Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


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Note : 4.6 / 5 avec 261  critiques fantasy

Le Chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

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La vie d'Aila prit un tour différent lorsqu'elle eut douze ans. D'abord, parce qu'un jeune apprenti de Barou, Dudau de son prénom, environ une quinzaine d'années, pédant, coureur et vaniteux, la croisant dans un coin isolé, se mit en tête que ce serait plutôt drôle de lui faire son affaire d'une façon ou d'une autre. Aila n'apprit jamais vraiment ce qu'il cherchait à perpétrer avec la petite fille qu'elle était à l'époque, mais cela ne l'empêcha pas de s'approcher d'elle, un sourire narquois et conquérant aux lèvres. Soudain, il entendit derrière lui une voix d'enfant s'exclamer avec le plus de fermeté possible :
— Ne la touche pas !
Dudau se retourna pour découvrir Aubin, pas même dix ans, en position de combat ! Éclatant d'un rire moqueur, il s'avança vers lui, oubliant l'espace d'un instant que ce gamin-là était le fils de Barou. C'était un des défauts de cet être suffisant, réfléchir n'était pas son fort… Son frère fonça comme un boulet et se retrouva étendu au sol par un crochet impeccable de son adversaire : dur apprentissage de la vie… Dudau était orgueilleux et stupide, mais également costaud et efficace. Tout aurait pu s'achever ainsi, mais le grand dadais, qui devait vouloir régler un vieux compte avec Aubin, se mit à le bourrer de coups de pied, alors que ce dernier se roulait à terre. À nouveau, Dudau entendit une voix derrière lui, cette fois-ci sourde et rauque :
— Arrête immédiatement !
Il se retourna et vit Aila arriver vers lui, ses jupes retroussées. Un sourire concupiscent s'afficha sur son visage avant de virer rapidement en grimace douloureuse. D'un coup de pied bien ajusté dans l'aine, elle le plia en deux. Puis, remontant de toutes ses forces ses deux mains réunies, elle lui cogna le menton avec une vigueur dont elle ne se croyait pas capable, et selon toute apparence, Dudau non plus. Il s'affaissa sur ses genoux. Elle le frappa sur la nuque et termina d'un coup de pied en pleine tête, avant que l'apprenti, plus que sonné, s'écroulât sur le sol. Elle resta un moment immobile, cherchant à reprendre le contrôle de son cœur qui battait la chamade et l'usage de ses jambes qui, tout d'un coup, se dérobaient. Elle s'avança en tremblant vers Aubin qui regardait la scène, incapable de bouger, mais conscient, et s'agenouilla. D'abord, de ses mains, elle palpa la colonne vertébrale de son frère en remontant en douceur vers le cou pour déceler d'hypothétiques hématomes ou déplacements. Elle avait tellement procédé ainsi avec les chevaux qu'elle le réalisa naturellement. Puis elle parcourut chacun des membres pour s'assurer que son défenseur n'avait rien de cassé, tandis qu'il suivait des yeux chacun des gestes de sa sœur. Elle saisit ensuite son visage à deux mains pour vérifier la mâchoire et la boîte crânienne.
— Peux-tu te relever si je t'aide ? demanda-t-elle, la voix incertaine.
Il acquiesça, encore incapable de parler. Bien mal lui en prit, car une douleur aiguë irradia dans son crâne, lui donnant envie de vomir. Ils durent attendre un moment que le martèlement de la tête d'Aubin se calmât, avant que, soutenu par Aila, son frère arrivât à se redresser. Il n'alla pas loin. La dizaine de mètres parcourus suffirent à son estomac pour se contracter et Aubin, accroché au bras d'Aila, en vida son contenu. Malgré son état, il lui vint l'idée saugrenue que faire la connaissance de sa sœur en se faisant battre, puis en vomissant, était fort éloigné de tout ce dont il avait pu rêver…
— Tu as été très courageux. Merci, Aubin, lui dit-elle.
La voix d'Aila semblait un murmure après toutes ces années de silence et deux ou trois larmes se mirent à couler de ses yeux, elle n'était qu'une petite fille de douze ans, après tout… Toujours incapable d'articuler un mot, il se contenta de lui serrer la main avec tendresse, heureux de voir, sur les lèvres de sa sœur, naître un sourire timide, que, malheureusement, il ne put lui rendre.

◎ ◎ ◎

Le trajet vers l'écurie, l'un contre l'autre, leur parut très long et, par bonheur, ils ne croisèrent personne… Elle l'installa dans la pièce du fond et revint avec une pommade qu'elle étala avec légèreté sur les parties de son visage qui se teintaient de nuances violettes.
— Je te donne le pot. Pour l'instant, applique la crème trois fois par jour, précisa-t-elle. Une fois la sensibilité de l'hématome atténuée, tu masseras en profondeur et ta peau reprendra rapidement sa couleur normale. Et puis tu pourras en mettre également sur tes autres contusions.
Elle lui sourit à nouveau et il articulait avec peine un merci quand ses yeux, discernant une forme derrière Aila, s'agrandirent. Sa sœur remarqua son expression et, sans même se retourner, murmura :
— Bonjour, Bonneau, peux-tu me dire où est rangée la liqueur de Maël ?
— Là-haut, sur l'étagère de la maison.
— Je vais la chercher, expliqua-t-elle avant de disparaître de la pièce, laissant seuls Bonneau avec Aubin.
— Que t'est-il arrivé mon garçon ? demanda l'oncle des enfants, en s'accroupissant près de lui.
Son neveu déglutit, tandis que, reprenant les mêmes gestes qu'Aila, Bonneau palpait chaque partie de son corps.
— Dudau ! Il a voulu agresser ma sœur.
— Et tu l'as battu ?
Aubin remarqua le regard appréciateur de Bonneau, alors que, derrière lui, il croisait l'expression affolée d'Aila qui venait juste de revenir et qui semblait l'implorer de ne pas la mentionner.
— Non, ce n'est pas moi, souffla-t-il, tout en baissant les yeux.
— C'est moi qui l'ai mis à terre, avoua-t-elle.
Son oncle, interdit, se retourna et la scruta avec un froncement de sourcils.
— Ah ! se contenta-t-il de dire.
Puis, s'adressant à son neveu, il ajouta :
— Il faudra trouver une histoire bien ficelée pour éviter les ennuis avec Barou… Dudau t'a rossé et je suis intervenu. Nous en resterons là, pas la peine de mentir davantage. Je crois que Dudau préférera cette version à celle de s'être fait battre par une fille de trois ans sa cadette. De toute façon, Barou n'aimera pas cette anecdote et ce garçon ne fera pas de vieux os ici…
— Tiens, Aubin, voici une liqueur contre la douleur, expliqua-t-elle, en s'approchant de lui. Il en faut très peu, une petite cuillère, quatre fois par jour. Ne l'utilise que lorsque tu as très mal, car elle endort.
— Viens, mon garçon, dit Bonneau en se levant, je te ramène à Barou. En chemin, tu me guideras vers Dudau, je le récupérerai au passage.
Aubin, aidé ce coup-ci par son oncle, se redressa et lança un regard plein de regret vers sa sœur.
— Adieu, Aubin, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
— Non, pas adieu, Aila. À partir d'aujourd'hui, je reviendrai te voir. Je te le promets.
Chancelant sur ses jambes, le garçon repartit, avec le soutien de Bonneau.
Tout le monde, y compris Barou, goba l'histoire. Dudau fut renvoyé sur-le-champ, omettant de signaler qu'il avait tenté d'agresser la jeune fille et qu'elle l'avait mis hors service pour le compte.

