Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


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Note : 4.6 / 5 avec 283  critiques

Le Chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

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La vie d'Aila prit un tour différent lorsqu'elle eut douze ans. D'abord, parce qu'un jeune apprenti de Barou, Dudau de son prénom, environ une quinzaine d'années, pédant, coureur et vaniteux, la croisant dans un coin isolé, se mit en tête que ce serait plutôt drôle de lui faire son affaire d'une façon ou d'une autre. Aila n'apprit jamais vraiment ce qu'il cherchait à perpétrer avec la petite fille qu'elle était à l'époque, mais cela ne l'empêcha pas de s'approcher d'elle, un sourire narquois et conquérant aux lèvres. Soudain, il entendit derrière lui une voix d'enfant s'exclamer avec le plus de fermeté possible :
— Ne la touche pas !
Dudau se retourna pour découvrir Aubin, pas même dix ans, en position de combat ! Éclatant d'un rire moqueur, il s'avança vers lui, oubliant l'espace d'un instant que ce gamin-là était le fils de Barou. C'était un des défauts de cet être suffisant, réfléchir n'était pas son fort… Son frère fonça comme un boulet et se retrouva étendu au sol par un crochet impeccable de son adversaire : dur apprentissage de la vie… Dudau était orgueilleux et stupide, mais également costaud et efficace. Tout aurait pu s'achever ainsi, mais le grand dadais, qui devait vouloir régler un vieux compte avec Aubin, se mit à le bourrer de coups de pied, alors que ce dernier se roulait à terre. À nouveau, Dudau entendit une voix derrière lui, cette fois-ci sourde et rauque :
— Arrête immédiatement !
Il se retourna et vit Aila arriver vers lui, ses jupes retroussées. Un sourire concupiscent s'afficha sur son visage avant de virer rapidement en grimace douloureuse. D'un coup de pied bien ajusté dans l'aine, elle le plia en deux. Puis, remontant de toutes ses forces ses deux mains réunies, elle lui cogna le menton avec une vigueur dont elle ne se croyait pas capable, et selon toute apparence, Dudau non plus. Il s'affaissa sur ses genoux. Elle le frappa sur la nuque et termina d'un coup de pied en pleine tête, avant que l'apprenti, plus que sonné, s'écroulât sur le sol. Elle resta un moment immobile, cherchant à reprendre le contrôle de son cœur qui battait la chamade et l'usage de ses jambes qui, tout d'un coup, se dérobaient. Elle s'avança en tremblant vers Aubin qui regardait la scène, incapable de bouger, mais conscient, et s'agenouilla. D'abord, de ses mains, elle palpa la colonne vertébrale de son frère en remontant en douceur vers le cou pour déceler d'hypothétiques hématomes ou déplacements. Elle avait tellement procédé ainsi avec les chevaux qu'elle le réalisa naturellement. Puis elle parcourut chacun des membres pour s'assurer que son défenseur n'avait rien de cassé, tandis qu'il suivait des yeux chacun des gestes de sa sœur. Elle saisit ensuite son visage à deux mains pour vérifier la mâchoire et la boîte crânienne.
— Peux-tu te relever si je t'aide ? demanda-t-elle, la voix incertaine.
Il acquiesça, encore incapable de parler. Bien mal lui en prit, car une douleur aiguë irradia dans son crâne, lui donnant envie de vomir. Ils durent attendre un moment que le martèlement de la tête d'Aubin se calmât, avant que, soutenu par Aila, son frère arrivât à se redresser. Il n'alla pas loin. La dizaine de mètres parcourus suffirent à son estomac pour se contracter et Aubin, accroché au bras d'Aila, en vida son contenu. Malgré son état, il lui vint l'idée saugrenue que faire la connaissance de sa sœur en se faisant battre, puis en vomissant, était fort éloigné de tout ce dont il avait pu rêver…
— Tu as été très courageux. Merci, Aubin, lui dit-elle.
La voix d'Aila semblait un murmure après toutes ces années de silence et deux ou trois larmes se mirent à couler de ses yeux, elle n'était qu'une petite fille de douze ans, après tout… Toujours incapable d'articuler un mot, il se contenta de lui serrer la main avec tendresse, heureux de voir, sur les lèvres de sa sœur, naître un sourire timide, que, malheureusement, il ne put lui rendre.

◎ ◎ ◎

Le trajet vers l'écurie, l'un contre l'autre, leur parut très long et, par bonheur, ils ne croisèrent personne… Elle l'installa dans la pièce du fond et revint avec une pommade qu'elle étala avec légèreté sur les parties de son visage qui se teintaient de nuances violettes.
— Je te donne le pot. Pour l'instant, applique la crème trois fois par jour, précisa-t-elle. Une fois la sensibilité de l'hématome atténuée, tu masseras en profondeur et ta peau reprendra rapidement sa couleur normale. Et puis tu pourras en mettre également sur tes autres contusions.
Elle lui sourit à nouveau et il articulait avec peine un merci quand ses yeux, discernant une forme derrière Aila, s'agrandirent. Sa sœur remarqua son expression et, sans même se retourner, murmura :
— Bonjour, Bonneau, peux-tu me dire où est rangée la liqueur de Maël ?
— Là-haut, sur l'étagère de la maison.
— Je vais la chercher, expliqua-t-elle avant de disparaître de la pièce, laissant seuls Bonneau avec Aubin.
— Que t'est-il arrivé mon garçon ? demanda l'oncle des enfants, en s'accroupissant près de lui.
Son neveu déglutit, tandis que, reprenant les mêmes gestes qu'Aila, Bonneau palpait chaque partie de son corps.
— Dudau ! Il a voulu agresser ma sœur.
— Et tu l'as battu ?
Aubin remarqua le regard appréciateur de Bonneau, alors que, derrière lui, il croisait l'expression affolée d'Aila qui venait juste de revenir et qui semblait l'implorer de ne pas la mentionner.
— Non, ce n'est pas moi, souffla-t-il, tout en baissant les yeux.
— C'est moi qui l'ai mis à terre, avoua-t-elle.
Son oncle, interdit, se retourna et la scruta avec un froncement de sourcils.
— Ah ! se contenta-t-il de dire.
Puis, s'adressant à son neveu, il ajouta :
— Il faudra trouver une histoire bien ficelée pour éviter les ennuis avec Barou… Dudau t'a rossé et je suis intervenu. Nous en resterons là, pas la peine de mentir davantage. Je crois que Dudau préférera cette version à celle de s'être fait battre par une fille de trois ans sa cadette. De toute façon, Barou n'aimera pas cette anecdote et ce garçon ne fera pas de vieux os ici…
— Tiens, Aubin, voici une liqueur contre la douleur, expliqua-t-elle, en s'approchant de lui. Il en faut très peu, une petite cuillère, quatre fois par jour. Ne l'utilise que lorsque tu as très mal, car elle endort.
— Viens, mon garçon, dit Bonneau en se levant, je te ramène à Barou. En chemin, tu me guideras vers Dudau, je le récupérerai au passage.
Aubin, aidé ce coup-ci par son oncle, se redressa et lança un regard plein de regret vers sa sœur.
— Adieu, Aubin, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
— Non, pas adieu, Aila. À partir d'aujourd'hui, je reviendrai te voir. Je te le promets.
Chancelant sur ses jambes, le garçon repartit, avec le soutien de Bonneau.
Tout le monde, y compris Barou, goba l'histoire. Dudau fut renvoyé sur-le-champ, omettant de signaler qu'il avait tenté d'agresser la jeune fille et qu'elle l'avait mis hors service pour le compte.

