son regard de velours fixé sur elle, répondit d’une voix suave :
— Il est là… Mais, pour l’obtenir, il va falloir venir le chercher…
La prêtresse n’hésita pas. Elle se rapprocha de lui et se laissa enlacer. Sa tête basculée en arrière, elle s’adonna au frémissement des baisers sur son cou tandis que des doigts experts ouvraient des voies vers son corps et sa peau. Alors, qu’adossée au mur, elle s’alanguissait sous ses assauts, un éclair de lucidité la traversa. Elle pressentit l’influence croissante qu’exerçait l’amant sur ses sens ; maîtrisait-elle encore vraiment la situation ? Dans un gémissement, sa clairvoyance s’effaça et, ce faisant, elle commit la plus grande erreur de sa vie. Mais aurait-elle pu l’éviter ?

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Longtemps après le départ de Marin, Ozyrile était restée immobile, partagée entre fébrilité et crainte, le petit grimoire serré contre elle. Elle écoutait battre son cœur au rythme de l’espoir qui venait de se raviver. Dans cet ouvrage, à n’en pas douter, elle obtiendrait toutes les réponses convoitées depuis tant d’années. Après toute cette patience, toutes ses attentes déçues, demeurait intacte cette volonté de redonner le bonheur à celui qui le méritait plus que tout au monde. Cependant, elle hésitait presque à ouvrir le carnet, préférant se délecter par avance de sa découverte, l’imaginer avant de le savourer… Alors, elle avait posé le livre sur la table, prenant soin de l’oublier un moment, puis avait vaqué à ses occupations, préparant, entre autres, quelques potions et pommades, comme d’habitude. Pourtant, pendant ce temps employé à d’autres activités, son esprit n’avait cessé de réfléchir, dressant des plans de plus en plus précis, s’apercevant que rien ne l’arrêterait, jamais. Ingénument, elle se prit à rêver que, si elle parvenait à corriger le mal immérité qui avait frappé son histoire, l’avenir pourrait devenir différent. Ainsi, elle sauverait deux cœurs purs en même temps. Si la sienne ne comptait pas, en revanche, l'autre valait tous les efforts entrepris et elle arracherait cet homme qu’elle aimait au-delà de toute raison au destin effroyable qu’il avait connu. Aujourd’hui, meurtri autant dans sa chair que dans sa tête, courageux jusqu’à l’abnégation, il luttait chaque jour pour ne pas l’abandonner à une vie sans lui, alors que son désir de vivre s’était éteint depuis des années… Quand elle franchirait La Porte des Temps, but ultime pour lequel elle se battait chaque jour, elle réparerait toutes les injustices criantes. Grâce à ce retour dans le passé, elle lui offrirait une seconde chance d’être heureux, de gommer les méfaits des êtres maudits qui avaient ruiné son existence et brisé son corps. Si, depuis son arrivée, Marin se chargeait d’une part de son sale boulot, avant lui, elle s’était occupée personnellement de toutes les tâches, des plus viles aux plus sordides. Elle s’en moquait, car, bientôt, celui qu’elle adorait serait libéré des chaînes qui l’entravaient, de la souffrance et du malheur, et elle le retrouverait comme avant, comme elle l’avait toujours aimé, comme elle n’aurait jamais voulu le quitter… Allongée sur son lit, elle imagina cet instant merveilleux, dans tous ses détails, un sourire ému sur les lèvres et des larmes au bord des yeux. Le sommeil la prit en traître et elle s’endormit, l’ouvrage contre sa poitrine.

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Sans même en percevoir la lumière, Ozyrile se réveilla et comprit que le matin était déjà revenu. Comme un flot irrépressible, toutes ses pensées de la veille refirent surface et elle se réjouit de la journée qui s’annonçait, de son destin qui allait basculer, car, enfin, toutes les réponses manquantes lui seraient révélées au fil des pages. Chacun de ses mouvements mesurés, elle se redressa. Le battement calme de son cœur l’étonnait presque, mais il lui renvoyait l’écho de la confiance, entière, qu’elle avait retrouvée. Assise à sa table, absorbée dans la contemplation du livre, elle prit le temps de caresser lentement la couverture, son regard fixant le titre comme pour vérifier une nouvelle fois qu’elle ne rêvait pas : « Le carnet de T. Trully ». Le geste empreint d’un immense respect, elle ouvrit l’ouvrage et entama sa lecture. D’un coup d’œil rapide et avec un plaisir indicible, elle inspecta le sommaire, avisant en particulier la dernière ligne, la septième, dont le libellé lui démontra que toute sa détermination et ses recherches n’avaient pas été vaines. Cependant, pas de précipitation. D’abord, confirmer toutes ses connaissances antérieures avant d’atteindre le passage qu’elle convoitait tant. Les premiers paragraphes détaillèrent un historique dont elle maîtrisait chaque événement. Puis, elle entra dans le vif du sujet : l’aspect de la paroi, le choix et la taille des pierres noires, la manière de les positionner, les endroits dans lesquels les portes aimaient à se dissimuler au regard des hommes… Chapitre après chapitre, Ozyrile plongeait de plus en plus profondément dans le savoir ancestral sur ces incomparables lieux de traversée d’un temps vers l’autre, son esprit tendu comme la corde d’un arc prêt à se rompre, le cœur battant du rythme lent qu’elle lui imposait, se rapprochant inéluctablement de la façon de les activer. Un sourire fugitif éclaira son visage et elle oublia la pièce autour d’elle, son imagination enflammée par la projection de cet instant où, toutes les clés en main, elle la franchirait pour modifier le passé…

