Toutes les histoires ne commencent pas de la même façon, sauf les contes de fées, alors…
Il était une fois le pays d'Avotour où il faisait bon vivre. Bordée à l'ouest par la montagne et bercée à l'est par la mer, cette contrée bénie reflétait un juste équilibre en toutes choses : le chaud et le froid, les plaines et les vallons, les prés et les forêts. La légende racontait que, pendant des siècles, les fées y avaient vécu en harmonie avec les hommes, et cette entente aurait pu durer pour l'éternité grâce au respect d'une seule et unique règle : l'amour entre une fée et un homme ne pouvait exister. Malheureusement, ce qui était défendu arriva : un regard suffit à deux êtres égarés pour s'aimer et transgresser l'interdit absolu. Fées, familles et amis cherchèrent à les séparer, mais sans aucun succès. Les amants connaissaient pourtant la fin terrible qui les attendait, le corps de l'un distillant un poison à l'autre, mais ils la préférèrent à une vie où ils ne seraient plus unis. Isolés, désavoués, ils finirent par s'enfuir, quittant leur pays pour un lieu lointain et perdu où, de leur amour illicite, naquirent des jumeaux. Conscients de leur condamnation par le mal qui les rongeait de l'intérieur et empirait chaque jour, alors, tant qu'ils le pouvaient encore, ils embrassèrent leurs descendants une dernière fois, les confièrent à la Terre, puis, main dans la main, avancèrent dans l'eau d'un lac noir pour y mourir ensemble. Ainsi s'acheva cet amour interdit. Mais se doutaient-ils qu'ils venaient de bouleverser l'avenir de façon irréversible ?
Les fées et les hommes d'Avotour, qui les recherchaient depuis leur fuite, ne retrouvèrent que leurs corps sans vie, au fond du lac, enlacés à tout jamais. D'une pensée, les fées cristallisèrent les deux amants en hommage à leur passion, en dépit de la folie dont elle était empreinte, pour que jamais un tel drame ne se reproduisît entre les deux peuples. Des bébés, personne ne trouva trace ; ce fut comme s'ils n'étaient jamais nés. Peut-être étaient-ils finalement morts du même mal que leurs parents…
À la suite de ce triste événement, au pays d'Avotour, il fut conté qu'hommes et fées prirent une grave décision : elles continueraient à vivre près d'eux pour les protéger, mais deviendraient invisibles à leurs yeux, évitant ainsi toute nouvelle tentation. Il fut également dit qu'un jour les fées reviendraient parmi les hommes afin de sauver le monde quand elles auraient donné leur pouvoir en héritage à un être humain.
Et la vie poursuivit sa course, insensible à cette douloureuse séparation… En Avotour, les fées avaient disparu depuis trop longtemps et ses habitants avaient fini par oublier tout le bien qu'ils leur devaient. D'elles ne restèrent que des légendes infinies, de celles que les troubadours contaient dans les auberges ou sur les places publiques, dans le silence curieux et recueilli de la population. Ainsi, le temps effaça tout souvenir des mémoires et seuls quelques rares exaltés continuèrent à croire en leur existence. Comme le symbole d'une époque révolue, elles n'apparurent plus que dans la devise du royaume : « Pays des fées, Avotour fut, est et sera » et dans quelques expressions populaires.
Alors qu'un terrible danger étendait son ombre sur la Terre, sous la forme de mille tentacules d'une noirceur effarante, notre histoire commença : celle d'une jeune fille comme les autres, ou presque, mais que quelqu'un, quelque part, avait retenue pour un destin exceptionnel. La journée se terminait et Aila était assise sur une pierre. Elle était assez grande pour son âge et ses cheveux noirs, nattés en une longue tresse, tombaient dans son dos, tandis que des larmes bordaient ses yeux aux pupilles sombres. Du haut de ses seize ans, elle portait sur ses épaules un fardeau bien trop lourd pour une si jeune demoiselle. Comment avait-elle réussi l'exploit de naître en perdant tout ? Et comment pourrait-elle réparer le tort qui lui avait été causé ? Être la fille d'un des combattants les plus valeureux du royaume d'Avotour et ne pas exister à ses yeux constituaient sa triste réalité… Son père, Barou Grand, était un géant à la barbe rousse et au regard bleu, un homme aussi haut que large, animé par une force herculéenne. Vingt ans auparavant, un petit groupe de Hagans, barbares sanguinaires d'un pays frontalier prêts à les envahir, attaqua le carrosse qui transportait Mélinda, la châtelaine d'Antan — un comté d'Avotour — et sa dame de compagnie, Efée. Le hasard décida que Barou, qui passait par là juste entouré d'une poignée de compagnons, les avait secourues. À neuf contre vingt, ce colosse trucida à lui seul dix guerriers hagans sous les regards épouvantés, mais émerveillés de ces dames, alors qu'il ne voyait que les yeux noirs et brillants de l'une d'entre elles, une jeune femme brune au sourire enchanteur. Après les avoir mises en sécurité, il remporta les combats déterminants des dernières grandes batailles qui sauvèrent Avotour. Les hommes qui combattaient à ses côtés l'auraient suivi les yeux fermés, même dans la mort, tandis que sa valeur et son courage devenaient les plus beaux symboles du pays. L'histoire retint que l'amour porta le futur grand héros à vaincre les Hagans, qui se tenaient tranquilles depuis cette victoire. Il ne lui resta plus ensuite qu'à gagner le cœur de la demoiselle aux prunelles sombres.