◎ ◎ ◎

La vie se poursuivit comme à son habitude, mais de manière bizarre et à intervalles réguliers, elle sentit le regard de son oncle s'attarder sur elle. Il n'avait posé aucune question à la suite de la bagarre, mais elle savait bien qu'il s'interrogeait. Elle fut sur le point d'aller s'expliquer avec lui. Néanmoins, habituée au silence, elle retourna dans son mutisme. Ainsi, personne n'apprit, à part Bonneau et Aubin, qu'elle avait reparlé…

◎ ◎ ◎

Quelques mois plus tard, un matin, juste au premier rayon de soleil, alors qu'elle se promenait avant de regagner le château, Aila entendit un bruit derrière elle et, faisant demi-tour, découvrit son frère qui s'approchait.
— Bonjour, Aila ! Je pensais revenir te rendre visite plus tôt !
— Aubin ? Que fais-tu là ?
— Les entraînements sont repoussés et ne commencent que dans une heure… Je disposais d'un peu de temps devant moi, alors, en te voyant partir, je me suis dit que je pouvais bien sauter sur l'occasion de discuter avec toi. Je n'ai pas pu depuis…, enfin, depuis Dudau. Père ne me lâche plus d'une semelle. Avant, je passais mes journées à le suivre à la trace comme si j'avais peur de le perdre et, maintenant, c'est son tour, alors que je voudrais pouvoir prendre un peu le large…
— Tu t'exprimes plus que la première fois que nous nous sommes rencontrés !
— Sûr, ma mâchoire fonctionne de nouveau ! Et toi, tu n'as mis personne au courant que tu avais renoncé au silence, apparemment…
Modérément sur la défensive depuis l'arrivée d'Aubin, Aila se relâcha :
— Exact, il est plus facile de se taire…
— … que d'exprimer ce que l'on ressent ? Je sais…
Ils se sentaient tous les deux maladroits ; ils se détaillaient comme s'ils se voyaient pour la première fois, ce qui était presque le cas, se découvrant sans oser se rapprocher l'un de l'autre.
— Pourquoi veux-tu me connaître ? questionna Aila. Je ne dois pas faire partie des sujets de discussion préférés de ton père…
— Tout à fait, et il est inutile d'aborder ce problème. Malgré tout, tu es ma sœur… Et puis tous mes camarades parlent de toi ! Ma curiosité m'a poussé à savoir qui tu étais et pourquoi tu n'appartenais pas à ma vie.
— Ce n'est pas moi qui te l'apprendrai, je n'en ai aucune idée… Je crois qu'il est devenu ainsi le jour de ma naissance et tout le monde ignore pourquoi ou n'a daigné me le dire.
— Quelle bêtise ! Père aurait tenu un bien meilleur combattant que moi pour lui succéder, t'es fabuleusement forte pour te bagarrer !
Il poussa un grand soupir de tristesse et haussa les épaules de dépit.
— Oh ! t'es pas si mauvais que ça, mais, avec ta peur de blesser tes camarades, ça ne peut pas marcher, expliqua Aila d'une voix douce.
— Et comment tu sais cela ? relança-t-il, avec une pointe d'agressivité dans le ton.
— Parce que tu as aussi piqué ma curiosité et je voulais te voir. Tu es rapide et efficace… Tu pourras acquérir la force qui te manque avec de l'entraînement, mais te battre ne t'emballe pas vraiment et cela se sent…
— Alors que toi, t'as envie d'en découdre ! répliqua-t-il, moqueur.
— Oui, j'ai emmagasiné assez de haine pour cela !
Aila serra les dents.
— Oh !… Je comprends, je suis désolé. Je dois repartir maintenant, mais nous nous reverrons dès que je le pourrai, ajouta Aubin.
— Je te fais confiance et… j'en serai heureuse.
Ils se sourirent en se quittant. Ce fut ce jour-là qu'elle décida définitivement de reparler.

◎ ◎ ◎

Le deuxième événement majeur advint deux ans plus tard. Bonneau devait transmettre un message important et revenir très rapidement avec une réponse. À nouveau, le pays frémissait sous de nouvelles querelles, intestines cette fois. Le courrier recelait un pacte de non-agression et de protection mutuelle entre Antan et le comté voisin de Melbour, ainsi que leur promesse d'allégeance au roi Sérain d'Avotour. C'était un premier pas essentiel pour lutter contre d'autres territoires, prêts à se retourner contre le royaume. L'oncle avait emmené sa jeune nièce, devenue une cavalière émérite, et en avait profité pour récupérer un nouveau kenda chez un marchand spécialisé de Melbour, la ville principale du comté du même nom. Il connaissait l'importance du courrier, mais n'avait pas envisagé, comme personne au château, que cette simple alliance aurait suscité autant de réactions. Sur le chemin du retour, à un jour de route d'Antan, ils se retrouvèrent encerclés par sept mercenaires, certains de les écraser sans le moindre problème. Comme Aila transportait le message destiné à Elieu, Bonneau lui proposa de s'enfuir, tandis qu'il les retiendrait.
« Non ! », fut sa seule réponse, avant d'ajouter de manière énergique :
— Passe-moi le nouveau kenda. Je devrais pouvoir faire quelque chose avec.
Il s'en saisit et le lui lança avant de s'emparer du sien. Le chef de leurs adversaires ricana.
— Tu crois pouvoir faire quoi avec ton petit bâton ?
— On y va, Bonneau ?
Son oncle faillit lui demander si elle se sentait sûre d'elle, mais il s'abstint, optant délibérément pour la confiance.
— On y va, Aila.
Tous deux poussèrent un cri sauvage, puis, éperonnant leurs chevaux, foncèrent sur les mercenaires qui leur barraient le passage. L'effet de surprise fonctionna. Leurs adversaires, stupéfaits, virent un vieux balourd et une fillette fondre sur eux à toute vitesse. Certains comprirent bien vite, et trop tard, leur douleur quand, d'un coup de kenda, ils se retrouvèrent à terre, piétinés par les montures nerveuses. À la première charge, Bonneau en dégomma deux et Aila, un. Le cercle rompu, l'oncle et sa nièce prirent la poudre d'escampette au grand galop. Le chef, sûrement le plus intelligent de la bande, s'était écarté de la bagarre. Rapidement, il regroupa ses hommes, les trois qui lui restaient, puis partit avec eux à la poursuite des fugitifs. Conscients de ne disposer que d'une avance relative, ces derniers forcèrent l'allure. Cependant, à ce train d'enfer, leurs chevaux fatigués ne tiendraient plus très longtemps et les mercenaires ne tarderaient pas à les rattraper ; il fallait trouver une autre solution…
— Bonneau, par là ! cria Aila qui lui montrait un mur de végétation, sur leur flanc droit.
Ils dissimulèrent les montures derrière un bosquet, puis elle sortit un arc qu'elle assembla à toute vitesse, preuve d'une expérience ancienne, et se positionna pour tirer sur leurs ennemis, sous le regard médusé de son oncle.
— Tu peux me donner les flèches, je n'ai pas le temps d'installer mon carquois, demanda-t-elle, lui désignant les six qui dépassaient de son sac.
Bonneau acquiesça. Concentrée, elle décocha une première fois, réarma en un clin d'œil la flèche tendue par son oncle et deux des mercenaires s'écroulèrent sur le sol, tandis que les deux autres, encore debout, s'éclipsèrent très vite dans les sous-bois, hors de leur vue.
— Non ! Je n'ai pas tué le chef ! C'est le plus malin d'entre eux, il a échangé son chapeau avec un autre ! Que faisons-nous maintenant ? Avec leurs arcs, ils ne se feront plus surprendre…
Il la regardait fixement ; il hésitait visiblement entre exploser et soupirer. Préférant la seconde solution, il soupira, puis murmura :
— Je conviens que le moment est mal choisi, mais depuis quand sais-tu tirer avec cette arme ? Depuis quand possèdes-tu un arc démontable, matériel d'une grande rareté, il me semble ? Depuis quand sais-tu te battre au kenda ?
— Bonneau, je comprends que tu puisses être en colère. S'il te plaît, je t'expliquerai tout plus tard, c'est promis, supplia-t-elle.
Il inspira à pleins poumons.
— Laissons les chevaux ici. J'espère que tu parviendras aussi à te mouvoir sans bruit et que tu te tiendras prête à tuer de nouveau…
Aila rougit sans répondre, puis acquiesça. Ils s'éloignèrent d'une courte distance et s'accroupirent, cachés derrière un petit bosquet, aux aguets. Son oncle murmura :
— Comme nous n'irons pas à eux, ils viendront. Arme ton arc et attends mon signal. Tu me laisses le chef, c'est compris ?
Un regard sévère ponctua sa phrase et elle opina.
Le temps s'écoula. Ils restèrent immobiles et silencieux, tandis qu'Aila s'ankylosait progressivement. Le jour commençait à baisser quand un bruit léger se fit entendre sur leur droite. Ni l'un ni l'autre ne bougèrent. Plus rien ne se passa pendant de longues minutes, excepté l'attente et le crépuscule qui installait ses ombres de plus en plus grandes sur la forêt.

— On pourrait déjà abattre leurs chevaux, suggéra le murmure d'une voix.
L'éclat d'une flèche apparut dans la lumière du soleil couchant et Bonneau effleura Aila qui tira où elle estimait la présence de l'archer. Un cri léger vibra dans l'air et sa flèche chut, suivi d'un corps, dans un bruit de plus. Elle s'aperçut que son oncle avait disparu. En revanche, devant elle, se tenait le chef des mercenaires, son Épée pointée sur elle, plus exactement sur sa gorge. Elle était piégée…
— Adieu, ma belle, lui dit l'homme, qui ricana.
Dans un geste désespéré, elle plongea sur la droite, sentant au passage la pointe de l'arme lui érafler la peau, puis son sang chaud s'écouler de la blessure.
— Viens, Aila, nous pouvons repartir, assura la voix de Bonneau.
Elle émergea du bosquet et jeta un coup d'œil à son oncle qui enlevait son couteau du cœur du dernier mercenaire avant de l'essuyer.
— Et cela aussi, tu sais le faire, lancer un poignard ?
Elle secoua la tête.
— Alors, je t'apprendrai, mais pour l'instant, je vais te soigner pour que la vilaine estafilade que je distingue sur ton cou ne devienne pas une affreuse cicatrice.