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Après plusieurs heures de lecture patiente et attentive, Ozyrile parvenait au dernier volet de l’ouvrage. Submergée par ses émotions, elle apprécia le sentiment de jubilation profonde et intense que ressentait celui sur le point de vaincre, le plaisir indescriptible de se sentir maître de sa vie comme de celle de tous. Bientôt, grâce à son extraordinaire talent et son savoir complété, son pouvoir ressusciterait les portes et elle seule serait capable de les emprunter. Alors, sa toute-puissance devenue illimitée, elle tiendrait l’avenir de chacun entre ses mains. Un sourire naquit sur ses lèvres, tandis qu’elle cherchait à mémoriser cet instant fatidique où son statut de prêtresse basculerait à celui d’être omnipotent… Quel titre pourrait-elle prendre pour cette nouvelle fonction ? Qu’existait-il au-dessus des hommes dont elle pourrait s’inspirer ? Elle fronça les sourcils. La Maîtresse des temps ? L’Excellence de la porte ? Aucune importance… Bientôt, elle serait payée très cher pour modifier le passé. Peut-être finalement n’aurait-elle plus à se cacher… Baignée par ses rêves intérieurs, elle ferma les yeux et imagina son avenir dans un palais luxueux, entourée de serviteurs, sollicitée en permanence par ceux, implorant son aide, qui déposeraient toutes leurs richesses à ses pieds. Là, elle déciderait qui mériterait son attention ou subirait son dédain. Sans le moindre ménagement, elle ferait jeter dehors ceux qu’elle mépriserait au premier regard ou, alors, les ferait tuer, parce que leur existence représenterait une insulte à sa grandeur. Parfois, elle demanderait plus qu’être payée en monnaie sonore, quand un homme lui plairait. Depuis qu’elle avait pris goût à l’amour physique, elle voulait tester la diversité, d’autres façons d’être satisfaite sexuellement. Comme elle n’aurait qu’à claquer des doigts, pourquoi ne profiterait-elle pas de leur corps comme du reste ? Décidément, cette nouvelle vie lui conviendrait à la perfection : le pouvoir, la puissance, la manipulation, l’argent et le plaisir…

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Le moment était venu de découvrir les informations que lui réservait le dernier chapitre. Elle traduisit les phrases au fur et à mesure, consultant, quand elle butait encore sur un mot, un lexique qu’elle avait constitué sur les différents langages rencontrés lors de ses investigations.

« Très longtemps, j’ai cherché le moyen d’activer cette porte en testant de multiples approches. Mes aptitudes ouvraient un champ de possibilités infinies ; ainsi, ma première démarche a été d’accorder mes pouvoirs avec leur fonctionnement et obtenir d’elles, ne serait-ce qu’un frémissement, face à mes sorts et incantations. Pendant presque cinq ans, en parallèle avec la poursuite de mes explorations, j’ai essayé la magie sous toutes ses formes, sans succès. Devais-je en déduire que celle-ci était inopérante ou que, malgré toutes mes tentatives, je n’avais pas encore trouvé la bonne technique ?
Admettre cette première défaite m’apparut très difficile, surtout que tout était en place : la paroi au grain si fin qu’au toucher elle paraissait semblable à de la soie, mes deux pierres noires et brillantes installées sur le sol et encadrant ce qui aurait dû être une porte et qui, pour l’instant, n’était rien d’autre qu’un mur en attente d’être éveillé…

◎ ◎ ◎

Après avoir repris le problème depuis le début, je cherchais l’erreur de raisonnement, celle qui expliquerait mon échec si près du but… Finalement, si ni gestes ni mots ne fonctionnaient, un objet inconnu manquait probablement à mon analyse, mais lequel ?
Immédiatement, j’envisageais un fluide, mais, las de ces années perdues à égrainer tous les sorts et incantations, je ne me sentais plus suffisamment courageux pour essayer tous ceux qui existaient. Malgré tout, incapable de renoncer complètement à cette solution, je me lançais dans une réflexion approfondie sur la nature des espèces que devrait inclure ce liquide. Je commençais par tester l’eau, puis toutes les essences et produits que j’avais à ma disposition, une nouvelle fois sans succès, ce qui m’amena à abandonner, persuadé que je m’étais investi, encore une fois, dans une voie sans issue. Tandis qu’un soir je rangeais de vieux documents avant d’aller me coucher, je fis tomber une boîte placée au même endroit depuis tant d’années que j’en avais oublié le contenu. Je m’amusais donc à recenser toutes les babioles insolites qui gisaient sur le sol, leur pays d’origine et leur fonction, quand, tout d’un coup, je compris. La clé ne pouvait être qu’une sorte de talisman unique dont le rôle serait inconnu de tous et de moi également… Bien qu’encore vague, cette conception raviva un souvenir, mais, à peine le frôlais-je, qu’il s’évanouit. Cependant, il m’abandonna l’idée troublante que j’avais croisé cet incroyable objet longtemps auparavant, sans qu’il me revînt ni où ni quand.

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À un sommeil agité succéda une journée pleine d’effervescence. Vingt ans de vie que je parcourus dans mes petits carnets noircis d’annotations, dans l’espoir de retrouver les mots ou l’événement qui réveilleraient ma mémoire.
Que de jours et de nuits passés à redécouvrir mon existence et, soudainement, à la considérer, non plus jour après jour, mais dans sa globalité, comme si je n’avais vécu que pour accomplir un objectif ultime : rallumer cette porte grâce à mon expérience.
Alors que la fatigue me terrassait, que mes yeux me piquaient au point de pleurer, je demeurais solide, me laissant emporter par les idées généreuses qu’une réussite de ma part permettrait d’apporter à chacun. Je changerais le monde en un autre meilleur, réparerais les torts commis envers les hommes de bien, sauverais ceux qui n’auraient pas dû mourir. Je serais une ombre discrète et attentionnée, au service de tous. Je serais le gardien fidèle de la porte et, vigilant, je la protégerais de ma vie si je le devais, quitte à la détruire une nouvelle fois, pour que jamais aucune main mal intentionnée ne s’en saisisse.