◎ ◎ ◎

La vie se poursuivit comme à son habitude, mais de manière bizarre et à intervalles réguliers, elle sentit le regard de son oncle s'attarder sur elle. Il n'avait posé aucune question à la suite de la bagarre, mais elle savait bien qu'il s'interrogeait. Elle fut sur le point d'aller s'expliquer avec lui. Néanmoins, habituée au silence, elle retourna dans son mutisme. Ainsi, personne n'apprit, à part Bonneau et Aubin, qu'elle avait reparlé…

◎ ◎ ◎

Quelques mois plus tard, un matin, juste au premier rayon de soleil, alors qu'elle se promenait avant de regagner le château, Aila entendit un bruit derrière elle et, faisant demi-tour, découvrit son frère qui s'approchait.
— Bonjour, Aila ! Je pensais revenir te rendre visite plus tôt !
— Aubin ? Que fais-tu là ?
— Les entraînements sont repoussés et ne commencent que dans une heure… Je disposais d'un peu de temps devant moi, alors, en te voyant partir, je me suis dit que je pouvais bien sauter sur l'occasion de discuter avec toi. Je n'ai pas pu depuis…, enfin, depuis Dudau. Père ne me lâche plus d'une semelle. Avant, je passais mes journées à le suivre à la trace comme si j'avais peur de le perdre et, maintenant, c'est son tour, alors que je voudrais pouvoir prendre un peu le large…
— Tu t'exprimes plus que la première fois que nous nous sommes rencontrés !
— Sûr, ma mâchoire fonctionne de nouveau ! Et toi, tu n'as mis personne au courant que tu avais renoncé au silence, apparemment…
Modérément sur la défensive depuis l'arrivée d'Aubin, Aila se relâcha :
— Exact, il est plus facile de se taire…
— … que d'exprimer ce que l'on ressent ? Je sais…
Ils se sentaient tous les deux maladroits ; ils se détaillaient comme s'ils se voyaient pour la première fois, ce qui était presque le cas, se découvrant sans oser se rapprocher l'un de l'autre.
— Pourquoi veux-tu me connaître ? questionna Aila. Je ne dois pas faire partie des sujets de discussion préférés de ton père…
— Tout à fait, et il est inutile d'aborder ce problème. Malgré tout, tu es ma sœur… Et puis tous mes camarades parlent de toi ! Ma curiosité m'a poussé à savoir qui tu étais et pourquoi tu n'appartenais pas à ma vie.
— Ce n'est pas moi qui te l'apprendrai, je n'en ai aucune idée… Je crois qu'il est devenu ainsi le jour de ma naissance et tout le monde ignore pourquoi ou n'a daigné me le dire.
— Quelle bêtise ! Père aurait tenu un bien meilleur combattant que moi pour lui succéder, t'es fabuleusement forte pour te bagarrer !
Il poussa un grand soupir de tristesse et haussa les épaules de dépit.
— Oh ! t'es pas si mauvais que ça, mais, avec ta peur de blesser tes camarades, ça ne peut pas marcher, expliqua Aila d'une voix douce.
— Et comment tu sais cela ? relança-t-il, avec une pointe d'agressivité dans le ton.
— Parce que tu as aussi piqué ma curiosité et je voulais te voir. Tu es rapide et efficace… Tu pourras acquérir la force qui te manque avec de l'entraînement, mais te battre ne t'emballe pas vraiment et cela se sent…
— Alors que toi, t'as envie d'en découdre ! répliqua-t-il, moqueur.
— Oui, j'ai emmagasiné assez de haine pour cela !
Aila serra les dents.
— Oh !… Je comprends, je suis désolé. Je dois repartir maintenant, mais nous nous reverrons dès que je le pourrai, ajouta Aubin.
— Je te fais confiance et… j'en serai heureuse.
Ils se sourirent en se quittant. Ce fut ce jour-là qu'elle décida définitivement de reparler.

◎ ◎ ◎

Le deuxième événement majeur advint deux ans plus tard. Bonneau devait transmettre un message important et revenir très rapidement avec une réponse. À nouveau, le pays frémissait sous de nouvelles querelles, intestines cette fois. Le courrier recelait un pacte de non-agression et de protection mutuelle entre Antan et le comté voisin de Melbour, ainsi que leur promesse d'allégeance au roi Sérain d'Avotour. C'était un premier pas essentiel pour lutter contre d'autres territoires, prêts à se retourner contre le royaume. L'oncle avait emmené sa jeune nièce, devenue une cavalière émérite, et en avait profité pour récupérer un nouveau kenda chez un marchand spécialisé de Melbour, la ville principale du comté du même nom. Il connaissait l'importance du courrier, mais n'avait pas envisagé, comme personne au château, que cette simple alliance aurait suscité autant de réactions. Sur le chemin du retour, à un jour de route d'Antan, ils se retrouvèrent encerclés par sept mercenaires, certains de les écraser sans le moindre problème. Comme Aila transportait le message destiné à Elieu, Bonneau lui proposa de s'enfuir, tandis qu'il les retiendrait.
« Non ! », fut sa seule réponse, avant d'ajouter de manière énergique :
— Passe-moi le nouveau kenda. Je devrais pouvoir faire quelque chose avec.
Il s'en saisit et le lui lança avant de s'emparer du sien. Le chef de leurs adversaires ricana.
— Tu crois pouvoir faire quoi avec ton petit bâton ?
— On y va, Bonneau ?
Son oncle faillit lui demander si elle se sentait sûre d'elle, mais il s'abstint, optant délibérément pour la confiance.
— On y va, Aila.
Tous deux poussèrent un cri sauvage, puis, éperonnant leurs chevaux, foncèrent sur les mercenaires qui leur barraient le passage. L'effet de surprise fonctionna. Leurs adversaires, stupéfaits, virent un vieux balourd et une fillette fondre sur eux à toute vitesse. Certains comprirent bien vite, et trop tard, leur douleur quand, d'un coup de kenda, ils se retrouvèrent à terre, piétinés par les montures nerveuses. À la première charge, Bonneau en dégomma deux et Aila, un. Le cercle rompu, l'oncle et sa nièce prirent la poudre d'escampette au grand galop. Le chef, sûrement le plus intelligent de la bande, s'était écarté de la bagarre. Rapidement, il regroupa ses hommes, les trois qui lui restaient, puis partit avec eux à la poursuite des fugitifs. Conscients de ne disposer que d'une avance relative, ces derniers forcèrent l'allure. Cependant, à ce train d'enfer, leurs chevaux fatigués ne tiendraient plus très longtemps et les mercenaires ne tarderaient pas à les rattraper ; il fallait trouver une autre solution…
— Bonneau, par là ! cria Aila qui lui montrait un mur de végétation, sur leur flanc droit.
Ils dissimulèrent les montures derrière un bosquet, puis elle sortit un arc qu'elle assembla à toute vitesse, preuve d'une expérience ancienne, et se positionna pour tirer sur leurs ennemis, sous le regard médusé de son oncle.
— Tu peux me donner les flèches, je n'ai pas le temps d'installer mon carquois, demanda-t-elle, lui désignant les six qui dépassaient de son sac.
Bonneau acquiesça. Concentrée, elle décocha une première fois, réarma en un clin d'œil la flèche tendue par son oncle et deux des mercenaires s'écroulèrent sur le sol, tandis que les deux autres, encore debout, s'éclipsèrent très vite dans les sous-bois, hors de leur vue.
— Non ! Je n'ai pas tué le chef ! C'est le plus malin d'entre eux, il a échangé son chapeau avec un autre ! Que faisons-nous maintenant ? Avec leurs arcs, ils ne se feront plus surprendre…
Il la regardait fixement ; il hésitait visiblement entre exploser et soupirer. Préférant la seconde solution, il soupira, puis murmura :
— Je conviens que le moment est mal choisi, mais depuis quand sais-tu tirer avec cette arme ? Depuis quand possèdes-tu un arc démontable, matériel d'une grande rareté, il me semble ? Depuis quand sais-tu te battre au kenda ?
— Bonneau, je comprends que tu puisses être en colère. S'il te plaît, je t'expliquerai tout plus tard, c'est promis, supplia-t-elle.
Il inspira à pleins poumons.
— Laissons les chevaux ici. J'espère que tu parviendras aussi à te mouvoir sans bruit et que tu te tiendras prête à tuer de nouveau…
Aila rougit sans répondre, puis acquiesça. Ils s'éloignèrent d'une courte distance et s'accroupirent, cachés derrière un petit bosquet, aux aguets. Son oncle murmura :
— Comme nous n'irons pas à eux, ils viendront. Arme ton arc et attends mon signal. Tu me laisses le chef, c'est compris ?
Un regard sévère ponctua sa phrase et elle opina.
Le temps s'écoula. Ils restèrent immobiles et silencieux, tandis qu'Aila s'ankylosait progressivement. Le jour commençait à baisser quand un bruit léger se fit entendre sur leur droite. Ni l'un ni l'autre ne bougèrent. Plus rien ne se passa pendant de longues minutes, excepté l'attente et le crépuscule qui installait ses ombres de plus en plus grandes sur la forêt.