Bonneau finissait de déposer des branches dans le feu. Ils avaient trouvé une petite cabane, perdue en pleine forêt et bien dissimulée, à une distance convenable du lieu du dernier affrontement. Il partagea avec la jeune fille quelques lanières de viande séchée, du fromage et du pain.
— À présent, tu connais la profonde émotion qui te submerge quand le spectre de ta propre mort survient, c'est un moment d'une incroyable intensité dans la vie d'un être humain, inoubliable… Après, on choisit son existence en fonction de son expérience. À quoi as-tu pensé ?
— À maman. Je me suis demandé si elle au moins serait fière de moi…
— Elle le serait. Ta mère était une personne hors du commun. Elle aurait admiré sa fille qui devenait une femme comme elle.
— Mais elle n'agissait pas comme un Assassin ! répliqua Aila avec vivacité.
— Si. Quand ton père l'a sauvée, elle a tué un homme qui avait échappé à notre vigilance et qui menaçait Mélinda. Au château, tout le monde l'ignora et cela demeura notre secret.
— Et tu l'as su parce que tu étais là-bas, c'est ça ?
— Oui.
— Et vous êtes deux à vous être épris de la même femme ?
Bonneau fixa sa nièce, étonné de sa perspicacité.
— Oui, elle l'a vu en premier. Mille fois, j'ai imaginé que, posant son regard en premier sur moi, elle serait tombée amoureuse de l'homme que j'étais…
Il soupira avant de continuer :
— … mais ce n'était qu'un rêve. Ils étaient faits l'un pour l'autre…
— … et la raison pour laquelle tu ne t'es jamais marié ? et que tu m'as recueillie ?
Elle leva vers lui ses grands yeux noirs, dévorés par le désir de savoir.
— Oui, oui et non… Au début, je me suis occupée de toi pour lui faire plaisir, mais plus après. Ce fut un choix que je n'ai jamais regretté. Tu es l'enfant que je n'aurai jamais et tu es sa fille, le petit plus qui compte énormément… Et tu es, Aila, une personne extraordinaire. Alors, où as-tu appris à tirer à l'arc ?
— Aubin… Dame Mélinda et lui me l'ont offert comme cadeau pour un de mes anniversaires, un petit secret entre nous…
— Et pour le kenda ? Je suppose que me regarder et t'entraîner avec discrétion a suffi.
— Je t'observe depuis que je suis petite alors, dans ces conditions, t'imiter m'a paru un jeu d'enfant…
— Et risquer ta vie ? Tu as appris cela où ?
— Que veux-tu mon oncle ? rétorqua-t-elle d'une voix acerbe. Quand tu es la fille d'un homme qui ne t'a jamais reconnue, que trop de gens te considèrent comme un rebut parce que le grand héros possède sûrement des raisons d'agir ainsi, que tu es certaine d'être la combattante qu'il recherche et que, malgré ceci, jamais il ne posera le moindre regard sur toi…
Sa voix se cassa. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Bonneau se leva pour se détourner et la laisser à son chagrin, mais, au dernier moment, il se ravisa :
— Ton père n'est qu'un homme. Et ce n'est que ton père… Près de toi, beaucoup de personnes t'ont entourée, aimée et ont donné énormément à une fille qui n'était pas la leur. Ils ne méritent pas ton dédain, juste ton estime. Tu as le devoir d'être à la hauteur de leur dévouement !
Il entendit un sanglot léger, puis, tournant les talons, il ajouta, avant de disparaître dans l'obscurité :
— Tuer pour la première fois n'est pas si facile, prends ton temps pour le digérer… Nous commencerons à te faire travailler dès notre retour.
Rentré au château, son oncle ne lui parla plus jamais de ce qui s'était passé. Il entreprit son entraînement devenu intensif, corrigeant ses défauts, perfectionnant sa perception, son acuité, son niveau d'analyse et complétant par tout ce qu'il pouvait lui apprendre…

◎ ◎ ◎

À partir de ce jour, la vie d'Aila s'accélérera. Rythmée par le son des cloches qui carillonnaient toutes les deux heures, de six heures du matin à vingt-deux heures, la jeune fille répétait les mêmes activités auxquelles s'ajoutaient les exercices particuliers que Bonneau lui recommandait, chaque soir. De plus en plus souvent, elle partait en mission avec lui et, quelquefois, ils rencontraient des bandits ou des ennemis. Les tuer n'était pas toujours nécessaire, mais, quand elle le devait, elle les abattait sans hésitation. Elle passait également du temps avec Mélinda et ses filles à parcourir les villages voisins pour donner du pain et de l'attention. Cependant, elle y consentait à contrecœur, sans bien comprendre pourquoi… Aila s'était spécialisée dans les soins grâce à sa connaissance des chevaux et des plantes. Elle continuait aussi ses séances avec Hamelin et découvrait de nouveaux livres, des histoires insolites, surtout celles des fées qu'Hamelin, à sa grande surprise, vénérerait. Elle, qui lisait et comptait sans problèmes, ne voyait vraiment pas pourquoi Hamelin insistait tant pour qu'elle ingurgitât sa bibliothèque entière. Enfin, pas tout à fait, il y avait ce coin particulier où le mage n'allait jamais chercher le moindre ouvrage, assurément ceux qui traitaient de la Magie des Fées… Docile, elle attendait que son heure fût venue de découvrir ces œuvres interdites, mais comme, selon elle, les fées n'existaient pas et leur magie non plus, elle ne ressentait aucune impatience. Elle aimait ce moment de paix et de solitude où elle approfondissait ses connaissances sur les plantes et pénétrait dans les légendes de tous les pays. Jamais elle n'aurait osé l'avouer, mais l'histoire du Prince Noir et de La Dame Blanche l'émouvait singulièrement, comme celle des amoureux pris au piège dans un cercueil de cristal pour l'éternité au fond d'un lac lointain. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais rêvé d'un chevalier dont elle pût devenir la dame, mais, depuis quelque temps, cela arrivait… Malheureusement, les seuls garçons — son frère et le personnel du château — qui l'approchaient ne risquaient pas de créer de battements de cœur incontrôlés. Les autres, voués corps et âme à Barou, n'auraient même pas daigné porter un œil sur elle. Ah ! si, sauf un ! ce gamin qu'elle avait croisé pendant une année avant qu'il ne disparût définitivement de son chemin. À chaque rencontre, il la saluait en souriant, de toute évidence pour s'amuser à ses dépens. À cela aussi, elle avait survécu. En revanche, se révélait plus ardu de résister à la dernière lubie de Mélinda, qui, voyant la jeune demoiselle poindre sous la combattante, avait décrété de modifier sa garde-robe pour le moins masculine. La châtelaine lui offrit jupes et corsages, et, pour son quinzième anniversaire, une magnifique robe comme celle de ses filles. Évidemment, ce nouvel accoutrement ne se montrait guère pratique pour chevaucher. Alors, pour ne froisser personne, Aila se résolut à couper ses jupes par le milieu, devant et derrière, puis à les recoudre par le centre pour former comme un large pantalon : aspect jupe au repos et avantage d'un pantalon pour tout le reste ! Quand Mélinda découvrit la supercherie, Aila craignit un instant sa réaction, mais, égale à elle-même, la châtelaine posa sur elle ce regard toujours plein de gentillesse et de bienveillance, ajoutant, d'un air coquin… : — As-tu fait subir le même sort à la robe de bal que je t'ai offerte ?
Aila rougit jusqu'aux oreilles.
— Oh ! non, dame Mélinda, je n'aurais jamais osé…
— Dis-moi, est-ce que cette tenue est confortable ?
— Oh ! oui ! C'est vraiment pratique pour monter à cheval.
— Alors, je devrais peut-être essayer !
Derrière elle, Amandine, Blandine et Estelle, les demoiselles du château, pouffaient discrètement, en lançant un regard complice à Aila.
Et ce fut fait. Mélinda et ses filles utilisèrent des « jupes Aila » pour toutes les activités en extérieur. Leur entourage s'en amusa et cette légèreté répandit un bienfait dans le cœur de tous, surtout quand cette nouvelle mode dépassa même les limites d'Antan !