◎ ◎ ◎

De toutes mes forces, je chassais donc la fatigue et, après avoir ouvert la dix-septième année, je tombais quelques pages plus loin sur une rencontre particulière à plusieurs points de vue. En effet, je m’en souvenais parfaitement. Alors que je travaillais avec assiduité sur la réaction chimique entre différentes substances, un flacon vidé de son contenu me poussa hors de mes murs. Parcourant les rues à toute vitesse pour rejoindre la boutique de l’herboriste, mon regard perçut un éclat que je ne parvins pas à localiser au premier abord. Curieux, je m’arrêtais, désireux de saisir l’origine de cette sensation incongrue. Bientôt, le scintillement recommença et mes yeux se fixèrent sur un jeune homme, de toute évidence étranger à la ville. Je me rapprochais de lui, fasciné par le rayonnement qui semblait émaner de son corps, à la hauteur de sa poitrine. Cependant, quand j’arrivais à ses côtés, la lumière avait disparu. Aussitôt, je tentais d’engager la discussion avec lui, hypnotisé par une petite pierre aux reflets irisés qui reposait dans l’échancrure de sa chemise. Malgré son apparence tout à la fois banale et mystérieuse, celle-ci attisa tant ma convoitise qu’après quelques échanges rapides, je n’hésitais plus, prêt à offrir à son propriétaire tout l’or que je possédais. Alors que je partageais avec lui mon désir de l’acheter, il me demanda, visiblement étonné : “Quelle pierre ?” Je restais coi un instant, puis précisais : “Celle que vous portez sur vous…” Fronçant les sourcils, il sembla réfléchir un moment, puis sourit : “Ah, celle-là… Ainsi, vous la voyez ?” Surpris par sa remarque, je hochais simplement la tête. “Elle est à vous”, conclut-il en détachant le nœud du cordon qui la retenait à son cou. D’un geste net, il l’accrocha sur moi, tandis que je demeurais stupéfié, puis s’éloigna dans la foule avant de disparaître. Lentement, ma main remonta vers elle et, avec crainte, la saisit comme pour me convaincre qu’elle était bien devenue mienne. Aussitôt, l’inquiétude de la perdre naquit et, jetant des coups d’œil suspicieux aux alentours, je l’enfouis sous mes vêtements de peur d’attirer les regards. Renonçant à mon achat, je rentrais au plus vite chez moi, sa douce chaleur contre ma peau.

◎ ◎ ◎

Comment avais-je pu effacer de ma mémoire cette pierre mystérieuse ? Peut-être suis-je une personne trop inconstante… Un nouvel objet d’attention quelques mois plus tard l’avait probablement reléguée au second plan. Mais, à présent, tout me revenait, sa couleur si extraordinaire dont les nuances dansaient sous la lumière, son éclat qui l’illuminait de l’intérieur vers l’extérieur, sa taille si particulière et si parfaite qu’elle ne semblait être le résultat du travail d’aucun homme et son origine indéterminée, car, connaisseur des roches terrestres, je ne parvenais pas à en identifier la nature. Accrochée au cordon qui la retenait, elle tombait mal et, pourtant, il me vint à l’esprit que ce déséquilibre apparent ne représentait qu’un leurre pour en faire oublier la valeur intrinsèque… Je l’avais certainement rangée dans une de mes nombreuses boîtes à trésors. Restait maintenant à découvrir laquelle d’entre elles renfermait cette inestimable richesse.

◎ ◎ ◎

Une nouvelle fois, je passais des jours et des nuits à ouvrir et recenser le contenu de mes petits coffrets. Quand, enfin, je parvins au dernier, je demeurais confiant, elle ne pouvait qu’y être. Mais, une fois vidé, le désespoir m’envahit… Peut-être que, voulant mieux la protéger que la plupart de mes possessions, j’avais choisi pour elle un abri plus secret. J’avais beau me creuser l’esprit, aucun souvenir ne me revenait en mémoire. Atterré, je m’assis à ma table, prostré, me maudissant pour mon insupportable bêtise… Je restais ainsi, figé pendant un long moment, incapable de trouver le moindre réconfort à mon chagrin. Puis, telle une lumière vive et brève, une idée saugrenue me traversa et, aussi incroyable fût-elle, mon visage s’illumina. Ma main se dirigea vers mon cou et y redécouvrit la pierre que je n’avais jamais enlevée, inaccessible à tous, sauf à moi. Mais, alors, si elle était la clé, pourquoi la porte ne s’était-elle jamais activée quand je la portais ? C’est à cet instant précis que je compris tout. »

