Si quiconque lui avait affirmé deux ans plus tôt qu’il pourrait devenir heureux, jamais il ne l’aurait cru. Jusqu’à sa venue, sa seule et unique histoire de couple avait ressemblé à un drame quotidien pendant quatorze terribles années. Certains événements l’avaient tant marqué de leur rare violence que jamais il n’aurait pensé les surmonter avec une telle facilité. Après être apparue dans son existence, sans prévenir, elle s’y était glissée par un trou de souris pour y rester et, depuis, il avait chassé tous ses doutes pour l’aimer sans pudeur ni retenue, du plus profond de son âme autant que de sa peau. Savourant l’indicible bonheur de sa présence, il se rapprocha de la silhouette allongée de son épouse, puis, l’enveloppant de la sienne, dénuda d’un geste léger son épaule qu’il frôla de ses lèvres.
— Ma petite femme a-t-elle bien dormi ?
— Jusqu’à ce que tu arrives, oui…, grogna-t-elle.
— Comment peux-tu traiter ainsi l’unique homme de ta vie ?
Avec vivacité, elle tourna la tête vers lui.
— Unique ? Attends, laisse-moi compter…
Alors qu’elle commençait à replier ses doigts les uns après les autres, il s’exclama en lui attrapant les mains :
— Je te l’interdis !
— Quoi ? Penses-tu me retenir prisonnière de ton corps ? Un valeureux chevalier pourfendra mon geôlier pour me délivrer. Au secours, sauvez-moi !
— Personne ne t’entendra, femelle ! Tu resteras enfermée dans ce château jusqu’à ta mort, puis je balancerai ta dépouille aux corbeaux !
Cessant de se défendre, elle le regarda fixement.
— C’est incroyable comme tu peux te montrer romantique… Je m’interroge sur le fait de t’échanger contre un plus jeune qui me contera fleurette, voire deux peut-être…
— Mais te fera-t-il aussi bien l’amour que moi ? demanda-t-il entre deux baisers pressants.
— Laisse-moi tester et je jugerai…
Un faible vagissement résonna à proximité. Désabusé, il se rejeta en arrière.
— Non ! Elle n’aurait pas pu attendre un peu plus !
— Je crains que les estomacs des bébés ne raisonnent pas comme le désir d’un roi, conclut-elle dans un rire, tandis qu’elle se levait.
À présent au-dessus du berceau, elle contempla un nourrisson qui lui sourit en la reconnaissant.
— Te voici réveillée, ma beauté ! dit-elle en la saisissant tendrement.
— Approchez-vous, femmes de ma vie, que je vous serre contre moi avant que je parte dans la froidure extérieure, annonça-t-il en s’asseyant sur le lit.
Elles s’installèrent près de lui et l’homme les entoura toutes deux de ses bras, caressant avec douceur la chevelure de sa petite fille qui lui destinait tous ses sourires. Croisant le regard de son époux, elle y déchiffra une gravité inhabituelle.
— Kerryen, tout va bien ?
— Oui… Je suis bêtement heureux de vous avoir.
Il ne s’exprima pas plus, mais elle le connaissait par cœur, ses forces comme ses fragilités, ses certitudes comme ses doutes, sa crainte la plus profonde qu’elle aurait pu partager, mais qu’elle repoussait de toute son âme ; rien ne les séparerait plus désormais. Dorénavant, sa vie était ici, avec lui, leur enfant et leurs amis. Elle cala sa tête contre son épaule, tentant de le rassurer par son contact.
— Tu ne me perdras pas. Tu t’en souviens, je te l’ai promis, murmura-t-elle.
— Sauf que, j’en suis persuadé, tu n’en croyais pas un mot à ce moment-là…
— Tu es trop fort pour moi ! Je rends les armes !
— Dommage que tu tiennes notre descendance, sinon…
— Des menaces, toujours des menaces !
Elle éclata de rire de nouveau, puis, installée sur le lit, ouvrit le cordon de sa chemise. Son bébé au sein, elle l’observa téter et, au lieu de ressentir la douceur habituelle de ce lien maternel, elle frissonna, jetant un vague coup d’œil de reproche vers son mari qui achevait de se préparer. L’humeur mélancolique de celui-ci était parvenue à déteindre sur elle.
— Que comptes-tu faire de ta journée ? demanda-t-elle.
— Avec Amaury et Jiffeu, je dois finaliser la planification de la défense de la forteresse. Ensuite, je filerai à la salle d’entraînement et verrai si mon adversaire de prédilection trouvera le temps de m’y rejoindre…
— Tu penses vraiment qu’Eddar passerait à l’attaque ? Cet homme n’est qu’une brute finie, incapable de la moindre stratégie sophistiquée. Si, comme tes espions te l’ont signalé, il convoitait le Guerek, ses troupes seraient déjà en marche et parfaitement visibles. Voilà qui devrait nous laisser un délai convenable avant de craindre une action de sa part, tu ne crois pas ?
Kerryen soupira.
— Je sais que tu as raison. Mais, étonnamment, un sombre pressentiment persiste en moi. J’échafaude des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, dont certaines m’effraient malgré moi… Imagine qu’il se soit associé à d’autres dans ce funeste projet. En dépit de l’absence de preuves pour étayer cette sensation, je n’arrive pas à m’en détacher totalement. En conclusion, pour ne rien oublier, je recommence le tour du château pour en cibler définitivement les points faibles et organiser de quoi résister longtemps à un éventuel siège.
Leurs regards se croisèrent à l’évocation du dernier mot, leurs pensées s’égarant dans un passé commun, celui qu’ils avaient parcouru ensemble et qui avait, contre toute attente, fini par les rapprocher. Tant de souvenirs les unissaient, les premiers teintés de tristesse et de regrets, les seconds, d’espoir et de reconnaissance. Cependant, l’un d’entre eux résonnait d’un écho particulier dans leur mémoire, une bataille dont les relents nauséabonds flottaient encore dans leurs narines. Même si chaque jour qui s’achevait les éloignait un peu plus de ces dramatiques événements, jamais ceux-ci ne disparaîtraient et, tapis dans l’ombre de leur cœur, continueraient à les hanter comme le fantôme d’une erreur de leur histoire. Décidément, cette journée débutait sous des auspices troublés.
— Et toi, que projettes-tu ? reprit-il.
— Laisse-moi réfléchir… L’emploi du temps d’une reine s’avère tellement chargé ! Qu’avais-je prévu déjà ? Oh… je ne suis plus trop sûre, mais, de mémoire, je crois qu’il contenait le mot bébé…
Kerryen se rapprocha d’elle et se pencha pour l’embrasser.
— Tu es merveilleuse…
— C’est pour cette raison que tu m’aimes ?
— Tu n’as pas vraiment envie de la remettre dans son berceau…
— Moi, je ne dirais pas non, mais notre petite demoiselle préfère de toute évidence finir son petit-déjeuner.
Il jeta un coup d’œil vers sa fille et, d’une voix grondeuse, s’adressa à elle :
— Toi, c’est bien parce que tu comptes pour moi que j’accepte que tu t’interposes entre ta mère et moi ! Tu m’entends !
L’enfant cessa de téter pour lui réserver un magnifique sourire avant de reprendre son indispensable activité, tandis que le visage de Kerryen s’illuminait.
— Mon amour, méfie-toi. Je vois déjà au regard que tu poses sur elle que, comme moi, elle te mènera par le bout du nez…
— C’est ce que je te laisse croire, conclut-il avec un soupçon d’ironie, alors qu’il s’éloignait.
— Comment ça ? Kerryen ! Reviens ici tout de suite ! Kerryen !
Le battant se referma derrière lui.
— Ma princesse, je pense que ton papa se fait d’étranges idées sur son pouvoir personnel. Tu t’imagines ! Comme s’il pouvait nous tromper sur ses intentions…
Elle resserra son étreinte autour de son bébé, goûtant de nouveau le bonheur de son existence, à présent que les ombres de son cœur s’étaient dissipées.
Quand Kerryen parvint à son bureau, deux hommes attendaient devant sa porte. Il réprima une envie de rire. Depuis la naissance de leur fille, il oubliait régulièrement les contraintes liées aux charges d’un roi. Il savait qu’il n’aurait pas dû en abuser, mais, également, que personne ne lui en tiendrait rigueur ; un souverain, amoureux et père, le changement de sa vie se montrait pour le moins radical. Soudain, il réalisa que ceux-ci devaient patienter depuis une bonne demi-heure au moins. Peut-être exagérait-il un peu, mais, en digne monarque, il ne le reconnaîtrait absolument pas.
— Ah, parfait ! Vous êtes déjà là ! Cessez donc de lambiner devant cette porte, nous serons bien plus efficaces sur le terrain pour développer une réflexion pertinente.
Les regards déconcertés des deux soldats se posèrent sur lui. Puis, comme ceux-ci tardaient à réagir, Kerryen leur lança en s’éloignant :
— Alors ! Vous allez rester longtemps plantés comme ça ?
Son injonction suffit à presser les mouvements d’Amaury et de Jiffeu, tandis qu’un sourire malicieux s’affichait sur le visage du roi, naturellement invisible aux yeux de ceux qui ne l’avaient pas encore rattrapé. Décidément, l’esprit vif et espiègle de sa femme avait déteint sur lui. À présent, il prenait un malin plaisir à se moquer gentiment de ses hommes. Une pointe d’humour ou d’ironie s’immisçait dans ses propos, impensable avant elle !
À peine sortis dans la cour que le froid qui régnait sur le Guerek fondit sur eux. Particulièrement précoce cette année, l’hiver ne dérogeait pas à sa rudesse habituelle, mais cette rigueur ne les empêcherait pas de fêter dignement le premier anniversaire de la mort de l’empereur noir ou, tout du moins, sa disparition. Cet événement crucial avait libéré tous les pays du nord d’un épouvantable asservissement et redonné à la vie un espoir de renaissance. Ainsi, depuis la fin de leur occupation, le Pergun et l’Entik se reconstruisaient progressivement. Pour cette raison, Kerryen suspectait qu’une des informations rapportées par ses espions se révélait erronée. Pourtant fiables, ces agents pouvaient avoir été sciemment trompés dans le but de propager ce leurre jusqu’à lui. Comment son château aurait-il pu être inquiété ? Décidément, cette éventualité lui déplaisait au plus haut point. Eddar restait un homme sans détour, pas vraiment le genre à concocter des pièges aussi subtils, excepté si quelqu’un le conseillait ou si un autre souverain, beaucoup plus habile, comme Péredur, y collaborait. Mais dans quelle mesure le roi de l’Entik écouterait-il celui du Kerdal ? Naturellement, à présent que la paix était revenue, leur convoitise au sujet de la porte s’était réveillée peu à peu, mais aucun des deux n’accepterait de la partager avec quiconque, sauf si un compromis les avait amenés à repousser leur mésentente. Quelle inavouable tractation temporaire aurait pu les intéresser ? En dehors de cette porte inutile, la modeste richesse du Guerek ne pouvait déclencher autant d’engouement à elle seule. En conclusion, Kerryen n’imaginait aucunement une alliance durable entre eux. Alors, si celle-ci ne représentait pas une possible explication de cette menace, quelle pouvait en être la raison ? Finalement, à propos de son aptitude à prédire l’avenir autant qu’à deviner les stratégies des souverains voisins, rien n’avait changé, il demeurait toujours aussi peu compétent.