◎ ◎ ◎

Le pays allait de mal en pis. La fréquence des querelles entre les comtés augmentait de manière significative, comme si chacun attendait juste que son voisin tournât le dos pour le trahir et le poignarder. À nouveau, les Hagans se manifestaient aux frontières, conscients de la fragilité du royaume, profitant de la faiblesse des uns et de la perversité des autres. Comme une ombre malfaisante, l'insécurité régnait partout, tandis que se profilaient déjà de grands malheurs qui ne sauraient être conjurés. Elieu partait souvent, accompagné d'hommes fiables, pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être, mais les habitants du château s'inquiétaient à juste titre. Un soir, une nouvelle les plongea tous dans une profonde affliction : un Assassin avait voulu tuer le souverain Sérain d'Avotour. Tragiquement, si le roi survécut, ce furent sa femme et sa dernière-née qui moururent dans ses bras, à sa place. Un deuil d'une semaine fut décrété dans le comté d'Antan. Mélinda semblait encore plus touchée que les autres et son expression bouleversée n'avait pas échappé à Aila, qui, profitant d'un instant de liberté, alla toquer à sa porte. Un long moment s'écoula avant qu'une voix l'invitât à entrer. Elle poussa le battant timidement et perçut tous les efforts que la châtelaine déployait pour lui offrir une apparence normale.
— Que désires-tu, Aila ?
La jeune fille se sentit toute bête. Mais quelle mauvaise fée l'avait donc amenée ici ?
— Je venais voir si je pouvais vous aider en quoi que ce soit, vous semblez si malheureuse…
Le visage de Mélinda se décomposa d'un seul coup et ses yeux se remplirent de larmes. L'instant d'après, ces dernières se mirent à couler sans retenue le long de ses joues. Aila s'approcha et, d'un geste tendre, entoura la châtelaine de ses bras, restant silencieuse comme elle savait si bien le faire, petite fille. Mélinda sanglota sans bruit, puis elle se reprit et serra avec vigueur Aila contre elle avant de s'en écarter, lui tenant les mains.
— Que j'aimerais qu'Efée soit encore là, soupira-t-elle, elle me manque tant… Elle était mon amie depuis l'enfance et nous avons tellement partagé. Alors, quand tu es entrée, l'espace d'un instant, j'ai cru que c'était elle. Tu es tout son portrait, juste un peu plus élancée, peut-être : ton intonation, tes yeux et tes cheveux noirs, cette démarche énergique inimitable, cette façon que tu as de fixer les gens comme si tu voyais à travers eux tout ce qu'ils sont incapables d'observer eux-mêmes. Il existe tant d'elle en toi… C'était une femme exceptionnelle et tu ne te doutes même pas, ni Barou d'ailleurs, à quel point. Tu es redoutable, Aila, et elle serait si fière de toi.
Jamais Mélinda ne lui avait parlé de sa mère avec autant de passion. La jeune fille connaissait leur amitié, mais elle pressentait autre chose qu'apparemment Barou ignorait également… La châtelaine continua son histoire :
— Tu t'interroges sur la cause de mon immense chagrin. La reine qui est morte était ma sœur et la petite fille, ma nièce.
Aila ouvrit les yeux, réussissant de justesse à retenir un cri de stupéfaction. Elle laissa Mélinda poursuivre :
— À part sire Elieu, tous ignorent que je suis issue de la famille royale et, surtout, personne ne doit l'apprendre. J'ai quitté la cour d'Avotour il y a bien longtemps et je ne veux en aucun cas y remettre les pieds ! Chez moi, c'est ici, en Antan…
Mélinda ne regardait plus Aila ; elle parlait comme pour elle-même, fixant le ciel à travers la fenêtre.
— Efée était ma garde du corps et elle se battait comme un chat sauvage, avec grâce et énergie…
Mélinda se tourna vers elle, guettant la réaction de la jeune fille. Aila sentit son cœur s'emballer : sa mère, une combattante ! Le sol se déroba sous ses pieds.
— Assieds-toi, Aila.
La châtelaine lui désigna un fauteuil voisin du sien. La jeune fille s'y laissa choir plus qu'elle s'y assit, saisit sa tête entre ses mains, essayant de reprendre ses esprits. L'émotion la submergeait. Sa mère, qu'elle avait toujours imaginée comme une femme douce et féminine, frêle et fragile, tout l'opposé d'elle, était en fait une guerrière ! Mais pourquoi personne ne le lui avait-il dit avant ? Et elle ressemblait à sa mère ! Cette découverte la bouleversait… Aila, rejetée par son père, avait recherché désespérément un héritage familial. Et tout d'un coup, de la façon la plus inattendue qui fût, elle le recevait, hésitant entre l'incrédulité et l'envie de sauter au plafond ! Elle ressemblait à sa mère ! Elle en était sa digne fille ! Enfin, elle discernait, pour la première fois de sa vie, ce sentiment d'exister vraiment, de devenir une personne à part entière, de s'identifier à quelqu'un, d'être rattachée à une famille… Jamais elle n'avait ressenti cela avec autant d'intensité. Levant la tête vers Mélinda, elle articula avec peine :
— Pourquoi aujourd'hui ?
Mélinda l'observa avec gravité.
— Parce que la fragilité de notre monde croît et que, bientôt, nous devrons compter sur des femmes comme toi. Parce que j'entends tenir jusqu'au bout les promesses faites à ta mère, quoi qu'il m'en coûte, et que te dire toute la vérité en fait partie, même si ce n'est qu'une première étape…
— Comment se fait-il que lui ne le sache pas ? demanda Aila qui pensait à Barou.
— À cause d'un amour infini… Jamais ta mère n'aurait pris le risque de blesser son époux qu'elle aimait profondément en s'affichant comme son égale ou presque. C'était lui son héros, elle était devenue la femme du héros par amour. Ce fut son choix, mais j'ai manifesté mon désaccord avec elle ; plusieurs fois, nous nous sommes disputées à ce sujet. J'acceptais mal de la voir s'effacer derrière un homme, même si celui-ci était Barou. Puis j'ai fini par respecter sa décision. Elle voulait vivre comme les autres épouses, être une mère et ne plus songer à ces combats qu'elle ne supportait plus…
— Comme Bonneau…, murmura Aila pour elle-même.
Mélinda l'entendit :
— Je me suis toujours demandé si Efée serait tombée amoureuse de Bonneau si c'était lui qu'elle avait aperçu en premier au lieu de Barou… Enfin, je crois que non, ce fut Barou parce que ce devait être lui…
Aila esquissa un sourire en écoutant ses propos. Bonneau s'était posé la même question devant elle et avait fini par donner la même réponse. Elle se racla la gorge :
— Dame Mélinda, pourquoi a-t-elle accepté qu'il m'ignore ? M'aimait-elle moins que lui ?
Les larmes, qu'elle avait réussi à retenir jusqu'à présent, lui brûlèrent les yeux. Mélinda soupira. De nouveau, elle se dirigea son regard vers la fenêtre comme si la vue du ciel l'attirait plus que tout, avant de se retourner vers Aila.
— Je me suis souvent posé la question avant qu'elle ne me donne la réponse… Notre amitié n'était pas exempte de heurts et il nous arrivait de nous opposer sur des sujets comme celui-là. Elle restait inflexible quand elle avait pris une décision… Je peux juste partager ceci avec toi, même si tu ne peux la comprendre aujourd'hui : un jour viendra où son amour pour toi dépassera celui qu'elle éprouvait pour son héros et, ce jour-là, ce sera le monde de Barou qui chancellera, plus le tien…
Le silence s'installa dans la pièce. Aila occupa son regard à détailler la chambre si dépouillée. Au centre trônait un lit tout simple, orné d'une grosse couette de plumes, bien chaude, aux couleurs passées. Le baldaquin avait disparu, elle s'en souvenait pourtant. De même, elle remarqua que d'autres éléments de décoration manquaient, dont la magnifique desserte en marqueterie qu'elle avait admirée tant de fois, étant petite… Elle ouvrit la bouche pour questionner Mélinda à ce propos, mais croiser son regard l'en dissuada. Elle décida de se retirer et salua la châtelaine.
— Aila ! Un dernier mot…
Elle se retourna et attendit. Mélinda reprit :
— Barou est un homme auquel je voue la plus grande estime. Il ne s'est jamais douté de ce que ta mère s'était imposé à elle-même, je voulais que tu le saches. Si son comportement reste incompréhensible envers toi, il n'en demeure pas moins un être cher à mon cœur et, si je dois un jour le blesser, seul le devoir me guidera et non la haine… Maintenant, tu peux retourner à tes occupations.
L'espace d'un instant, Aila scruta les yeux de la châtelaine avec attention, avant de sortir, refermant la porte sur ces énigmatiques paroles…

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Retour au tome 1 - Aila et la Magie des Fées An English translation of Aila and the Magic of the Fairies (first chapters)