◎ ◎ ◎

L’inquiétude d’Ozyrile qui avait cru au fur et à mesure que sa lecture avançait se transforma en rage encore contenue. Le cœur alarmé, elle était parvenue au bas de la dernière page du livre et la fin tant attendue manquait. Elle accusa le coup, le souffle court. Son doigt qui parcourait la reliure y perçut de légères aspérités et ses doutes volèrent en éclats : un feuillet avait été arraché. La violence du choc de cette découverte crispa son visage dans un rictus de souffrance profonde, puis un hurlement jaillit de sa poitrine. D’un geste de colère, elle balaya tout ce qui se trouvait à portée de main avant de sortir dans le couloir.
— Marin !
Où était la page ? S’en était-il emparé ? Si oui, il le paierait de sa vie et sur-le-champ. Elle le ferait avouer ! Personne ne lui résistait et lui, comme les autres, s’agiterait sous ses ordres comme un pantin. Le jeune homme arriva rapidement, l’air préoccupé.
— Grande prêtresse, j’ai entendu votre appel. Que se passe-t-il ?
Il paraissait sincère, mais Ozyrile ne se laissa pas détourner de son objectif initial.
— Où est-elle ? Où est la dernière page ?
Une incompréhension absolue s’afficha sur le visage de Marin.
— Mais de quoi me parlez-vous ? Quelle page ?
— Ne me raconte pas d’histoire ! cria-t-elle en se précipitant sur lui. Je veux l’ultime feuillet du livre que tu m’as dérobé !
— Moi ? Jamais ! Je respecte scrupuleusement toutes vos interdictions. Comme il se terminait par une phrase complète, j’en ai déduit, apparemment à tort, qu’il était intact.
Les traits de l’homme se décomposèrent et il enchaîna :
— Comment pouvez-vous douter de ma fidélité absolue à votre cause ? Moi qui vais au bout du monde pour exaucer tous vos vœux, les plus dangereux comme les plus fous, moi qui mets ma vie en péril quand elle n’est pas entre vos mains… Vous connaissez la vénération sincère que vous m’inspirez au même titre que le profond désir que j’éprouve pour vous, votre beauté envoûtante, votre incomparable force, vos talents inégalés, votre puissance prodigieuse…
Au fur et à mesure que l’homme s’exprimait, ses mots cajoleurs amenaient la colère d’Ozyrile à vaciller et il n’en fut pas dupe. Il poursuivit, en se rapprochant d’elle peu à peu :
— Tout ce que je donne chaque jour n’est que pour vous. Je ne suis que votre humble serviteur dévoué jusqu’à la mort.
Ozyrile réagit à sa proximité et se détourna en répliquant :
— Tu connaîtras cette mort, lente et douloureuse, si tu me trahis et, crois-moi, je saurai faire durer le plaisir !
Il ne se laissa pas impressionner et appuya son corps contre le sien.
— Je ne doute pas une minute de votre aptitude à me réduire à l’état de larve et, pourtant, je reste, totalement soumis à vos envies… La prêtresse cessa de résister. Elle saisit les mains de Marin qu’elle posa sur sa peau, une nouvelle fois inconsciente de la puissance de son désir. Pour l’instant, la page manquante venait d’être reléguée loin dans ses priorités. D’ailleurs, elle possédait une solution de rechange qu’elle mettrait en place dès que l’homme aurait satisfait ses sens.

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Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées Tome ➁ - La Tribu Libre Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse Tome ➃ - La Dame Blanche Tome ➄ - La Porte des Temps Tome ➅ - Une Vie, voire Deux Tome ➆ - Un Éternel Recommencement Tome ➇ - L'Ultime Renoncement ➀ à ➃ - La Première Époque ➄ à ➇ - La Deuxième Époque Tous les tomes de la saga de fantasy La romancière Catherine Boullery #fantasy


