Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy roman

Note : 4.6 / 5 avec 277  critiques roman

Le Chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

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La vie d'Aila prit un tour différent lorsqu'elle eut douze ans. D'abord, parce qu'un jeune apprenti de Barou, Dudau de son prénom, environ une quinzaine d'années, pédant, coureur et vaniteux, la croisant dans un coin isolé, se mit en tête que ce serait plutôt drôle de lui faire son affaire d'une façon ou d'une autre. Aila n'apprit jamais vraiment ce qu'il cherchait à perpétrer avec la petite fille qu'elle était à l'époque, mais cela ne l'empêcha pas de s'approcher d'elle, un sourire narquois et conquérant aux lèvres. Soudain, il entendit derrière lui une voix d'enfant s'exclamer avec le plus de fermeté possible :
— Ne la touche pas !
Dudau se retourna pour découvrir Aubin, pas même dix ans, en position de combat ! Éclatant d'un rire moqueur, il s'avança vers lui, oubliant l'espace d'un instant que ce gamin-là était le fils de Barou. C'était un des défauts de cet être suffisant, réfléchir n'était pas son fort… Son frère fonça comme un boulet et se retrouva étendu au sol par un crochet impeccable de son adversaire : dur apprentissage de la vie… Dudau était orgueilleux et stupide, mais également costaud et efficace. Tout aurait pu s'achever ainsi, mais le grand dadais, qui devait vouloir régler un vieux compte avec Aubin, se mit à le bourrer de coups de pied, alors que ce dernier se roulait à terre. À nouveau, Dudau entendit une voix derrière lui, cette fois-ci sourde et rauque :
— Arrête immédiatement !
Il se retourna et vit Aila arriver vers lui, ses jupes retroussées. Un sourire concupiscent s'afficha sur son visage avant de virer rapidement en grimace douloureuse. D'un coup de pied bien ajusté dans l'aine, elle le plia en deux. Puis, remontant de toutes ses forces ses deux mains réunies, elle lui cogna le menton avec une vigueur dont elle ne se croyait pas capable, et selon toute apparence, Dudau non plus. Il s'affaissa sur ses genoux. Elle le frappa sur la nuque et termina d'un coup de pied en pleine tête, avant que l'apprenti, plus que sonné, s'écroulât sur le sol. Elle resta un moment immobile, cherchant à reprendre le contrôle de son cœur qui battait la chamade et l'usage de ses jambes qui, tout d'un coup, se dérobaient. Elle s'avança en tremblant vers Aubin qui regardait la scène, incapable de bouger, mais conscient, et s'agenouilla. D'abord, de ses mains, elle palpa la colonne vertébrale de son frère en remontant en douceur vers le cou pour déceler d'hypothétiques hématomes ou déplacements. Elle avait tellement procédé ainsi avec les chevaux qu'elle le réalisa naturellement. Puis elle parcourut chacun des membres pour s'assurer que son défenseur n'avait rien de cassé, tandis qu'il suivait des yeux chacun des gestes de sa sœur. Elle saisit ensuite son visage à deux mains pour vérifier la mâchoire et la boîte crânienne.
— Peux-tu te relever si je t'aide ? demanda-t-elle, la voix incertaine.
Il acquiesça, encore incapable de parler. Bien mal lui en prit, car une douleur aiguë irradia dans son crâne, lui donnant envie de vomir. Ils durent attendre un moment que le martèlement de la tête d'Aubin se calmât, avant que, soutenu par Aila, son frère arrivât à se redresser. Il n'alla pas loin. La dizaine de mètres parcourus suffirent à son estomac pour se contracter et Aubin, accroché au bras d'Aila, en vida son contenu. Malgré son état, il lui vint l'idée saugrenue que faire la connaissance de sa sœur en se faisant battre, puis en vomissant, était fort éloigné de tout ce dont il avait pu rêver…
— Tu as été très courageux. Merci, Aubin, lui dit-elle.
La voix d'Aila semblait un murmure après toutes ces années de silence et deux ou trois larmes se mirent à couler de ses yeux, elle n'était qu'une petite fille de douze ans, après tout… Toujours incapable d'articuler un mot, il se contenta de lui serrer la main avec tendresse, heureux de voir, sur les lèvres de sa sœur, naître un sourire timide, que, malheureusement, il ne put lui rendre.

◎ ◎ ◎

Le trajet vers l'écurie, l'un contre l'autre, leur parut très long et, par bonheur, ils ne croisèrent personne… Elle l'installa dans la pièce du fond et revint avec une pommade qu'elle étala avec légèreté sur les parties de son visage qui se teintaient de nuances violettes.
— Je te donne le pot. Pour l'instant, applique la crème trois fois par jour, précisa-t-elle. Une fois la sensibilité de l'hématome atténuée, tu masseras en profondeur et ta peau reprendra rapidement sa couleur normale. Et puis tu pourras en mettre également sur tes autres contusions.
Elle lui sourit à nouveau et il articulait avec peine un merci quand ses yeux, discernant une forme derrière Aila, s'agrandirent. Sa sœur remarqua son expression et, sans même se retourner, murmura :
— Bonjour, Bonneau, peux-tu me dire où est rangée la liqueur de Maël ?
— Là-haut, sur l'étagère de la maison.
— Je vais la chercher, expliqua-t-elle avant de disparaître de la pièce, laissant seuls Bonneau avec Aubin.
— Que t'est-il arrivé mon garçon ? demanda l'oncle des enfants, en s'accroupissant près de lui.
Son neveu déglutit, tandis que, reprenant les mêmes gestes qu'Aila, Bonneau palpait chaque partie de son corps.
— Dudau ! Il a voulu agresser ma sœur.
— Et tu l'as battu ?
Aubin remarqua le regard appréciateur de Bonneau, alors que, derrière lui, il croisait l'expression affolée d'Aila qui venait juste de revenir et qui semblait l'implorer de ne pas la mentionner.
— Non, ce n'est pas moi, souffla-t-il, tout en baissant les yeux.
— C'est moi qui l'ai mis à terre, avoua-t-elle.
Son oncle, interdit, se retourna et la scruta avec un froncement de sourcils.
— Ah ! se contenta-t-il de dire.
Puis, s'adressant à son neveu, il ajouta :
— Il faudra trouver une histoire bien ficelée pour éviter les ennuis avec Barou… Dudau t'a rossé et je suis intervenu. Nous en resterons là, pas la peine de mentir davantage. Je crois que Dudau préférera cette version à celle de s'être fait battre par une fille de trois ans sa cadette. De toute façon, Barou n'aimera pas cette anecdote et ce garçon ne fera pas de vieux os ici…
— Tiens, Aubin, voici une liqueur contre la douleur, expliqua-t-elle, en s'approchant de lui. Il en faut très peu, une petite cuillère, quatre fois par jour. Ne l'utilise que lorsque tu as très mal, car elle endort.
— Viens, mon garçon, dit Bonneau en se levant, je te ramène à Barou. En chemin, tu me guideras vers Dudau, je le récupérerai au passage.
Aubin, aidé ce coup-ci par son oncle, se redressa et lança un regard plein de regret vers sa sœur.
— Adieu, Aubin, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
— Non, pas adieu, Aila. À partir d'aujourd'hui, je reviendrai te voir. Je te le promets.
Chancelant sur ses jambes, le garçon repartit, avec le soutien de Bonneau.
Tout le monde, y compris Barou, goba l'histoire. Dudau fut renvoyé sur-le-champ, omettant de signaler qu'il avait tenté d'agresser la jeune fille et qu'elle l'avait mis hors service pour le compte.