Leurs pieds crissant sur la neige gelée, les trois hommes atteignirent l’escalier qui menait au chemin de ronde. Une fois dessus, Kerryen se tourna vers sa forteresse. Devant lui se dressait le bâtiment principal, un large parallélépipède de trois étages visibles et autant sous terre directement creusés dans la roche qui transformaient son sous-sol en dédale souterrain. Protégé au nord-ouest par la mer Eimée, l’amoureuse platonique d’Orkys qui, selon les légendes, pourfendrait toute personne assez téméraire pour tenter une attaque maritime, le château surplombait une paroi quasi verticale d’un millier de mètres de hauteur dont le pied se divisait en d’innombrables écueils sur lesquels éclatait le flot tumultueux. Deux tours élevées cernaient cette imposante construction, l’une d’elles étrangement plus haute que la seconde, parfaites pour surveiller les environs à un détail près, elles restaient inoccupées. En raison de sa situation géographique difficilement accessible et de son peu d’intérêt économique, le Guerek avait vécu en paix pendant très longtemps, une excellente raison pour relâcher une nécessaire vigilance, mais, à présent, Kerryen avait décidé de remédier à ce laisser-aller, susceptible de devenir préjudiciable dans l’incertitude du contexte actuel. Une partie de ce problème apparaissait simple à résoudre en organisant un roulement entre quelques sentinelles soigneusement désignées. Au premier plan, de chaque côté de la cour, deux dépendances se faisaient face, l’écurie à gauche, avec un second niveau pour entreposer le foin, et, à droite, le corps de garde. Flanquée d’une unique tour, cette seconde bâtisse, massive et sévère, abritait une garnison qui avait plus que doublé en moins de deux ans. Le succès contre l’empereur avait généré d’inattendues vocations, provoquant un afflux de postulants, tandis que ceux qui s’étaient enrôlés pour se battre manifestaient le désir d’intégrer de manière officielle les troupes du Guerek. Naturellement, en raison de l’explosion de la demande, tous les volontaires n’avaient pu être incorporés. Ainsi, Jiffeu et lui avaient dû procéder à une impitoyable sélection. Cependant, pour ménager les susceptibilités tout en entretenant les bonnes volontés, le roi avait créé un nouveau statut, celui d’homme de réserve, assorti du devoir de s’entraîner durant un mois par an, de façon consécutive ou morcelée, et assortie d’une faible solde, plus symbolique que lucrative. Pour avoir vécu les horreurs de ce conflit et la disparition de trop nombreux de ses gardes au col de Brume, Kerryen ne comprenait pas cet engouement soudain pour la guerre et ses batailles. Une folie contagieuse s’était emparée de ces hommes pour les pousser à devenir des combattants, mais, après tout, chacun choisissait son destin ou, tout du moins, le croyait-il. À moins que l’étrange victoire du Guerek eût suscité l’idée que la liberté de leur pays méritait d’être protégée. Défendre sa terre, quel qu’en fût le prix… La détection de réels talents chez beaucoup de leurs engagés temporaires avait constitué un des points positifs de leur mémorable affrontement avec l’armée de l’empereur noir. Dorénavant, le souverain avait acquis la certitude de compter dans sa garnison des soldats fiables, courageux et expérimentés dont, cette fois, beaucoup d’entre eux doublaient leurs compétences : parfaits bretteurs et excellents archers. Finalement, Ellah n’avait pas été totalement inutile… Il ébaucha un sourire indéchiffrable. À présent, il se sentait fier de son rôle de roi à la tête du Guerek. Là encore, songeant à son parcours semé de doutes, si quelqu’un lui avait affirmé un peu plus tôt qu’il aimerait régner, jamais il ne l’aurait cru… Ses yeux explorèrent le mur d’enceinte qui, ceignant la cour, partait de chacune des tours qui encadraient le bâtiment principal pour atteindre le châtelet sur lequel il se tenait, intégrant dans chacun de ses cheminements deux échauguettes, elles aussi irrégulièrement occupées.
— Sire, intervint Jiffeu.
— Oui, nous devons assurer une meilleure surveillance de la forteresse avec des sentinelles présentes en permanence…
— Tout à fait. Amaury et moi avons mis en place une planification qui inclura tous les lieux d’observation désormais.
— Finalement, vous êtes parfaits ! Je me demande si vous avez encore besoin d’un roi…
Sans leur permettre de réagir, il rejoignit la courtine sur sa droite et son regard plongea vers la ville, s’arrêtant à la deuxième rangée de fortifications, dernière ligne de défense avant l’entrée dans Orkys, qui ne s’additionnait à la première que sur la partie la plus accessible des remparts. Ses aïeux n’avaient vraiment rien laissé au hasard, ni l’endroit naturellement préservé qu’ils avaient choisi, un large promontoire rocheux, cerné, sauf du côté de la cité, par des à-pics vertigineux, ni la qualité des protections. Obligatoirement, au cours de son histoire, le Guerek avait connu des périodes tourmentées, mais si peu nombreuses qu’elles avaient à peine imprégné les mémoires jusqu’à l’assaut de l’empereur noir et maintenant surgissait cette inquiétante information… Kerryen resserra son manteau autour de lui. Pourquoi cette pensée lui inspirait-elle autant de crainte ? Dans ce froid glacial et sur ces chemins enneigés, qui, sinon un insensé, pourrait songer à une offensive ? Personne… Il devait absolument se raisonner ; cette envie effrénée de conquête attendrait bien le retour du printemps. Pourtant, il n’y parvenait pas, comme si une petite voix pressante lui conseillait de ne rien négliger. Son regard s’attarda sur la défense des entrées, de lourds battants fermés par de larges et solides madriers combinés à deux herses, une pour chacun des châtelets, mais, le lendemain, exceptionnellement, tout resterait ouvert en raison de la fête à laquelle il avait convié le peuple. À sa grande surprise, l’événement avait attiré beaucoup de Guerekéens ainsi que de nombreux visiteurs. La cité comptait à présent une bonne centaine d’habitants supplémentaires, peut-être un peu plus, pas de quoi non plus craindre une attaque. Décidément, il se préoccupait pour rien. Revenant à la muraille et à sa protection, il réfléchit de nouveau à l’absence de pont-levis au niveau du châtelet principal, pesant le pour et le contre du projet visant à en bâtir un. De toute évidence, son édification nécessiterait de creuser la roche, un travail titanesque pour finalement un gain a priori minime. Sauf que maintenant, ils disposaient d’un peu de poudre pour leur faciliter la tâche… Partiellement convaincu par l’intérêt de sa mise en place, il attendait d’en discuter avec ses hommes, Mukin et Tournel, pour mûrir son opinion. Naturellement, il ne pourrait empêcher Inou et Béa de se joindre à eux, sans compter sa petite femme chérie dont, à présent, il écoutait les conseils avisés. Songeant à cette dernière, son cœur se remplit d’une joie intérieure si intense qu’il se crispa comme sous l’effet d’une brève douleur… Était-ce la peur de perdre son ineffable bonheur qui, ce matin, le rendait si inquiet ? Parfois, de troubles pensées obscurcissaient sa sérénité, comme celle qu’un jour, obligatoirement, il paierait le prix de sa félicité actuelle. Parce que la douceur de vivre n’appartenait pas à son destin, tôt ou tard, la vie reviendrait lui arracher l’amour qu’elle lui avait donné. Dès lors, face à la plus grande souffrance de son existence, il s’étiolerait jusqu’à sa mort…
— Que diriez-vous de construire un pont-levis à l’entrée de la forteresse ? demanda-t-il soudainement, après un long silence.
Amaury jeta un coup d’œil vers Jiffeu. Dépourvu de connaissances sur ce système, il attendait l’avis du chef des gardes.
— Intéressant. En revanche, peut-être devrions-nous nous pencher un peu plus sur l’usage de cet explosif avant de faire sauter les roches aux portes du château…
— En incontestable spécialiste de notre poudre noire, Mukin viendrait sûrement seconder Cerkin sur ce projet. J’en discuterai avec lui à son arrivée, c’est-à-dire s’il parvient à braver les intempéries, dès ce soir. Ce qu’il réalisera sans conteste, car je le suspecte fortement de nous avoir préparé une petite surprise pour nos réjouissances, n’est-ce pas ?
Kerryen lança un regard appuyé aux deux soldats qui, obligatoirement, devaient être dans la confidence, mais l’un comme l’autre affichèrent un air innocent qui, cependant, ne berna pas le roi. Il attendrait bien quelques heures de plus pour découvrir jusqu’où ils étaient mouillés.
Les trois hommes poursuivirent leur contrôle des différents points de la muraille, vérifiant l’efficacité des systèmes défensifs classiques.
— Nous pourrions, avança Amaury, également développer des dispositifs pour repousser d’éventuels assaillants. Les flèches, face à de grosses machines, ne pèseront pas lourd…
À l’écoute des paroles de son second bras droit, Kerryen devint pensif. Alléché par la proposition, son cerveau imaginatif s’était immédiatement emparé de ce projet exaltant et, déjà, bâtissait des engins d’exception pour lesquels il envisageait projectiles et structures mécaniques.
— Passionnant… Avez-vous une opinion à ce sujet ? Nous devons tenir compte de la configuration d’Orkys, demanda-t-il.
— Vous croyez vraiment que de tels engins pourraient monter dans la ville ? La seule artère se révèle si étroite que les chariots peinent pour accéder à la forteresse, opposa Jiffeu.
— Je ne songeais pas tout à fait à cette situation bien qu’elle puisse survenir, mais plutôt au danger que les trouvailles pour nous défendre provoquent plus de dégâts dans la cité ou sur nos remparts que les attaques de nos ennemis. De plus, la largeur raisonnable de certains de ces appareils permettrait leur circulation à travers Orkys. Ainsi, un bélier y parviendrait sans difficulté.
— Cependant, certaines d’entre elles possèdent une portée non négligeable. Même en se positionnant à l’extérieur des habitations, leurs projectiles pourraient frapper nos murailles.