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Bonneau vint réveiller Aila le lendemain matin.
— Prête ?
Elle hocha la tête, tandis qu’il tirait de son pourpoint quatre lettres qu’il lui tendit.
— Tu as raison et je te soutiendrai jusqu’au bout.
— Merci, dit-elle simplement.
Habillée, elle sortit dans la cour où son oncle l’attendait. Ils partirent ensemble, sans échanger le moindre mot. Juste sur le point de parvenir au champ d’entraînement, il rompit le silence :
— Tu ne disposeras que d’une seule arme personnelle. J’ai préparé ton kenda et je te le donnerai le moment venu.
Elle hocha la tête, puis ils se mêlèrent à la foule impatiente, avant de rejoindre les autres concurrents. Arrivée parmi les élèves de Barou, Aila sentit leurs yeux sur elle, mais elle perçut moins d’hostilité que ce qu’elle escomptait. Elle soutint tous les regards qu’elle croisa, se gardant d’afficher la moindre lueur de défi. Elle attendait juste la suite des événements.
Le son d’un cor retentit et le silence s’installa dans l’assemblée. Elieu prit la parole :
— Les joutes se poursuivent aujourd’hui entre les onze meilleurs combattants sélectionnés par Barou. Je vous rappelle les noms des gagnants de la course d’hier : Émelin Gingon, Arist…
Aila intervint :
— Monseigneur !
Elieu s’arrêta, tandis que tous les regards se focalisaient sur elle.
— Je sollicite la faveur d’être réintégrée à la première place qui était la mienne.
Le châtelain, gêné, se tourna vers le maître d’armes qui ne bougea pas.
— J’entends votre demande, Aila, mais je ne puis y répondre favorablement, n’ayant pas obtenu l’assentiment de votre père.
Aila affronta Barou, lui adressant directement la parole :
— Barou, que vous le vouliez ou non, je participerai à cette joute. Je vous offre la liberté de me laisser concourir en me donnant votre permission ou celle de souffrir parce que vous ne me l’accorderez pas. Que choisissez-vous ?
L’intransigeant maître d’armes conserva la même fixité.
— Très bien, vous empruntez la route la plus douloureuse. Que tous ici soient témoins du fait que j’ai cherché à vous épargner ! Par les fées, je fais appel à une loi ancienne et encore en vigueur, le « Patrico Determago », je désire changer de père !
Autour d’elle, l’assistance s’anima. Rares étaient les gens qui avaient entendu parler de cette loi, mais Barou, oui. Pour la première fois de sa vie, il tourna son visage incrédule vers la jeune fille et croisa brièvement son regard avant de s’en détourner. Le mage du roi, l’homme à la barbe blanche, intervint, tandis que les murmures de la foule se calmaient.
— Je suis le mage Orian. Je connais cette loi et je détiens le pouvoir de la faire appliquer. Sais-tu les documents que tu dois me fournir ?
Serrant les dents pour ne pas trembler, Aila répondit :
— Oui, mage royal. J’ai besoin de quatre témoignages de proches qui allèguent que celui qui m’a donné la vie ne m’a pas aimée, ne m’a pas protégée et qu’il n’a jamais participé en aucune façon, pas même financière, à mon éducation.
— Je vois que tu connais la loi, Aila Grand. Ta mère est décédée aujourd’hui, et tu n’ignores pas que, parmi les quatre déclarations, il me faut la sienne qui dénonce le comportement de ton père actuel ?
Aila se maîtrisa davantage tant elle sentait la tension lui étouffer la poitrine, mais elle tint bon.
— Je le sais, mage royal. Elle était au courant et avait écrit ses dernières volontés, avant sa mort, en présence de témoins qui pourront tous confirmer sa validité.
— Elle ment ! hurla Barou.
Subitement, il perdit le contrôle de la situation et explosa :
— Elle ment ! Jamais ma femme ne m’aurait trahi de la sorte ! Jamais !
Le regard sévère d’Orian l’invita à se reprendre, ce qu’il réussit au prix d’un effort considérable.
— Apporte-moi les documents, jeune Aila.
Portée difficilement par ses jambes, elle s’avança vers lui, saisit les lettres dans son gilet, puis les tendit au mage.
— Sais-tu également qu’en changeant de père, tu renonces définitivement toute prétention sur l’héritage auquel tu aurais pu légitimement prétendre ?
— Non, je l’ignorais, mais ma détermination n’est en rien modifiée.
— Et que ton frère deviendra ton cousin ? poursuivit Orian.
Elle ne l’avait pas réalisé non plus.
— Qu’importe, frère ou cousin, ce qui compte est ce que nous partagerons.
Étrangement, perdre son unique frère constitua ce qui lui coûtait le plus…
— Que les autres témoins avancent vers moi !
Hamelin et Mélinda se regardèrent avant de se rapprocher du mage royal, tandis que Bonneau fendait la foule vers Aila. Tous jetèrent un coup d’œil plus ou moins rapide vers Barou dont la colère s’amplifiait visiblement.
— Présentez-vous, je vous écoute.
Bonneau prit la parole :
— Je m’appelle Bonneau Grand, le frère de son père. J’assistais sa mère lors de la rédaction de sa lettre. Je soutiens la requête d’Aila. Je certifie que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins. Je suis le premier témoin.
Mélinda lui succéda :
— Et je suis le second. J’appuie la demande d’Aila. En tant que châtelaine du comté d’Antan, je me tenais aux côtés de mon amie quand elle a rédigé cette lettre. Je confirme que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins.
Barou se décomposait au fur et à mesure que sa colère tombait, muée en incompréhension totale. Hamelin termina :
— Je suis le troisième témoin. Comme mage de ce château, je fus présent lors de la rédaction de la lettre par sa mère. Je supporte Aila dans sa requête. J’atteste que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins.
Le mage royal hocha la tête gravement.
— J’ai entendu vos témoignages. Je n’ai plus qu’à vous donner lecture de la lettre de la défunte :
Moi, Efée Grand, mère d’Aila Grand et épouse de Barou Grand, soutient la requête de ma fille Aila contre son père. J’affirme que son père n’a jamais aimé, protégé sa fille ou subvenu à ses besoins.
Barou secouait la tête, les épaules affaissées. Le mage royal se tourna vers lui.
— Barou Grand.
Le frère de Bonneau leva vers lui des yeux dévorés de chagrin.
— Vous êtes un grand homme dont le courage et la valeur sont reconnus de tous et vous avez su gagner l’estime de chacun par votre bonté. Même le meilleur d’entre nous peut commettre une erreur et il apparaît indubitablement que vous en avez accompli une envers votre enfant. Sa demande soutenue par celles de quatre témoins, dont sa mère, votre femme, me paraît légitime et j’accède à sa requête.
Il se tourna vers la jeune fille.
— Damoiselle Aila, je vous libère de la tutelle de Barou Grand. N’étant pas majeure, je me dois de vous trouver un autre père. Avez-vous choisi une personne ou dois-je me substituer à vous ?
Elle pivota vers Bonneau et reprit, la voix tremblante :
— Mage royal, ma mère m’a confiée à mon oncle qui, depuis, m’a apporté tout ce qu’un père doit donner à ses enfants : l’amour, l’attention, le partage. Il a subvenu seul à mon éducation et tout ce que je possède aujourd’hui, ce sont ses mains et son cœur qui me l’ont offert. S’il y consent, je le voudrais comme père, car c’est la meilleure personne que je connaisse.
Elle se rapprocha de Bonneau qui lui sourit, avant de se tourner vers Orian.
— Mage royal, je me suis occupé de cette jeune enfant depuis sa naissance et je l’ai élevée depuis la mort de sa mère. La vie ne m’a jamais offert de plus beau cadeau, j’accepte avec joie de devenir ce que j’ai toujours été pour elle : son père.
Orian les regarda.
— Alors, qu’il en soit ainsi ! De par les fées, je déclare solennellement qu’Aila Grand, fille de Barou Grand n’est plus. Aujourd’hui, elle devient Aila Grand, fille de Bonneau Grand. Cette décision sera consignée dans les registres du château et validée par les signatures et cachets d’Hubert et d’Avelin d’Avotour, fils du roi Sérain d’Avotour, ici présents.
Bonneau prit sa fille dans ses bras, tandis qu’un tonnerre d’applaudissements retentissait tout autour d’eux. Les combattants de Barou se sentaient mal à l’aise. Fidèles à leur maître d’armes, ils avaient compris, pour la plupart, le message du mage : même le meilleur des hommes pouvait se tromper… C’était l’erreur de Barou, sûrement la seule et l’unique, mais de taille et il devait l’assumer.
— Reprenez, sire Elieu. Nous ne devons plus accumuler de retard, intervint Hubert.
— Bonneau, acceptez-vous que votre fille participe aux joutes ?
Le nouveau père d’Aila éclata de rire :
— Il ne manquerait plus que je dise non ! Je la forme à cela depuis son plus jeune âge ! Alors oui ! Mille fois oui !
Une salve d’encouragements ponctua ses propos. D’une façon bizarre, la journée la plus difficile de la vie d’Aila devenait celle de sa consécration. La tension était retombée, elle se sentait toute à la fois vidée et apaisée. Elle appréciait l’engouement de la foule à son égard, toute à sa joie que Bonneau fût enfin son père et surtout que tout fût terminé. Une ombre passa sur son cœur quand elle pensa à Aubin. Pourvu qu’elle ne le perdît pas… Elle leva la tête, le cherchant des yeux sans l’apercevoir. Barou avait également disparu. Mélinda et Hamelin se rapprochèrent d’elle et de Bonneau pour les féliciter, leurs expressions mélangeant résignation, tristesse et gaîté…