Honoré pour ses exploits par le roi et Avotour, il reçut en récompense un titre et un manoir qu'au lieu d'occuper il mit en fermage pour partir s'installer à Antan et courtiser Efée. Cette dernière ne tarda pas à succomber, avec grâce, à cette cour discrète et attachante, puis à l'épouser six mois plus tard avec la bénédiction des châtelains du comté, Elieu et Mélinda. Ils demeurèrent au château où Barou fut nommé maître d'armes, pour la plus grande fierté de tous ses habitants. Sa célébrité attira de jeunes seigneurs en quête de reconnaissance, amenant le héros à créer une école destinée à les former. Petit à petit, un immense terrain d'entraînement fut érigé à Antan, qui s'enrichit par la suite d'un manège, puis d'un champ de courses, afin de satisfaire tous les besoins. Comme quoi il fallait peu de choses pour que le bonheur devînt réalité… Quelle fille ne serait pas fière d'avoir un père comme celui-ci ?
Aujourd'hui, sa vie semblait sans avenir à Aila. Et pourtant, tout aurait pu devenir tellement merveilleux : enfant désiré, enfin, en apparence, une mère dévouée et adorable, un père impatient de chérir son héritier qui fut, de fait, une héritière… Et là, tout bascula : à l'instant où il découvrit qu'elle n'était qu'une fille, Aila disparut de son existence comme si elle n'était jamais née. Sur le moment, Efée, fatiguée par l'accouchement, n'avait pas compris à quel point la cassure se révélait irrémédiable. Elle avait fait de son mieux, par la suite, pour entourer son enfant d'amour, espérant ainsi compenser l'attitude déconcertante de son mari. Autour d'elle, elle avait sollicité toutes les personnes qu'elle appréciait pour protéger sa fille, déniée par son père. Mélinda, la châtelaine d'Antan, la prit régulièrement avec ses enfants, comme un des siens. Hamelin, le mage du château, devint son précepteur. Lui qui ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses grimoires avait été séduit par ce bébé. Séduit était-il le terme approprié ? Interloqué ? Fasciné ? Toujours était-il que ce fut probablement la seule fois de sa vie où il vint tapoter avec douceur la tête d'un nouveau-né, le regard empreint d'une gravité soudaine. Et, surtout, il y eut Bonneau, son oncle, le frère de son père qui, jour après jour, prit sa petite nièce un peu plus à l'abri de son aile.
Efée, partagée entre deux amours, ne comprenait pas comment Barou pouvait se conduire en mari enflammé, tendre et prévenant, alors que, simultanément, il affichait une indifférence insoutenable dès qu'il s'agissait de sa fille. Tandis qu'elle se remettait péniblement de la naissance, elle percevait le déchirement que représentait pour son époux l'absence d'héritier mâle. Loumie, l'accoucheuse d'âmes, lui avait, avec la plus grande fermeté, déconseillé une autre grossesse, mais Efée y songeait pour rétablir l'équilibre qui avait disparu dans sa vie. Elle voulait une famille, une vraie, avec un père pour ses enfants. Que s'était-il donc passé dans la tête de cet homme, droit et honnête, pour en arriver à rejeter son unique fille ? Essayant une nouvelle fois d'en découvrir la raison, elle avait poussé suffisamment loin la discussion pour que Barou bloquât définitivement toute tentative d'en parler plus avant. Elle ne l'avait jamais vu dans cet état, animé d'une colère glaciale et tranchante, incontournable, insurmontable. Alors, une bonne année après la naissance d'Aila, malgré les réticences de son mari et l'opposition farouche de Loumie, elle tomba de nouveau enceinte, l'espoir vibrant au fond de son cœur de tout réparer en accouchant enfin d'un garçon.
La vie quotidienne d'Efée s'était naturellement divisée en deux. Quand le soir venait, elle confiait sa fille à son oncle, tandis que, dans la journée, elle s'en occupait pendant que son époux assurait son rôle de maître d'armes. Il était son champion et excellait dans tous les types de combats. Aucune arme blanche ne recelait de secrets pour lui et il était un combattant à mains nues hors pair. Vénéré par ses élèves, respecté par ses pairs, ce héros n'attendait qu'un fils pour marcher dans ses traces. Efée le savait, elle lui donnerait ce garçon tant espéré ! Après, tout irait mieux. Au fur et à mesure que sa grossesse avançait, elle se sentait de plus en plus épuisée et Loumie, inquiète, lui rendait visite fréquemment pour évaluer son état. Quand la future mère ne réussit plus à se lever, Mélinda vint prendre de ses nouvelles chaque jour, récupérant Aila pour la ramener parmi ses enfants. Bonneau, lui aussi très présent, soulageait Efée : il emmenait la petite fille s'occuper des chevaux en la fixant sur son dos avec une pièce en cuir qu'il nouait sur sa poitrine. Cette façon de procéder fit sourire tous ceux qui le croisèrent, mais personne ne s'en moqua. Tous respectaient cet oncle qui se comportait mieux qu'un père.