En écoutant parler Jiffeu et le roi, Amaury réalisa qu’il en connaissait vraiment très peu à ce sujet… Tournel ou Mukin pourrait lui en expliquer le fonctionnement ou lui dessiner un croquis pour se familiariser avec leur diversité pour, de cette façon, y réfléchir de façon plus adaptée et personnelle, et participer à la concertation. Kerryen poursuivit :
— Dans le pire des cas, oui. Toutefois, la configuration de la forteresse ne leur facilitera pas la tâche : nos ennemis en bas, et nous en haut. Elles atteignent rarement des cibles à plus de quelques centaines de mètres et, surtout, à une telle hauteur. De quoi nous laisser à l’abri de leurs effets destructeurs pour quelque temps encore… À moins que ne soient fabriqués pour l’occasion des appareils plus puissants et spécialement conçus pour des projections en altitude. En tout cas, la suggestion me paraît excellente et nous réunirons le conseil pour en discuter. J’en toucherai un mot à Tournel et au sage demain, enfin, quand ce dernier aura fini de régler ses petites cachotteries, précisa-t-il en tournant son regard vers Amaury qui le soutint avec héroïsme. Et pour ce qui est de mettre la population en sécurité ?
— Nous nous sommes inspirés des feux d’alerte lors de l’attaque des soldats de l’empereur. Cette fois, nous pensions en positionner quatre de plus entre le haut et le bas Guerek, un près du château, un avant la descente vers la Brucie et un à chaque limite entre les plateaux, soit deux en tout. Et, j’oubliais, pour terminer, un cinquième après le col de Brume, expliqua Jiffeu. Dame Allora se charge d’une partie de l’installation.
— En revanche, nous avons négligé la route qui longe les crêtes par le versant sud. Très étroite, elle ne permet que des déplacements isolés, compléta Amaury. Si ce choix ne vous convient pas, nous pourrons à nouveau y réfléchir.
— Non, votre estimation me paraît justifiée. Qui emprunterait un chemin si dangereux en cette saison ? Au fait, nos réserves de poudre sont-elles suffisantes ?
— Avec Mukin, Cerkin s’était occupé l’été dernier de se réapprovisionner en soufre, donc celles-ci me semblent raisonnables tant pour résister à une attaque que pour des utilisations annexes…
Contrôlant parfaitement son attitude, le chef des gardes rajouta précipitamment :
—… comme creuser la roche pour un pont-levis.
Kerryen tendit l’oreille. Voici qui confirmait que Jiffeu devait aussi être au courant de la surprise du sage et, à présent, il devinait que celle-ci consommerait leur fameuse substance noire. Qu’avait bien pu inventer son ami cette fois ?
— Il nous reste un ultime problème à régler, plus pour la ville que pour nous. De quels moyens disposons-nous actuellement pour circonscrire un incendie ? reprit-il.
Amaury et Jiffeu se regardèrent. Visiblement, aucun des deux n’avait envisagé cette éventualité.
— Pendant l’hiver, nous bénéficions d’une grande quantité de neige ; celle-ci devrait limiter sa propagation. En revanche, dès qu’elle sera fondue…, commença Amaury.
— En plus de l’utilisation de l’eau des puits de la cité, nous pourrions opportunément détourner quelques cascades, si besoin, proposa Jiffeu.
— De bonnes idées pour contrôler un feu accidentel. Cependant, si nos ennemis s’en servaient contre nous, comment éviter son développement ?
Les trois hommes s’observèrent, conscients qu’aucun d’entre eux ne possédait de réponses à cette question. Face à la malveillance, Orkys ne pourrait que brûler…
— Espérons simplement que nous n’en arriverons pas là, conclut le roi d’un ton morne.
Kerryen ouvrit la porte de la salle d’entraînement, se demandant si sa partenaire préférée avait réussi à dégager un peu de son temps. Un léger sourire éclaira son visage en imaginant sa venue prochaine et le plaisir de se confronter à elle. Il n’en doutait pas, elle ne laisserait pas passer cette occasion de l’affronter et de le battre encore une fois. Leurs existences s’étaient littéralement transformées, leur offrant une harmonie si précieuse qu’elle en apparaissait presque irréelle. À quel sacrifice consentirait-il pour la préserver ? Tous ! Et, pour ses femmes, plus encore ! L’amour l’avait rendu heureux, mais également frileux. Quand quelqu’un ne possédait rien, quelle crainte pouvait-il éprouver de perdre une absence de tout ? Aucune. Mais, dorénavant riche, trop peut-être, il devenait suspicieux, comme si tous les êtres vivants l’enviaient au point de désirer lui dérober sa bonne fortune. Ainsi, si une personne se mettait à menacer son bonheur tout récent, il la combattrait jusqu’à la mort. Il ne pouvait même pas affirmer que ses rêves s’étaient exaucés, puisqu’il n’avait jamais espéré sa destinée actuelle. Était-il possible de réaliser des vœux inexistants ? De toute évidence, oui, et il s’en réjouissait. Avançant dans cette pièce, son regard balaya les murs tapissés d’armes dont certaines semblaient venues du bout du monde. Enfant, il les avait inspectées en détail pour en découvrir l’histoire, car quelques-unes apparaissaient si vieilles, voire si inusitées, qu’elles avaient éveillé sa curiosité. D’après son père, la collection avait débuté avec l’un de leurs très lointains ancêtres qui aurait parcouru la Terre entière pour les réunir. À l’époque, ouvrant des yeux émerveillés, il avait écouté les légendes contées par Lothan et s’était imaginé un avenir d’aventurier, comme celui de cet aïeul, à se promener par monts et par vaux, sans crainte ni responsabilité. Puis la réalité avait fini par rattraper son désir quand il avait compris qu’il succéderait au roi et que, devenu souverain du Guerek, il ne disposerait sûrement pas de la disponibilité nécessaire pour voyager librement aussi loin. Pourtant, elles l’avaient tant amené à rêver… Il s’en souvenait presque avec émotion, il les avait étudiées, les unes après les autres, son esprit s’emballait pour leurs noms autant que leurs origines inconnues, sa curiosité s’attisait encore plus lorsque son regard s’égarait sur la grande carte de Lothan sur laquelle il avait dessiné toutes les nations identifiées. Malheureusement incomplète, celle-ci l’avait cependant initié à la découverte du monde à travers les tracés de figures tarabiscotées, dont d’incertains pointillés matérialisaient les frontières. À présent, il se le rappelait, il s’était étonné de l’absence de certains pays, provenance des armes les plus anciennes, et avait questionné Lothan pour obtenir des explications. Celui-ci lui avait avoué son ignorance à leur sujet. À l’époque, Kerryen avait conservé dans un coin de sa mémoire ce détail troublant, puis l’avait négligé quand son existence d’enfant était devenue plus délicate auprès de son père, sans parler de son quotidien d’adulte. S’il lui arrivait de se réfugier dans cette pièce, ce n’était plus pour en apprendre davantage, mais pour s’évader de sa vie tourmentée sans quitter les murs de son château… Alors qu’il poursuivait l’exploration de la collection, une hypothèse jaillit dans son cerveau, d’autant plus surprenante qu’elle concernait la porte des temps, dont il savait dorénavant, parce qu’elle lui avait apporté Ellah, qu’elle fonctionnait. En effet, son ancêtre aurait-il possédé la maîtrise de cet accès ? Ce fait pourrait logiquement expliquer ses nombreux voyages comme la diversité de ses trophées, de tout lieu et de tout temps. Malgré lui, Kerryen secoua la tête. Par les vents d’Orkys, s’il avait pu déplacer ce maudit édifice ailleurs, il s’en serait débarrassé sans le moindre regret en dépit des hauts cris qu’aurait poussés Adélie ! Ce symbole et lui n’avaient jamais été ni amis ni alliés, et ne le deviendraient jamais ; il le détestait toujours autant ! Et puis, après tout, cet objet encombrant n’avait qu’à continuer de se terrer dans les sous-sols de la forteresse, car, Kerryen en était certain, après tant d’inactivités, il ne se réveillerait pas de sitôt pour se manifester. Une fois rejoint le fond de la salle, il ôta sa chemise, se sentant enfin libre de ses mouvements, puis ouvrit le placard pour en sortir un simple bâton. Jamais sa femme ne le convaincrait d’abandonner totalement son arme fétiche, l’épée, pour ce morceau de bois, même si, il devait le lui concéder, il prenait du plaisir à se battre avec celui-ci et surtout avec elle. Son premier combat contre elle au kenda lui revint en mémoire. Très souvent, comme à l’époque, ils n’étaient censés ni s’aimer ni se voir, tous les deux se donnaient rendez-vous dans les endroits les moins fréquentés pour parvenir à se retrouver à l’insu de tous. Après des années de sevrage, lui, comme un adolescent passionné, ne pouvait passer plus de quelques heures éloigné d’elle. Malgré lui, elle était devenue sa raison de vivre, presque son obsession. Alors qu’en ce lieu discret leurs corps aspiraient surtout à s’unir, la fin d’une de leurs rencontres avait emprunté un tour surprenant. Tandis qu’elle se rhabillait, il l’avait observée complètement fasciné par la grâce aérienne de ses mouvements les plus simples, grâce qu’elle transformait en une puissance inégalée quand elle l’affrontait. Pouvait-il l’adorer rien que pour cette raison ?
— Et si tu m’apprenais ? avait-il demandé.
Elle avait froncé les sourcils, un léger sourire interrogateur sur les lèvres.
— Quoi ?
— À utiliser un kenda…
— Tu laisserais tomber l’épée pour ce vulgaire bâton ?
— Bien sûr que non ! Jamais un homme n’oublie son premier amour !
Leurs regards s’étaient croisés et l’ombre de Guisaine avait flotté au-dessus d’eux avant de disparaître, car certaines femmes ne méritaient nullement de persister dans les mémoires. Il avait poursuivi :
— Disons que j’apprécierais de me confronter à toi pour évaluer mon niveau.
— Tu es conscient que je vais te battre et que tu risques de m’en vouloir…
Kerryen avait haussé les épaules avant de répondre :
— Nous ne nous sommes jamais affrontés sur ce terrain, donc tous les espoirs restent permis !
— Voici des aspirations bien irréalistes pour un débutant !
— J’apprends très vite…
— Je n’en doute pas ! Bien. Je t’attrape celui accroché au mur ?
— Non, j’en ai un autre plus près, dans le placard.
L’instant d’après, il avait ressorti le vieux kenda poussiéreux qu’il avait testé quelques mois plus tôt après le passage d’Adélie, une éternité…
— J’ignorais que tu disposais de réserves, remarqua-t-elle.
— Celui-ci était plus pratique à récupérer… Quoi ? Je connais ce regard, allez, dis-moi à quoi tu penses.
— Il t’a appelé et, dorénavant, tu es lié à lui…
— Tu te fais des idées !
— Tu devrais le savoir, j’ai toujours raison ! Tu verras !
— Si tu veux ! En revanche, j’attends que tu m’en dévoiles les bases. Je t’accorde au moins un point, je devrai m’entraîner un peu avant de pouvoir te battre.