Elieu se racla la gorge pour reprendre contenance :
— Voici donc, dans l’ordre, les cinq cavaliers vainqueurs de la course d’hier : Aila Grand, Émelin Gingon, Aristide Héran, Aubin Grand, Aimé Faller. Ils vont rejoindre leur équipe, celle des meilleurs combattants qu’Avotour n’ait jamais formés et prouver leurs valeurs. Les joutes seront réparties sur les épreuves suivantes : tir à l’arc sur cibles fixe et mouvante, duels à l’épée, puis au corps à corps et, enfin, avec un instrument de combat de votre choix. Nous avons imparti un temps limité à certaines d’entre elles. Vous devrez démontrer votre résistance, votre maîtrise des armes, votre aptitude à vous défendre et à attaquer. Commençons par la première avec le tir sur cible fixe. Que les meilleurs gagnent !
Le groupe d’adversaires partit vers le pas de tir. Ils se placèrent par ordre d’arrivée, tandis qu’Aila, traînant en arrière, cherchait Aubin des yeux sans le trouver. Son cœur frémit. Par sa faute, il allait rater le début de la joute…
— Qui manque à l’appel ? questionna Hubert après un rapide décompte des présents.
— Aubin Grand, le fils de Barou, répondit Elieu.
— Alors, nous débuterons sans lui, reprit le prince.
— Non ! S’il vous plaît ! Sa situation mérite attention… Donnez-lui une chance d’arriver ! Peut-être pourrions-nous envoyer une personne le chercher, supplia Aila.
Le regard froid du prince se posa sur elle quand une voix leur parvint, détournant Hubert des mots qu’il allait prononcer.
— Inutile, me voici. Me permettez-vous de participer malgré mon retard, Prince Hubert ?
— Installez-vous. Que le tournoi commence !
Aila ressentit un immense soulagement en entendant Aubin, mais un coup d’œil lui suffit pour comprendre que plus rien ne serait comme avant : il lui tournait ostensiblement le dos. Sa vie avait vraiment basculé en ce jour. À quelles autres conséquences, ignorées aujourd’hui, allait-elle devoir encore faire face demain ? Elle chassa ses préoccupations pour se concentrer. Elle excellait au tir à l’arc et rien ne devait la distraire. Parmi les concurrents, qui donc jugeait-elle susceptible de lui poser des problèmes ? Aubin, naturellement, l’un des meilleurs dans cette discipline, elle n’oubliait pas qu’il lui avait appris à tirer et offert son premier arc. Figuraient aussi Aristide Héran et Aimé Faller dans les gagnants de la course, mais la proportion d’archers de valeur baissait chez les nouveaux exceptés Adam Meille, Tristan Karest et Pardon Juste peut-être. Les autres n’accompliraient pas de miracles, elle le tenait désormais pour acquis. Son tour approchant, Aila fixa son attention sur la cible, occultant toute distraction. Les résultats des concurrents précédents étaient tout à fait ceux escomptés, excepté la découverte d’un adversaire de taille inattendu : Pardon Juste avait plus que brillé… Il serait un rival intéressant sur des cibles mobiles.

Enfin, son tour arriva pour le premier test : cinq cibles de plus en plus éloignées et une flèche pour chacune d’entre elles. Dans cette épreuve non minutée, Aila prit son temps. Elle encocha sa première flèche, inspira et expira longuement, banda son arc et lâcha la corde. Elle suivit du regard la trajectoire de son trait et sourit quand il se planta au milieu du cercle. Les quatre suivantes réussirent leur parcours vers le cœur des cibles, sans l’ombre d’un écart. Deuxième test : cinq carrés de la largeur d’une main, placés à des hauteurs différentes et toujours cinq essais. Là encore, l’épreuve ne lui posa aucun problème. Cependant, son ultime flèche légèrement décentrée la mécontenta. Elle se promit d’accroître sa vigilance, ce genre de détail pouvait coûter une victoire… Aubin, le dernier à passer, réussit avec une facilité déconcertante, prouvant une fois de plus son excellence au tir à l’arc.