◎ ◎ ◎

La vie se poursuivit comme à son habitude, mais de manière bizarre et à intervalles réguliers, elle sentit le regard de son oncle s'attarder sur elle. Il n'avait posé aucune question à la suite de la bagarre, mais elle savait bien qu'il s'interrogeait. Elle fut sur le point d'aller s'expliquer avec lui. Néanmoins, habituée au silence, elle retourna dans son mutisme. Ainsi, personne n'apprit, à part Bonneau et Aubin, qu'elle avait reparlé…

◎ ◎ ◎

Quelques mois plus tard, un matin, juste au premier rayon de soleil, alors qu'elle se promenait avant de regagner le château, Aila entendit un bruit derrière elle et, faisant demi-tour, découvrit son frère qui s'approchait.
— Bonjour, Aila ! Je pensais revenir te rendre visite plus tôt !
— Aubin ? Que fais-tu là ?
— Les entraînements sont repoussés et ne commencent que dans une heure… Je disposais d'un peu de temps devant moi, alors, en te voyant partir, je me suis dit que je pouvais bien sauter sur l'occasion de discuter avec toi. Je n'ai pas pu depuis…, enfin, depuis Dudau. Père ne me lâche plus d'une semelle. Avant, je passais mes journées à le suivre à la trace comme si j'avais peur de le perdre et, maintenant, c'est son tour, alors que je voudrais pouvoir prendre un peu le large…
— Tu t'exprimes plus que la première fois que nous nous sommes rencontrés !
— Sûr, ma mâchoire fonctionne de nouveau ! Et toi, tu n'as mis personne au courant que tu avais renoncé au silence, apparemment…
Modérément sur la défensive depuis l'arrivée d'Aubin, Aila se relâcha :
— Exact, il est plus facile de se taire…
— … que d'exprimer ce que l'on ressent ? Je sais…
Ils se sentaient tous les deux maladroits ; ils se détaillaient comme s'ils se voyaient pour la première fois, ce qui était presque le cas, se découvrant sans oser se rapprocher l'un de l'autre.
— Pourquoi veux-tu me connaître ? questionna Aila. Je ne dois pas faire partie des sujets de discussion préférés de ton père…
— Tout à fait, et il est inutile d'aborder ce problème. Malgré tout, tu es ma sœur… Et puis tous mes camarades parlent de toi ! Ma curiosité m'a poussé à savoir qui tu étais et pourquoi tu n'appartenais pas à ma vie.
— Ce n'est pas moi qui te l'apprendrai, je n'en ai aucune idée… Je crois qu'il est devenu ainsi le jour de ma naissance et tout le monde ignore pourquoi ou n'a daigné me le dire.
— Quelle bêtise ! Père aurait tenu un bien meilleur combattant que moi pour lui succéder, t'es fabuleusement forte pour te bagarrer !
Il poussa un grand soupir de tristesse et haussa les épaules de dépit.
— Oh ! t'es pas si mauvais que ça, mais, avec ta peur de blesser tes camarades, ça ne peut pas marcher, expliqua Aila d'une voix douce.
— Et comment tu sais cela ? relança-t-il, avec une pointe d'agressivité dans le ton.
— Parce que tu as aussi piqué ma curiosité et je voulais te voir. Tu es rapide et efficace… Tu pourras acquérir la force qui te manque avec de l'entraînement, mais te battre ne t'emballe pas vraiment et cela se sent…
— Alors que toi, t'as envie d'en découdre ! répliqua-t-il, moqueur.
— Oui, j'ai emmagasiné assez de haine pour cela !
Aila serra les dents.
— Oh !… Je comprends, je suis désolé. Je dois repartir maintenant, mais nous nous reverrons dès que je le pourrai, ajouta Aubin.
— Je te fais confiance et… j'en serai heureuse.
Ils se sourirent en se quittant. Ce fut ce jour-là qu'elle décida définitivement de reparler.

◎ ◎ ◎

Le deuxième événement majeur advint deux ans plus tard. Bonneau devait transmettre un message important et revenir très rapidement avec une réponse. À nouveau, le pays frémissait sous de nouvelles querelles, intestines cette fois. Le courrier recelait un pacte de non-agression et de protection mutuelle entre Antan et le comté voisin de Melbour, ainsi que leur promesse d'allégeance au roi Sérain d'Avotour. C'était un premier pas essentiel pour lutter contre d'autres territoires, prêts à se retourner contre le royaume. L'oncle avait emmené sa jeune nièce, devenue une cavalière émérite, et en avait profité pour récupérer un nouveau kenda chez un marchand spécialisé de Melbour, la ville principale du comté du même nom. Il connaissait l'importance du courrier, mais n'avait pas envisagé, comme personne au château, que cette simple alliance aurait suscité autant de réactions. Sur le chemin du retour, à un jour de route d'Antan, ils se retrouvèrent encerclés par sept mercenaires, certains de les écraser sans le moindre problème. Comme Aila transportait le message destiné à Elieu, Bonneau lui proposa de s'enfuir, tandis qu'il les retiendrait.
« Non ! », fut sa seule réponse, avant d'ajouter de manière énergique :
— Passe-moi le nouveau kenda. Je devrais pouvoir faire quelque chose avec.
Il s'en saisit et le lui lança avant de s'emparer du sien. Le chef de leurs adversaires ricana.
— Tu crois pouvoir faire quoi avec ton petit bâton ?
— On y va, Bonneau ?
Son oncle faillit lui demander si elle se sentait sûre d'elle, mais il s'abstint, optant délibérément pour la confiance.
— On y va, Aila.
Tous deux poussèrent un cri sauvage, puis, éperonnant leurs chevaux, foncèrent sur les mercenaires qui leur barraient le passage. L'effet de surprise fonctionna. Leurs adversaires, stupéfaits, virent un vieux balourd et une fillette fondre sur eux à toute vitesse. Certains comprirent bien vite, et trop tard, leur douleur quand, d'un coup de kenda, ils se retrouvèrent à terre, piétinés par les montures nerveuses. À la première charge, Bonneau en dégomma deux et Aila, un. Le cercle rompu, l'oncle et sa nièce prirent la poudre d'escampette au grand galop. Le chef, sûrement le plus intelligent de la bande, s'était écarté de la bagarre. Rapidement, il regroupa ses hommes, les trois qui lui restaient, puis partit avec eux à la poursuite des fugitifs. Conscients de ne disposer que d'une avance relative, ces derniers forcèrent l'allure. Cependant, à ce train d'enfer, leurs chevaux fatigués ne tiendraient plus très longtemps et les mercenaires ne tarderaient pas à les rattraper ; il fallait trouver une autre solution…
— Bonneau, par là ! cria Aila qui lui montrait un mur de végétation, sur leur flanc droit.
Ils dissimulèrent les montures derrière un bosquet, puis elle sortit un arc qu'elle assembla à toute vitesse, preuve d'une expérience ancienne, et se positionna pour tirer sur leurs ennemis, sous le regard médusé de son oncle.
— Tu peux me donner les flèches, je n'ai pas le temps d'installer mon carquois, demanda-t-elle, lui désignant les six qui dépassaient de son sac.
Bonneau acquiesça. Concentrée, elle décocha une première fois, réarma en un clin d'œil la flèche tendue par son oncle et deux des mercenaires s'écroulèrent sur le sol, tandis que les deux autres, encore debout, s'éclipsèrent très vite dans les sous-bois, hors de leur vue.
— Non ! Je n'ai pas tué le chef ! C'est le plus malin d'entre eux, il a échangé son chapeau avec un autre ! Que faisons-nous maintenant ? Avec leurs arcs, ils ne se feront plus surprendre…
Il la regardait fixement ; il hésitait visiblement entre exploser et soupirer. Préférant la seconde solution, il soupira, puis murmura :
— Je conviens que le moment est mal choisi, mais depuis quand sais-tu tirer avec cette arme ? Depuis quand possèdes-tu un arc démontable, matériel d'une grande rareté, il me semble ? Depuis quand sais-tu te battre au kenda ?
— Bonneau, je comprends que tu puisses être en colère. S'il te plaît, je t'expliquerai tout plus tard, c'est promis, supplia-t-elle.
Il inspira à pleins poumons.
— Laissons les chevaux ici. J'espère que tu parviendras aussi à te mouvoir sans bruit et que tu te tiendras prête à tuer de nouveau…
Aila rougit sans répondre, puis acquiesça. Ils s'éloignèrent d'une courte distance et s'accroupirent, cachés derrière un petit bosquet, aux aguets. Son oncle murmura :
— Comme nous n'irons pas à eux, ils viendront. Arme ton arc et attends mon signal. Tu me laisses le chef, c'est compris ?
Un regard sévère ponctua sa phrase et elle opina.
Le temps s'écoula. Ils restèrent immobiles et silencieux, tandis qu'Aila s'ankylosait progressivement. Le jour commençait à baisser quand un bruit léger se fit entendre sur leur droite. Ni l'un ni l'autre ne bougèrent. Plus rien ne se passa pendant de longues minutes, excepté l'attente et le crépuscule qui installait ses ombres de plus en plus grandes sur la forêt.