— On pourrait déjà abattre leurs chevaux, suggéra le murmure d'une voix.
L'éclat d'une flèche apparut dans la lumière du soleil couchant et Bonneau effleura Aila qui tira où elle estimait la présence de l'archer. Un cri léger vibra dans l'air et sa flèche chut, suivi d'un corps, dans un bruit de plus. Elle s'aperçut que son oncle avait disparu. En revanche, devant elle, se tenait le chef des mercenaires, son Épée pointée sur elle, plus exactement sur sa gorge. Elle était piégée…
— Adieu, ma belle, lui dit l'homme, qui ricana.
Dans un geste désespéré, elle plongea sur la droite, sentant au passage la pointe de l'arme lui érafler la peau, puis son sang chaud s'écouler de la blessure.
— Viens, Aila, nous pouvons repartir, assura la voix de Bonneau.
Elle émergea du bosquet et jeta un coup d'œil à son oncle qui enlevait son couteau du cœur du dernier mercenaire avant de l'essuyer.
— Et cela aussi, tu sais le faire, lancer un poignard ?
Elle secoua la tête.
— Alors, je t'apprendrai, mais pour l'instant, je vais te soigner pour que la vilaine estafilade que je distingue sur ton cou ne devienne pas une affreuse cicatrice.

Bonneau finissait de déposer des branches dans le feu. Ils avaient trouvé une petite cabane, perdue en pleine forêt et bien dissimulée, à une distance convenable du lieu du dernier affrontement. Il partagea avec la jeune fille quelques lanières de viande séchée, du fromage et du pain.
— À présent, tu connais la profonde émotion qui te submerge quand le spectre de ta propre mort survient, c'est un moment d'une incroyable intensité dans la vie d'un être humain, inoubliable… Après, on choisit son existence en fonction de son expérience. À quoi as-tu pensé ?
— À maman. Je me suis demandé si elle au moins serait fière de moi…
— Elle le serait. Ta mère était une personne hors du commun. Elle aurait admiré sa fille qui devenait une femme comme elle.
— Mais elle n'agissait pas comme un Assassin ! répliqua Aila avec vivacité.
— Si. Quand ton père l'a sauvée, elle a tué un homme qui avait échappé à notre vigilance et qui menaçait Mélinda. Au château, tout le monde l'ignora et cela demeura notre secret.
— Et tu l'as su parce que tu étais là-bas, c'est ça ?
— Oui.
— Et vous êtes deux à vous être épris de la même femme ?
Bonneau fixa sa nièce, étonné de sa perspicacité.
— Oui, elle l'a vu en premier. Mille fois, j'ai imaginé que, posant son regard en premier sur moi, elle serait tombée amoureuse de l'homme que j'étais…
Il soupira avant de continuer :
— … mais ce n'était qu'un rêve. Ils étaient faits l'un pour l'autre…
— … et la raison pour laquelle tu ne t'es jamais marié ? et que tu m'as recueillie ?
Elle leva vers lui ses grands yeux noirs, dévorés par le désir de savoir.
— Oui, oui et non… Au début, je me suis occupée de toi pour lui faire plaisir, mais plus après. Ce fut un choix que je n'ai jamais regretté. Tu es l'enfant que je n'aurai jamais et tu es sa fille, le petit plus qui compte énormément… Et tu es, Aila, une personne extraordinaire. Alors, où as-tu appris à tirer à l'arc ?
— Aubin… Dame Mélinda et lui me l'ont offert comme cadeau pour un de mes anniversaires, un petit secret entre nous…
— Et pour le kenda ? Je suppose que me regarder et t'entraîner avec discrétion a suffi.
— Je t'observe depuis que je suis petite alors, dans ces conditions, t'imiter m'a paru un jeu d'enfant…
— Et risquer ta vie ? Tu as appris cela où ?
— Que veux-tu mon oncle ? rétorqua-t-elle d'une voix acerbe. Quand tu es la fille d'un homme qui ne t'a jamais reconnue, que trop de gens te considèrent comme un rebut parce que le grand héros possède sûrement des raisons d'agir ainsi, que tu es certaine d'être la combattante qu'il recherche et que, malgré ceci, jamais il ne posera le moindre regard sur toi…
Sa voix se cassa. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Bonneau se leva pour se détourner et la laisser à son chagrin, mais, au dernier moment, il se ravisa :
— Ton père n'est qu'un homme. Et ce n'est que ton père… Près de toi, beaucoup de personnes t'ont entourée, aimée et ont donné énormément à une fille qui n'était pas la leur. Ils ne méritent pas ton dédain, juste ton estime. Tu as le devoir d'être à la hauteur de leur dévouement !
Il entendit un sanglot léger, puis, tournant les talons, il ajouta, avant de disparaître dans l'obscurité :
— Tuer pour la première fois n'est pas si facile, prends ton temps pour le digérer… Nous commencerons à te faire travailler dès notre retour.
Rentré au château, son oncle ne lui parla plus jamais de ce qui s'était passé. Il entreprit son entraînement devenu intensif, corrigeant ses défauts, perfectionnant sa perception, son acuité, son niveau d'analyse et complétant par tout ce qu'il pouvait lui apprendre…