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées français Tome ➁ - La Tribu Libre favorites Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse favorites Tome ➃ - La Dame Blanche roman Tome ➄ - La Porte des Temps top Tome ➅ - Une Vie, voire Deux livre Tome ➆ - Un Éternel Recommencement top Tome ➇ - L'Ultime Renoncement préféré ➀ à ➃ - La Première Époque meilleur ➄ à ➇ - La Deuxième Époque livre Tous les tomes de la saga de fantasy livre La romancière Catherine Boullery high #fantasy auteure


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Le réveil du lendemain fut difficile. Elle se sentait épuisée, le cœur au bord des lèvres. En se levant, elle retrouva l’ouvrage par terre. Mais que faisait-il là ? Elle ne l’avait pas touché hier ! À moins que… Non, elle s’en serait souvenue. À croire que ce livre possédait des mains pour sortir seul du sac et des pieds pour se déplacer ! Avec un geste d’humeur, elle le rangea, puis choisit de revêtir sa tenue de cuir. Évidemment, cela allait surprendre Airin et Barnais, mais, pour une journée qui s’annonçait décisive, elle ne pouvait s’arrêter à ces considérations. De toute façon, le secret de n’être qu’une garde du corps et non une promise serait bientôt éventé, cela ne présentait aucun risque. Elle monta son arc et prépara son carquois. Avant de quitter sa chambre, elle effleura son kenda. Le lien qui les unissait la submergea comme une onde de lumière. Elle ferma les yeux et de multiples petits papillons se mirent à danser devant ses paupières. Cette image la ramena dans la pièce. Elle avait déjà vu ces papillons dorés, mais où ? Dans l’incapacité de réunir ses souvenirs, elle abandonna et descendit se restaurer.

Tout le monde fut vite prêt et, après avoir remercié Argue, la troupe repartit. Aila se sentait d’aplomb, le petit déjeuner l’avait remise en forme, mais, à présent, elle pressentait le danger. Elle ignorait encore où, mais se doutait qu’il se rapprochait.
— Dame Aila, vous voici armée d’un arc ! Je ne me doutais pas qu’une dame de votre qualité sache tirer ! Dans les maisons d’éducation, il me semblait que les femmes apprenaient plutôt la couture ou la danse…
Un léger sourire ironique sur les lèvres, Barnais la fixait. Elle décelait dans son regard une lueur dansante aux reflets provocateurs. Il ne laissait rien au hasard et se souvenait de chaque parole qu’elle avait prononcée. Plutôt que de s’enfoncer dans le mensonge, elle s’en sortit par une pirouette.
— J’ai juste pensé qu’un petit lapin ou deux pourrait améliorer notre dîner de ce soir si jamais l’auberge que nous trouvons se révèle médiocre. Vous savez, j’ai aussi appris à cuisiner…
Une moue sceptique s’afficha sur le visage de Barnais, mais l’homme ne renchérit pas. Le silence s’était installé parmi eux ; même Airin ne discourait plus, comme s’il percevait lui aussi la gravité de la situation. Ils approchaient de la frontière d’Escarfe et, pour Aila, l’intuition du danger se renforçait à chaque pas. Si elle n’en comprenait pas l’origine, elle avait au moins analysé que la projection de son esprit sur les environs expliquait son acuité exceptionnelle. Elle ne savait pas non plus comment elle réalisait cet exploit, mais, petit à petit, elle parvenait à en maîtriser l’utilisation. Elle jeta un coup d’œil expressif à Hubert que capta Barnais au passage. Ce dernier s’arrêta net.
— Cela suffit à présent. Je ne voudrais manquer de respect ni à vous, sire Hubert, et encore moins à votre promise, mais je pense que mon père et moi méritons des explications sur votre comportement. J’ai mis toute confiance en vous, alors accordez-moi l’honneur de la vôtre !
Elle restait silencieuse, attendant la réaction de son prince qui prit la parole :
— Pouvons-nous parler ici, Aila ?
Elle fit oui de la tête. Mais pourquoi lui posait-il cette question à elle ?
— Airin, Barnais, nous avons eu vent d’un complot qui visait à vous éliminer tous les deux. Si nous vous avions laissé partir seuls, vous n’auriez plus que quelques heures à vivre. Aila et moi nous sommes dit qu’en vous accompagnant, nous multiplierons par deux vos chances de survie.
Airin intervint — son expérience d’homme âgé rejaillissant à travers ses propos :
— Voyons, sire Hubert, dame Aila aurait dû rester en sécurité au château ! Que vous ayez mis en jeu la vie de votre future femme me surprend. Pourquoi frisez-vous ainsi l’inconscience ?
— Simplement parce qu’elle est la meilleure d’entre nous pour combattre.
Si Airin et Barnais écarquillèrent leurs yeux, ceux d’Aila s’écartèrent encore plus largement. « La meilleure d’entre nous pour combattre », venait d’avouer le prince !