Bonneau, frère de Barou, ne lui ressemblait pas. Certes grand, il n'avait rien d'un colosse. Il avait hérité d'une teinte de cheveux plus sombre que celle de son frère et d'une carrure plus modeste qui ne l'empêchait pas de l'égaler en force. Comme lui, il avait développé une agilité extraordinaire, doublée d'un impressionnant sens de l'équilibre. En sa compagnie, une des premières chutes d'Aila se termina dans un magnifique tas de fumier bien frais, au profond désespoir de l'oncle. Cependant, il se débrouilla tout seul pour la nettoyer des pieds à la tête et la rendit à sa mère propre comme un sequin neuf… Quand l'histoire, qui circula autour du château, revint aux oreilles d'Efée, elle commença par sourire avant d'éclater de rire. Elle eut l'intime conviction que sa solution de rechange était la bonne et que Bonneau deviendrait l'homme de la situation. Sa détermination à protéger Aila s'en trouva alors renforcée.
Quand arriva le moment de la naissance, Aila venait de fêter ses deux ans et demi. En digne futur père, Barou se précipita au chevet de sa femme et ne la quitta plus, malgré Loumie qui ne cessait de le houspiller. Par les fées, un homme n'avait rien à faire là ! Mais, bon gré, mal gré, elle fut bien obligée de tolérer sa présence, car il voulait rester à tout prix. Enfin, le fils tant attendu naquit et le couple savoura un bonheur inoubliable. Barou resplendissait et Efée sentit l'espoir renaître en elle avec l'arrivée de ce petit garçon. Pour sa part, Loumie se montrait plus taciturne que jamais. Cependant, comblés, les nouveaux parents ne prêtèrent aucune attention à son mutisme marqué.
En une seule nuit, Efée perdit toutes ses illusions ; la naissance d'Aubin n'avait rien changé à l'attitude dédaigneuse de Barou envers sa fille qui ne représentait pas plus aujourd'hui qu'hier, et elle en ressentit un désespoir profond. Elle adorait son mari, mais sa réaction créait une blessure insupportable dans son existence qu'il ne paraissait ni entendre, ni comprendre. Elle se sentait si fragile qu'elle décida que, dès maintenant, elle devait agir pour le bien d'Aila. Malgré sa faiblesse, elle écrivit plusieurs lettres, ses enfants à ses côtés, pour profiter de leur présence tant qu'elle le pouvait encore. Toute à son projet, elle reçut Mélinda, puis Bonneau et, enfin, Hamelin. Le déclin de ses forces ne l'empêcha pas de passer avec chacun beaucoup de temps à convaincre et planifier. Son élocution devenait difficile, sa respiration hachée, mais elle se devait d'achever sa démarche : l'avenir de sa fille était en jeu. Au désespoir de voir l'état de la dame de son cœur se dégrader chaque jour davantage, Barou désertait ses heures d'entraînement pour être à ses côtés. Personne n'aurait songé à lui en adresser le moindre reproche, tant leur amour était cité en exemple en Avotour. Pour éviter des croisements critiques, Efée avait chargé Loumie, si présente auprès d'elle, d'escamoter Aila avant chacune des arrivées de son père. Une paix apparente au sein du foyer fut ainsi préservée…
Efée augurait sa mort proche, c'était juste une question d'heures… Elle avait réalisé tout ce qu'elle pouvait pour Aila, mais son cœur n'en battait pas avec plus de légèreté pour autant, car elle abandonnerait son mari, ses enfants, dont sa fille qui avait tant besoin de sa tendresse. Comment Aila, qu'elle chérissait, arriverait-elle à grandir en force et en confiance malgré l'ombre de Barou ? Quand la vie ne tint plus qu'à un souffle dans sa poitrine, Efée jeta un dernier regard vers l'homme qu'elle avait aimé plus qu'elle-même, sa main posée sur la sienne, sourit à Aubin que Barou berçait dans ses bras, et pressa contre elle une poupée de chiffon, cachée sous les couvertures, symbole de l'amour qu'elle éprouvait pour sa fille. Soudain, sa lumière intérieure s'éteignit, plongeant le cœur de ceux qui l'estimaient dans de profondes ténèbres…
Le château porta son deuil, tandis que la douleur terrassait ce géant de Barou, avec cruauté. Cependant, entouré par ses amis et serrant son fils contre lui, il décida de poursuivre sa route pour son enfant, dans la mémoire de sa merveilleuse femme.