Elle avait commencé à le familiariser avec les rudiments de cette arme. D’explications en essais, le temps leur avait filé entre les doigts et ils étaient restés des heures à s’exercer, laissant la nuit envahir sur le Guerek sans même s’en apercevoir. Comme tous les combattants aguerris, Kerryen possédait une dextérité certaine qui l’avait amené à progresser rapidement, mais sans jamais, jusqu’à aujourd’hui, parvenir à la vaincre. Il ne désespérait pas, d’autant plus que, derrière ce défi, se renouvelait le plaisir de la confrontation avec le meilleur adversaire au monde. Elle éveillait tout en lui : sa réactivité, sa ruse, son habileté, sa vitesse d’exécution et, il devait bien l’avouer, elle lui avait également permis de développer son sens de l’innovation. Dorénavant, même à l’épée, il improvisait des déplacements originaux, se réjouissant de fragiliser les défenses de ses opposants avant de les abattre.
— Prêt à mordre une nouvelle fois la poussière ? demanda une voix derrière lui.
Au son de son timbre, il releva la tête, tandis qu’il quittait ses souvenirs.
— Je savais bien que tu ne résisterais pas à l’appel de ma séduction naturelle…, rétorqua-t-il, légèrement ironique.
Elle éclata de rire, puis, sans prévenir, se lança à l’assaut. À présent, il la connaissait presque par cœur, mais ce presque faisait toute la différence, car il l’empêchait de la surpasser. Quelle que fût sa façon de procéder, elle contrerait chacune de ses attaques et en trouverait toujours une inédite pour le mettre d’abord en difficulté, puis au tapis. Cette fin prévisible advint et, encore une fois, il se retrouva le kenda appuyé sur la gorge, incapable de la repousser.
— Alors ? Qui a gagné ? demanda-t-elle, le souffle court.
Il cligna des yeux en signe de reddition ; elle relâcha son étreinte et s’exclama :
— Je préfère ! Et maintenant ?
Aussitôt, il bondit sur elle et la bascula sur le sol.
— Nous pourrions peut-être reprendre où nous nous en étions arrêtés ce matin à cause d’Amy, non ?
Sans un mot, elle attira son époux vers elle d’un geste vif et l’embrassa longuement. Malheureusement, à peine un instant plus tard, alors que de nouvelles hostilités d’une nature légèrement différente s’engageaient entre eux, une voix les appela.
— Nous sommes maudits…, murmura Kerryen.
Pourtant, ils ne bougèrent pas, espérant que la personne, en l’absence de réponse, passerait son chemin. Cependant, le bruit d’un pas se rapprochant leur laissa juste le temps de se redresser et de rajuster leurs vêtements avant qu’une femme parût.
— Bien ! Je vous ai trouvés ! Vous m’avez tellement manqué tous les deux !
Inou, les joues rougies par la température extérieure, se dirigea vers eux, puis les serra dans ses bras avec force l’un après l’autre, avant de poursuivre :
— Comment vous portez-vous ? En plein entraînement ? Décidément ! À croire que vous regrettez les bagarres ! En tout cas, moi, je vous l’affirme, personne ne se risquerait à attaquer qui que ce soit par un froid pareil ! Au fait, j’ai croisé Mira qui cherchait la maman d’une petite fille en pleurs. Peut-être l’heure de manger…
L’air contrit, Ellah et Kerryen se regardèrent. Auraient-ils une nouvelle fois laissé le temps s’enfuir sans même le remarquer ?
— J’y vais ! s’écria Ellah. Ravie de te retrouver. Je m’occupe d’Amy et je vous rejoins.
— Je viens avec toi ! Toutes ces semaines sans la voir, tu t’en rends compte ! Elle doit avoir encore changé ! annonça Inou.
— Avec plus de quatre mois, c’est déjà une jeune demoiselle, c’est certain !
— Ne te moque pas de moi ! J’ai bien trop attendu le moment de devenir grand-mère !
— Sauf que, objecta Kerryen, tu serais plutôt sa grand-tante.
— Toi, mon neveu, ne chipote pas ! Alors, tu es prête ? ajouta-t-elle à l’attention d’Ellah.
— Je reprends mon kenda.
L’ancienne intendante afficha une moue dubitative.
— Tu penses qu’une femme qui allaite fait bien de se battre. Quand même…
Le regard d’Ellah se posa sur elle, réprobateur.
— Stop ! Tu énonces un mot de plus et je t’abandonne ici !
— Tu ne me priverais pas de mon adorable bébé !
— Si tu racontes des bêtises, si !
— Mais ce ne…
— Non ! Dernier avertissement ! s’exclama Ellah, d’un ton menaçant avant d’éclater de rire. Allez, viens ! Je refuse que tu imposes à Amy tes références sur ce qu’une fille doit ou ne doit pas être, ou faire. Elle apprendra par elle-même à choisir les voies qu’elle désire suivre ou laisser tomber, mais pas sous l’influence restrictive de quelqu’un, je ne citerai personne, voulant lui bourrer le crâne de ses propres convictions !
— Promis ! Je ne dis plus rien !
Les deux femmes partirent ensemble, tandis que Kerryen les observait s’éloigner, un sourire aux lèvres, Inou rayonnante et de nouveau volubile, son engagement à se taire s’étant volatilisé en un rien de temps. Décidément, alors que, pendant des années, il avait considéré l’amour comme un sentiment utopiste, il découvrait que celui-ci pouvait rendre n’importe qui heureux, indépendamment de son âge, et sa tante méritait bien ce bonheur inattendu après toutes ces années de dévouement au bien-être des autres. Soudain, les paroles qu’elle avait prononcées à propos d’Ellah, quand celle-ci brillait encore par son absence d’esprit, lui revinrent en mémoire. Si les mots exacts lui échappèrent, le contenu lui apparut distinctement : cette femme était venue pour changer leur vie. Inou s’était révélée d’une rare clairvoyance, bien meilleure que lui à entrevoir l’imperceptible, voire l’indicible. Indéniablement, son propre niveau de projection demeurait insuffisant pour jauger les gens ou discerner d’obscures intentions comme de secrètes évolutions. Là aussi, son épouse se montrait nettement plus perspicace pour déchiffrer le jeu d’éventuels adversaires. Voilà la raison pour laquelle elle le battait systématiquement ! Elle analysait parfaitement ses attitudes, ses expressions et probablement ses pensées : il était bien trop transparent pour elle qui le connaissait par cœur ! Son sourire disparut. Malgré tous ses efforts, il ne parviendrait jamais à la surpasser, parce que jamais il ne saurait comme elle exploiter ses impressions avec le même talent… Après un ultime regard à son kenda, objet de son malheur présent, un roi défait par sa reine, une nouvelle idée surgit : il pourrait lui proposer un combat à l’épée… Peut-être aurait-il alors une chance de la vaincre ? Cependant, il se rembrunit presque aussitôt. Comme cette arme l’attirait peu, elle l’utiliserait de façon encore moins conventionnelle, puis elle triompherait encore une fois, parce qu’elle le surprendrait par son inventivité, l’abandonnant incapable de devancer sa réflexion. Être battu sur son propre terrain, pas question ! Tandis qu’il sortait de la salle, il songea à retourner vers son bureau, mais, auparavant, il n’oublierait pas de faire un léger crochet par leur chambre pour voir son enfant. De nouveau, il se laissa envahir par un sentiment de bonheur. Finalement, la vie était merveilleuse !
— Elle est magnifique ! Regarde ! Elle me sourit !
Assise sur le lit, Inou tenait la petite fille dans ses bras, s’adressant à elle d’une voix enjouée. Si, au début, Amy avait semblé intriguée par ce visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle s’était vite déridée et, à présent, babillait, heureuse de la présence de cette personne qui lui parlait avec animation, voire une nuance d’excitation. Ellah se réjouit de l’enthousiasme de la tante de Kerryen, devenue également la sienne par alliance, tout autant que de la joie qui émanait d’elle. Cependant, une interrogation la troubla légèrement. Tous ces bonheurs se seraient-ils produits si elle n’avait pas franchi cette porte ? Elle souhaita croire que oui, mais comment pourrait-elle l’affirmer ? En tout cas, un fait était avéré, sans son arrivée, Amy ne serait jamais née, car elle-même n’aurait jamais rencontré Kerryen. Qui devait-elle remercier pour cette merveilleuse destinée ? Un soupçon de chance dans son malheur ? Une bonne étoile ? Sa vue dépassa les carreaux vers le balcon enneigé. L’espace d’un instant, elle envisagea de s’y rendre juste pour profiter brièvement d’un peu de solitude, respirer profondément et tenter d’évacuer tous les doutes qui la traversaient encore… Le moment n’étant pas opportun, elle proposa à Inou :
— Et si, maintenant que notre petite demoiselle est nourrie et propre, nous redescendions toutes ensemble ? Tout le monde doit nous attendre pour le déjeuner.
— Bien sûr ! Mukin sera ravi de la retrouver également. Mais, avant, je dois partager avec toi une information que j’ai apprise par hasard.
À la gravité du ton d’Inou, Ellah tourna un regard surpris vers elle.
— Avant les premiers flocons, le domaine d’Allora a connu beaucoup de mouvement comme un déménagement. Je crains qu’elle songe à quitter le Guerek…
Naturellement, Ellah ne s’interrogea pas sur les raisons de cette décision, celles-ci se devinaient aisément, mais cette nouvelle l’accabla. Pourquoi les bonheurs ne pouvaient-ils être parfaits ? La châtelaine semblait la seule à laquelle sa venue par la porte avait tout enlevé et cette constatation la navrait.
— J’en suis vraiment désolée…, murmura-t-elle.
— Moi aussi, je te l’assure.
Ses yeux décelant le désarroi d’Ellah, Inou ajouta :
— Tu ne dois pas t’en vouloir ! Tu n’es pas responsable des sentiments qui sont nés entre toi et mon neveu.
— Peut-être… En attendant, il devait s’unir avec elle, pas avec moi.
— Et c’est elle qui a choisi de rendre sa parole à Kerryen, non ?
— Effectivement. Mais si elle s’était sentie obligée d’en arriver là ? Je ne sais pas…
— Pourquoi ? Vous étiez si prudents tous les deux que personne ne s’est douté de votre liaison, pas même Amaury ou moi si un malheureux concours de circonstances ne me l’avait dévoilée.
— Tu crois vraiment que je n’y suis pour rien ?
— Bien sûr !
— Tu n’étais pourtant pas aussi affirmative quand elle a renoncé à son engagement…
— Eh bien ! sous le choc du moment, je me suis trompée, voilà tout !
Ellah ne put s’enlever de la tête que son interlocutrice ne cherchait qu’à la rassurer. Pour elle, Allora n’aurait jamais quitté Kerryen sans une bonne raison et, plus que tout, elle redoutait d’être à l’origine de cette rupture. Ennuyée par le trouble évident que cette information avait suscité chez Ellah, Inou ajouta :
— Je désirais simplement éviter que tu l’apprennes de façon brutale ou inappropriée.