Pour la joute suivante, les concurrents se partagèrent en deux groupes, tirant une pièce de bois coloré dans un chaudron. Deux personnes de jetons de même couleur se retrouvaient à combattre ensemble. Pour son plus grand désespoir, Aila tomba sur Hector Plantu, un jeune homme gigantesque : pas loin de deux mètres de haut, des muscles en acier et une tête d’idiot du village qui ne lui rendait pas justice. Elle l’avait souvent observé et connaissait son unique défaut : il n’en présentait aucun. Néanmoins, le fait qu’elle évitait le combat contre Aubin la soulagea sincèrement, c’était déjà ça. Elle profita du temps qui lui restait avant la rencontre avec Plantu pour analyser tous ceux qui combattaient et ainsi parfaire ses connaissances sur chacun d’eux. Elle repérera la fragilité d’Aimé Faller dans la protection de son flanc droit, les enchaînements bien rodés d’Adam Meille qui alternait attaques et parades, rehaussées par une inventivité débridée, lui permettant de s’en sortir facilement. Elle engrangea tous ces petits détails avec minutie, prête à les utiliser, le cas échéant…

Quand vint son tour contre Hector Plantu, Aila pensa que limiter les dégâts représentait la meilleure solution, à moins que… Ils se placèrent face à face et, dès le signal du départ, elle entreprit de faire tournoyer son épée au-dessus d’elle, guettant la réaction de Plantu. Elle observait le mouvement de ses yeux, tandis que le sifflement de son arme rythmait le combat à peine commencé. Dès que la lame passa derrière la tête d’Aila, il se fendit pour attaquer, mais elle avait déjà anticipé sa manœuvre et, pivotant sur elle-même, tout en se déplaçant, elle le frappa sur le flanc gauche. Poursuivant sur sa lancée, elle se dressa dans son dos, l’obligeant à se retourner pour se retrouver face à elle. Les yeux d’Hector Plantu jetaient des éclairs. Pas le moindre instant il n’avait pensé que cette fichue gamine pourrait le toucher et il en fulminait de rage et de dépit. Comme Aila l’espérait, il avait péché par excès de confiance, lui dévoilant la brèche dans laquelle elle s’était aussitôt engouffrée. Comme quoi sous-estimer un adversaire que l’on n’avait jamais vu combattre affaiblissait la capacité de défense. En dépit de son assaut réussi, en face de l’excellent épéiste qu’elle affrontait, Aila se contenta de résister vaillamment jusqu’aux dernières minutes du combat. Ce fut alors qu’une idée folle surgit dans son esprit… Elle évalua la hauteur du grand gaillard, la dureté du terrain, l’élasticité de sa lame et réfléchit à la façon de la planter dans le sol pour s’en servir comme de son kenda. Elle allait tenter le coup, jouant à quitte ou double. Cinq pas d’élan pour se rapprocher de Plantu, enfoncer l’arme, mais pas trop et s’appuyer dessus pour s’élever dans les airs dans un saut pendant lequel elle pivota modérément. « Surtout ne lâche pas l’épée ! », songea-t-elle, comme une prière. Elle sentit quand la lame résista pour ressortir du sol dans lequel elle s’était plantée, puis le moment où, enfin, elle céda à l’action exercée sur elle. Aila resserra sa prise sur le pommeau tout en maîtrisant son mouvement pour parvenir sur les épaules de Plantu, alors que l’acier se dégageait de la terre sans trop déséquilibrer son envol. Son adversaire se retrouva soudainement chevauché par la jeune fille, le tranchant sur la gorge, tandis que le gong de fin retentissait. Aila lâcha son arme et descendit avec souplesse des épaules du perdant. Il lui jeta, cette fois-ci, un regard haineux et s’en fut, dédaignant la main qu’elle lui tendait pour le salut rituel.
— Concurrent Plantu, recommanda sèchement Avelin, je vous invite à aller saluer votre partenaire comme vous le devez.
Plantu oscilla l’espace d’un instant avant d’obéir à son prince, retournant donner une poignée de main, la plus brève possible, à Aila qui demeura impassible.
— Concurrent Plantu, intervint à nouveau Avelin, inutile de vous représenter aux joutes suivantes, je vous raye dès maintenant de la liste des participants. Pour moi, il est hors de question de prendre un combattant qui ne respecte pas son adversaire, ne serait-ce que pour son adresse…
Hector Plantu, rouge de honte, hocha la tête, puis s’inclina en s’éloignant, penaud.
— Ultime épreuve de la matinée au pas de tir ! informa Elieu.
Aila soupira. Encore une ce matin…, et la dernière avant de manger, fantastique !

Le tir sur cible mobile ne fut qu’un jeu d’enfant pour Aila. Elle adorait cette traque subtile qui mettait tous ses sens en alerte, qui sollicitait au maximum la finesse de son oreille et son acuité visuelle. Elle jubilait de bonheur et cette joute renforçait son impression de se dédoubler, comme si elle captait le moindre son et détectait le mouvement le plus infime… Là encore, elle observa les concurrents : Aubin et Pardon ressortaient parmi les meilleurs. Ensuite, le déjeuner apporta une coupure bienvenue pour tous. Elle rejoignit la tente dans laquelle les repas étaient servis. Ne se sentant pas à sa place avec les élèves de Barou, son assiette remplie, elle s’écarta d’eux pour manger son contenu. Elle entrevit la silhouette d’Aubin, mais ne leva pas la tête vers lui. Elle voulait encore conserver l’espoir de demeurer son amie à défaut d’être sa sœur ou sa cousine… Elle avait suivi les résultats des joutes et, ravie, elle constata qu’Aubin restait bien placé dans la course. Parmi les gagnants potentiels, les noms d’Adam Meille, de Tristan Karest et de Pardon Juste revenaient souvent dans les conversations. Aila entendait peu le sien, car aucun élève de Barou n’oserait la considérer comme un possible vainqueur sans faire offense à son maître d’armes. Au final, probablement à cause de sa présence trop proche, les discussions paraissaient gênées ou devenaient des murmures alors elle préféra s’éloigner un peu plus.