◎ ◎ ◎

À partir de ce jour, la vie d'Aila s'accélérera. Rythmée par le son des cloches qui carillonnaient toutes les deux heures, de six heures du matin à vingt-deux heures, la jeune fille répétait les mêmes activités auxquelles s'ajoutaient les exercices particuliers que Bonneau lui recommandait, chaque soir. De plus en plus souvent, elle partait en mission avec lui et, quelquefois, ils rencontraient des bandits ou des ennemis. Les tuer n'était pas toujours nécessaire, mais, quand elle le devait, elle les abattait sans hésitation. Elle passait également du temps avec Mélinda et ses filles à parcourir les villages voisins pour donner du pain et de l'attention. Cependant, elle y consentait à contrecœur, sans bien comprendre pourquoi… Aila s'était spécialisée dans les soins grâce à sa connaissance des chevaux et des plantes. Elle continuait aussi ses séances avec Hamelin et découvrait de nouveaux livres, des histoires insolites, surtout celles des fées qu'Hamelin, à sa grande surprise, vénérerait. Elle, qui lisait et comptait sans problèmes, ne voyait vraiment pas pourquoi Hamelin insistait tant pour qu'elle ingurgitât sa bibliothèque entière. Enfin, pas tout à fait, il y avait ce coin particulier où le mage n'allait jamais chercher le moindre ouvrage, assurément ceux qui traitaient de la Magie des Fées… Docile, elle attendait que son heure fût venue de découvrir ces œuvres interdites, mais comme, selon elle, les fées n'existaient pas et leur magie non plus, elle ne ressentait aucune impatience. Elle aimait ce moment de paix et de solitude où elle approfondissait ses connaissances sur les plantes et pénétrait dans les légendes de tous les pays. Jamais elle n'aurait osé l'avouer, mais l'histoire du Prince Noir et de La Dame Blanche l'émouvait singulièrement, comme celle des amoureux pris au piège dans un cercueil de cristal pour l'éternité au fond d'un lac lointain. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais rêvé d'un chevalier dont elle pût devenir la dame, mais, depuis quelque temps, cela arrivait… Malheureusement, les seuls garçons — son frère et le personnel du château — qui l'approchaient ne risquaient pas de créer de battements de cœur incontrôlés. Les autres, voués corps et âme à Barou, n'auraient même pas daigné porter un œil sur elle. Ah ! si, sauf un ! ce gamin qu'elle avait croisé pendant une année avant qu'il ne disparût définitivement de son chemin. À chaque rencontre, il la saluait en souriant, de toute évidence pour s'amuser à ses dépens. À cela aussi, elle avait survécu. En revanche, se révélait plus ardu de résister à la dernière lubie de Mélinda, qui, voyant la jeune demoiselle poindre sous la combattante, avait décrété de modifier sa garde-robe pour le moins masculine. La châtelaine lui offrit jupes et corsages, et, pour son quinzième anniversaire, une magnifique robe comme celle de ses filles. Évidemment, ce nouvel accoutrement ne se montrait guère pratique pour chevaucher. Alors, pour ne froisser personne, Aila se résolut à couper ses jupes par le milieu, devant et derrière, puis à les recoudre par le centre pour former comme un large pantalon : aspect jupe au repos et avantage d'un pantalon pour tout le reste ! Quand Mélinda découvrit la supercherie, Aila craignit un instant sa réaction, mais, égale à elle-même, la châtelaine posa sur elle ce regard toujours plein de gentillesse et de bienveillance, ajoutant, d'un air coquin… : — As-tu fait subir le même sort à la robe de bal que je t'ai offerte ?
Aila rougit jusqu'aux oreilles.
— Oh ! non, dame Mélinda, je n'aurais jamais osé…
— Dis-moi, est-ce que cette tenue est confortable ?
— Oh ! oui ! C'est vraiment pratique pour monter à cheval.
— Alors, je devrais peut-être essayer !
Derrière elle, Amandine, Blandine et Estelle, les demoiselles du château, pouffaient discrètement, en lançant un regard complice à Aila.
Et ce fut fait. Mélinda et ses filles utilisèrent des « jupes Aila » pour toutes les activités en extérieur. Leur entourage s'en amusa et cette légèreté répandit un bienfait dans le cœur de tous, surtout quand cette nouvelle mode dépassa même les limites d'Antan !

◎ ◎ ◎

Le pays allait de mal en pis. La fréquence des querelles entre les comtés augmentait de manière significative, comme si chacun attendait juste que son voisin tournât le dos pour le trahir et le poignarder. À nouveau, les Hagans se manifestaient aux frontières, conscients de la fragilité du royaume, profitant de la faiblesse des uns et de la perversité des autres. Comme une ombre malfaisante, l'insécurité régnait partout, tandis que se profilaient déjà de grands malheurs qui ne sauraient être conjurés. Elieu partait souvent, accompagné d'hommes fiables, pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être, mais les habitants du château s'inquiétaient à juste titre. Un soir, une nouvelle les plongea tous dans une profonde affliction : un Assassin avait voulu tuer le souverain Sérain d'Avotour. Tragiquement, si le roi survécut, ce furent sa femme et sa dernière-née qui moururent dans ses bras, à sa place. Un deuil d'une semaine fut décrété dans le comté d'Antan. Mélinda semblait encore plus touchée que les autres et son expression bouleversée n'avait pas échappé à Aila, qui, profitant d'un instant de liberté, alla toquer à sa porte. Un long moment s'écoula avant qu'une voix l'invitât à entrer. Elle poussa le battant timidement et perçut tous les efforts que la châtelaine déployait pour lui offrir une apparence normale.
— Que désires-tu, Aila ?
La jeune fille se sentit toute bête. Mais quelle mauvaise fée l'avait donc amenée ici ?
— Je venais voir si je pouvais vous aider en quoi que ce soit, vous semblez si malheureuse…
Le visage de Mélinda se décomposa d'un seul coup et ses yeux se remplirent de larmes. L'instant d'après, ces dernières se mirent à couler sans retenue le long de ses joues. Aila s'approcha et, d'un geste tendre, entoura la châtelaine de ses bras, restant silencieuse comme elle savait si bien le faire, petite fille. Mélinda sanglota sans bruit, puis elle se reprit et serra avec vigueur Aila contre elle avant de s'en écarter, lui tenant les mains.