Définitivement chassée de l'habitation familiale, Aila s'installa chez Bonneau, dans la maisonnette attenante aux écuries. Elle essayait de comprendre avec son cœur de petite fille de presque trois ans où était passée sa maman, pourquoi elle avait un frère avec lequel elle ne vivait pas et un père qui ne la regardait jamais. Comme elle ne trouva aucune réponse, elle se renferma sur elle-même et cessa de parler. Pourtant, son oncle se dévoua pour sa nièce, mettant tout en œuvre pour qu'elle se sentît chez elle. Dans son unique pièce, il lui aménagea une chambre, séparée de la partie commune grâce au paravent offert par Mélinda. Pour la meubler, il lui donna son lit et son armoire. Ensuite, après avoir percé un trou dans le plafond, il se créa un minuscule endroit dans les combles pour y dormir, accessible par une échelle. Chaque jour, il prenait soin d'elle comme s'il s'agissait de sa propre fille, la nourrissait, l'habillait, la sortait. Elle l'accompagnait lorsqu'il s'occupait des chevaux ou qu'il s'entraînait au kenda, un bâton de combat peu répandu comme arme au royaume d'Avotour. Il passait ainsi des heures le soir à répéter inlassablement des figures qu'il réalisait même en chevauchant, sous le regard attentif d'Aila qui ne se plaignait jamais. De fait, elle n'en perdait pas une miette, enfin, quand elle ne s'endormait pas à même le sol, vaincue par la fatigue. Il lui apprit à monter à cheval, à les dresser et à les soigner. Il lui enseigna les herbes, les mélanges, les massages et, sans un mot, elle retenait et reproduisait.
Hamelin, le mage, éprouva plus de difficultés pour s'habituer à donner des cours à une enfant qui demeurait silencieuse pendant l'apprentissage de la lecture. Cependant, quand elle levait ses grands yeux, aussi noirs que ceux de sa mère, où brillait cette immense lueur d'intelligence, il savait que son mutisme ne l'empêchait pas de comprendre. Alors, il continuait ses leçons comme si de rien n'était. Il vérifiait de temps à autre ce que signifiait son regard avant de poursuivre ou de recommencer. Elle apprit très vite à écrire et à calculer. Il lui donna des livres à lire pour une semaine qu'elle lui rapportait le lendemain ou le surlendemain. S'il fut plus que surpris de sa rapidité à déchiffrer et à acquérir tout concept, il en accepta l'idée et lui offrit son enseignement avec enthousiasme. Lui, que les enfants agaçaient passablement avec leurs intarissables bavardages et leur aptitude prononcée à ouvrir la bouche pour brasser de l'air, se trouvait plus qu'heureux de cette petite fille qui se taisait… Il décida de partager tout son savoir et entreprit de lui inculquer ses connaissances sur les plantes, l'anatomie, les langues des différents pays voisins, l'histoire, les sciences, les lois et tant d'autres notions et expériences qui le passionnaient. Impassible, elle le suivit dans les dédales de son érudition, même, lorsqu'emporté par un sujet, il sautait du coq à l'âne.
En dépit de son silence, Aila était acceptée de tous et aussi appréciée ; elle grandissait, serviable et agréable, malgré de rares sourires… Tout en le regrettant, chacun mettait son mutisme sur le compte de toutes les épreuves qu'elle avait traversées. Seuls les élèves de son père la rejetaient sans sourciller. Ils avaient choisi leur camp, celui de Barou et, si leur maître ne voulait pas d'elle, c'était qu'elle n'en valait pas la peine ! Il ne fallait pas qu'elle approchât la zone d'entraînement de trop près : elle y recevait railleries et quolibets auxquels elle ne pouvait répondre. Mais c'était plus fort qu'elle. Elle cherchait à entrevoir son père, ce héros, et à voir grandir Aubin qui ne quittait pas son géniteur d'une semelle. Il se comportait comme son ombre, mais en plus petit… Si son frère faisait de son mieux pour imiter Barou, Aila, rien qu'en le regardant, était persuadée qu'il n'en révélerait jamais le même talent. D'où tenait-elle cette certitude ? Elle l'ignorait, mais, pour elle, Aubin ne manifestait pas cette énergie rayonnante que dévoilait l'âme des grands…
Quelques secondes suffirent à Aila, la tête sur l’oreiller, pour s’endormir. Quand Élina la réveilla une demi-cloche plus tard, quelques secondes lui furent nécessaires pour reconstituer le début de sa journée. Son sentiment d’urgence ravivé, elle prit sa ceinture à onguents, son kenda et se précipita dans les escaliers vers la cour où les deux plus jeunes princes l’attendaient déjà, Lumière à leur côté.
— Deux hommes pour moi toute seule ! Quel incroyable privilège !
— Et faudra pas t’y habituer ! plaisanta Avelin.
Elle talonna Lumière et partit au trot, suivie des deux frères. La ville dépassée, ils allongèrent l’allure pour gagner Pontet le plus rapidement possible. Ils profitèrent de la traversée des villages pour partager entre eux les informations rapportées par le capitaine Aténor. Dès le début de la mission, l’étang avait été interdit à la population, par précaution. Arrivés à Pontet, les cavaliers avaient cherché à prouver le lien entre la nature de son eau et les décès quand, tout d’un coup, tout s’était emballé. Les gens tombaient malades les uns après les autres. Les soldats avaient assisté de leur mieux les villageois paniqués, sans parvenir à endiguer la fulgurante propagation du mal. L’apparition de la mort dans la nuit avait décidé le capitaine, dépassé par les événements, à retourner au château avec tous ses hommes, promettant de revenir avec de l’aide le soir même. La troupe était partie ce matin de très bonne heure, après avoir mis le village en quarantaine et donné l’ordre d’exécuter toute personne qui se risquerait à le quitter.