— On pourrait déjà abattre leurs chevaux, suggéra le murmure d'une voix.
L'éclat d'une flèche apparut dans la lumière du soleil couchant et Bonneau effleura Aila qui tira où elle estimait la présence de l'archer. Un cri léger vibra dans l'air et sa flèche chut, suivi d'un corps, dans un bruit de plus. Elle s'aperçut que son oncle avait disparu. En revanche, devant elle, se tenait le chef des mercenaires, son Épée pointée sur elle, plus exactement sur sa gorge. Elle était piégée…
— Adieu, ma belle, lui dit l'homme, qui ricana.
Dans un geste désespéré, elle plongea sur la droite, sentant au passage la pointe de l'arme lui érafler la peau, puis son sang chaud s'écouler de la blessure.
— Viens, Aila, nous pouvons repartir, assura la voix de Bonneau.
Elle émergea du bosquet et jeta un coup d'œil à son oncle qui enlevait son couteau du cœur du dernier mercenaire avant de l'essuyer.
— Et cela aussi, tu sais le faire, lancer un poignard ?
Elle secoua la tête.
— Alors, je t'apprendrai, mais pour l'instant, je vais te soigner pour que la vilaine estafilade que je distingue sur ton cou ne devienne pas une affreuse cicatrice.

Bonneau finissait de déposer des branches dans le feu. Ils avaient trouvé une petite cabane, perdue en pleine forêt et bien dissimulée, à une distance convenable du lieu du dernier affrontement. Il partagea avec la jeune fille quelques lanières de viande séchée, du fromage et du pain.
— À présent, tu connais la profonde émotion qui te submerge quand le spectre de ta propre mort survient, c'est un moment d'une incroyable intensité dans la vie d'un être humain, inoubliable… Après, on choisit son existence en fonction de son expérience. À quoi as-tu pensé ?
— À maman. Je me suis demandé si elle au moins serait fière de moi…
— Elle le serait. Ta mère était une personne hors du commun. Elle aurait admiré sa fille qui devenait une femme comme elle.
— Mais elle n'agissait pas comme un Assassin ! répliqua Aila avec vivacité.
— Si. Quand ton père l'a sauvée, elle a tué un homme qui avait échappé à notre vigilance et qui menaçait Mélinda. Au château, tout le monde l'ignora et cela demeura notre secret.
— Et tu l'as su parce que tu étais là-bas, c'est ça ?
— Oui.
— Et vous êtes deux à vous être épris de la même femme ?
Bonneau fixa sa nièce, étonné de sa perspicacité.
— Oui, elle l'a vu en premier. Mille fois, j'ai imaginé que, posant son regard en premier sur moi, elle serait tombée amoureuse de l'homme que j'étais…
Il soupira avant de continuer :
— … mais ce n'était qu'un rêve. Ils étaient faits l'un pour l'autre…
— … et la raison pour laquelle tu ne t'es jamais marié ? et que tu m'as recueillie ?
Elle leva vers lui ses grands yeux noirs, dévorés par le désir de savoir.
— Oui, oui et non… Au début, je me suis occupée de toi pour lui faire plaisir, mais plus après. Ce fut un choix que je n'ai jamais regretté. Tu es l'enfant que je n'aurai jamais et tu es sa fille, le petit plus qui compte énormément… Et tu es, Aila, une personne extraordinaire. Alors, où as-tu appris à tirer à l'arc ?
— Aubin… Dame Mélinda et lui me l'ont offert comme cadeau pour un de mes anniversaires, un petit secret entre nous…
— Et pour le kenda ? Je suppose que me regarder et t'entraîner avec discrétion a suffi.
— Je t'observe depuis que je suis petite alors, dans ces conditions, t'imiter m'a paru un jeu d'enfant…
— Et risquer ta vie ? Tu as appris cela où ?
— Que veux-tu mon oncle ? rétorqua-t-elle d'une voix acerbe. Quand tu es la fille d'un homme qui ne t'a jamais reconnue, que trop de gens te considèrent comme un rebut parce que le grand héros possède sûrement des raisons d'agir ainsi, que tu es certaine d'être la combattante qu'il recherche et que, malgré ceci, jamais il ne posera le moindre regard sur toi…
Sa voix se cassa. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Bonneau se leva pour se détourner et la laisser à son chagrin, mais, au dernier moment, il se ravisa :
— Ton père n'est qu'un homme. Et ce n'est que ton père… Près de toi, beaucoup de personnes t'ont entourée, aimée et ont donné énormément à une fille qui n'était pas la leur. Ils ne méritent pas ton dédain, juste ton estime. Tu as le devoir d'être à la hauteur de leur dévouement !
Il entendit un sanglot léger, puis, tournant les talons, il ajouta, avant de disparaître dans l'obscurité :
— Tuer pour la première fois n'est pas si facile, prends ton temps pour le digérer… Nous commencerons à te faire travailler dès notre retour.
Rentré au château, son oncle ne lui parla plus jamais de ce qui s'était passé. Il entreprit son entraînement devenu intensif, corrigeant ses défauts, perfectionnant sa perception, son acuité, son niveau d'analyse et complétant par tout ce qu'il pouvait lui apprendre…