— Que j'aimerais qu'Efée soit encore là, soupira-t-elle, elle me manque tant… Elle était mon amie depuis l'enfance et nous avons tellement partagé. Alors, quand tu es entrée, l'espace d'un instant, j'ai cru que c'était elle. Tu es tout son portrait, juste un peu plus élancée, peut-être : ton intonation, tes yeux et tes cheveux noirs, cette démarche énergique inimitable, cette façon que tu as de fixer les gens comme si tu voyais à travers eux tout ce qu'ils sont incapables d'observer eux-mêmes. Il existe tant d'elle en toi… C'était une femme exceptionnelle et tu ne te doutes même pas, ni Barou d'ailleurs, à quel point. Tu es redoutable, Aila, et elle serait si fière de toi.
Jamais Mélinda ne lui avait parlé de sa mère avec autant de passion. La jeune fille connaissait leur amitié, mais elle pressentait autre chose qu'apparemment Barou ignorait également… La châtelaine continua son histoire :
— Tu t'interroges sur la cause de mon immense chagrin. La reine qui est morte était ma sœur et la petite fille, ma nièce.
Aila ouvrit les yeux, réussissant de justesse à retenir un cri de stupéfaction. Elle laissa Mélinda poursuivre :
— À part sire Elieu, tous ignorent que je suis issue de la famille royale et, surtout, personne ne doit l'apprendre. J'ai quitté la cour d'Avotour il y a bien longtemps et je ne veux en aucun cas y remettre les pieds ! Chez moi, c'est ici, en Antan…
Mélinda ne regardait plus Aila ; elle parlait comme pour elle-même, fixant le ciel à travers la fenêtre.
— Efée était ma garde du corps et elle se battait comme un chat sauvage, avec grâce et énergie…
Mélinda se tourna vers elle, guettant la réaction de la jeune fille. Aila sentit son cœur s'emballer : sa mère, une combattante ! Le sol se déroba sous ses pieds.
— Assieds-toi, Aila.
La châtelaine lui désigna un fauteuil voisin du sien. La jeune fille s'y laissa choir plus qu'elle s'y assit, saisit sa tête entre ses mains, essayant de reprendre ses esprits. L'émotion la submergeait. Sa mère, qu'elle avait toujours imaginée comme une femme douce et féminine, frêle et fragile, tout l'opposé d'elle, était en fait une guerrière ! Mais pourquoi personne ne le lui avait-il dit avant ? Et elle ressemblait à sa mère ! Cette découverte la bouleversait… Aila, rejetée par son père, avait recherché désespérément un héritage familial. Et tout d'un coup, de la façon la plus inattendue qui fût, elle le recevait, hésitant entre l'incrédulité et l'envie de sauter au plafond ! Elle ressemblait à sa mère ! Elle en était sa digne fille ! Enfin, elle discernait, pour la première fois de sa vie, ce sentiment d'exister vraiment, de devenir une personne à part entière, de s'identifier à quelqu'un, d'être rattachée à une famille… Jamais elle n'avait ressenti cela avec autant d'intensité. Levant la tête vers Mélinda, elle articula avec peine :
— Pourquoi aujourd'hui ?
Mélinda l'observa avec gravité.
— Parce que la fragilité de notre monde croît et que, bientôt, nous devrons compter sur des femmes comme toi. Parce que j'entends tenir jusqu'au bout les promesses faites à ta mère, quoi qu'il m'en coûte, et que te dire toute la vérité en fait partie, même si ce n'est qu'une première étape…
— Comment se fait-il que lui ne le sache pas ? demanda Aila qui pensait à Barou.
— À cause d'un amour infini… Jamais ta mère n'aurait pris le risque de blesser son époux qu'elle aimait profondément en s'affichant comme son égale ou presque. C'était lui son héros, elle était devenue la femme du héros par amour. Ce fut son choix, mais j'ai manifesté mon désaccord avec elle ; plusieurs fois, nous nous sommes disputées à ce sujet. J'acceptais mal de la voir s'effacer derrière un homme, même si celui-ci était Barou. Puis j'ai fini par respecter sa décision. Elle voulait vivre comme les autres épouses, être une mère et ne plus songer à ces combats qu'elle ne supportait plus…
— Comme Bonneau…, murmura Aila pour elle-même.
Mélinda l'entendit :
— Je me suis toujours demandé si Efée serait tombée amoureuse de Bonneau si c'était lui qu'elle avait aperçu en premier au lieu de Barou… Enfin, je crois que non, ce fut Barou parce que ce devait être lui…
Aila esquissa un sourire en écoutant ses propos. Bonneau s'était posé la même question devant elle et avait fini par donner la même réponse. Elle se racla la gorge :
— Dame Mélinda, pourquoi a-t-elle accepté qu'il m'ignore ? M'aimait-elle moins que lui ?
Les larmes, qu'elle avait réussi à retenir jusqu'à présent, lui brûlèrent les yeux. Mélinda soupira. De nouveau, elle se dirigea son regard vers la fenêtre comme si la vue du ciel l'attirait plus que tout, avant de se retourner vers Aila.
— Je me suis souvent posé la question avant qu'elle ne me donne la réponse… Notre amitié n'était pas exempte de heurts et il nous arrivait de nous opposer sur des sujets comme celui-là. Elle restait inflexible quand elle avait pris une décision… Je peux juste partager ceci avec toi, même si tu ne peux la comprendre aujourd'hui : un jour viendra où son amour pour toi dépassera celui qu'elle éprouvait pour son héros et, ce jour-là, ce sera le monde de Barou qui chancellera, plus le tien…
Le silence s'installa dans la pièce. Aila occupa son regard à détailler la chambre si dépouillée. Au centre trônait un lit tout simple, orné d'une grosse couette de plumes, bien chaude, aux couleurs passées. Le baldaquin avait disparu, elle s'en souvenait pourtant. De même, elle remarqua que d'autres éléments de décoration manquaient, dont la magnifique desserte en marqueterie qu'elle avait admirée tant de fois, étant petite… Elle ouvrit la bouche pour questionner Mélinda à ce propos, mais croiser son regard l'en dissuada. Elle décida de se retirer et salua la châtelaine.
— Aila ! Un dernier mot…
Elle se retourna et attendit. Mélinda reprit :
— Barou est un homme auquel je voue la plus grande estime. Il ne s'est jamais douté de ce que ta mère s'était imposé à elle-même, je voulais que tu le saches. Si son comportement reste incompréhensible envers toi, il n'en demeure pas moins un être cher à mon cœur et, si je dois un jour le blesser, seul le devoir me guidera et non la haine… Maintenant, tu peux retourner à tes occupations.
L'espace d'un instant, Aila scruta les yeux de la châtelaine avec attention, avant de sortir, refermant la porte sur ces énigmatiques paroles…