Alors que leur arrivée à Pontet était imminente, les princes et Aila s’arrêtèrent un instant.
— Par quoi commençons-nous, Aila ? demanda Adrien.
— Par l’étang, je suis convaincue que les problèmes viennent de là. Si nous voulons stopper cette hécatombe, je dois découvrir qui disperse ce poison et l’éliminer.
Suivant les indications transmises par le capitaine Aténor, ils tombèrent rapidement sur le lac. Elle descendit de cheval.
— Y a-t-il un risque pour que le virus s’en prenne à nos montures ? s’enquit Avelin, tout de même inquiet.
— Non, je ne le crois pas, sinon je l’aurais su, répondit la jeune fille.
Elle se plaça devant l’étendue d’eau, la sondant de son esprit, tentant de localiser la source du mal.
— Je vais plonger.
— Où ? s’exclama Avelin.
— Dans l’étang. Je dois neutraliser l’origine de la maladie.
Adrien la retint par le bras, l’air grave.
— Je ne peux pas vous laisser exposer votre vie de façon inutile et si je dois vous en empêcher par la force, je le ferai, même si je doute de prendre le dessus. Je ne me rendrai pas sans me battre !
Elle lui sourit avec gentillesse et posa sa main sur la sienne.
— Ne vous inquiétez pas pour moi, je serai protégée par une bulle que les fées m’ont appris à créer. Par contre, je solliciterais votre courtoisie en vous priant de vous tourner de l’autre côté, ajouta-t-elle en rougissant, je n’ai pas de quoi me changer et je vais me déshabiller pour ne pas risquer de mouiller mes affaires. Vous voulez bien ?
— Est-ce certain que vous ne craignez rien ? insista Adrien.
Elle hocha la tête, sans hésitation.
— Viens, Avelin, allons allumer un feu là-bas, proposa-t-il.
Il ajouta à l’attention d’Aila, saisissant un objet derrière sa selle :
— Tenez, c’est pour vous. Ma couverture vous réchauffera quand vous sortirez de l’eau…
Elle le remercia, puis se glissa derrière un arbre à l’abri des regards. Elle ôta ses affaires et contempla l’étang dont la surface lisse ne reflétait pas le trouble dont il était la cause. Qu’allait-elle découvrir sous ce miroir ?
— J’espère, mes petites fées, que j’ai correctement assimilé ce que vous m’avez appris, parce que, là, je joue ma vie et bien plus encore !
Et elle se lança. La bulle se forma autour d’elle dès que son corps atteignit l’eau, telle une seconde peau à travers laquelle elle pouvait même respirer. Aila tendit tous ses sens pour trouver les racines du mal, se dirigeant en aveugle vers le signal de danger qu’elle percevait.
— Par les fées, si seulement je pouvais disposer d’un peu de lumière…
Il suffisait de le demander et la bulle se mit à rayonner doucement, perçant l’obscurité des profondeurs, à la plus grande stupéfaction de la jeune fille qui ne se souvenait pas de détenir ce pouvoir-là… En tout cas, c’était parfaitement adapté à la situation ! Elle continua à descendre et découvrit, nichée tout au fond de l’étang, une espèce d’affreuse plante, affreuse et meurtrière… Cette dernière libérait, à chaque ondulation de ses feuilles, des milliers de petites vésicules vertes, brassées par le vent et les poissons, qui allaient répandre leur poison dans toute la pièce d’eau. Enfin, était-ce vraiment une plante ? Aila ne savait plus rien avec certitude. Envahie par le doute, elle ne percevait que des sensations contradictoires dont elle n’analysait pas la nature. Intérieurement, elle espérait que la magie des fées ne reconnaîtrait pas en cette abomination un être vivant, sinon, par ses seuls moyens, elle n’aurait aucune chance de la détruire, et que ferait-elle donc alors ? Contenant ses craintes, elle projeta de toutes ses forces son esprit vers la plante, la cristallisant dans ses moindres recoins. Progressivement, cette dernière se figea, comme prise dans un cocon de glace, cessant dans le même temps de disséminer le mal qui était en elle. Aila patienta un instant, elle voulait être certaine que son action suffirait, puis, rassurée par l’atténuation du signal de danger, elle remonta à la surface, prenant conscience du froid qui la fit frissonner. Elle s’occuperait plus tard de la menace potentielle des vésicules qui flottaient encore, entre deux eaux. Pour l’instant, elle avait des hommes à sauver. Elle sortit du lac, sèche mais frigorifiée. Grelottant de tous ses membres, elle enfila rapidement ses affaires et passa la couverture autour d’elle avant de rejoindre les deux princes qui attendaient devant le feu. Ils avaient fait chauffer un peu d’eau.
— Une boisson chaude ? Ne me dites pas non. Vous avez beau ne pas être mouillée, vous êtes bleue ! s’exclama Adrien.
Elle s’assit à côté d’eux et prit le temps d’avaler à petites gorgées la tisane brûlante qui la réchauffa de l’intérieur. Ensuite, ils ramassèrent rapidement leurs affaires et se dirigèrent vers le village. Le signal de danger d’Aila se réveilla, brutal, presque insupportable… De Pontet, une souffrance émanait avec une si forte puissance que chacun de ses muscles, se crispant, en devenait douloureux. Elle arrêta les princes.