— Dame Aila, une combattante ? Mais voyons, c’est votre promise ! contesta Airin, complètement dérouté.
— Je ne suis pas sa promise, mais sa garde du corps, surenchérit-elle.
Cette confession assomma les deux seigneurs et surtout Barnais. Elle savait ce qu’il pensait : elle lui avait menti, car elle n’avait pas refusé sa proposition par fidélité à un autre homme… Elle décida de juguler la fureur qu’elle sentait monter en lui.
— Barnais, je ne suis pas une femme disponible. J’ai juré de me dévouer aux habitants de mon pays. Que je respecte cette promesse en me mariant à sire Hubert ou en me battant pour lui ne me paraît pas important. Vous qui avez une mémoire tellement extraordinaire, repassez ce que je vous ai dit et vous constaterez que la dimension de mon engagement est la même. Par contre, je vous prie instamment d’oublier les rares moments d’égarement dont j’ai pu faire preuve, car ils ne sont pas à mon honneur, ajouta-t-elle, sans baisser les yeux.
— Que devons-nous faire alors ? enchaîna Airin qui tentait de reprendre le fil de la discussion, coupant court à toute digression.
— Le danger est à quelques kilomètres d’ici, et deux choix s’offrent à nous, poursuivit-elle.
— Mais comment pouvez-vous le savoir ? coupa Barnais, dont la hargne s’attisait. Visiblement, il était très fâché.
— Parce que je le sais, comme je savais qu’Astria avait gravi la falaise !
Sa voix se cassa, dévoilant son chagrin encore si vivace. Elle respira à fond avant de reprendre :
— Bascetti ne nous fera aucun cadeau. Nous détruire tous les quatre représente l’opportunité de sa vie. Il rentrerait en Faraday parader comme un grand de ce monde ! Il nous veut, mais moi, je veux Bascetti et je suis sûre qu’il viendra superviser les opérations ! Le neutraliser apporterait une sécurité temporaire à notre pays.
— Mais que vient faire Bascetti là-dedans ? s’étonna Airin.
Elle laissa Hubert expliquer la situation :
— Faraday a envie de s’agrandir…
— Vous avez raison. Son roi nourrit de grandes ambitions, alors pourquoi pas sur Avotour ? Mais comment devons-nous réagir ? questionna le seigneur.
Un coup d’œil d’Hubert suffit à Aila pour qu’elle reprît la parole à son tour :
— Soit nous repartons en Escarfe et la possibilité d’une attaque diminue nettement, nous nous mettrons en sécurité chez Argue et pourrons attendre des renforts là-bas, tandis que Bascetti nous échappera, soit nous poursuivons notre chemin, mais le danger nous guette, à mon avis, dès que nous atteindrons les limites du comté d’Antan. J’aurai une chance de supprimer Bascetti, mais cela vous fera courir des risques importants. Notre ennemi peut avoir payé une escouade d’hommes entraînés ou en avoir choisi un très grand nombre pour nous tuer. Dans les deux cas, nous pouvons échouer et mourir…
— Vous vous êtes servie de nous ! Voilà tout ce que vous avez fait ! Vous mettez la vie de mon père en danger juste pour capturer Bascetti, cela me répugne au plus haut point ! Père, rentrons ! Poursuivez votre chemin et allez vous faire égorger tout seuls ! Vous ne savez rien et vous n’êtes rien !
Barnais hurlait, mais son discours ainsi que la colère qu’il éprouvait étaient distinctement adressés à Aila.
— Descendez de cheval ! Et je ne le répéterai pas ! s’exclama-t-elle, avec un ton sans appel.
Lui jetant son regard meurtrier, elle glissa de sa selle. Goguenard, il s’exécuta :
— Que voulez-vous essayer de prouver, dame Aila ? se moqua le fils d’Airin.
— Combien de temps, Barnais, croyez-vous que je vous résisterai dans un combat à mains nues ?
Il hurla littéralement de rire.
— Vous savez peut-être tirer à l’arc, mignonne, mais la force d’un homme n’a rien à voir avec…
— Arrêtez donc de bavasser ! Votre réponse ?
— Je vous bats en aussi peu de temps qu’il en faut pour le dire ! affirma-t-il, la défiant du regard.
— Pari tenu !
Et Aila s’élança. Quelques secondes plus tard, Barnais était mis à terre et immobilisé. Après lui avoir prouvé que, même en se tortillant de toutes ses forces, il n’arrivait pas à se libérer de sa prise. Elle le relâcha et ce fut un homme fou furieux qui se releva.
— Considérez que vous avez de la chance ! Un autre que vous agoniserait au sol, la nuque brisée ! ajouta-t-elle.
Il s’apprêtait à bondir de nouveau sur elle quand Hubert, descendu de cheval, le retint :
— Barnais, cela suffit ! Savez-vous que, si elle n’avait pas décidé que vous méritiez de vivre, j’aurais choisi sa vie à la vôtre ? Nous serions déjà à Avotour et vous sur le point de mourir seuls ! Alors, vous avez intérêt à écouter votre futur roi avant qu’il ne calme votre rage d’un bon coup de poing. Est-ce que je peux vous lâcher maintenant ?
Il opina, certes à contrecœur, et rajusta sa veste, tandis qu’Hubert s’écartait de lui.
— Une des actrices de ce complot destiné à vous supprimer était Rebecca qui devait vous attirer dans un piège, mais, en vous séparant d’elle, vous avez contrarié ses plans. Aila a passé son temps à veiller sur vous, discrètement. Vous ignoriez qu’elle accomplissait sa mission, alors qu’elle courait elle-même un danger. Lorsqu’elle a récupéré Astria, un traître a sectionné la corde qui la retenait, elle aurait dû mourir…
Barnais ouvrit la bouche, mais le regard sévère du prince coupa court à toute interruption.
— Je lui ai proposé de repartir immédiatement et elle a refusé. Selon elle, vous méritiez d’être sauvé. Une remarque, Barnais ? Elle mettait à nouveau sa vie en danger pour vous quand, tous les matins, pour ne rien changer à ses habitudes, elle se promenait seule, malgré mes réticences. Il ne fallait pas que quiconque puisse soupçonner ce que nous avions décelé. Puis vous avez bousculé nos plans en décidant de partir tous les deux. Nous aurions pu vous laisser courir à votre perte, mais nous avons préféré vous accompagner et prendre de gros risques pour vous protéger. Un commentaire, Barnais ? Aila et moi savons nous battre, mais vous, cloué au sol en moins de deux ! Elle va devoir combattre pour trois ! Expliquez-moi ce qu’elle y gagne ? Finalement, Bascetti, nous l’aurions attrapé un jour ou l’autre !
Barnais était devenu rouge de honte et Airin toussota :
— Je crois que mon grand dadais de fils n’a pas encore perdu toutes ses mauvaises manies. Je vous prierais de bien vouloir lui pardonner sa dernière erreur de jeunesse, car je pense qu’après celle-là il hésitera à en commettre d’autres… Personnellement, je choisis de continuer. Moi aussi, dans mon bel âge, j’ai été un homme vaillant et compétent. Vous devez me considérer comme plus que rouillé, mais pas tant que cela, je m’entraîne régulièrement. Toutefois, je pratique discrètement, n’ayant aucune envie de devenir la cible des moqueries au château… Je vous suis et ne vous demande qu’une chose. Si de nous deux, vous devez sauver quelqu’un, choisissez mon fils. Toi, tais-toi, tu as dit assez de bêtises pour aujourd’hui ! Il est mon seul héritier et comme, maintenant, il gagne en sagesse, comme une image, il se posera en très précieux allié pour notre pays. Moi, à mon âge, les années sont comptées et puis mourir ne me déplaît pas ; je pourrais retrouver Amandine, ma femme, et je m’en estimerais heureux.
Aila étouffa un cri de surprise. La promise de Barnais et sa mère portaient le même prénom !
— Dame Aila, sire Hubert, je m’en remets à vous, conclut Airin.
Le prince semblait sur le point d’ajouter quelque chose, mais il se retint. « Encore », pensa Aila. Qu’hésitait-il donc à partager avec elle ?