— Tu as bien fait et je t’en remercie. Je suppose qu’elle nous l’annoncera après les festivités. Je ressens tant de regrets pour elle, de cette vie que je lui ai dérobée bien malgré moi.
— Ce point négatif ne doit pas t’amener à oublier toutes celles que tu as embellies par ta présence. Crois-tu qu’elle aurait rendu mon neveu aussi heureux que toi ?
Comment Ellah aurait-elle pu répondre à cette question ? Son arrivée avait obligatoirement bousculé l’avenir, mais dans quel sens ? De plus, Allora montrait d’indéniables qualités qui, avec le temps, auraient pu briser la carapace de Kerryen : une patience inébranlable, une finesse d’esprit qu’il aurait appréciée et, peut-être, derrière sa retenue apparente, une flamme ardente qui aurait fini par le séduire. Pourquoi pas ? Personne ne découvrirait jamais les surprises, bonnes ou mauvaises, que leur engagement avait empêchées. Et, malheureusement, elle devrait vivre avec ce sentiment de culpabilité, un de plus dont elle se serait bien passée…
— Allons-y ! déclara Inou. Reprends le bébé, je préfère ta démarche assurée à la mienne pour descendre l’escalier.
Quand les deux femmes rejoignirent la pièce dans laquelle tout le monde les attendait, le regard d’Ellah balaya l’assemblée, ravie d’y reconnaître presque tous ceux qu’elle aimait. Manquaient encore Béa et Tournel qui arriveraient probablement dans l’après-midi, Jiffeu, fidèle de Kerryen, convié pour l’occasion, ainsi qu’Amaury, son ami le plus cher, visiblement en retard. Près d’eux, elle se sentait entourée par une famille chaleureuse, la seule qu’elle se rappelait, puisque sa mémoire lui refusait tout souvenir à ce sujet. Petit à petit, elle avait progressé dans l’acceptation de cette absence d’existence antérieure et finissait par se contenter de celle qui, peu à peu, s’était construite autour d’elle. À présent, elle avait créé son propre foyer avec un homme dans sa vie et une fille, en plus de ses proches. Demain, la table s’agrandirait et accueillerait d’autres invités comme Greck et Raustic qui avaient conservé leur place entre les murs de la forteresse, enfin, de manière alternative pour ce dernier qui naviguait entre deux refuges, la maison où habitaient sa grand-mère, sa mère et ses sœurs, et le château. Personne ne l’avait obligé à choisir entre une résidence et il avait profité de cette extraordinaire occasion pour vivre pleinement en deux endroits. Oui, demain deviendrait une journée magnifique, celle où seraient réunis tous ses amis pour fêter la fin du règne d’un empereur néfaste. Toutefois, elle célébrerait sa mort avec un soupçon de tristesse, parce qu’une personnalité détestable se révélait parfois façonnée par une enfance douloureuse. Et, dans le cas de Césarus, cette possibilité lui apparaissait plus que probable. Chasser les ombres de son cœur, ne penser qu’au bonheur que la vie lui avait permis de reconstruire et se réjouir, car, oui, demain serait exceptionnel. Confiant Amy à son père, elle s’avança vers le sage, puis le serra tendrement dans ses bras.
— Je suis si heureuse de te revoir.
— Plaisir partagé ! Et puis ta petite fille grandit trop vite ! Inou ne va pas me lâcher jusqu’à obtenir de ma part un séjour prolongé parmi vous.
— Restez autant que vous le désirerez ! Votre présence entre ses murs représente un tel plaisir pour nous tous. Votre chambre vous attend et quelques couverts de plus pendant quelques semaines raviront Gigrid qui vous concoctera ses spécialités. Il n’a pas perdu sa magistrale habitude de me surprendre avec des plats aux saveurs originales. Mais, attention, ménagez sa susceptibilité, car si vous le vexez, vous hériterez de la même cantine que celle de la garnison !
Ils se fixèrent avec intensité. Entre eux, les mots n’avaient jamais revêtu qu’une importance toute relative. Un simple regard les liait, même si Ellah en connaissant encore plus sur lui que l’inverse, parce qu’en partageant son esprit avec elle, Mukin lui avait dévoilé ses secrets les plus intimes. Cependant, il possédait le mérite de la comprendre, devinant ses tourments intérieurs comme la profondeur de ses failles, en dépit de l’inaccessibilité qu’elle arborait quand elle refusait de s’étendre sur ses chagrins. Comme un homme aimant une fille comme la sienne, il veillait sur elle à distance, soucieux de la préserver d’elle-même en lui offrant sa présence chaleureuse et son indéfectible soutien. À présent, il se sentait bien plus rassuré qu’à une époque où elle semblait échapper à tous, juste après la victoire sur Césarus. Elle le fuyait au même titre qu’elle s’était mise soudainement à dédaigner Amaury, totalement ébranlé par son attitude. Au début, simplement troublé par son étrange comportement, il avait craint le pire, songeant qu’elle dissimulait d’obscurs désirs, principalement depuis la mort de son chien… Ainsi, quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre sa liaison avec Kerryen, sans parler du bébé à venir ! Pourtant, toujours vulnérable, elle avait longtemps continué à lutter contre ses démons intérieurs avant, finalement, de renoncer à ce combat tout à la fois inutile et épuisant. Enfin, elle avait accepté qu’avec eux, et, en particulier, Kerryen et cet enfant, elle possédât une chance d’être heureuse. Derrière elle planait l’ombre néfaste de son absence de mémoire, une souffrance encore vivace comme une incertitude dans son existence. Indubitablement, il demeurait compliqué de décrypter les pensées nocives susceptibles de lui traverser l’esprit, même si elle semblait s’en tenir raisonnablement à distance. En tout cas, elle affichait un bonheur serein. En ce qui le concernait, ses fragilités, intactes, réapparaîtraient au prochain mauvais coup du sort… Il retint un soupir. Pourquoi songer au pire quand le meilleur et le plus inattendu étaient arrivés ? Comme elle, il devait aussi apprendre à croire en sa bonne étoile, celle qui lui avait permis de survivre à l’explosion de son laboratoire et à la guerre, puis, contre toute attente, de lui donner une compagnie qu’il n’espérait plus depuis tellement d’années qu’il en avait oublié depuis quand. Ainsi, chaque jour, il savourait les délices d’une indescriptible félicité. Naturellement, sa relation avec Inou ne s’était pas construite en un jour. Patiemment et avec constance, il avait dû abattre, une par une, toutes les barrières qu’elle avait érigées autour d’elle pour se protéger d’elle-même comme des gens. Mais, après tout, quelques jours ou semaines de plus revêtaient-ils une réelle importance quand il avait gagné le principal : son cœur et sa présence auprès de lui. Comme elle s’était emprisonnée dans la conviction profonde que le petit vilain canard auquel elle se comparaît, intégrant son physique imparfait comme son fort caractère, ne pouvait être aimé pour lui-même, il avait dû la persuader du contraire. Ainsi, pas après pas, il avait dû lui démontrer que le désir de l’autre ne s’arrêtait pas à une simple apparence, que son corps qu’elle méprisait, il pouvait avoir envie de l’embrasser et de le toucher. De la même façon, il avait dû lui prouver que les sentiments s’exprimaient autant dans le fait de s’unir sexuellement que de se réveiller le matin dans les bras de son époux, de se promener dans la montagne main dans la main, d’avoir toujours quelques mots ou idées à échanger ou d’offrir la seule fraise des bois aperçue au pied des arbres de la forêt à celle qui la souhaitait, juste parce que le bonheur de l’un s’abreuvait désormais à celui de l’autre… À qui devait-il son incroyable présent, sinon à celle qui lui avait sauvé la vie, deux fois, et avait obligé Inou à dépasser ses préjugés sur elle-même ? Intense, son regard se fixa sur Ellah. Comme une réponse à l’attention qu’il lui portait, par-dessus la tablée animée, elle tourna les yeux vers lui et lui sourit. À cet instant, le cœur de Mukin se contracta autant d’émotion que de crainte. Si jamais elle disparaissait de leur existence, tout ce que sa venue avait apporté s’effacerait et ce bonheur chèrement acquis s’évanouirait. Avait-elle perçu son insolite trouble ? En tout cas, ses sourcils se froncèrent légèrement. Aussitôt, il se ressaisit et leva son verre vers elle. Elle trinqua avec lui à distance, puis chacun but une gorgée. Après ce moment presque hors du temps, Mukin retourna au joyeux plaisir de la discussion avec ses voisins.
En un clin d’œil, Aila et les princes se remirent en route. La jeune fille prit une direction légèrement différente de celle de Barreuse, tandis qu’Avelin et Adrien la suivaient sans poser de questions. Au bout d’une heure de galop effréné, les trois amis ralentirent, puis s’arrêtèrent sur un chemin forestier. Elle descendit de sa selle et avança dans les fourrés.
— Le voilà, il s’est tordu la cheville et son état est préoccupant. Par ici.
Les deux frères l’accompagnèrent. Elle les guida à travers la forêt. Bientôt, ils abandonnèrent les chevaux et continuèrent à pied, s’enfonçant plus avant dans les broussailles. Soudain, une voix rauque, comme celle d’un homme éméché, s’éleva sur leur droite :
— N’approchez pas ! Je vous jure que si vous approchez, je vous tue !
— Frappier, je suis Aila et je suis venue pour vous soigner.
— Je ne suis pas malade ! N’approchez pas, je vous dis !
— Non, naturellement, mais vous êtes blessé, votre cheville est tordue.
— C’est faux, vociféra-t-il. Ma cheville va très très bien… Décampez, je ne le répéterai pas !
L’homme demeurait invisible, caché par les buissons. S’accrochant dans les ronces environnantes, elle avança lentement vers lui. Elle pressentit un danger imminent. Malheureusement, sa manche, agrippée par des épines, la retint et ce fut Avelin qui la tira en arrière de toutes ses forces, arrachant au passage un morceau de tissu. La flèche vibrante frôla le visage d’Aila qui soupira. Il s’en était fallu de si peu… Elle ferma ses paupières un instant, le dos appuyé sur son sauveur, le temps de calmer sa frayeur.
— Merci, Avelin ! lui souffla-t-elle.
— De rien ! Je protège mes intérêts, car je compte bien vivre d’autres aventures avec toi ! lui répondit-il, taquin.