◎ ◎ ◎

À partir de ce jour, la vie d'Aila s'accélérera. Rythmée par le son des cloches qui carillonnaient toutes les deux heures, de six heures du matin à vingt-deux heures, la jeune fille répétait les mêmes activités auxquelles s'ajoutaient les exercices particuliers que Bonneau lui recommandait, chaque soir. De plus en plus souvent, elle partait en mission avec lui et, quelquefois, ils rencontraient des bandits ou des ennemis. Les tuer n'était pas toujours nécessaire, mais, quand elle le devait, elle les abattait sans hésitation. Elle passait également du temps avec Mélinda et ses filles à parcourir les villages voisins pour donner du pain et de l'attention. Cependant, elle y consentait à contrecœur, sans bien comprendre pourquoi… Aila s'était spécialisée dans les soins grâce à sa connaissance des chevaux et des plantes. Elle continuait aussi ses séances avec Hamelin et découvrait de nouveaux livres, des histoires insolites, surtout celles des fées qu'Hamelin, à sa grande surprise, vénérerait. Elle, qui lisait et comptait sans problèmes, ne voyait vraiment pas pourquoi Hamelin insistait tant pour qu'elle ingurgitât sa bibliothèque entière. Enfin, pas tout à fait, il y avait ce coin particulier où le mage n'allait jamais chercher le moindre ouvrage, assurément ceux qui traitaient de la Magie des Fées… Docile, elle attendait que son heure fût venue de découvrir ces œuvres interdites, mais comme, selon elle, les fées n'existaient pas et leur magie non plus, elle ne ressentait aucune impatience. Elle aimait ce moment de paix et de solitude où elle approfondissait ses connaissances sur les plantes et pénétrait dans les légendes de tous les pays. Jamais elle n'aurait osé l'avouer, mais l'histoire du Prince Noir et de La Dame Blanche l'émouvait singulièrement, comme celle des amoureux pris au piège dans un cercueil de cristal pour l'éternité au fond d'un lac lointain. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais rêvé d'un chevalier dont elle pût devenir la dame, mais, depuis quelque temps, cela arrivait… Malheureusement, les seuls garçons — son frère et le personnel du château — qui l'approchaient ne risquaient pas de créer de battements de cœur incontrôlés. Les autres, voués corps et âme à Barou, n'auraient même pas daigné porter un œil sur elle. Ah ! si, sauf un ! ce gamin qu'elle avait croisé pendant une année avant qu'il ne disparût définitivement de son chemin. À chaque rencontre, il la saluait en souriant, de toute évidence pour s'amuser à ses dépens. À cela aussi, elle avait survécu. En revanche, se révélait plus ardu de résister à la dernière lubie de Mélinda, qui, voyant la jeune demoiselle poindre sous la combattante, avait décrété de modifier sa garde-robe pour le moins masculine. La châtelaine lui offrit jupes et corsages, et, pour son quinzième anniversaire, une magnifique robe comme celle de ses filles. Évidemment, ce nouvel accoutrement ne se montrait guère pratique pour chevaucher. Alors, pour ne froisser personne, Aila se résolut à couper ses jupes par le milieu, devant et derrière, puis à les recoudre par le centre pour former comme un large pantalon : aspect jupe au repos et avantage d'un pantalon pour tout le reste ! Quand Mélinda découvrit la supercherie, Aila craignit un instant sa réaction, mais, égale à elle-même, la châtelaine posa sur elle ce regard toujours plein de gentillesse et de bienveillance, ajoutant, d'un air coquin… : — As-tu fait subir le même sort à la robe de bal que je t'ai offerte ?
Aila rougit jusqu'aux oreilles.
— Oh ! non, dame Mélinda, je n'aurais jamais osé…
— Dis-moi, est-ce que cette tenue est confortable ?
— Oh ! oui ! C'est vraiment pratique pour monter à cheval.
— Alors, je devrais peut-être essayer !
Derrière elle, Amandine, Blandine et Estelle, les demoiselles du château, pouffaient discrètement, en lançant un regard complice à Aila.
Et ce fut fait. Mélinda et ses filles utilisèrent des « jupes Aila » pour toutes les activités en extérieur. Leur entourage s'en amusa et cette légèreté répandit un bienfait dans le cœur de tous, surtout quand cette nouvelle mode dépassa même les limites d'Antan !

◎ ◎ ◎

Le pays allait de mal en pis. La fréquence des querelles entre les comtés augmentait de manière significative, comme si chacun attendait juste que son voisin tournât le dos pour le trahir et le poignarder. À nouveau, les Hagans se manifestaient aux frontières, conscients de la fragilité du royaume, profitant de la faiblesse des uns et de la perversité des autres. Comme une ombre malfaisante, l'insécurité régnait partout, tandis que se profilaient déjà de grands malheurs qui ne sauraient être conjurés. Elieu partait souvent, accompagné d'hommes fiables, pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être, mais les habitants du château s'inquiétaient à juste titre. Un soir, une nouvelle les plongea tous dans une profonde affliction : un Assassin avait voulu tuer le souverain Sérain d'Avotour. Tragiquement, si le roi survécut, ce furent sa femme et sa dernière-née qui moururent dans ses bras, à sa place. Un deuil d'une semaine fut décrété dans le comté d'Antan. Mélinda semblait encore plus touchée que les autres et son expression bouleversée n'avait pas échappé à Aila, qui, profitant d'un instant de liberté, alla toquer à sa porte. Un long moment s'écoula avant qu'une voix l'invitât à entrer. Elle poussa le battant timidement et perçut tous les efforts que la châtelaine déployait pour lui offrir une apparence normale.
— Que désires-tu, Aila ?
La jeune fille se sentit toute bête. Mais quelle mauvaise fée l'avait donc amenée ici ?
— Je venais voir si je pouvais vous aider en quoi que ce soit, vous semblez si malheureuse…
Le visage de Mélinda se décomposa d'un seul coup et ses yeux se remplirent de larmes. L'instant d'après, ces dernières se mirent à couler sans retenue le long de ses joues. Aila s'approcha et, d'un geste tendre, entoura la châtelaine de ses bras, restant silencieuse comme elle savait si bien le faire, petite fille. Mélinda sanglota sans bruit, puis elle se reprit et serra avec vigueur Aila contre elle avant de s'en écarter, lui tenant les mains.
— Que j'aimerais qu'Efée soit encore là, soupira-t-elle, elle me manque tant… Elle était mon amie depuis l'enfance et nous avons tellement partagé. Alors, quand tu es entrée, l'espace d'un instant, j'ai cru que c'était elle. Tu es tout son portrait, juste un peu plus élancée, peut-être : ton intonation, tes yeux et tes cheveux noirs, cette démarche énergique inimitable, cette façon que tu as de fixer les gens comme si tu voyais à travers eux tout ce qu'ils sont incapables d'observer eux-mêmes. Il existe tant d'elle en toi… C'était une femme exceptionnelle et tu ne te doutes même pas, ni Barou d'ailleurs, à quel point. Tu es redoutable, Aila, et elle serait si fière de toi.
Jamais Mélinda ne lui avait parlé de sa mère avec autant de passion. La jeune fille connaissait leur amitié, mais elle pressentait autre chose qu'apparemment Barou ignorait également… La châtelaine continua son histoire :
— Tu t'interroges sur la cause de mon immense chagrin. La reine qui est morte était ma sœur et la petite fille, ma nièce.
Aila ouvrit les yeux, réussissant de justesse à retenir un cri de stupéfaction. Elle laissa Mélinda poursuivre :
— À part sire Elieu, tous ignorent que je suis issue de la famille royale et, surtout, personne ne doit l'apprendre. J'ai quitté la cour d'Avotour il y a bien longtemps et je ne veux en aucun cas y remettre les pieds ! Chez moi, c'est ici, en Antan…
Mélinda ne regardait plus Aila ; elle parlait comme pour elle-même, fixant le ciel à travers la fenêtre.
— Efée était ma garde du corps et elle se battait comme un chat sauvage, avec grâce et énergie…
Mélinda se tourna vers elle, guettant la réaction de la jeune fille. Aila sentit son cœur s'emballer : sa mère, une combattante ! Le sol se déroba sous ses pieds.
— Assieds-toi, Aila.
La châtelaine lui désigna un fauteuil voisin du sien. La jeune fille s'y laissa choir plus qu'elle s'y assit, saisit sa tête entre ses mains, essayant de reprendre ses esprits. L'émotion la submergeait. Sa mère, qu'elle avait toujours imaginée comme une femme douce et féminine, frêle et fragile, tout l'opposé d'elle, était en fait une guerrière ! Mais pourquoi personne ne le lui avait-il dit avant ? Et elle ressemblait à sa mère ! Cette découverte la bouleversait… Aila, rejetée par son père, avait recherché désespérément un héritage familial. Et tout d'un coup, de la façon la plus inattendue qui fût, elle le recevait, hésitant entre l'incrédulité et l'envie de sauter au plafond ! Elle ressemblait à sa mère ! Elle en était sa digne fille ! Enfin, elle discernait, pour la première fois de sa vie, ce sentiment d'exister vraiment, de devenir une personne à part entière, de s'identifier à quelqu'un, d'être rattachée à une famille… Jamais elle n'avait ressenti cela avec autant d'intensité. Levant la tête vers Mélinda, elle articula avec peine :
— Pourquoi aujourd'hui ?
Mélinda l'observa avec gravité.
— Parce que la fragilité de notre monde croît et que, bientôt, nous devrons compter sur des femmes comme toi. Parce que j'entends tenir jusqu'au bout les promesses faites à ta mère, quoi qu'il m'en coûte, et que te dire toute la vérité en fait partie, même si ce n'est qu'une première étape…
— Comment se fait-il que lui ne le sache pas ? demanda Aila qui pensait à Barou.
— À cause d'un amour infini… Jamais ta mère n'aurait pris le risque de blesser son époux qu'elle aimait profondément en s'affichant comme son égale ou presque. C'était lui son héros, elle était devenue la femme du héros par amour. Ce fut son choix, mais j'ai manifesté mon désaccord avec elle ; plusieurs fois, nous nous sommes disputées à ce sujet. J'acceptais mal de la voir s'effacer derrière un homme, même si celui-ci était Barou. Puis j'ai fini par respecter sa décision. Elle voulait vivre comme les autres épouses, être une mère et ne plus songer à ces combats qu'elle ne supportait plus…
— Comme Bonneau…, murmura Aila pour elle-même.
Mélinda l'entendit :
— Je me suis toujours demandé si Efée serait tombée amoureuse de Bonneau si c'était lui qu'elle avait aperçu en premier au lieu de Barou… Enfin, je crois que non, ce fut Barou parce que ce devait être lui…
Aila esquissa un sourire en écoutant ses propos. Bonneau s'était posé la même question devant elle et avait fini par donner la même réponse. Elle se racla la gorge :
— Dame Mélinda, pourquoi a-t-elle accepté qu'il m'ignore ? M'aimait-elle moins que lui ?
Les larmes, qu'elle avait réussi à retenir jusqu'à présent, lui brûlèrent les yeux. Mélinda soupira. De nouveau, elle se dirigea son regard vers la fenêtre comme si la vue du ciel l'attirait plus que tout, avant de se retourner vers Aila.
— Je me suis souvent posé la question avant qu'elle ne me donne la réponse… Notre amitié n'était pas exempte de heurts et il nous arrivait de nous opposer sur des sujets comme celui-là. Elle restait inflexible quand elle avait pris une décision… Je peux juste partager ceci avec toi, même si tu ne peux la comprendre aujourd'hui : un jour viendra où son amour pour toi dépassera celui qu'elle éprouvait pour son héros et, ce jour-là, ce sera le monde de Barou qui chancellera, plus le tien…
Le silence s'installa dans la pièce. Aila occupa son regard à détailler la chambre si dépouillée. Au centre trônait un lit tout simple, orné d'une grosse couette de plumes, bien chaude, aux couleurs passées. Le baldaquin avait disparu, elle s'en souvenait pourtant. De même, elle remarqua que d'autres éléments de décoration manquaient, dont la magnifique desserte en marqueterie qu'elle avait admirée tant de fois, étant petite… Elle ouvrit la bouche pour questionner Mélinda à ce propos, mais croiser son regard l'en dissuada. Elle décida de se retirer et salua la châtelaine.
— Aila ! Un dernier mot…
Elle se retourna et attendit. Mélinda reprit :
— Barou est un homme auquel je voue la plus grande estime. Il ne s'est jamais douté de ce que ta mère s'était imposé à elle-même, je voulais que tu le saches. Si son comportement reste incompréhensible envers toi, il n'en demeure pas moins un être cher à mon cœur et, si je dois un jour le blesser, seul le devoir me guidera et non la haine… Maintenant, tu peux retourner à tes occupations.
L'espace d'un instant, Aila scruta les yeux de la châtelaine avec attention, avant de sortir, refermant la porte sur ces énigmatiques paroles…