Plus ils avançaient, plus ils se rapprochaient de leurs ennemis. Aila sentait leur présence comme si elle avait été à leur côté. Elle n’avait pas encore réussi à évaluer leur nombre exact, mais elle en imaginait plus d’une vingtaine et eux n’étaient que quatre. Elle avait rapidement transmis cette information à ses compagnons, mais tous avaient choisi de continuer. Restant près d’eux, elle leur communiquait ce qu’elle percevait. Elle estima que le nombre des combattants à l’épée surpassait celui des quelques rares archers : ils constituaient donc la cible principale dont elle devrait se débarrasser en premier. Elle décela où Bascetti, observateur lointain, s’était posté ; sur un promontoire rocheux, il attendait leur assassinat avec confiance et délectation. Comme c’était étrange, elle avait même deviné ce qu’il pensait…
Il devint évident à Aila qu’une attaque frontale se révélerait meurtrière pour eux, car leurs adversaires étaient bien trop nombreux. Il allait falloir ruser, mais comment ? Dans sa tête, elle agençait progressivement tous les pions et entrevit l’incroyable possibilité d’éviter le carnage. Cela paraissait presque trop simple. Elle leur murmura :
— Voici mon plan qui a toutes les chances de marcher si vous l’exécutez à la lettre. Un peu plus loin, sur votre gauche, un chemin bifurque dans la forêt et vous l’emprunterez.
— Comment savez-vous tout cela, dame Aila ? interrogea Airin en chuchotant.
Elle le fixa un instant comme s’il venait d’énoncer une absurdité.
— Je le sais, c’est tout. Faites-moi confiance.
Mais, au fond d’elle-même, comme lui, elle se posait la même question. Elle n’était jamais passée par ici ! Que savait-elle d’autre dont elle n’avait pas conscience ? Si seulement elle arrivait à se souvenir…
— J’abats les archers en premier, ajouta-t-elle.
— Combien sont-ils ? s’enquit Hubert.
— Quatre, non, cinq… Le plus dangereux s’est caché en hauteur dans un arbre, je commencerai par lui. Ainsi, vous ne courrez plus le risque qu’une flèche vous transperce. Je compte sur l’effet de surprise que vont déclencher nos actions combinées. Troublés, ils mettront un certain temps pour récupérer les chevaux, qu’ils ont attachés à l’écart sur leur droite, avant de vous poursuivre. Leur organisation laisse vraiment à désirer ! Préparez-vous, je vais tirer sans tarder.
Aila émit un petit rire pour donner l’illusion d’une conversation banale et légère.
— D’ici ? Mais nous sommes trop éloignés et l’on n’aperçoit pas les archers…, se permit Barnais.
Quand il rencontra le regard d’Aila, il se tut et eut la judicieuse idée de baisser les yeux. Ils avancèrent encore un peu.
— Et vous, dame Aila ? demanda Airin. Quand vous retrouverons-nous ?
La combattante, sensible à l’intérêt du châtelain, répondit gentiment :
— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je me charge de Bascetti et je vous rattrape. Je n’aurai aucun mal à suivre vos traces. Hubert, vous êtes impayable ! s’exclama-t-elle, tout haut.
Puis elle poursuivit à voix basse :
— Vous voyez la route à gauche, là-bas, c’est celle-là. Dès que je tire, vous lancez vos chevaux au galop, vous vous y engouffrez et vous ne vous arrêtez plus !
Elle croisa les yeux bleus d’Hubert posés sur elle. Ils paraissaient si sérieux, presque sévères à moins que cela ne traduisît l’expression d’une inquiétude cachée… L’espace d’un instant, Aila pensa qu’elle et le prince se regardaient pour la dernière fois et elle n’arriva pas à lui sourire. Soudain, comme un éclair, elle arma son arc et décocha sa flèche. Elle entendit ses compagnons éperonner leurs montures qui partirent au grand galop. Elle tira deux, trois, quatre fois, et si vite que cela lui donna l’impression de voir le monde évoluer au ralenti autour d’elle, avant qu’il s’accélérât de nouveau. Elle apercevait des hommes venir vers elle, épées levées, et percevait leurs pensées « Une femme ! Quelle aubaine ! Commençons donc par elle ! » Elle prit son temps pour armer une dernière flèche et la lança. Les cinq archers mis hors d’état de nuire, elle talonna Lumière en lui faisait effectuer un demi-tour, se frayant un chemin parmi les buissons de la forêt, au grand dam de ses poursuivants. Elle entendit crier derrière elle : « Allez chercher les chevaux ! », alors elle conclut que son idée avait été la bonne. « Maintenant, au tour de Bascetti », se décida-t-elle.
Elle ressentait la confusion qui s’emparait de l’homme. De son poste de guet, il ne voyait pas tout, mais pressentait que les choses ne se déroulaient pas comme prévu. Il hésitait entre rester et s’éclipser… Elle devait se dépêcher. « Plus vite, Lumière », murmura-t-elle à son cheval, qui, encore plus vive et légère, bondit au-dessus des obstacles. Soudain, elle détecta une présence à côté de Bascetti. Par les fées, il n’était plus seul ! Cela allait compliquer sa tâche. Arrivée au pied de la petite colline de rochers où se trouvait le commanditaire à abattre, elle s’empara de son kenda, envoya Lumière se cacher et commença l’ascension. Étrangement, sa perception, toujours brouillée, de la seconde personne l’inquiéta un peu. Après tout, comme aucun autre chemin n’existait pour redescendre, le savoir coincé en haut l’enthousiasmait. Pour le reste, elle aviserait. Elle avait gravi la pente si vite qu’elle rejoignit le promontoire, légèrement essoufflée. Elle se figea quand, aux côtés de Bascetti, elle découvrit un homme plus grand que Barou… Non, pas un homme, un géant… Et, franchement, ce n’était vraiment pas son genre, comme combattant.
Bascetti poussa un petit rire moqueur :
— Dame Aila, quelle surprise ! J’aurais dû me douter que vous n’étiez pas ce que vous paraissiez. À ma décharge, je reconnais que vous avez joué votre rôle à la perfection. Me voilà fort marri de tirer ma révérence à une femme aussi surprenante que vous. Cependant, je suis un homme très occupé et je dois regagner au plus vite mes amis qui m’attendent. Je n’obtiendrai peut-être pas le succès que j’escomptais, mais je pourrai au moins dire que je me suis débarrassé d’une nouvelle ennemie dangereuse. Répugnant à me salir les mains, c’est mon associé, Tête, ici présent, qui va s’y employer. Bien le bonsoir, ma dame. Tête, à toi !
Et Tête fonça ! Aila gâcha sa chance de retenir Bascetti quand elle évita tout juste que le fameux Tête la broyât. Elle se sentait vraiment mal partie dans ce combat. Comment donc parvenir à se débarrasser de ce mastodonte ? Et le voilà qui chargeait vers elle à nouveau comme un taureau ! « Réfléchis, Aila, c’est une montagne de muscles, mais il est bête comme ses pieds. Trouve quelque chose et vite ! »
Entre le vide et la roche, l’étroitesse du promontoire empêchait le maniement du kenda. Elle tenta bien un coup violent dans les dents de Tête, mais qui le laissa de marbre, et il continua ses attaques brutales qu’elle esquivait comme elle le pouvait. Elle perdait du temps, tandis que Bascetti avait presque regagné son cheval. Cela l’énervait quand, soudain, une idée lui traversa l’esprit. Ça allait être dur, mais elle ne voyait pas comment battre Tête autrement. Bascetti avait dit d’elle qu’elle l’avait bluffé : eh bien, pourquoi ne pas en faire autant avec ce gros balourd… ? Alors qu’il s’approchait, elle se laissa frapper et projeter brutalement sur le sol. La tête dans le vide, elle cessa de bouger. Vraiment sonnée sans tomber inconsciente, elle fit appel à tout son courage pour feindre l’évanouissement. Les yeux clos, elle entendit Tête saisir son épée pour la passer par son fil. Le moment était venu de jouer sa seule et unique carte pour s’en sortir et, si elle échouait, elle vivait là ses dernières secondes. Tout se déroula alors très vite. Rassemblant les forces qui lui restaient, elle pivota légèrement, propulsant ses pieds dans le bas-ventre de la grosse brute. Certain de sa réussite, Tête avait baissé sa garde et la surprise n’en fut que plus cruelle. Il demeura un instant figé dans une position peu gracieuse, tandis qu’un grognement de douleur s’échappait de sa bouche. Dominant sa souffrance, il avança de quelques pas, peu assuré sur ses jambes, pour en finir avec elle. Mais la jeune combattante avait anticipé sa réaction : d’un geste vif, elle attrapa son kenda qu’elle fit glisser rapidement sur elle, puis tourna pour entraver la marche de Tête. L’homme se prit naturellement les pieds dedans, amorçant une chute sur Aila, mais, au dernier moment, il rétablit son équilibre. Profitant de l’inattention ponctuelle de son adversaire, elle rampa sur le sol à toute vitesse vers la paroi. Passant entre les jambes du géant, elle se dégagea et, bien que moulue, se releva promptement. Tête lui tournant encore le dos, elle lui assena un deuxième coup dans l’entrejambe, suivi par un autre dans les vertèbres, puis sur la nuque. Mal en point, Tête esquissa quelques pas déséquilibrés, puis chuta vers l’avant. Plus grand qu’Aila, ses mains ne rencontrèrent pas le sol, mais le vide. Étranglé par la colère et l’incompréhension, il chercha à se redresser, mais, calculant mal sa trajectoire, il perdit définitivement l’équilibre et bascula du promontoire dans un long cri guttural. En position de combat, Aila resta pétrifiée. Elle ne comprenait pas exactement pourquoi et comment il était tombé, il n’aurait pas dû, mais le fait était que cela s’était produit… Consciente de l’urgence de la situation, ses pensées revinrent vers l’homme qu’elle devait tuer. Bascetti ! Où avait-il fui à présent ? Il ne s’était guère éloigné, car il avait rencontré quelques difficultés avec sa monture. Cette dernière, effrayée par un bruit, s’était cabrée et cela avait demandé un certain temps pour la calmer. Aila redescendit le chemin en courant, appelant Lumière qui arriva au trot. Elle attrapa son arc accroché à la selle et remonta vers le promontoire. Elle grimpa sur les rochers à toute vitesse pour parvenir au sommet. Là, elle se positionna, arma et attendit. Bientôt, Bascetti passerait dans son angle de tir. « Tu es complètement folle, Aila, il est sous le couvert des arbres et beaucoup trop loin pour être à portée de flèche. Tu n’as aucune chance de le voir et encore moins de l’avoir… », lui susurra une petite voix intérieure. Aila, bien que d’accord avec cette dernière, ne bougea pas et, quand Bascetti s’avança dans sa fenêtre de tir, elle décocha sa flèche, la regarda voler au loin, disparaître dans les feuilles, puis la vit se planter dans son cou… S’il ne mourait pas instantanément, cela ne tarderait guère. Adieu Bascetti ! Abaissant son arc lentement, elle s’étonna. Étaient-ce vraiment ses yeux ou plutôt ses pensées vagabondes qui avaient capté toutes ses images ? Et puis, surtout, comment avait-elle réussi un tel tir ?
Elle se secoua, elle avait d’autres tâches à accomplir, elle s’occuperait de tout cela plus tard. Tournant les talons, elle courut vers Lumière. Une fois à cheval, elle partit au galop sur le chemin que les autres avaient emprunté. Sa stratégie ne leur avait permis que de gagner du temps sur des adversaires trop nombreux et de se débarrasser de Bascetti. À présent, la petite troupe composée de Hubert, Airin et Barnais devait être talonnée, avec en prime le risque de se retrouver en mauvaise posture… Par les fées, pourvu que son plan ne se retournât pas contre eux ! Elle essayait de les visualiser, mais son esprit semblait incapable de renouveler ses projections dans l’espace. Dépitée, elle se contenta donc de suivre les traces laissées par les cavaliers et d’estimer l’avance qu’ils avaient prise sur elle.
— Va, Lumière, va, ma belle ! Il faut les rattraper !
Lumière fonçait, réduisant à chaque foulée la distance qui séparait sa maîtresse de son groupe. Bientôt, Aila l’amena à ralentir quand, enfin, elle perçut ce qu’elle ne pouvait voir. Ses trois compagnons avaient trouvé refuge dans une petite cabane au pied d’une falaise, espérant repousser, ne serait-ce que temporairement, leurs assaillants. Malheureusement pour eux, ces derniers se préparaient à incendier leur abri de fortune. Plus par prudence que par hésitation, ils n’étaient pas encore passés à l’acte, ayant déjà perdu plusieurs des leurs, transpercés par quelques carreaux. Elle n’en revenait pas, Airin utilisait une arbalète et tirait adroitement ! Elle sourit. Décidément, cet homme ne cesserait jamais de la surprendre… Pendant un long moment, la jeune fille resta songeuse, cherchant la meilleure façon d’aider ses compagnons. Projetant son esprit, elle évalua la configuration du lieu, le nombre de leurs opposants et soupira : « Encore quatorze ». Quatorze contre quatre… La situation demeurait défavorable, mais ils allaient s’en sortir ! Comment ? Tout n’était pas clair dans sa tête, mais il était absolument hors de question qu’elle les laissât brûler dans la maison ! Un instant, elle imagina de tuer les hommes de main de Bascetti un par un. Cependant, elle prit rapidement conscience que, étant trop groupés, la disparition de l’un ou l’autre ne passerait pas inaperçue et elle y perdrait l’effet de surprise. Un bruit de sabots attira son attention. De nouveaux cavaliers arrivaient par le chemin ! Espérant de toutes ses forces que ce ne fût pas des renforts pour les mercenaires, elle talonna Lumière et s’enfonça à couvert. Dissimulée, elle regarda s’approcher les nouveaux venus, puis, ressentant un immense soulagement, elle s’élança vers eux :
— Aubin ! Sire Avelin ! s’écria-t-elle. Quel plaisir de vous revoir ! Vous tombez à pic !
Les cavaliers s’arrêtèrent.
— Aila ! Tu as vu, s’exclama Aubin, je deviens presque aussi bon que toi pour suivre les traces ! Quand nous avons découvert les archers agonisant par terre, j’étais sûr qu’ils t’avaient servi de cibles mouvantes ! Nous avons préféré remonter la piste la plus nette ; l’autre n’indiquait qu’un seul cavalier isolé qui filait vers l’ouest.
— Tu as bien fait, il est mort. Mais par quel heureux hasard je vous retrouve ici ?
— Nous sommes arrivés à Antan en même temps que Blaise. Hubert sollicitait de l’aide et nous voilà ! Où sont-ils ?
— À l’abri dans une cabane à quelques centaines de mètres devant nous, mais encerclés par une quinzaine d’hommes qui projettent d’y mettre le feu.
— Qu’attendons-nous pour les délivrer ! s’écria Avelin.
— Doucement ! D’abord, je vous explique ce que j’ai observé et après, si vous voyez les choses ainsi, on fonce ! Votre arrivée va enfin rétablir l’équilibre des forces. Maintenant, à six contre quatorze, c’est tout de même plus avantageux…
Elle leur décrivit le lieu, la répartition des hommes de main, et le degré de préparation de leur funeste projet.
— Le mieux consisterait à en éliminer quelques-uns de plus avant d’attaquer. Qu’en pensez-vous ? questionna-t-elle.
— Ce serait très bien, mais qui s’en charge ? s’enquit Avelin.
— Aubin et moi excellons au tir ; chacun de nous peut se débarrasser d’au moins trois mercenaires assez rapidement. Alors ?
Aubin et Avelin donnèrent leur accord. Laissant les chevaux suffisamment loin, Aubin se glissa sur la droite et Aila sur la gauche, tandis qu’Avelin se positionnait en observateur prudent, mais prêt à intervenir. Elle dénombra cinq hommes de son côté et songea que ce serait tellement pratique si elle pouvait les tuer tous simultanément. Elle prit cinq flèches dans son carquois et, intensément, les observa dans sa main ouverte. Moqueuse, elle pensa : « Ce serait si simple s’il me suffisait de dire : filez, mes cinq flèches, droit dans le cœur de mes ennemis ! » Et ce fut ce qu’elles firent… Les flèches quittèrent sa paume et fondirent toutes les cinq vers les mercenaires qu’elles atteignirent en plein cœur. Ils s’effondrèrent. Aila était statufiée : « Mais comment ai-je fait cela ? Par les fées, mais comment j’ai fait cela ? » Elle entendit le signal d’attaque lancé par Avelin, mais, immobile, elle fixait sa main, revoyant les flèches filer toutes seules. « Je deviens folle… »
— Aila ! Viens ! cria Aubin.
Elle se secoua et, poussant un hurlement, fondit dans la bagarre.