Immobile, Aila réfléchissait. Puis, sous les yeux ébahis des princes, elle dénatta ses cheveux et ôta son gilet qu’elle confia à Avelin. Pour terminer, elle dégrafa plusieurs boutons à sa chemise, révélant des atouts rarement mis en valeur. Croisant les regards surpris de ses amis, elle tenta de s’expliquer, légèrement rougissante :
— Ce garçon a sombré dans la folie. Cette maladie qui frappe les organes a atteint le cerveau. Cependant, Frappier a passé sa vie à aimer les femmes et je le soupçonne d’être encore réceptif à leurs charmes. Vous croyez que, habillée comme un homme, je puisse paraître séduisante, avec ces quelques modifications, aux yeux d’un être que la folie guette ? demanda-t-elle, soudain très sérieuse.
— Si tu défais deux boutons de plus, c’est certain ! se moqua Avelin.
En réponse, il reçut un coup de coude dans les côtes.
— Frappier, c’est votre amie Aila, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de rendre la plus suave possible. Vous me manquiez tellement depuis votre départ. Pourquoi m’avez-vous quittée ? Vous êtes toute ma vie et vous m’abandonnez… Laissez-moi venir dans vos bras pour profiter de vos baisers.
Bon an, mal an, elle s’extirpa du mieux qu’elle put des ronces et contourna le buisson, mettant en avant son décolleté provocant sur lequel flottaient ses cheveux. Elle le vit enfin, assis sur le sol, un arc à la main. Désespérément, elle chercha à se remémorer comment les filles se débrouillaient pour aguicher les garçons. Un peu au hasard, elle plaça sa main gauche sur sa hanche, agitant la droite devant l’échancrure de sa chemise, comme si elle avait trop chaud. Attiré par son geste, le regard de Frappier se posa sur son cou et la naissance de sa poitrine, ne les quittant plus des yeux. Elle s’approchait de lui à pas lents, la démarche ondulante, le flattant de mots trompeurs. Elle lui parlait de lui, de sa beauté, de son charme, de son intelligence, de l’amour qu’il avait fait naître en elle. Quand elle parvint à ses pieds, elle s’assit à son côté, consciente de la respiration saccadée de l’homme. Lui, le regard toujours fermement rivé sur le décolleté, était devenu apathique. Brusquement, les yeux de Frappier se figèrent. Elle était arrivée trop tard pour le soigner, il était mort… Le cœur empli de regret, Aila reboutonna sa chemise et étendit Frappier par terre avant d’appeler les deux frères. Ils s’avancèrent et Adrien suggéra de l’enterrer.
— Ce ne sera pas la peine, répondit-elle.
En un instant, la terre recouvrit l’homme et le fit disparaître sous un épais tapis végétal à la forme particulière.
— Mais comment fais-tu cela ? s’exclama Avelin.
— Je ne sais pas trop. J’ai espéré pour lui une tombe différente et le pouvoir des fées l’a réalisée… De plus, si son père veut un jour le ramener au village, il saura le retrouver. Partons, nous avons juste le temps de revenir à Pontet pour y dormir. Nous passerons demain matin à l’étang sur le chemin du retour vers Avotour.
Quand ils arrivèrent au village, la vie reprenait ses droits. Les rescapés les accueillirent comme des héros, malgré ce que chacun avait perdu, et tous venaient les remercier avec maladresse et sincérité. Comme une ombre discrète, la petite fille qu’Aila avait sauvée ne la quitta plus des yeux à partir du moment où elle l’aperçut et la suivit de maison en maison, de rue en rue. Aila et les princes finirent par rejoindre la salle du conseil pour indiquer à Dopier l’endroit où Frappier reposait et l’épuration prochaine du plan d’eau. Aila déconseilla sa fréquentation jusqu’à ce que le cycle de vie de la plante fût bouclé, soit environ pendant trois mois.
— Excusez-moi un instant, expliqua-t-elle en s’interrompant.
Elle jaillit hors de la pièce comme une flèche avant de revenir, une petite fille à la main. Fâchée par l’attitude de l’enfant, elle rabroua Niamie avec sévérité :
— Personne ne t’a donc jamais appris qu’écouter aux portes était impoli ?
Impassible, l’enfant, aux yeux d’un vert clair absolument fabuleux, plongea son regard dans le sien.
— Je n’ai plus de famille pour me le dire aujourd’hui.
Aila se radoucit instantanément.
— Je le sais, Niamie. Je suis très triste d’être arrivée trop tard pour les sauver…
— Vous avez fait ce que vous avez pu. Maintenant que je n’ai plus personne, emmenez-moi avec vous. S’il vous plaît…
— Voyons, c’est impossible. Notre pays court un grand danger et une fillette comme toi n’a pas sa place aux côtés d’une combattante.
— J’ai voulu vivre parce que vous m’avez dit que vous aimeriez avoir une petite fille comme moi…
Les yeux de Niamie se remplissaient de larmes. Touchée par sa détresse, Aila s’accroupit à sa hauteur et saisit ses épaules.
— C’est vrai, Niamie. Cependant, je ne laisserai jamais mon enfant risquer sa vie près de moi. Bien au contraire, je la confierai à des gens sûrs.
— Mais ici, il n’y a plus personne pour moi !
— Je suis certaine que si et je vais m’en occuper immédiatement avec le chef du conseil.
Niamie s’écarta brusquement.
— Vous ne comprenez rien ! Je n’ai plus ma place à Pontet. Alors, où vous irez, j’irai ! Vous ne m’en empêcherez pas !
Elle posa un regard frondeur sur Aila et pourtant plein de lumière, puis s’enfuit. La jeune combattante se releva, ennuyée par la réaction de l’enfant.
— Vous prendrez soin d’elle ? s’informa-t-elle auprès de Dopier.
— Bien sûr ! répondit ce dernier. Elle a toujours été une petite fille adorable, avec un sacré tempérament. Il est un peu normal que le contrecoup de la mort de sa famille l’ait rendue enragée. Avec de la patience et malgré l’absence de ses parents, nous devrions parvenir à lui faire accepter la situation.
Aila perçut le sourire moqueur d’Avelin qui semblait lui indiquer que la détermination farouche de Niamie la confrontait à ses propres excès. Le pire était qu’il avait raison, la fillette ne renoncerait pas facilement, elle en était persuadée. Pourtant, elle ne pouvait quand même pas l’embarquer avec elle dans une aventure inconnue qui se révélerait pleine de dangers…
La petite troupe d’Avotour partit prendre du repos. Ils étaient tous si épuisés qu’ils s’allongèrent après avoir grignoté un morceau vite fait. La chandelle soufflée, Avelin demanda à Aila :
— Tu crois qu’elle va abandonner ?
Elle sut qu’il faisait allusion à Niamie.
— J’en doute…
Au petit matin, le réveil fut difficile pour chacun d’entre eux et, plus particulièrement, pour Aila. La tension diminuant, elle ressentait cruellement toute la fatigue physique due à ce qu’elle venait d’endurer ces derniers jours. Courageusement, après un rapide petit déjeuner, ils se remirent en selle. Dopier avait pris la peine de les rejoindre pour les remercier et les assurer de sa fidélité au roi, une nouvelle fois.
— Les villageois ont voulu vous offrir un gage de leur loyauté et de leur reconnaissance avant votre départ. Jetez donc un œil à leurs chaumières en quittant le village.
Et ce fut une immense surprise… De simples fleurs à des bouquets élaborés pendaient aux volets ou aux fenêtres comme des guirlandes aux teintes multicolores, c’était magnifique… Avançant lentement dans la rue principale, le petit groupe devinait, derrière les ouvertures, les mouvements discrets de ceux qui les regardaient partir sans se montrer. Les villageois avaient vécu des moments si douloureux qu’ils n’avaient plus de mots à partager, toute leur énergie servait à reconstruire ce qui pouvait encore l’être. Et, cependant, ils avaient pris la peine de confectionner ces bouquets éphémères, témoignage poignant de leur vie qui avait basculé, mais qui, coûte que coûte, allait reprendre. Émus, les cavaliers admirèrent chaque décoration comme si elle était unique, plus fiers à chaque pas d’en être les destinataires. Aucun d’entre eux ne parla avant la sortie du village tant l’ambiance solennelle dans laquelle ils baignaient les accaparait. Alors qu’ils le quittaient, elle laissa filer les deux frères en avant et se retourna vers Pontet une dernière fois, le cœur gonflé de tendresse. Elle envoya une vague d’amour à tous ces gens si braves et si généreux dont elle avait partagé la vie et les souffrances avant de rejoindre les princes. Arrivée à l’étang, elle prit le temps de vérifier le bouclier de chacun d’eux, toujours soucieuse de les protéger, puis s’approcha de l’eau. Étonnée, elle aperçut des feuilles de Nicorus qui poussaient sur la rive. Cette plante, assez rare, n’aurait pas dû survivre ici. Elle s’accroupit pour en ramasser une dizaine de feuilles qu’elle rangea dans sa ceinture à onguents, à côté de celles d’Herbère données par dame Mélinda. Son indicateur d’alerte était devenu très faible, car le lac retrouvait progressivement son innocuité.
— Emmenez-moi ou je me jette à l’eau ! Et comme cela, vous m’aurez sauvée pour rien !
Aila ne bougea pas, elle savait que Niamie tenait ces propos. Elle ne tourna même pas son regard vers elle, figée dans sa contemplation de l’eau.
— Alors, vas-y, saute, puisque c’est ce que tu désires.
— Vous ne m’aimez donc pas ?
La voix de la petite fille, toute fluette, se fit larmoyante.
— Si, profondément, et c’est la raison pour laquelle je te demande de rester à l’abri, ici.
— Mon village, à l’abri ! Quelle histoire, on a tous failli y passer !
— Oui, mais c’est terminé.
— Et vous partis, il n’y aura plus personne pour me protéger !
— Ce sera encore pire si tu me suis. Crois-moi, expliqua Aila.
— Pourquoi ne voulez-vous pas de moi ?
Sa voix se cassa définitivement et Niamie se mit à pleurer.
— Ce n’est pas que je ne veux pas de toi, mais ma vie ne ressemble en rien à celle d’une mère comme la tienne. Une petite fille ne peut y trouver sa place…
Le silence s’abattit entre elles et Aila en profita pour projeter son esprit et éliminer les dernières traces laissées par la plante maudite. Cela lui prit moins de temps qu’elle l’avait cru et, quand elle eut achevé sa tâche, elle se dirigea vers Niamie, assise sur un rocher à proximité de l’eau. Les yeux perdus de l’enfant erraient sur la surface calme et miroitante qui s’étendait devant elle. Enfin, elle leva son regard vers Aila.
— Vous partez ?
— Nous devons retourner voir le roi et l’informer de la gravité des événements survenus dans ton village.
Niamie secoua la tête, résignée. Aila hésita à rajouter quelques mots apaisants, puis renonça. Elle caressa doucement les cheveux de la petite fille.
— Prends soin de toi.
Elle rejoignit les deux hommes qui patientaient en observant la scène sans intervenir, puis enfourcha Lumière en silence. Talonnant leurs montures, ils partirent au petit trot. Ce ne fut qu’au bout d’une centaine de mètres qu’Aila ralentit et s’arrêta. Faisant demi-tour, elle leur cria :
— Attendez-moi ! Je reviens !