— Je vous invite à demeurer ici, en sécurité. Je ne voudrais pas endosser la responsabilité de la mort de deux des fils du roi…
— Pas question, je suis un vrai partenaire et je t’accompagne ! répliqua Avelin.
— Et je ne resterai pas derrière ! ajouta Adrien, tout aussi déterminé.
— Alors, descendez de cheval, je vais m’efforcer de créer une protection autour de vous. Cependant, je ne suis en rien certaine de sa totale efficacité…
Ses mains tendues vers eux, son esprit balaya leurs corps, nourrissant le bouclier qu’elle construisait à proximité d’eux de toute sa tendresse, sa générosité et son abnégation… Sa pensée rebondit de Barou à dame Mélinda en passant par Hamelin, ces personnes qu’elle aimait plus que tout et qui lui avaient donné plus qu’elle ne pourrait jamais leur rendre. Elle s’était convaincue que si une chose devait protéger les princes d’une éventuelle contamination, ce serait la force de l’amour dont elle les avait enveloppés…
— Allons-y maintenant.
Ils arrivèrent au village, découvrant les ravages de la maladie. Tous les râles, les plaintes, les gémissements résonnaient dans la tête d’Aila et des larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu’elle les contrôlât. Mais par où devait-elle commencer pour soulager ces villageois torturés de douleur ? Touchés par l’atmosphère lugubre qui les entourait, Avelin et Adrien gardaient le silence, la mine sombre et le cœur lourd. Alors qu’ils descendaient de leurs chevaux, un homme accourut, le souffle court et l’inquiétude perceptible.
— Messires, ma dame, il vous faut partir très vite. Vous n’auriez jamais dû rentrer, des gardes auraient dû vous en empêcher. Je me nomme Dopier, chef du conseil de Pontet. Notre village a été mis en quarantaine, car nous mourons tous les uns après les autres.
— C’est pour cette raison que nous arrivons, dépêchés par le roi. Voici les princes Avelin et Adrien d’Avotour et je suis Aila Grand. Nous devons agir vite.
Une lueur d’espoir s’alluma immédiatement dans le regard de l’homme.
— Quelle est cette salle ? questionna-t-elle, en désignant un bâtiment muni de grandes fenêtres.
— Celle du conseil, répondit Dopier.
— Bien. Localisez les malades les plus atteints et amenez-les ici. Ce sont eux que je dois les guérir en premier ainsi que les enfants et les personnes âgées qui sont plus fragiles devant la maladie. Faites enterrer les cadavres au plus vite pour éviter une transmission encore plus rapide.
Le chef du conseil acquiesça et tout s’enchaîna alors très vite. Elle plongea dans les corps les uns après les autres, détruisant le mal, s’épuisant peu à peu. Quand Avelin et Adrien voulurent qu’elle mangeât un peu, elle refusa, ne souhaitant pas s’interrompre sous peine de ne plus repartir. Trop de souffrance hantait son esprit et son corps flanchait, perclus de douleurs. Le jour déclina, la nuit envahit le village moribond et s’écoula, à la fois trop vite et pas assez. Les traits tirés, le visage fermé, la jeune fille passa le dos de sa main sur son front, puis regarda autour d’elle pour appeler le suivant. Adrien s’approcha.
— Aila, il faut vous arrêter. Vous avez guéri tous ceux dont la vie ne tenait qu’à un fil. Reposez-vous quelques cloches et c’est un ordre cette fois.
Le prince la fixait de ses yeux dorés. Malgré sa simplicité, il affichait cette forme de majesté innée qui impressionnait Aila. Comme le courage lui manquait pour se rebeller, elle le suivit jusqu’à une petite maison attenante à la salle du conseil. Elle voulut s’asseoir un instant auprès d’Avelin, mais, à peine avait-elle touché le lit qu’elle glissa sur le côté, sa tête tombant sur l’épaule du jeune homme, elle dormait déjà.
— Adrien, j’ai besoin de toi…, murmura-t-il.
Adrien tourna les yeux pour découvrir son frère, coincé entre le mur et Aila, n’osant plus bouger de peur de la réveiller. Un sourire aux lèvres, il attrapa la jeune fille, puis l’allongea, tandis qu’Avelin gagnait un autre lit. Un coup fut frappé à la porte.
— Avelin, va voir.
Comme personne ne remuait, Adrien se retourna une nouvelle fois, constatant que son frère sommeillait lui aussi… Résigné, il alla ouvrir. Dopier, contrit, s’excusa de sa présence avant d’enchaîner :
— Mon bon sire, où est la dame qui guérit ?
— Elle dort. Elle doit absolument se reposer avant de recommencer à vous secourir…
— Je le comprends. Cependant, nous venons de retrouver une gamine qui pleure de chagrin et de douleur, seule survivante de sa famille qui habitait dans une maison très à l’écart du village. Des hommes sont en train d’enterrer ses parents et son frère. La dame désirait soigner tous les enfants et, comme la fillette me paraît au plus mal, nous avons pensé…
Dopier laissa sa phrase en suspens, attendant la décision du prince. Adrien tenait pour certain que si la petite fille mourait avant le réveil d’Aila, cette dernière ne se le pardonnerait jamais. À moins que cela fût à Adrien qu’elle en voudrait éternellement et il ignorait s’il saurait le supporter.