Le combat était achevé depuis longtemps. Le groupe, enrichi de deux membres, avait décidé de dormir tassé dans la cabane qui leur fournirait au moins un abri pour une nuit dont l’obscurité noircissait la forêt. Aila leur apprit la mort de Bascetti, sans parler de sa lutte avec Tête, puis n’ouvrit plus la bouche de la soirée, s’esquivant même discrètement, alors que la conversation battait son plein. Enthousiastes, Barnais et Airin narraient à qui voulait les écouter leurs exploits et comment ils s’en étaient merveilleusement tirés pour un « vieux » et un « joli cœur », comme ils se décrivaient. Surpris par son absence, Aubin vint rejoindre sa sœur, dehors :
— Des soucis, Aila ? Cela ne s’est pas bien passé avec sire Hubert ?
— Si. Enfin, au départ, non. Après, cela a été mieux, même bien.
— Raconte-moi tes aventures. Parce que pour moi, à part ce soir, ce fut plutôt un calme plat !
— Tu sais, pas grand-chose : un…
Elle avait failli avouer un premier baiser, mais elle se retint ; elle n’avait pas envie d’en parler :
— … château, des robes de princesse, un bal, une demande en mariage. Tout ce qui fait la vie d’une femme, sans plus…
— Tu me fais marcher ?
— Non, pas du tout, j’ai vraiment traversé toutes ces épreuves !
— Et qui donc voulait t’épouser ? Dis-moi, ce fut un vrai coup de foudre !
— Et il s’est abattu sur ma vie ! Comme tu vois, j’ai résisté… Tout est pour le mieux…
Aubin, elle le devinait, n’en était pas convaincu :
— Tu en es sûre ?
— Oui, Aubin. J’ai vécu beaucoup de moments très intenses en un temps limité et, ce soir, je me sens un peu… lasse. Après une bonne nuit de sommeil, il n’y paraîtra plus.
— Bon, si tu le dis… Au fait, tu as fait comment pour tirer aussi vite tout à l’heure ? J’ai vu tomber au moins trois hommes simultanément et, au final, tu en as descendu cinq !
— Je ne sais pas. J’ai dû débuter une poignée de secondes avant toi. En tout cas, je te le promets, je ne me suis pas fabriqué un arc à plusieurs flèches !
Elle plaisanta avec Aubin qui lui jeta un dernier regard circonspect avant de se retirer. Et pourtant, elle n’avait pas envie de rire, elle avait effectivement tiré cinq flèches en même temps et se trouverait carrément dans l’incapacité de recommencer tout de suite, si on le lui demandait. Elle ignorait comment elle avait accompli cette prouesse. D’ailleurs était-ce bien elle qui l’avait réalisée ? Les yeux dans le vide, elle se recroquevilla, sa tête sur ses bras croisés, reposant eux-mêmes sur ses genoux. Elle demeurait dans cet état depuis un bon moment quand Hubert vint la rejoindre :
— Aila, où étiez-vous donc passée ? Je vous cherchais…
— J’avais besoin de calme. Désolée de vous avoir faussé compagnie, dit-elle.
Changeant de sujet, elle ajouta :
— Alors, vous m’avez encore fait des cachotteries…
Hubert hocha la tête :
— Pour Aubin et Avelin ? Non, pas vraiment. J’avais en réalité envoyé Blaise réclamer des secours à Antan, mais si la chance n’avait pas voulu qu’Aubin et Avelin s’y trouvent, nous n’aurions reçu aucune aide. J’ai évité de vous donner de faux espoirs. Je souahite que vous ne m’en teniez pas rigueur…
Elle approuva, avec compréhension :
— Je ne peux pas vous le reprocher. Je me sentais réellement préoccupée par notre solitude en face à nos ennemis, mais j’ai refusé de vous transmettre mon inquiétude en la partageant avec vous. Vous êtes donc pardonné.
Silencieux, ils écoutèrent les bruits de la nuit avant qu’elle reprît :
— Sire Hubert, je voulais vous demander…
Elle hésita à poursuivre. Hubert tournait le dos à la faible lumière issue de la cabane et elle s’étonna d’arriver à voir ses yeux malgré tout.
— Pourquoi… ?
Elle s’arrêta à nouveau. Elle craignait les mots qu’elle allait prononcer et encore plus la réponse qu’elle risquait d’obtenir.
— Aila, si vous ne terminez pas votre phrase, je ne pourrai pas répondre…
— J’ai dit à tout le monde ce qu’il devait exécuter. Vous avez tous obtempéré à une simple combattante, personne n’a protesté. Même pas vous…
Hubert se tut un moment, avant de déclarer :
— Voilà une remarque pertinente… Vous paraissiez voir ce qui nous échappait et votre certitude nous a gagnés. Je n’ai pas songé un seul instant à remettre vos choix en cause…
Tout en disant ces mots, Hubert semblait réaliser leur signification : ce petit bout de fille de seize ans s’était imposée comme leur chef, alors qu’il représentait le roi. Dérangé par cette idée, il se leva brusquement, lui rappelant juste qu’elle devait venir se coucher. Elle le regarda rentrer dans la cabane et attendit encore un peu avant de se décider à y retourner.


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