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Retour au tome 1 - Aila et la Magie des Fées An English translation of Aila and the Magic of the Fairies (first chapters)

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées saga Tome ➁ - La Tribu Libre français Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse heroic Tome ➃ - La Dame Blanche heroic Tome ➄ - La Porte des Temps préféré Tome ➅ - Une Vie, voire Deux auteure Tome ➆ - Un Éternel Recommencement lectrice Tome ➇ - L'Ultime Renoncement préféré ➀ à ➃ - La Première Époque français ➄ à ➇ - La Deuxième Époque fantasy Tous les tomes de la saga de fantasy recommandation La romancière Catherine Boullery auteure #fantasy officiel


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Kerryen ouvrit la porte de la salle d’entraînement, se demandant si sa partenaire préférée avait réussi à dégager un peu de son temps. Un léger sourire éclaira son visage en imaginant sa venue prochaine et le plaisir de se confronter à elle. Il n’en doutait pas, elle ne laisserait pas passer cette occasion de l’affronter et de le battre encore une fois. Leurs existences s’étaient littéralement transformées, leur offrant une harmonie si précieuse qu’elle en apparaissait presque irréelle. À quel sacrifice consentirait-il pour la préserver ? Tous ! Et, pour ses femmes, plus encore ! L’amour l’avait rendu heureux, mais également frileux. Quand quelqu’un ne possédait rien, quelle crainte pouvait-il éprouver de perdre une absence de tout ? Aucune. Mais, dorénavant riche, trop peut-être, il devenait suspicieux, comme si tous les êtres vivants l’enviaient au point de désirer lui dérober sa bonne fortune. Ainsi, si une personne se mettait à menacer son bonheur tout récent, il la combattrait jusqu’à la mort. Il ne pouvait même pas affirmer que ses rêves s’étaient exaucés, puisqu’il n’avait jamais espéré sa destinée actuelle. Était-il possible de réaliser des vœux inexistants ? De toute évidence, oui, et il s’en réjouissait. Avançant dans cette pièce, son regard balaya les murs tapissés d’armes dont certaines semblaient venues du bout du monde. Enfant, il les avait inspectées en détail pour en découvrir l’histoire, car quelques-unes apparaissaient si vieilles, voire si inusitées, qu’elles avaient éveillé sa curiosité. D’après son père, la collection avait débuté avec l’un de leurs très lointains ancêtres qui aurait parcouru la Terre entière pour les réunir. À l’époque, ouvrant des yeux émerveillés, il avait écouté les légendes contées par Lothan et s’était imaginé un avenir d’aventurier, comme celui de cet aïeul, à se promener par monts et par vaux, sans crainte ni responsabilité. Puis la réalité avait fini par rattraper son désir quand il avait compris qu’il succéderait au roi et que, devenu souverain du Guerek, il ne disposerait sûrement pas de la disponibilité nécessaire pour voyager librement aussi loin. Pourtant, elles l’avaient tant amené à rêver… Il s’en souvenait presque avec émotion, il les avait étudiées, les unes après les autres, son esprit s’emballait pour leurs noms autant que leurs origines inconnues, sa curiosité s’attisait encore plus lorsque son regard s’égarait sur la grande carte de Lothan sur laquelle il avait dessiné toutes les nations identifiées. Malheureusement incomplète, celle-ci l’avait cependant initié à la découverte du monde à travers les tracés de figures tarabiscotées, dont d’incertains pointillés matérialisaient les frontières. À présent, il se le rappelait, il s’était étonné de l’absence de certains pays, provenance des armes les plus anciennes, et avait questionné Lothan pour obtenir des explications. Celui-ci lui avait avoué son ignorance à leur sujet. À l’époque, Kerryen avait conservé dans un coin de sa mémoire ce détail troublant, puis l’avait négligé quand son existence d’enfant était devenue plus délicate auprès de son père, sans parler de son quotidien d’adulte. S’il lui arrivait de se réfugier dans cette pièce, ce n’était plus pour en apprendre davantage, mais pour s’évader de sa vie tourmentée sans quitter les murs de son château… Alors qu’il poursuivait l’exploration de la collection, une hypothèse jaillit dans son cerveau, d’autant plus surprenante qu’elle concernait la porte des temps, dont il savait dorénavant, parce qu’elle lui avait apporté Ellah, qu’elle fonctionnait. En effet, son ancêtre aurait-il possédé la maîtrise de cet accès ? Ce fait pourrait logiquement expliquer ses nombreux voyages comme la diversité de ses trophées, de tout lieu et de tout temps. Malgré lui, Kerryen secoua la tête. Par les vents d’Orkys, s’il avait pu déplacer ce maudit édifice ailleurs, il s’en serait débarrassé sans le moindre regret en dépit des hauts cris qu’aurait poussés Adélie ! Ce symbole et lui n’avaient jamais été ni amis ni alliés, et ne le deviendraient jamais ; il le détestait toujours autant ! Et puis, après tout, cet objet encombrant n’avait qu’à continuer de se terrer dans les sous-sols de la forteresse, car, Kerryen en était certain, après tant d’inactivités, il ne se réveillerait pas de sitôt pour se manifester. Une fois rejoint le fond de la salle, il ôta sa chemise, se sentant enfin libre de ses mouvements, puis ouvrit le placard pour en sortir un simple bâton. Jamais sa femme ne le convaincrait d’abandonner totalement son arme fétiche, l’épée, pour ce morceau de bois, même si, il devait le lui concéder, il prenait du plaisir à se battre avec celui-ci et surtout avec elle. Son premier combat contre elle au kenda lui revint en mémoire. Très souvent, comme à l’époque, ils n’étaient censés ni s’aimer ni se voir, tous les deux se donnaient rendez-vous dans les endroits les moins fréquentés pour parvenir à se retrouver à l’insu de tous. Après des années de sevrage, lui, comme un adolescent passionné, ne pouvait passer plus de quelques heures éloigné d’elle. Malgré lui, elle était devenue sa raison de vivre, presque son obsession. Alors qu’en ce lieu discret leurs corps aspiraient surtout à s’unir, la fin d’une de leurs rencontres avait emprunté un tour surprenant. Tandis qu’elle se rhabillait, il l’avait observée complètement fasciné par la grâce aérienne de ses mouvements les plus simples, grâce qu’elle transformait en une puissance inégalée quand elle l’affrontait. Pouvait-il l’adorer rien que pour cette raison ?