— Allez chercher l’enfant, je réveille Aila.
Adrien s’approcha de la jeune fille et la regarda dormir. Elle dégageait une telle sérénité dans son sommeil qu’il se laissa absorber un court moment avant de se décider à l’éveiller. Il lui parla doucement sans obtenir de réaction, puis tapota son épaule sans plus de succès. Il hésitait encore à la secouer plus fort quand il vit une larme couler le long de la joue d’Aila. Les yeux embués, elle les ouvrit et son regard douloureux coupa la respiration du prince l’espace d’un instant.
— Ils ont trouvé une autre petite fille, lui dit Adrien.
— Je sais, je l’ai sentie, elle va si mal…
Il perçut le doute dans sa voix, celui de pouvoir la sauver. Alors qu’il lui prêtait la main pour se redresser, elle posa sa paume sur son épaule un moment.
— Votre bouclier résiste, vous êtes encore protégé. Aidez-moi à rejoindre Avelin, je veux examiner le sien.
Soutenue par le prince, elle vérifia celui du corps endormi d’Avelin et hocha la tête, satisfaite avant de retourner s’asseoir sur son lit.
— Les voilà. Pouvez-vous me ramener l’enfant, je vous prie ? Demandez-leur son prénom.
Sur le pas de la porte, Adrien saisit dans ses bras la petite Niamie qui pleurnichait, si frêle et si pâle. Il la déposa en face d’Aila qui commença son combat presque perdu d’avance. Alors que la jeune fille n’avait échangé que quelques propos rassurants avec chaque personne soignée, ce fut un flot de paroles dont elle enveloppa l’enfant qui gémissait sans répit. Elle lui racontait sa vie lorsque les beaux jours reviendraient, lui parlait du goût des pommes et du jus de ces dernières qu’elles boiraient ensemble.
— Tu sais, un jour, si j’ai une petite fille, je voudrais qu’elle te ressemble. Deux yeux verts, aussi clairs que les tiens, éclaireraient son visage, ouvert sur le monde, et sa jolie peau, dorée par le soleil, serait à croquer. Elle posséderait le même rire que celui qui résonne dans l’air quand tu es heureuse et une volonté de vivre aussi forte que la tienne. Je l’emmènerais se promener longuement à cheval et je lui apprendrais à se battre. Je lui expliquerais les fleurs et les plantes et je lui enseignerais le bonheur d’être, celui de se contenter de ce que la vie vous donne et de savoir se relever quoi qu’il arrive. Allez, vis, ma douce, vis ! Tu as encore un monde à ta portée ! Reviens avec moi, je t’en prie. Tu ne me laisserais sûrement pas tomber si tu te doutais à quel point j’ai besoin que tu survives…
Malgré sa fatigue, le cœur étreint, Adrien, qui ne les avait pas quittées des yeux, écoutait chaque mot prononcé, sous le charme de la voix chaude et convaincante d’Aila. Puis, quand cette dernière ne fut plus qu’un murmure, il réalisa à quel point la jeune fille s’écroulait, épuisée. Soudain, il la vit déposer un baiser sur le front de l’enfant et lui chuchoter :
— Merci.
Sans se tourner vers Adrien, elle murmura tout en retombant sur le lit.
— Elle est sauvée.
Il récupéra la fillette dont les joues avaient retrouvé les couleurs de la vie et qui dormait à présent d’un sommeil paisible.
— Eh bien ! On peut dire que tu l’as échappé belle ! Bienvenue dans le monde des vivants, petite fille, lui souffla le prince.
Un bref instant après, il la remit au chef du village qui patientait.
— Maintenant, nous devons absolument nous reposer. Ne nous réveillez qu’en cas d’urgence.
— Je vais laisser des hommes protéger votre sommeil, lui assura Dopier. Dormez en paix.
Enfin libéré, Adrien s’allongea sur son lit, la voix d’Aila résonnait toujours à ses oreilles. Il réalisait qu’en une journée, il avait vécu presque plus d’événements intenses que dans toute son existence et comprit le malaise que son frère aîné pouvait éprouver en face de la jeune fille. Elle apportait dans son sillage une tornade qui bouleversait votre vie d’un mot ou d’un geste. Adrien ne connaissait pas les sentiments exacts d’Hubert pour elle, son frère avait depuis si longtemps refoulé tout partage amoureux ou même amical, mais il en était sûr, cette fille l’avait touché, à son cœur défendant. La façon dont il se protégeait d’elle le démontrait clairement… Si seulement il acceptait de se livrer, il pourrait prétendre au bonheur qu’il méritait et, pourquoi pas, avec elle… Au moins, il ne s’ennuierait plus jamais ! Adrien sourit. Il adorait Hubert et aurait donné n’importe quoi pour le voir simplement heureux. Seulement, il est impossible de rendre heureux les gens malgré eux. La fatigue eut bientôt raison de ses dernières pensées et il sombra dans un lourd sommeil réparateur.