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Retour au tome 1 - Aila et la Magie des Fées An English translation of Aila and the Magic of the Fairies (first chapters)

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées Tome ➁ - La Tribu Libre Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse Tome ➃ - La Dame Blanche Tome ➄ - La Porte des Temps Tome ➅ - Une Vie, voire Deux Tome ➆ - Un Éternel Recommencement Tome ➇ - L'Ultime Renoncement ➀ à ➃ - La Première Époque ➄ à ➇ - La Deuxième Époque Tous les tomes de la saga de fantasy La romancière Catherine Boullery #fantasy


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Le calme revenu après ces heures pleines de surprises, Kerryen, assis à son bureau, établissait le bilan de la journée sur le point de s’achever. Si celle-ci avait commencé à peu près comme d’habitude, elle avait doublement viré au désastre. Ses yeux se reportèrent encore une fois vers la missive qui relatait d’inquiétantes nouvelles à propos d’un combattant déterminé et implacable, l’empereur noir, descendant du nord en ligne directe. Celui-ci envahissait petit à petit tous les états sur son passage dans un insatiable élan qui l’emmenait toujours plus au sud. Si, agissant au coup par coup, il ne semblait pas obligatoirement pressé de s’emparer de toutes les terres, il poursuivait l’extension de son territoire comme sous l’emprise d’un irrépressible désir qui ne s’arrêterait pas là. Pour l’instant, il paraissait encore loin, mais le souverain pressentait le caractère illusoire et temporaire de cette tranquillité. Bientôt, il devrait prendre des mesures afin de protéger son royaume de ce conquérant de demain. Quelle autre voie se présentait à Kerryen que celle de créer des alliances avec ses pays limitrophes ? En réunissant, pour commencer, les forces des quatre contrées frontalières, l’empereur serait forcé de les contourner, parce que, quelle que fût la puissance de cet homme, elle ne suffirait pas pour les affronter tous ensemble. Cependant, cette éventualité ne le réjouissait guère, certains de ses voisins ne lui inspiraient aucune confiance. Il les imaginait sans mal se retourner contre lui à la moindre occasion, changer de bord au fil de leurs opportunités. Des partenaires susceptibles de le poignarder dans le dos ne possédaient rien de rassurant. Pourtant, poussé par la nécessité, il devrait se soumettre à cette première étape, car préserver le Guerek, sa cité d’Orkys et sa forteresse lui apparaissait indispensable. Qu’il détestait être roi ! Autant d’ailleurs qu’il méprisait la politique et tous ses ronds de jambe diplomatiques pour ménager chèvre et chou ; l’hypocrisie et le mensonge le révulsaient. Il ne supportait pas de devoir sourire à des fâcheux et de feindre une forme de cordialité qui ne rentrait déjà pas normalement dans les traits de son caractère, principalement envers ceux qui lui déplaisaient. Enfin, en y réfléchissant, qui recevait vraiment son agrément ? Alors que tout en lui se rebellait et lui criait qu’il n’était pas bâti pour régner, la vie ne lui en avait pas laissé le choix, à moins qu’incriminer le destin représentât de sa part une imposture pour se protéger de ses faiblesses, pour pouvoir regretter ses décisions sans se condamner, se pardonner de commettre tant d’erreurs et, au final, d’être un souverain à ce point quelconque. Évidemment, il aurait pu refuser de succéder à son père. Cependant, il ne s’était pas résigné à transmettre le trône du Guerek à un inconnu. Il avait observé tous les hommes autour de lui, du simple paysan aux garants des plateaux et, parmi eux, n’avait pas distingué l’ombre d’un monarque : trop gentils ou trop ambitieux, trop énergiques ou trop mous. Entre le « trop » et le « pas assez », comme aucun d’eux n’avait été jugé digne de remplacer Lothan, il avait endossé le rôle d’héritier pour lequel il avait été formé, sans la moindre envie. Et, pourtant, quand, le soir, il rencontrait son reflet dans un miroir, il se disait qu’il ne valait pas mieux que ceux qu’il avait écartés, et, finalement, pas moins non plus. Ni grand guerrier ni même un génial diplomate, il se révélait en fait un gestionnaire acceptable qui agissait avec rigueur et efficacité pour maintenir à flot le patrimoine de son maître en attendant son retour, rien qu’un modeste scribouillard sans envergure à la tête d’un pays aussi petit que lui, tout sauf l’authentique souverain, dont il possédait le titre sans la carrure. De plus, la nature l’avait doté d’un caractère emporté… Il sourit. Ce bouillonnement intérieur, au moins, ajoutait un peu de piment à son existence. Il ne se sentait vraiment vivant que lorsque la colère coulait dans ses veines, alimentait son esprit comme un flux d’énergie vitale qui le guidait comme s’il détenait toutes les vérités. Malheureusement, une fois apaisé, il se remettait à douter et, incapable de déterminer ses torts ou ses engagements sensés, ses convictions s’envolaient aussitôt…
Les yeux dans le vide, les idées de Kerryen erraient sans qu’il tentât de les retenir. Trop longtemps il avait feint d’ignorer ses hésitations ou ses interrogations et voici qu’elles lui revenaient en pleine face, avec une cruauté qui le blessait et l’amenait à craindre le pire. Son petit pays, trois cirques que cernaient de hautes barrières montagneuses, suscitait l’envie de trop nombreux monarques qui auraient aimé l’annexer en raison de cette maudite porte ! Alors que, jusqu’à présent, ce vestige encombrant se limitait à un simple titre honorifique, cette paroi aussi terne qu’affreuse, en plus d’être convoitée, lui compliquait la vie en lui vomissant un animal miteux, un être bien vivant, une femme de surplus. Ce fâcheux incident risquait de décupler l’intérêt de ceux qui considéraient cet épouvantable symbole jusque là comme un bel ornement dénué de toute fonction réelle. Le roi grimaça. Et encore, si le visiteur avait été une personne normale ! Même pas, il ressemblait plus, comme le disait poétiquement Inou, à un oiseau tombé du nid. Si Kerryen avait bien remarqué les blessures sur sa peau, il ne se sentait nullement attristé par son état, seulement éprouvé par tous les tracas que cette arrivée provoquait déjà. Nécessitait-il une folle de plus dans son entourage ? Bien sûr que non ! Il avait fort à faire entre Inou qu’il peinait à maîtriser et Adélie qu’une incontrôlable énergie animait à chaque instant. Complètement farfelue, cette dernière vivait en permanence dans des mondes imaginaires comme une enfant incapable de grandir. Cependant, quand elle s’absentait, sa fantaisie débordante et ses idées démentielles lui manquaient profondément, même s’il devrait, dès son retour, s’y prendre à plusieurs fois pour être écouté et obéi. Peut-être n’était-elle que sa demi-sœur, mais, avec sa tante, elle représentait son unique famille et le deuxième être le plus important de son existence par ordre de naissance. Après le décès de sa mère, Lothan, son père, était resté seul, impuissant à surmonter la douleur de cette perte. Rapidement, parce que la souffrance le minait, il avait commencé à fuir son chagrin dans l’alcool, lui qui n’avait jamais touché une bouteille auparavant. Soûl, il lui semblait trouver la vie plus belle et ses peines plus supportables. Si, pendant les premiers temps, il était parvenu à alterner les moments de sobriété et d’ivresse, son désespoir le rongeant davantage au fil des années, la consommation de son incontournable remède avait débuté de plus en plus tôt dans la journée. Puis, une nuit de totale griserie, hanté par son insoutenable solitude, il avait plongé dans le refuge de tendresse offert par sa servante attitrée, Chuntie, à peine moins âgée que lui. Fidèle et attentionnée depuis une douzaine d’années, celle-ci prenait soin de son souverain lors de chacune de ses beuveries, nettoyant les résultats de ses excès, calmant ses colères, l’apaisant jusqu’à ce qu’il s’endormît. Pourquoi, ce soir-là, Lothan l’avait-il désirée et pourquoi lui avait-elle cédé ? Ces questions n’obtinrent jamais de réponse, mais, à la stupeur de tous et d’elle en premier, elle était tombée enceinte, puis, contre toute attente, cette grossesse tardive s’était bien déroulée, nouant un lien imprévu entre elle et son père. Bien sûr, suivant les règles de son pays, le roi avait épousé son ancienne domestique et s’était acheté une conduite en renonçant définitivement à sa consommation trop souvent nocive pour lui et les siens. Pour la première fois de sa vie depuis la mort de la première femme, Lothan semblait avoir retrouvé tout à la fois un peu d’équilibre et de bonheur. Kerryen, à vingt et un ans, avait récupéré une petite sœur inattendue, aux joues toutes roses, sur laquelle il avait reporté tout l’amour qu’il ne pouvait offrir à sa propre descendance puisqu’il n’en avait pas. Malheureusement, sept ans après la naissance d’Adélie, une attaque avait laissé leur père terriblement diminué. Grâce aux soins quotidiens et attentifs de sa conjointe ainsi qu’à sa robustesse naturelle, il avait péniblement vivoté pendant presque deux ans avant de s’éteindre. Totalement inconsolable, la veuve avait passé ses jours à errer en larmes dans les couloirs du bâtiment principal au point que Kerryen, cédant à une mesure drastique, lui avait fait aménager une jolie demeure avec quelques domestiques à l’extérieur de la ville pour l’envoyer s’y reposer. Au début, Chuntie avait mal toléré sa mise à l’écart de la forteresse, puis Inou lui ayant mieux expliqué les raisons de cette décision que son neveu, elle avait finalement accepté son sort, puis apprécié son existence redevenue paisible loin de ses souvenirs douloureux. De plus, la proximité du château permettait à sa fille chérie de partager sa vie entre les deux lieux.