— Et si tu m’apprenais ? avait-il demandé.
Elle avait froncé les sourcils, un léger sourire interrogateur sur les lèvres.
— Quoi ?
— À utiliser un kenda…
— Tu laisserais tomber l’épée pour ce vulgaire bâton ?
— Bien sûr que non ! Jamais un homme n’oublie son premier amour !
Leurs regards s’étaient croisés et l’ombre de Guisaine avait flotté au-dessus d’eux avant de disparaître, car certaines femmes ne méritaient nullement de persister dans les mémoires. Il avait poursuivi :
— Disons que j’apprécierais de me confronter à toi pour évaluer mon niveau.
— Tu es conscient que je vais te battre et que tu risques de m’en vouloir…
Kerryen avait haussé les épaules avant de répondre :
— Nous ne nous sommes jamais affrontés sur ce terrain, donc tous les espoirs restent permis !
— Voici des aspirations bien irréalistes pour un débutant !
— J’apprends très vite…
— Je n’en doute pas ! Bien. Je t’attrape celui accroché au mur ?
— Non, j’en ai un autre plus près, dans le placard.
L’instant d’après, il avait ressorti le vieux kenda poussiéreux qu’il avait testé quelques mois plus tôt après le passage d’Adélie, une éternité…
— J’ignorais que tu disposais de réserves, remarqua-t-elle.
— Celui-ci était plus pratique à récupérer… Quoi ? Je connais ce regard, allez, dis-moi à quoi tu penses.
— Il t’a appelé et, dorénavant, tu es lié à lui…
— Tu te fais des idées !
— Tu devrais le savoir, j’ai toujours raison ! Tu verras !
— Si tu veux ! En revanche, j’attends que tu m’en dévoiles les bases. Je t’accorde au moins un point, je devrai m’entraîner un peu avant de pouvoir te battre.
Elle avait commencé à le familiariser avec les rudiments de cette arme. D’explications en essais, le temps leur avait filé entre les doigts et ils étaient restés des heures à s’exercer, laissant la nuit envahir sur le Guerek sans même s’en apercevoir. Comme tous les combattants aguerris, Kerryen possédait une dextérité certaine qui l’avait amené à progresser rapidement, mais sans jamais, jusqu’à aujourd’hui, parvenir à la vaincre. Il ne désespérait pas, d’autant plus que, derrière ce défi, se renouvelait le plaisir de la confrontation avec le meilleur adversaire au monde. Elle éveillait tout en lui : sa réactivité, sa ruse, son habileté, sa vitesse d’exécution et, il devait bien l’avouer, elle lui avait également permis de développer son sens de l’innovation. Dorénavant, même à l’épée, il improvisait des déplacements originaux, se réjouissant de fragiliser les défenses de ses opposants avant de les abattre.

— Prêt à mordre une nouvelle fois la poussière ? demanda une voix derrière lui.
Au son de son timbre, il releva la tête, tandis qu’il quittait ses souvenirs.
— Je savais bien que tu ne résisterais pas à l’appel de ma séduction naturelle…, rétorqua-t-il, légèrement ironique.
Elle éclata de rire, puis, sans prévenir, se lança à l’assaut. À présent, il la connaissait presque par cœur, mais ce presque faisait toute la différence, car il l’empêchait de la surpasser. Quelle que fût sa façon de procéder, elle contrerait chacune de ses attaques et en trouverait toujours une inédite pour le mettre d’abord en difficulté, puis au tapis. Cette fin prévisible advint et, encore une fois, il se retrouva le kenda appuyé sur la gorge, incapable de la repousser.
— Alors ? Qui a gagné ? demanda-t-elle, le souffle court.
Il cligna des yeux en signe de reddition ; elle relâcha son étreinte et s’exclama :
— Je préfère ! Et maintenant ?
Aussitôt, il bondit sur elle et la bascula sur le sol.
— Nous pourrions peut-être reprendre où nous nous en étions arrêtés ce matin à cause d’Amy, non ?
Sans un mot, elle attira son époux vers elle d’un geste vif et l’embrassa longuement. Malheureusement, à peine un instant plus tard, alors que de nouvelles hostilités d’une nature légèrement différente s’engageaient entre eux, une voix les appela.
— Nous sommes maudits…, murmura Kerryen.
Pourtant, ils ne bougèrent pas, espérant que la personne, en l’absence de réponse, passerait son chemin. Cependant, le bruit d’un pas se rapprochant leur laissa juste le temps de se redresser et de rajuster leurs vêtements avant qu’une femme parût.
— Bien ! Je vous ai trouvés ! Vous m’avez tellement manqué tous les deux !
Inou, les joues rougies par la température extérieure, se dirigea vers eux, puis les serra dans ses bras avec force l’un après l’autre, avant de poursuivre :
— Comment vous portez-vous ? En plein entraînement ? Décidément ! À croire que vous regrettez les bagarres ! En tout cas, moi, je vous l’affirme, personne ne se risquerait à attaquer qui que ce soit par un froid pareil ! Au fait, j’ai croisé Mira qui cherchait la maman d’une petite fille en pleurs. Peut-être l’heure de manger…
L’air contrit, Ellah et Kerryen se regardèrent. Auraient-ils une nouvelle fois laissé le temps s’enfuir sans même le remarquer ?
— J’y vais ! s’écria Ellah. Ravie de te retrouver. Je m’occupe d’Amy et je vous rejoins.
— Je viens avec toi ! Toutes ces semaines sans la voir, tu t’en rends compte ! Elle doit avoir encore changé ! annonça Inou.
— Avec plus de quatre mois, c’est déjà une jeune demoiselle, c’est certain !
— Ne te moque pas de moi ! J’ai bien trop attendu le moment de devenir grand-mère !
— Sauf que, objecta Kerryen, tu serais plutôt sa grand-tante.
— Toi, mon neveu, ne chipote pas ! Alors, tu es prête ? ajouta-t-elle à l’attention d’Ellah.
— Je reprends mon kenda.
L’ancienne intendante afficha une moue dubitative.
— Tu penses qu’une femme qui allaite fait bien de se battre. Quand même…
Le regard d’Ellah se posa sur elle, réprobateur.
— Stop ! Tu énonces un mot de plus et je t’abandonne ici !
— Tu ne me priverais pas de mon adorable bébé !
— Si tu racontes des bêtises, si !
— Mais ce ne…
— Non ! Dernier avertissement ! s’exclama Ellah, d’un ton menaçant avant d’éclater de rire. Allez, viens ! Je refuse que tu imposes à Amy tes références sur ce qu’une fille doit ou ne doit pas être, ou faire. Elle apprendra par elle-même à choisir les voies qu’elle désire suivre ou laisser tomber, mais pas sous l’influence restrictive de quelqu’un, je ne citerai personne, voulant lui bourrer le crâne de ses propres convictions !
— Promis ! Je ne dis plus rien !