Le soleil illuminait le village quand Adrien se réveilla. Son frère et Aila dormaient encore. Il passa la porte et réclama aux hommes qui la surveillaient de quoi manger. Deux d’entre eux partirent en courant s’acquitter de la commission, tandis qu’il rentrait. Il s’approcha d’Avelin et le secoua doucement jusqu’à ce que ce dernier déniât émerger.
— Aila ? demanda Avelin d’une voix un peu caverneuse.
— Elle dort encore. Tu la réveilleras une fois le petit déjeuner servi. Je vais me dégourdir les jambes.
Adrien, heureux de se promener au grand air, passa voir les chevaux et marcha un petit quart de cloche vers la forêt, respirant à pleins poumons. Comme une réponse à toute cette souffrance, il sentait en lui un amour immodéré pour la vie et la joie d’être en bonne santé. Il songea à la journée qui les attendait, confiant. Aila saurait faire face à tout. Il ne se doutait pas qu’un jour, il en viendrait à admirer une personne plus que son père et cela l’étonnait. Dans le même temps, il s’avouait ravi d’avoir croisé sa route, rien ne serait plus tout à fait comme avant maintenant et, contrairement à Hubert, cela lui prodiguait un bien fou. Quand il revint à la maison, elle était assise, la mine bien pâlotte. Cependant, ses yeux brillaient de vitalité et elle mangeait d’un solide appétit, écoutant en riant les plaisanteries d’un Avelin en pleine forme. La vue de toutes les victuailles réveillait la faim d’Adrien qui ne tarda pas à venir partager le petit déjeuner et leurs rires. Dès que son estomac cessa de la tirailler, elle partit chez Dopier pour établir un bilan sur le nombre de personnes toujours malades. Elle recommença ses soins, s’efforçant, pour ces cas plus bénins, de préserver son énergie. En une demi-journée, elle avait fini, tandis que, peu à peu, son signal d’urgence s’amenuisait. Malgré tout, elle percevait encore un bruit de fond lié au risque potentiel que l’étang représentait, mais elle avait décidé de terminer par là.
Après une nouvelle nuit réparatrice, elle acheva les guérisons avant d’assister à la réunion du conseil, réduit d’un quart. Beaucoup d’hommes manquaient à l’appel… Ce village allait devoir renaître malgré les absents. Dopier prit la parole :
— Le constat est terrible : nous avons perdu la moitié des nôtres. Le seul point positif est que nous n’ayons eu aucun d’entre nous à tuer de nos propres mains. Chacun a respecté les règles, car, apparemment, personne n’a cherché à s’enfuir d’ici après la mise en quarantaine. À présent, nous allons pleurer nos disparus et nous reconstruire une nouvelle vie après votre départ. Au nom de tous, je tenais à rendre grâce au roi pour l’aide qu’il nous a accordée, alors que nous désespérions.
Très ému, le chef du conseil se mit à bafouiller en poursuivant :
— Qu’en plus, il ait envoyé ses enfants parmi nous, c’est… Enfin, quand nous pourrons…, plutôt quand nous saurons comment vous remercier, nous…
Adrien le coupa :
— Nous n’avons accompli que notre devoir. C’est la préoccupation perpétuelle du souverain et de ses héritiers que de veiller sur ses concitoyens. Répétez-le autour de vous, ce sera la seule récompense que nous accepterons.
— Vous êtes trop bons, messires. Sachez que notre reconnaissance et notre fidélité vous sont acquises à tout jamais. Je vous en donne ma parole.
— Nous n’en doutons pas, chef Dopier.
Aila intervint, elle paraissait inquiète :
— Êtes-vous sûr que personne n’a quitté le village ?
Dopier se concerta avec les autres membres du conseil et l’un d’entre eux se leva pour commencer la tournée des habitations. Une demi-cloche s’était écoulée quand il revint, très énervé.
— Messires, il manque Frappier, le fils du boulanger ! s’exclama-t-il. Comme il n’était toujours pas levé, je suis parti voir avec son père s’il n’était pas malade, mais l’oiseau s’était envolé ! Personne ne l’a aperçu depuis hier soir.
Elle jeta un coup d’œil rapide aux princes, se releva et attrapa ses affaires.
— Il faut le retrouver et vite !
Se tournant vers Dopier, elle ajouta :
— Interdisez l’étang ! La source initiale est anéantie, mais, pour l’instant, il reste encore une possibilité de contamination à son contact. Annoncez-le à votre population en leur expliquant les raisons de cette décision. Pour les récalcitrants, indiquez-leur que je ne m’occuperai pas d’eux une nouvelle fois !
Sur le point de quitter la salle, Adrien et Avelin sur ses talons, elle se retourna vers le chef du conseil encore une fois.
— Frappier est-il à cheval ?
— Non, aucun cheval ne manque à l’appel. Il a dû partir à pied à travers la forêt.
— Quelle est la ville la plus proche ?
Dopier réfléchit un instant.
— Il en existe plusieurs. Cependant, dans son cas, je me dirigerais plutôt vers Barreuse, à l’ouest du village.