À présent, installé devant la cheminée dans laquelle quelques bûches achevaient de se consumer, Kerryen se frottait lentement le menton. Comme la porte des temps, sa sœur, presque dix-neuf ans, convoitée par des nobles ambitieux du Guerek ou des royaumes voisins, avait reçu moult gages d’attention contre lesquels il l’avait mise en garde. Jusqu’à présent, elle réservait aux garçons une indifférence sincère, ignorant leurs déclarations pleines d’ardeur et leurs regards enflammés, simulacres de leur hypocrite attirance pour elle. Cependant, si aucun d’entre eux n’était parvenu à réveiller le cœur d’Adélie, le jour viendrait où elle finirait par mûrir et envisagerait d’un œil différent la présence de ces prétendants. Kerryen espérait simplement qu’elle choisirait un homme bon qui la rendrait heureuse et non un de ces fielleux et avides coqs de basse-cour… Trop d’entre eux, au joli minois, possédaient de quoi séduire une jeune fille innocente et rien ne lui apparaîtrait pire que de la voir céder à leurs avances plus intéressées par le pouvoir que par elle. Leurs griffes rayaient les parquets de chêne dans l’intimité, une union avec sa sœur suffirait à les placer au second rang dans l’accession au trône du Guerek et il représenterait le dernier obstacle entre eux et le titre escompté. Kerryen se doutait que, dès cet instant, son existence ne tiendrait plus qu’à un fil ; tant de moyens permettaient de se débarrasser d’un gêneur sans être inquiété. Si seulement il avait été un meilleur souverain… Un bruit de porte lui fit tourner la tête. Comme à son habitude, Inou entra sans frapper et se dirigea d’un pas rapide vers le fauteuil près du sien, s’y laissant choir sans plus de cérémonie. Elle paraissait fatiguée, mais satisfaite.
— Hélà, Kerryen.
— Hélà, Inou. Quelles nouvelles m’apportes-tu du petit monde de notre château ? demanda-t-il d’une voix ironique.
Inou lui jeta un regard en biais et, après une légère hésitation, se lança :
— D’abord que tu n’es pas un aussi mauvais roi que tu veux bien le croire.
Kerryen serra les dents. C’était reparti pour la leçon du jour ! Il avait passé l’âge des remontrances et, si elle n’avait pas été Inou, il l’aurait aussitôt remise à sa place. Il réprima le mécontentement qui montait en lui et répliqua vertement :
— Ce n’était pas l’objet de ma question.
— Peut-être… Mais c’était celui de ma réponse ! Cesse de te dévaloriser tout le temps. Cette attitude négative ne sert personne et même pas toi. Tu ne demeureras probablement pas dans l’histoire du Guerek comme le plus grand de ses monarques, mais tu auras accompli un travail juste et honnête pour le bien des tiens. Rien que pour ce motif, tu es et resteras respecté…
Silencieux, il serra les dents. D’ailleurs qu’aurait-il pu lui rétorquer ? Elle le surprenait toujours par sa façon de deviner ses pensées, même s’il n’aimait pas imaginer qu’elle pût décrypter à ce point aisément des sentiments encore plus intimes… Légèrement énervé, il l’observa avec attention, puis se radoucit aussitôt. Il n’avait jamais compris la raison profonde qui avait poussé cette femme, intelligente et de commerce agréable, s’il exceptait son fichu caractère envers lui, à tout abandonner pour l’élever, sans même sembler en éprouver le moindre regret. Malgré son âge, une quinzaine d’années de plus que lui, un visage à peine ridé par le temps lui donnait un air serein et bienveillant tout en lui conservant une jeunesse apparente. Ses yeux, d’un bleu plus clair que ceux de sa défunte sœur, se logeaient sous deux sourcils parfaitement tracés, eux aussi parsemés de fils blancs. Avait-elle toujours possédé cette allure-là ou avait-il oublié à quoi ressemblait la fille de vingt ans ? Il essaya de se la rappeler, mais les souvenirs de son arrivée restaient flous dans la mémoire de l’enfant de sept ans de cette époque, bien trop absorbé par la douleur d’avoir perdu sa mère. Comme l’unique point tangible de son existence qui venait de basculer, il s’était agrippé à elle pour ne pas être emporté par les chagrins qui se succédaient : la disparition d’Ashabet, le déclin progressif de Lothan…. Encore aujourd’hui, quoi qu’il advînt, elle lui donnait l’impression d’être immuable, le pilier le plus solide de sa vie, celui auquel il se raccrochait pour ne pas être détruit par ses responsabilités de monarque quand celles-ci le dépassaient. Comment pouvait-il lui reprocher de lire si clairement en lui, alors qu’il avait tant partagé avec elle, que, adolescent, il s’était toujours livré en profondeur même si, à présent adulte, il tentait vainement d’inverser la tendance, de moins la solliciter avec le souhait presque irréaliste de devenir un roi à part entière ? Cependant, parallèlement, il continuait d’avoir besoin d’elle. Il se confrontait à un souci, elle lui proposait une idée, celle qui résolvait tout. Si lui seul n’aurait pas osé l’utiliser, exprimée par Inou, cette dernière apparaissait comme l’imparable solution logique… Pouvait-il contourner le fait que, malgré son désir irrépressible de tout savoir sur tout et en particulier sur lui, elle restait aussi sa meilleure alliée, presque providentielle, avec son irremplaçable sens commun ? Une nouvelle fois, il prit le temps de l’observer, tandis que les yeux d’Inou fixaient les flammes. Il se demanda si elle se doutait qu’il l’examinait avec autant d’attention et d’amour. Dans sa robe de tous les jours, elle lissait d’un geste presque mécanique le tissu pour en effacer tous les plis. Il aurait pu lui offrir des tenues tellement plus élégantes en raison de l’importance de son rôle dans le château, mais elle refusait toujours, excepté quand, son vêtement devenant trop élimé, elle acceptait de s’en acheter un neuf, identique à celui auquel elle renonçait, simple et uni.
— Alors, comment comptes-tu agir ?
La voix d’Inou lui parvint lointaine et irréelle ; un moment se révéla nécessaire à Kerryen pour comprendre qu’elle s’adressait lui et pour repasser dans sa tête les mots qu’elle avait prononcés.
— À quel sujet ?
— Pour la porte, en tout premier.
— Dorénavant, pour éviter toute intrusion du côté de la forteresse, la sécurité de la salle sera renforcée par trois larges madriers supplémentaires barrant l’unique vantail. Quatre hommes en arme pour la surveiller de l’intérieur et donner l’alerte et cinq dehors pour défendre l’accès. Dernier problème à résoudre, inventer un nouveau titre honorifique pour ce pauvre Yogir, à présent dépossédé du sien… Le maintenir gardien de cette porte après les événements de la journée amènerait son cœur fragile à lâcher. Il lui faut un environnement calme.
Kerryen ne partagea pas avec elle le système qu’il avait imaginé pour pouvoir observer la pièce sous tous ses angles sans y entrer. En associant judicieusement plusieurs miroirs et une longue-vue un peu spéciale montée sur pivot et orientable grâce à une manivelle, il deviendrait possible de distinguer tous les recoins du lieu, une fois le bahut enlevé, de l’extérieur. Le croquis rapide qu’il avait esquissé se trouvait, à l’instant même, dans sa poche et, un léger sourire de satisfaction aux lèvres, sa main glissa sur le renflement qu’il y provoquait. Voilà quelle aurait dû être sa destinée : étudier les sciences et construire ce qui n’existait pas encore. Inventer ! Par malchance, il était devenu roi et son laboratoire enrichi depuis son enfance ne recevait plus que la visite des araignées. Le seul plaisir qu’il avait conservé restait, juste avant de s’endormir, d’élaborer l’agencement de mécanismes innovants et d’outils inédits. Qu’il aurait aimé sa vie s’il avait pu la consacrer à la créativité ! Son regard croisa celui d’Inou, dont il se douta qu’elle avait suivi le cheminement de ses pensées et il la remercia intérieurement d’avoir évité de le pimenter de ses réflexions personnelles. Elle reprit la parole :
— Et pour notre ennemi nordique ?
— Mes informateurs seront revenus dans deux mois au plus tard et je disposerai de nouvelles précises sur l’avancée de cet empereur. Si la gravité de la situation est avérée, il sera toujours temps de rencontrer ceux qui gouvernent les pays voisins du Guerek.
— Je ne crois pas qu’attendre des certitudes pour démarrer une analyse détaillée et envisager une défense collective soit raisonnable…
— Je ne peux pas arriver avec des rumeurs, peut-être sans fondement !