Les deux femmes partirent ensemble, tandis que Kerryen les observait s’éloigner, un sourire aux lèvres, Inou rayonnante et de nouveau volubile, son engagement à se taire s’étant volatilisé en un rien de temps. Décidément, alors que, pendant des années, il avait considéré l’amour comme un sentiment utopiste, il découvrait que celui-ci pouvait rendre n’importe qui heureux, indépendamment de son âge, et sa tante méritait bien ce bonheur inattendu après toutes ces années de dévouement au bien-être des autres. Soudain, les paroles qu’elle avait prononcées à propos d’Ellah, quand celle-ci brillait encore par son absence d’esprit, lui revinrent en mémoire. Si les mots exacts lui échappèrent, le contenu lui apparut distinctement : cette femme était venue pour changer leur vie. Inou s’était révélée d’une rare clairvoyance, bien meilleure que lui à entrevoir l’imperceptible, voire l’indicible. Indéniablement, son propre niveau de projection demeurait insuffisant pour jauger les gens ou discerner d’obscures intentions comme de secrètes évolutions. Là aussi, son épouse se montrait nettement plus perspicace pour déchiffrer le jeu d’éventuels adversaires. Voilà la raison pour laquelle elle le battait systématiquement ! Elle analysait parfaitement ses attitudes, ses expressions et probablement ses pensées : il était bien trop transparent pour elle qui le connaissait par cœur ! Son sourire disparut. Malgré tous ses efforts, il ne parviendrait jamais à la surpasser, parce que jamais il ne saurait comme elle exploiter ses impressions avec le même talent… Après un ultime regard à son kenda, objet de son malheur présent, un roi défait par sa reine, une nouvelle idée surgit : il pourrait lui proposer un combat à l’épée… Peut-être aurait-il alors une chance de la vaincre ? Cependant, il se rembrunit presque aussitôt. Comme cette arme l’attirait peu, elle l’utiliserait de façon encore moins conventionnelle, puis elle triompherait encore une fois, parce qu’elle le surprendrait par son inventivité, l’abandonnant incapable de devancer sa réflexion. Être battu sur son propre terrain, pas question ! Tandis qu’il sortait de la salle, il songea à retourner vers son bureau, mais, auparavant, il n’oublierait pas de faire un léger crochet par leur chambre pour voir son enfant. De nouveau, il se laissa envahir par un sentiment de bonheur. Finalement, la vie était merveilleuse !

— Elle est magnifique ! Regarde ! Elle me sourit !
Assise sur le lit, Inou tenait la petite fille dans ses bras, s’adressant à elle d’une voix enjouée. Si, au début, Amy avait semblé intriguée par ce visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle s’était vite déridée et, à présent, babillait, heureuse de la présence de cette personne qui lui parlait avec animation, voire une nuance d’excitation. Ellah se réjouit de l’enthousiasme de la tante de Kerryen, devenue également la sienne par alliance, tout autant que de la joie qui émanait d’elle. Cependant, une interrogation la troubla légèrement. Tous ces bonheurs se seraient-ils produits si elle n’avait pas franchi cette porte ? Elle souhaita croire que oui, mais comment pourrait-elle l’affirmer ? En tout cas, un fait était avéré, sans son arrivée, Amy ne serait jamais née, car elle-même n’aurait jamais rencontré Kerryen. Qui devait-elle remercier pour cette merveilleuse destinée ? Un soupçon de chance dans son malheur ? Une bonne étoile ? Sa vue dépassa les carreaux vers le balcon enneigé. L’espace d’un instant, elle envisagea de s’y rendre juste pour profiter brièvement d’un peu de solitude, respirer profondément et tenter d’évacuer tous les doutes qui la traversaient encore… Le moment n’étant pas opportun, elle proposa à Inou :
— Et si, maintenant que notre petite demoiselle est nourrie et propre, nous redescendions toutes ensemble ? Tout le monde doit nous attendre pour le déjeuner.
— Bien sûr ! Mukin sera ravi de la retrouver également. Mais, avant, je dois partager avec toi une information que j’ai apprise par hasard. À la gravité du ton d’Inou, Ellah tourna un regard surpris vers elle.
— Avant les premiers flocons, le domaine d’Allora a connu beaucoup de mouvement comme un déménagement. Je crains qu’elle songe à quitter le Guerek…
Naturellement, Ellah ne s’interrogea pas sur les raisons de cette décision, celles-ci se devinaient aisément, mais cette nouvelle l’accabla. Pourquoi les bonheurs ne pouvaient-ils être parfaits ? La châtelaine semblait la seule à laquelle sa venue par la porte avait tout enlevé et cette constatation la navrait.
— J’en suis vraiment désolée…, murmura-t-elle.
— Moi aussi, je te l’assure.
Ses yeux décelant le désarroi d’Ellah, Inou ajouta :
— Tu ne dois pas t’en vouloir ! Tu n’es pas responsable des sentiments qui sont nés entre toi et mon neveu.
— Peut-être… En attendant, il devait s’unir avec elle, pas avec moi.
— Et c’est elle qui a choisi de rendre sa parole à Kerryen, non ?
— Effectivement. Mais si elle s’était sentie obligée d’en arriver là ? Je ne sais pas…
— Pourquoi ? Vous étiez si prudents tous les deux que personne ne s’est douté de votre liaison, pas même Amaury ou moi si un malheureux concours de circonstances ne me l’avait dévoilée.
— Tu crois vraiment que je n’y suis pour rien ?
— Bien sûr !
— Tu n’étais pourtant pas aussi affirmative quand elle a renoncé à son engagement…
— Eh bien ! sous le choc du moment, je me suis trompée, voilà tout !
Ellah ne put s’enlever de la tête que son interlocutrice ne cherchait qu’à la rassurer. Pour elle, Allora n’aurait jamais quitté Kerryen sans une bonne raison et, plus que tout, elle redoutait d’être à l’origine de cette rupture. Ennuyée par le trouble évident que cette information avait suscité chez Ellah, Inou ajouta :
— Je désirais simplement éviter que tu l’apprennes de façon brutale ou inappropriée.
— Tu as bien fait et je t’en remercie. Je suppose qu’elle nous l’annoncera après les festivités. Je ressens tant de regrets pour elle, de cette vie que je lui ai dérobée bien malgré moi.
— Ce point négatif ne doit pas t’amener à oublier toutes celles que tu as embellies par ta présence. Crois-tu qu’elle aurait rendu mon neveu aussi heureux que toi ?
Comment Ellah aurait-elle pu répondre à cette question ? Son arrivée avait obligatoirement bousculé l’avenir, mais dans quel sens ? De plus, Allora montrait d’indéniables qualités qui, avec le temps, auraient pu briser la carapace de Kerryen : une patience inébranlable, une finesse d’esprit qu’il aurait appréciée et, peut-être, derrière sa retenue apparente, une flamme ardente qui aurait fini par le séduire. Pourquoi pas ? Personne ne découvrirait jamais les surprises, bonnes ou mauvaises, que leur engagement avait empêchées. Et, malheureusement, elle devrait vivre avec ce sentiment de culpabilité, un de plus dont elle se serait bien passée…
— Allons-y ! déclara Inou. Reprends le bébé, je préfère ta démarche assurée à la mienne pour descendre l’escalier.