De retour près du plan d’eau, elle sauta de Lumière et appela :
— Viens, Niamie ! Je t’emmène !
Une forme fluette déboula des buissons derrière lesquels elle s’était cachée pour se jeter dans les bras d’Aila. Cette dernière la hissa sur son cheval, puis rattrapa les princes qui prenaient leur mal en patience, un sourire ironique sur les lèvres.
— Nous voici avec un nouveau petit chien sans collier, comme Lomaï, railla doucement Adrien.
— Lomaï ! Un chien ! Comment pouvez-vous dire cela ? C’est une personne admirable ! protesta-t-elle.
— Bien sûr ! Et elle a convaincu père de devenir son garde du corps ! Oh ! À votre air surpris, je vois que vous l’ignoriez. Père nous en a informé juste avant notre départ, j’ai pensé que Lomaï vous avait mis au courant.
— Non, je l’apprends à l’instant. Je sais seulement que votre père a fait un choix de tout premier ordre. Elle est excellente, peut-être même meilleure que moi…
— … et surtout plus facile à vivre ! ajouta Avelin qui, pour toute réponse, reçut le regard d’Aila, lourd de reproches.
Absolument pas décontenancé, il éclata de rire, puis surenchérit :
— Allez, sois honnête. Elle est toujours souriante, agréable, elle rayonne de bonne humeur et, avec elle, aucune complication. Depuis qu’elle a tenté de tuer père, elle se rachète en prenant soin de lui et en faisant de sa personne un bouclier ! Et puis, on pourrait trouver plus vilaine comme garde du corps !
Aila lui jeta un regard en biais.
— Tu parles de moi ?
— Non ! Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, répliqua Avelin. C’est une femme chouette. Moi, je l’aime bien.
Aila lui sourit et éperonna son cheval. Ils étaient partis à trois et ils reviendraient à quatre…
Quand ils arrivèrent à Avotour, le roi était sorti avec sa nouvelle garde du corps et serait de retour sous peu. Aila réprima un sourire, mais pas Adrien et Avelin. Complices, ils se regardèrent avant de pouffer de rire.
— Viens avec moi, mademoiselle Niamie, je vais te confier à Élina. Elle te transformera en petite princesse et tu as intérêt à dire oui à tout, parce que sinon tu auras affaire à moi ! Est-ce bien clair ?
Niamie avait perdu sa verve depuis son départ de Pontet. Étrangement sage, elle se contenta de hocher la tête d’un air résolu. Hubert et Aubin débarquèrent sur ces entrefaites, venant aux nouvelles. Adrien leur proposa de le suivre jusqu’à la salle à manger pour partager avec eux les grandes lignes de leur mission à Pontet.
Aila, accompagnée de la petite fille, parvint à sa chambre.
— Bonjour, Élina, je vous présente une nouvelle venue, Niamie, dont vous aurez à vous occuper. Il doit bien rester dans mon immense pièce un petit coin pour un lit supplémentaire ?
Comme à son habitude, Élina hocha doucement la tête avec un léger sourire aux coins des lèvres.
— Naturellement, je prends tout en charge. Votre bain vous attend, dame Aila. Et je prépare vos affaires.
La jeune fille se plongea avec bonheur dans l’eau chaude, puis, après une ample détente, elle finit par en sortir à contrecœur et s’habiller. Élina avait disparu avec la petite fille. Elle resta un moment à regarder son lit avec un désir tenace d’aller s’y allonger, désir auquel elle résista vaillamment. Heureusement, un coup frappé à la porte la détourna de l’envie qui la taraudait. Avelin lui annonçait que son père venait de rentrer et les attendait. Elle le rejoignit immédiatement et ils descendirent ensemble au bureau de Sérain. Ce fut Adrien qui expliqua toute l’histoire jusqu’à la petite fille, sauvée par Aila et rapatriée au château.
— Une nouvelle Lomaï ? Et je suis certain que vous deviez la ramener ? affirma Sérain.
Aila capta l’échange de coup d’œil entre les deux frères. La situation l’irrita modérément et voilà que leur père tenait le même discours que ses fils !
— Non, sire, pas vraiment. Elle se nomme Niamie et je suis juste convaincue que je ne devais pas la laisser seule à côté de cet étang…
Le roi hocha la tête d’un air entendu.
— Lomaï s’est très bien acclimatée à la vie de château. Parions qu’il en sera de même pour cette jeune demoiselle. Quelle analyse de la situation pouvez-vous me donner de votre mission ?
— Franchement, j’y ai beaucoup réfléchi. J’ai passé en revue le savoir des fées et celui enseigné par Hamelin. Et, pourtant, ce que j’ai combattu ne semble relever d’aucune des catégories que je connaisse… Je me suis penchée sur les histoires de notre pays. L’une d’entre elles raconte que d’autres magies ont existé dans des temps très reculés et que seule celle des fées a survécu, parce que ces dernières se sont liées aux hommes avant de les quitter définitivement. Ce faisant, elles ont amorcé le lent chemin de leur disparition… Je me souviens également d’avoir lu, mais dans un livre rare, qu’il en subsistait une dont les effets avaient été pervertis. Malheureusement, j’en ai oublié les détails, il faudrait que je puisse le relire pour…
Aila s’arrêta. Soudain, des pans entiers de sa mémoire, laissés en jachère, se réveillaient brusquement. Inondée par le flot d’informations, elle porta la main devant sa bouche, comme si cela allait l’aider à comprendre tout ce qui défilait dans ses souvenirs et à en opérer le tri. Un silence attentif l’entourait, mais, toute à sa réflexion, elle ne s’en aperçut même pas. Au bout d’un certain temps, elle secoua la tête. « Serait-ce possible ? », songea-t-elle. Elle prit finalement conscience des regards posés sur elle et de la tension qui régnait dans la pièce. Chacun attendait ses prochains propos avec appréhension, ce qu’elle ressentit quand elle poursuivit :
— Je… Enfin… Dans les livres de notre enfance, il existe souvent des méchants dont certains sont dotés de pouvoirs magiques. Je me suis aperçue que nos légendes n’étaient plus ce qu’elles paraissaient. Dorénavant, je sais quelle part de vérité elles contiennent. Comme pour la magie des fées, aucun de nous n’y croit et, pourtant, je suis persuadée que la plante provient de la sorcellerie…
Un sourd murmure parcourut l’assemblée qui siégeait autour d’elle. Elle vit Hubert réagir, mais son père lui imposa le silence d’un regard, avant de poser une question :
— Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?
— Aucun de vous ne croyait aux fées et moi, la première. Pourtant, je les rencontre souvent et j’utilise leur magie. Devant la chose de l’étang, mon incapacité à déterminer si ce que je combattais appartenait au règne végétal ou animal était illogique, car les fées m’ont offert tous les moyens nécessaires de reconnaissance. Si je n’y suis pas parvenue, c’est que ce n’était pas humain, mais ensorcelé. Cet être-là nous a été envoyé pour répandre la maladie, la folie et la mort sur notre pays. Nous affrontons un ennemi très puissant qui a voulu nous affaiblir pour ensuite nous annexer, sans trop de combats. Une population exsangue est plus facile à faire plier…
— Et vous avez parfaitement raison, jeune demoiselle, annonça la voix rocailleuse d’Orian.
Toutes les têtes se tournèrent vers le nouvel arrivant, tandis que le roi se levait pour aller l’accueillir. Tristan l’accompagnait, toujours aussi grand et silencieux. Aila pensa à Pardon et Adam, espérant qu’ils reviendraient bientôt. Orian prit place parmi eux et amorça son récit :
— Je vois que vous avez bien avancé de votre côté en notre absence. Grégoire, mon très vieil ami et mage de Valmor, était excessivement inquiet lors de notre arrivée. Il lui a fallu quelques jours pour m’avouer l’origine de son trouble, attendant avec crainte mon verdict. Cependant, son histoire me préoccupa encore plus que lui et je vous en livre la teneur. Un royaume, bien au-delà de Faraday, le Tancral, a commencé à envahir tous ses voisins, réduisant les populations en esclavage. Après avoir conquis les terres frontalières, son empereur, Césarus, s’est octroyé une pause, mais il a décidé de remettre cela. Il s’intéresse donc aux États au sud du sien, dont le nôtre, car au nord s’étendent uniquement des territoires vierges et déserts. Nous figurons dans son plan de conquête ainsi que le pays hagan, les royaumes de Faraday, de Wallanie, d’Épicral et d’Estanque, et peut-être bien d’autres encore… D’ailleurs, à ce sujet, une alliance avec ce dernier devient une opportunité à ne pas refuser et, si Wartan veut unir sa fille à notre prince héritier, j’estime qu’Hubert devrait y répondre de manière favorable.
Aila poussa un soupir intérieur… Ça y était ! Elle ne serait plus sa promise pour longtemps ! Alors pourquoi cette nouvelle ne la ravissait-elle pas autant qu’elle l’aurait espéré ? Malgré tout, le soulagement prédominait. Sérain se tourna vers Aila.
— Voilà, jeune fille, vous reprenez votre liberté et, ce soir, je ferai proclamer l’annulation de l’engagement entre vous et mon fils aîné. Hubert, tu partiras dès demain discuter de cette future union avec le roi Wartan.
— Mais ma mission en Hagan…? s’exclama Hubert, visiblement ennuyé.
— Elle se passera de toi. Nous devons inverser notre projet et, dorénavant, convaincre ce peuple de s’allier avec nous. Si Avelin maîtrise la langue hagane, il entreprendra la mission, sinon Adrien le remplacera.
Déçu, Hubert jeta un coup d’œil fâché vers Aila. Pourquoi lui donnait-il toujours l’impression de la tenir pour responsable de tout ce qui tournait de travers ? Elle n’y était quand même pour rien si un empereur assoiffé de pouvoir et de richesse voulait conquérir la Terre entière ! Puis le visage de l’homme redevint indéchiffrable. « Hubert allait en épouser une autre », songea-t-elle brièvement. Aila ne l’envia pas, bien au contraire… Finalement, le statut de prince héritier ne présentait pas que des avantages. Et puis, après tout, quelle importance ? Elle ne s’attarda pas sur cette idée et écouta Orian qui continuait :
— Nous avons, avec Grégoire, vérifié chaque point et les informations que je vous rapporte sont effrayantes, car le pire reste à venir…
Il se tut et tous, suspendus à ses lèvres, attendirent qu’il reprît :
— Cet empereur dispose d’au moins un million de guerriers, peut-être même plusieurs, tous très entraînés par les guerres qu’ils ont déjà remportées…
Le silence dans la pièce changea de nature. La curiosité avait cédé devant l’effroi de la nouvelle qui les laissait sans voix. Peut-être plusieurs millions de combattants… Inimaginable ! Si seulement, sur Avotour, le roi arrivait à lever une troupe de cent mille soldats, ce serait tout le bout du monde… La prise de conscience qu’ils finiraient écrasés sans aucun doute les frappa de plein fouet. Atterrés, ils réalisaient l’absence de moyens qui étaient la leur. Devant cette armée ennemie considérable, existait-il d’autres solutions que périr ? Ce constat établi, il demeurait hors de question de se rendre sans se battre et Sérain imposa sa détermination :
— Bon… Soyons honnêtes, notre situation, guère enviable, ne doit certainement pas nous inciter à baisser les bras ! Seuls, une victoire semble tout bonnement impossible, alors à nous de renforcer notre défense en constituant des alliances avec les pays qui nous entourent. Nous pourrons ainsi présenter un front commun de résistance. Nous avons bien gagné il y a vingt ans contre les excellents combattants hagans et nous recommencerons demain contre Césarus !