Un instant, peut-être à cause de la tension vécue et de la fatigue, Aila eut envie de fuir toute cette animation, mais, maintenant qu’elle avait tapé du pied dans la fourmilière, elle se devait d’aller jusqu’au bout. Toutefois, elle ne savait plus si tout ce qu’elle avait désiré en valait vraiment la peine. Elle regarda autour d’elle. Tous les villageois participaient à la fête : enjoués et rieurs, ils pariaient vraisemblablement sur les vainqueurs possibles, jouaient et perdaient tout aussi sûrement. Elle parcourut les visages de ceux qu’elle croisait, un mélange de têtes connues au milieu d’étrangères. La joute avait dû déplacer des gens de très loin. Se fondre parmi eux, disparaître sans laisser de trace, devenir une personne comme les autres, anonyme, quelle tentation… Levant les yeux, elle regarda son château, ceint de murailles imposantes, qui dressait son donjon avec fierté vers le ciel, et réalisa à quel point elle l’aimait. La perspective de sa sélection signifierait qu’elle quitterait tout ce qui avait constitué sa vie jusqu’à présent, et son cœur se gonfla de tristesse à cette éventualité. D’un autre côté, peut-être cela lui permettrait-il de tout reprendre à zéro, de devenir une autre que la fille ignorée du plus grand héros d’Avotour. Sauf si, malheureusement, sa réputation s’étendait au-delà des frontières d’Antan… Égarée dans ses idées, une voix la ramena dans le présent.
— Pardon, Hamelin, je ne vous ai pas écouté…
— J’ai dit que tu paraissais perdue dans tes pensées.
— Mage Hamelin, quel fin observateur vous faites !
— Moque-toi du vieil homme que je suis…
— Jamais, Hamelin ! Je faisais juste semblant et vous avez raison, j’étais perdue… dans mes pensées.
— Tu as vécu de grands bouleversements en très peu de temps et tu es si jeune. Trouver la bonne route représente déjà bien des difficultés à l’âge adulte…
— Avez-vous avez déjà hésité ? Avez-vous déjà eu en face de vous tellement de routes que vous n’avez aucune idée de laquelle choisir ?
— Oui, Aila. Malheureusement, mon expérience ne te servira à rien. Tu maîtriseras ta vie aussi longtemps que tu agiras selon ton cœur. Toutes nos décisions ne sont pas faciles à prendre, comme celle de changer de père, mais une fois engagée sur cette nouvelle route, tu découvres d’autres portes dont tu ne soupçonnais même pas l’existence.
— Même celle de quitter tous les siens ?
— Rien ne t’empêchera de réapparaître lorsque tu le souhaiteras. Ce ne sera pas un adieu, juste un au revoir…
— Serai-je capable de revenir, de me confronter à nouveau à celui qui n’est plus mon père et à cette indifférence que j’ai peut-être convertie en haine !
— Barou a vécu une expérience terriblement douloureuse… Lui non plus ne ressort pas indemne de ce qu’il a engendré. Sans doute, apprendra-t-il de ses erreurs ? Et toi, Aila, crois-tu que tu reviendras telle que tu seras partie ? Bien sûr que non ! La vie se chargera de te transformer en une femme mûre, pleine de sagesse. Peut-être même arriveras-tu à ne plus espérer son amour, car là réside le fond du problème. Théoriquement, tu peux changer de père, il n’en reste pas moins le père dont tu désires être aimée…
C’était si vrai… La subtilité d’Hamelin la touchait au plus profond de son être. Quel enfant ne voudrait pas être chéri par ses parents, d’autant plus quand il n’en a plus qu’un ? Elle avait passé sa vie à rêver de cet amour et, à présent, elle avait perdu son dernier espoir. Cela ne se produirait jamais plus, maintenant. Elle était certaine que seule la haine que Barou éprouverait à son égard permettrait à l’homme de survivre à ce revers…
— Il te reste encore beaucoup de temps pour modifier l’avenir, Aila, ce serait un tort de se fermer à tout espoir. Les fées sont nos alliées. Un jour peut-être décideront-elles de t’aider à y voir clair…
Elle sourit. Elle n’avait jamais compris comment Hamelin, si logique, si rationnel, pouvait croire en elles. Un jour, se souvenait-elle, elle lui avait demandé pourquoi il parlait d’elles comme si elles existaient réellement.
— Allons donc, Aila ! Comment oses-tu douter de leur existence ? Elles vivent là, partout autour de nous, à chaque instant, veillant sur nous comme les êtres invisibles qu’elles sont ! Nous n’avons pas besoin de voir pour croire ! Tu as bien lu tout ce que je t’ai donné sur les fées ! En conséquence, tu sais qu’elles existent !
Elle se souvenait à quel point elle était restée bouche bée devant Hamelin, inflexible ! Lui, si calme, était sorti de ses gonds, donc il était inutile de relancer le débat aujourd’hui.
— Peut-être…, hasarda-t-elle.
La voix d’Elieu qui rappelait les concurrents pour la prochaine épreuve se fit entendre et Aila se leva.
— Que les fées t’escortent où que tu ailles, souffla Hamelin, la voix tremblante.
Elle posa son regard sur lui, surprise par toute l’émotion que le vieil homme dégageait. Elle l’entoura de ses bras avec une immense tendresse.
— Votre souvenir m’accompagnera partout où j’irai et réchauffera ma vie, même en plein cœur du froid, lui murmura-t-elle.
Ils se sourirent et Aila déposa un bisou sur sa joue avant de rejoindre les concurrents.


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