Quand les deux femmes rejoignirent la pièce dans laquelle tout le monde les attendait, le regard d’Ellah balaya l’assemblée, ravie d’y reconnaître presque tous ceux qu’elle aimait. Manquaient encore Béa et Tournel qui arriveraient probablement dans l’après-midi, Jiffeu, fidèle de Kerryen, convié pour l’occasion, ainsi qu’Amaury, son ami le plus cher, visiblement en retard. Près d’eux, elle se sentait entourée par une famille chaleureuse, la seule qu’elle se rappelait, puisque sa mémoire lui refusait tout souvenir à ce sujet. Petit à petit, elle avait progressé dans l’acceptation de cette absence d’existence antérieure et finissait par se contenter de celle qui, peu à peu, s’était construite autour d’elle. À présent, elle avait créé son propre foyer avec un homme dans sa vie et une fille, en plus de ses proches. Demain, la table s’agrandirait et accueillerait d’autres invités comme Greck et Raustic qui avaient conservé leur place entre les murs de la forteresse, enfin, de manière alternative pour ce dernier qui naviguait entre deux refuges, la maison où habitaient sa grand-mère, sa mère et ses sœurs, et le château. Personne ne l’avait obligé à choisir entre une résidence et il avait profité de cette extraordinaire occasion pour vivre pleinement en deux endroits. Oui, demain deviendrait une journée magnifique, celle où seraient réunis tous ses amis pour fêter la fin du règne d’un empereur néfaste. Toutefois, elle célébrerait sa mort avec un soupçon de tristesse, parce qu’une personnalité détestable se révélait parfois façonnée par une enfance douloureuse. Et, dans le cas de Césarus, cette possibilité lui apparaissait plus que probable. Chasser les ombres de son cœur, ne penser qu’au bonheur que la vie lui avait permis de reconstruire et se réjouir, car, oui, demain serait exceptionnel. Confiant Amy à son père, elle s’avança vers le sage, puis le serra tendrement dans ses bras.
— Je suis si heureuse de te revoir.
— Plaisir partagé ! Et puis ta petite fille grandit trop vite ! Inou ne va pas me lâcher jusqu’à obtenir de ma part un séjour prolongé parmi vous.
— Restez autant que vous le désirerez ! Votre présence entre ses murs représente un tel plaisir pour nous tous. Votre chambre vous attend et quelques couverts de plus pendant quelques semaines raviront Gigrid qui vous concoctera ses spécialités. Il n’a pas perdu sa magistrale habitude de me surprendre avec des plats aux saveurs originales. Mais, attention, ménagez sa susceptibilité, car si vous le vexez, vous hériterez de la même cantine que celle de la garnison !
Ils se fixèrent avec intensité. Entre eux, les mots n’avaient jamais revêtu qu’une importance toute relative. Un simple regard les liait, même si Ellah en connaissant encore plus sur lui que l’inverse, parce qu’en partageant son esprit avec elle, Mukin lui avait dévoilé ses secrets les plus intimes. Cependant, il possédait le mérite de la comprendre, devinant ses tourments intérieurs comme la profondeur de ses failles, en dépit de l’inaccessibilité qu’elle arborait quand elle refusait de s’étendre sur ses chagrins. Comme un homme aimant une fille comme la sienne, il veillait sur elle à distance, soucieux de la préserver d’elle-même en lui offrant sa présence chaleureuse et son indéfectible soutien. À présent, il se sentait bien plus rassuré qu’à une époque où elle semblait échapper à tous, juste après la victoire sur Césarus. Elle le fuyait au même titre qu’elle s’était mise soudainement à dédaigner Amaury, totalement ébranlé par son attitude. Au début, simplement troublé par son étrange comportement, il avait craint le pire, songeant qu’elle dissimulait d’obscurs désirs, principalement depuis la mort de son chien… Ainsi, quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre sa liaison avec Kerryen, sans parler du bébé à venir ! Pourtant, toujours vulnérable, elle avait longtemps continué à lutter contre ses démons intérieurs avant, finalement, de renoncer à ce combat tout à la fois inutile et épuisant. Enfin, elle avait accepté qu’avec eux, et, en particulier, Kerryen et cet enfant, elle possédât une chance d’être heureuse. Derrière elle planait l’ombre néfaste de son absence de mémoire, une souffrance encore vivace comme une incertitude dans son existence. Indubitablement, il demeurait compliqué de décrypter les pensées nocives susceptibles de lui traverser l’esprit, même si elle semblait s’en tenir raisonnablement à distance. En tout cas, elle affichait un bonheur serein. En ce qui le concernait, ses fragilités, intactes, réapparaîtraient au prochain mauvais coup du sort… Il retint un soupir. Pourquoi songer au pire quand le meilleur et le plus inattendu étaient arrivés ? Comme elle, il devait aussi apprendre à croire en sa bonne étoile, celle qui lui avait permis de survivre à l’explosion de son laboratoire et à la guerre, puis, contre toute attente, de lui donner une compagnie qu’il n’espérait plus depuis tellement d’années qu’il en avait oublié depuis quand. Ainsi, chaque jour, il savourait les délices d’une indescriptible félicité. Naturellement, sa relation avec Inou ne s’était pas construite en un jour. Patiemment et avec constance, il avait dû abattre, une par une, toutes les barrières qu’elle avait érigées autour d’elle pour se protéger d’elle-même comme des gens. Mais, après tout, quelques jours ou semaines de plus revêtaient-ils une réelle importance quand il avait gagné le principal : son cœur et sa présence auprès de lui. Comme elle s’était emprisonnée dans la conviction profonde que le petit vilain canard auquel elle se comparaît, intégrant son physique imparfait comme son fort caractère, ne pouvait être aimé pour lui-même, il avait dû la persuader du contraire. Ainsi, pas après pas, il avait dû lui démontrer que le désir de l’autre ne s’arrêtait pas à une simple apparence, que son corps qu’elle méprisait, il pouvait avoir envie de l’embrasser et de le toucher. De la même façon, il avait dû lui prouver que les sentiments s’exprimaient autant dans le fait de s’unir sexuellement que de se réveiller le matin dans les bras de son époux, de se promener dans la montagne main dans la main, d’avoir toujours quelques mots ou idées à échanger ou d’offrir la seule fraise des bois aperçue au pied des arbres de la forêt à celle qui la souhaitait, juste parce que le bonheur de l’un s’abreuvait désormais à celui de l’autre… À qui devait-il son incroyable présent, sinon à celle qui lui avait sauvé la vie, deux fois, et avait obligé Inou à dépasser ses préjugés sur elle-même ? Intense, son regard se fixa sur Ellah. Comme une réponse à l’attention qu’il lui portait, par-dessus la tablée animée, elle tourna les yeux vers lui et lui sourit. À cet instant, le cœur de Mukin se contracta autant d’émotion que de crainte. Si jamais elle disparaissait de leur existence, tout ce que sa venue avait apporté s’effacerait et ce bonheur chèrement acquis s’évanouirait. Avait-elle perçu son insolite trouble ? En tout cas, ses sourcils se froncèrent légèrement. Aussitôt, il se ressaisit et leva son verre vers elle. Elle trinqua avec lui à distance, puis chacun but une gorgée. Après ce moment presque hors du temps, Mukin retourna au joyeux plaisir de la discussion avec ses voisins.


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