Personne n’osa une objection. Pourtant, chacun savait qu’aussi fiers et déterminés que fussent les Hagans, ils ne dépassaient pas en nombre les quelques dizaines de milliers…
— Pour une meilleure efficacité, nous allons établir des missions séparées. Hubert, tu te charges de la Wallanie. Je te donne carte blanche pour les négociations. Avelin, ton hagan ?
— Je progresse, mais pas encore assez pour partir, répondit-il, la mort dans l’âme.
Aila fut triste pour lui, tous ses efforts entrepris n’avaient pas encore payé…
— Très bien. Adrien et Aila, je vous confie la mission en Hagan. Orian et Tristan, vous irez en Épicral. Quant à moi, je laisse la maison à Eustache et direction le Faraday avec Avelin et Aubin.
— Inutile, coupa soudainement Aila.
Alors que tous les regards se braquaient vers elle, elle resta impassible comme perdue dans un songe.
— J’ai la conviction que le roi Constantin vous trahira dès que vous lui tournerez le dos. Je vous conseillerais plutôt l’Estanque.
— Bon, si vous le dites. Et pour le Faraday ?
— Aucune inquiétude, ils seront rangés à vos côtés pour la grande bataille en Wallanie.
— Aila, vous avez une vision ?…
Elle cligna des yeux comme si elle émergeait d’un rêve éveillé. Elle releva la tête et remarqua tous les regards qui convergeaient vers elle, encore une fois. Elle y lisait la curiosité ou la préoccupation, ou rien, comme trop souvent dans celui d’Hubert à nouveau hermétique à toute lecture de ses pensées…
— Non… Je ne sais pas. Ce n’est pas comme ma vision en Hagan… Ce sont comme des réponses qui émergent spontanément dans ma tête, puis de ma bouche. Je dois vous les transmettre, c’est tout.
— Et ce ne sont pas les fées si je me souviens bien.
— Exact, elles ne devinent rien de l’avenir.
— Alors, maintenant au boulot ! Pour commencer, je vous ordonne d’avertir nos vétérans et de les mettre en charge de créer une nouvelle armée. Eustache, envoyez un message à Barou et Bonneau ainsi qu’à tous ceux que vous connaissez, les notifiant leur rappel à la cour dans ce but ? Qu’ils prennent le temps de diffuser cette information et de convoquer tous ceux, hommes ou femmes, qui voudront se battre pour leur royaume. Dès demain, nous dépêcherons des hérauts répandre l’information dans tout le pays. Je compte sur vous, mon cher Eustache, pour tourner cela avec lyrisme et efficacité. Des questions ? Non, très bien. Avelin, Adrien et Aila, reposez-vous, vous avez dû bien peu dormir ces dernières nuits et j’ai besoin de gens en forme pour partir au plus tôt.
Aucun d’eux ne se fit prier et ils regagnèrent leur chambre et leur lit avec plaisir. Aila ne prit même pas la peine de se déshabiller, elle ôta juste ses chaussures et bascula sur sa couette pour s’endormir en un instant, effleurant de justesse le livre des fées. Parvenue dans leur jardin, elle attendit la venue d’Amylis. Quand Aila ne se présentait pas aux heures habituelles, cela durait toujours plus longtemps. Heureusement, ce fut bref et elle vit apparaître son amie au loin, repérant la traînée dorée qu’elle diffusait dans l’air.
— Bonjour, Aila. Je lis sur ton visage la fatigue que tu ressens… Allons rejoindre Errys, elle te soulagera.
— Amylis, ce n’est rien. Je vous apporte des nouvelles tellement graves du monde des hommes.
— Nous les connaissons déjà, Aila. Tu les as naturellement partagées avec nous et toutes mes sœurs sont au courant.
— Je suis la seule à utiliser vos pouvoirs et ils ne suffiront pas pour contrer un empereur aussi puissant que ce Césarus !
— Nous en sommes conscientes sans savoir comment t’aider davantage. Notre mission consiste à protéger la vie et non à donner la mort. Notre magie est parvenue à ses limites en tuant cet être malfaisant au fond de l’eau, mais agir sur d’autres hommes, même vos ennemis, quelque maléfiques qu’ils soient, s’avère impossible…
— Je m’en doute, Amylis, et je ne vous le demande pas. J’ai juste besoin de comprendre comment je peux davantage aider Avotour…
Errys arriva sur ces derniers mots.
— Viens, Aila, allonge-toi, je vais te soulager pendant que tu poursuivras ta conversation avec Amylis.
— Et puis, toutes ces réponses qui surgissent dans ma tête. Savez-vous d’où viennent ces voix que j’entends ?
— Elles proviennent manifestement de l’Oracle qui t’appelle. De toutes les possibilités que nous avons envisagées, celle-ci nous paraît la plus crédible.
— Mais pourquoi m’appelle-t-il ?
Amylis soupira. Tout d’un coup, la fée sembla bien trop frêle et fragile à Aila, comme si elle allait disparaître dans un souffle… Puis l’impression s’effaça.
— Peut-être celui ou celle qui l’héberge va-t-il mourir ou céder sa place, et dans ce cas il cherche un autre être pour l’accueillir et il t’a choisie.
— Mais pourquoi moi ?
— Nous l’ignorons.
— Et si je deviens Oracle, que deviendra ma vie ?
— De ce que nous savons, tu cesseras d’être Aila Grand pour te transformer en cet Oracle et tu n’auras plus jamais d’existence propre. Nous ne pourrons plus partager nos pouvoirs avec toi, ni te voir. En revanche, ta puissance augmentera et dépassera celle que tu détiens aujourd’hui avec notre magie. Tu perdras le don de guérir au bénéfice de la capacité de tuer. Tu multiplieras ta force pour battre n’importe qui, même un sorcier, et exécuter autant d’hommes que tu voudras…
— Vous saviez donc que les sorciers existaient ? s’exclama-t-elle, laissant deviner un soupçon de reproche.
Amylis hocha la tête. Peut-être à cause de la fatigue qu’elle ressentait encore, Aila eut envie de pleurer, mais la chaleureuse présence d’Errys à ses côtés la soulageait lentement. Elle n’effaçait rien de la réalité, elle la rendait juste plus supportable.
— Je suis sincèrement navrée, Aila.
— Est-il possible d’échapper à son appel ?
— Non, un Oracle est souverain. Tu ne pourras pas t’y soustraire s’il t’a désignée.
Aila ferma les yeux. Elle appréciait le mouvement doux des mains d’Errys sur ses tempes qui jugulaient avec application la montée d’une migraine insidieuse.
— C’est finalement mon destin de ne pas exister, de toujours subir la domination de quelqu’un ou quelque chose…, murmura-t-elle.
Malgré elle, les larmes se mirent à couler doucement sur ses joues. Elle sentit la main d’Errys serrer la sienne avec ferveur et ce fut cette dernière qui répondit à ses craintes :
— Ne te sous-estime pas, Aila. Même un Oracle ne te fera pas plier à sa guise, je peux te le promettre. Tu as appris plus vite que la plupart des fées que j’ai connues. Je ne parle pas de ta formation accélérée, mais de ta vitesse d’assimilation et de réutilisation qui dépasse celle du commun des fées, alors, pour un simple être humain, cela tient du prodige. Je suis persuadée que l’Oracle ne te tiendra pas totalement sous son emprise. Crois-moi, avec ta personnalité débordante, il ne te gardera que le temps dont il aura absolument besoin de toi ! Tu lui feras le même effet qu’à sire Hubert !
Elle libéra un joli rire cristallin avant de s’arrêter, confuse, devant la mine déconfite d’Aila. Son sourire s’évanouit.
— Si je t’ai blessée, je te présente toutes mes excuses. Je ne pensais pas… Tes sentiments pour lui sont si évidents que…
Voir Errys s’emberlificoter dans des explications maladroites fut un véritable bienfait pour Aila qui se mit à rire, elle aussi, avec un peu de retard.
— Aucun souci, Errys. Il va se marier bientôt et moi, je serai exclue de toute forme d’amour, donc cela tombe bien, finalement. Je renonce à tout. Mon cœur s’enfermera doucement dans un cocon d’inaccessibilité et n’en sortira plus jamais. Ce sera ma vie dorénavant et je l’accepte.
Rassurée, Errys se détendit.
— Aila, quand tu guéris les gens, tu partages nos pouvoirs, c’est vrai, mais tu donnes davantage. Cela explique la grande fatigue que tu ressens. Tu inondes les hommes d’amour, de ton amour, de cette capacité infinie que tu as d’aimer. Cette force gigantesque ne provient que de toi… Tu es un être merveilleux et je te suis toute dévouée. Et puis, ne renonce pas à l’amour trop vite, il peut emprunter des chemins inimaginables.
Les paroles de la fée Mère touchèrent Aila, au plus profond de son cœur.
— Merci, Errys, je me sens beaucoup mieux. Je vais retourner dormir. Bientôt, je pars en Hagan et j’ignore quand je viendrai vous revoir.
— À présent, tu profites de presque tous nos pouvoirs, Aila. Reviens une dernière fois si l’occasion se présente et si ce n’est pas le cas, n’insiste pas. Je te crois capable d’imaginer ce que nous n’avons pas encore partagé avec toi et de le réaliser. Je me demande, d’ailleurs, si tu as toujours besoin de nous, termina Amylis avec un sourire.
— Mais si ! Comment pourrai-je me passer de mes amies ? répliqua-t-elle. Et puis je vous promets à toutes que je ne vous abandonnerai pas ! Je suppose que…
— Nous le savons, Aila, mais tu n’auras vraisemblablement pas le choix. L’Oracle va protéger son investissement et nous éloigner de toi…
Elle se sentit emplie d’une tristesse amère. Elle étreignit ses amies les fées avec force, puis Errys se mit à plaisanter, dispersant ce qu’elle pouvait de gaîté autour d’elle. Aila les quitta, le cœur lourd, et retourna dormir jusqu’au petit matin…