— Sauf qu’elles me paraissent plus que des histoires pour se faire peur. Même si les faits se révélaient moins sérieux que prévu, examiner avec eux les différentes possibilités d’attaque et établir des stratégies pour chacune représenteraient un préalable indispensable au cas où…
Le roi plissa ses yeux, évaluant la proposition de sa tante. Comme souvent, elle avait vu juste. Dès maintenant, il devait entreprendre cette planification tout de suite, car patienter trois ou quatre mois de plus pourrait être fatal au Guerek. Pourtant, ce temps de réflexion supplémentaire lui semblait nécessaire pour mieux cerner ses amis et ses ennemis. Si Inou lisait si bien en lui, il n’avait pas le talent de déchiffrer les intentions secrètes des inconnus. Il songeait qu’untel serait probablement un traître à sa cause ou un allié, mais il ne possédait jamais de certitudes et ses doutes empoisonnaient en permanence ses modestes tactiques. Quelles mauvaises décisions allait-il encore prendre dans la précipitation ou, plus grave, par ignorance ?
— Je te l’accorde, Inou. Je vais réunir nos plus proches voisins rapidement. Autre chose ?
— Allora ?
Kerryen blêmit. Aussitôt, il se leva et commença à arpenter la pièce au pas de charge, visiblement énervé.
— Je croyais avoir été assez clair à ce sujet. Je ne me remarierai pas ! Ni avec Allora de Srill ni avec quiconque. J’ai déjà goûté à l’indicible bonheur de la vie de couple, cette expérience m’a suffi pour toute une existence !
— Tu dois donner un héritier au Guerek, insista Inou.
— Adélie s’en chargera ! Attirante et enjouée, elle trouvera bien un homme qui lui fera plein d’enfants, dont le successeur au trône que tu souhaites tant.
Sur le visage d’Inou apparut un cillement fugitif qui déplut à Kerryen. Cependant, submergé par d’autres soucis, il n’approfondit pas la question. Sa tante reprit :
— Je pense que, pour l’instant, le sujet ne l’intéresse pas du tout. Elle reste vraiment très… jeune dans sa tête.
« Carrément immature » songea-t-il, conservant son commentaire pour lui. Pourtant, une conclusion s’imposa, alors qu’il aurait voulu s’en dispenser. Peut-être vaudrait-il mieux pour Adélie qu’il se remariât. Ainsi, il éviterait à sa sœur de devoir se retrouver dans une situation délicate comme la sienne, celle d’accepter une union en croyant le satisfaire, mais sans l’avoir désirée, et qui déboucherait sur une monumentale erreur. Dix ans environ après la mort d’Ashabet, son père, dans un de ses moments de lucidité, avait décidé qu’il était temps pour son héritier de convoler en justes noces. Si Kerryen avait toujours été persuadé que l’idée lui avait été soufflée, il n’était jamais parvenu à savoir par qui. Lothan lui avait présenté l’affaire avec conviction, lui expliquant que la femme qu’il avait préférée, particulièrement charmante, intéressante et un peu plus âgée que son fils, constituerait un superbe parti. Il lui avait rappelé à quel point sa mère et lui s’étaient follement aimés, alors qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés avant leur mariage. Influencé par l’enthousiasme de Lothan, Kerryen avait fini par accepter cette proposition, malgré la réticence clairement affichée d’Inou qui le considérait, à dix-sept ans, bien trop jeune pour épouser quiconque. En dépit de ses efforts pour effacer jusqu’à son image, le roi se souvenait parfaitement de cet instant où Guisaine était apparue dans sa vie pour la première fois. Vêtue d’une robe bleue qui illuminait ses prunelles myosotis, elle s’était dirigée vers lui de sa démarche gracieuse, quelques boucles blondes flottant sur ses épaules au gré d’une brise légère. Son regard radieux plongeant dans le sien, elle lui avait souri et, aussitôt, le souffle suspendu, il avait sombré corps et âme, littéralement envoûté. À l’époque, totalement naïf, il ignorait tout de la perversité féminine autant que des choses de l’amour. Pourtant, il n’avait pas douté une seconde de la force des sentiments qu’elle lui avait inspirés, son cœur inexpérimenté s’affolant au moindre frôlement de leurs yeux ou de leurs mains. Avec une redoutable efficacité, son père avait fait procéder à leur union, ravi de la bonne fortune de son garçon. Avec le recul, Kerryen se rendait compte de son propre aveuglement. Ensorcelé par la grâce naturelle de sa future épouse, il avait sciemment négligé nombre de petits détails qui auraient dû l’alerter pendant les quelques jours précédant la célébration, mais, tout à ses émois juvéniles, il s’était uniquement réjoui de cette vie qui, pour une fois, s’était occupée de son bonheur après tant d’heures délicates. Hélas, sa félicité s’était révélée de très courte durée, puisqu’elle s’était achevée exactement le lendemain de leur mariage…
Le soir de la cérémonie, dans leur chambre nuptiale, Guisaine s’était avancée vers lui, auréolée par les lueurs chaudes du soleil couchant et à peine dissimulée par le voile presque transparent de sa tenue, livrant au regard du prince tous les secrets de son excitante anatomie, la rondeur de ses seins fermes, la courbe de sa chute de reins qu’effleurait sa longue chevelure dénouée, le creux sombre entre ses cuisses. Elle, si femme et si sûre d’elle, et lui, toujours adolescent, gauche et si incertain. Alors que leurs corps se frôlaient, il avait dégluti avant de succomber au contact de ses lèvres comme de ses mains expertes qui attisaient chaque parcelle de sa peau, réveillant une envie physique impérieuse et inédite. Frissonnant de désir comme de peur, il avait découvert que, derrière l’émotion d’une rencontre, pouvait se cacher une passion ardente et sincère que chacun de ses gestes, au début maladroits, avait peu à peu reflétée avec plus d’assurance, tandis que se libérait irrémédiablement l’amour qu’il éprouvait pour elle. De ce moment ineffable, il se souvenait encore de chaque détail même s’il y songeait rarement et sans regret, de leurs baisers langoureux, de leurs caresses brûlantes, des coups de reins jouissifs qui avaient définitivement uni leurs corps dans l’exploration d’un plaisir qui lui était jusqu’alors inconnu. Au cœur de la nuit, profondément épanoui et plus heureux que jamais, il avait glissé dans un sommeil empli de rêves merveilleux et de promesses éternelles. Au petit matin, alors que son envie d’elle renaissait, Guisaine l’avait éconduit aussitôt, prétextant la fatigue trop importante de la veille. Pourtant, à peine une heure plus tard, la voix de son épouse prenait possession des lieux et résonnait dans tout le château, ordonnant, exigeant et bousculant tout dans son sillage. Quand le soir venu les avait de nouveau réunis dans la chambre nuptiale, sensuelle et suggestive, sa femme avait ressorti le grand jeu, et, en une fraction de seconde, Kerryen avait tout effacé de la seconde facette de celle-ci, nettement moins attractive que la première. Tandis qu’entre deux baisers passionnés, elle lui avait soufflé son besoin de renouveler totalement sa garde-robe, il l’avait peu écoutée, submergé par son désir. Cependant, lorsqu’elle avait réitéré sa requête avec insistance, cette dernière s’était enfin frayé un chemin dans son cerveau embrumé par l’amour. Refusant encore d’accepter la signification de ses paroles, il s’était figé, puis écarté de Guisaine légèrement afin de pouvoir observer ses yeux.
— Que veux-tu dire exactement ? avait-il demandé, les sourcils froncés.
Sûre d’elle et de son pouvoir sur lui, elle avait redressé son magnifique buste et l’avait fixé avec étonnement, s’interrogeant manifestement sur la façon de lui répondre. Dans une première approche fondée uniquement sur la séduction, elle avait dévoilé en quelques gestes très étudiés les plus beaux de ses attraits, puis, langoureuse, s’était frottée délicatement contre lui, enflammant complètement le corps comme l’esprit de Kerryen une nouvelle fois. Pourtant, un instant plus tard, sur le point de s’abandonner physiquement, il était parvenu à s’éloigner d’elle. Où avait-il été cherché sa volonté de lui résister ? Dans l’amour de son pays ou son sens du devoir ? Quelle qu’en fût la raison exacte, ses sentiments s’étaient éteints en une fraction de seconde et, dès cet instant, il avait décidé de ne plus jamais lui céder. Sous la surprise, les traits de Guisaine s’étaient violemment crispés ; visiblement, la jeune femme n’avait pas l’habitude de voir ses exigences contrariées. Le cœur contracté de souffrance, ce constat troubla Kerryen un peu plus, décuplant ses doutes sur la nature réelle de son épouse. Repoussant ses longues mèches blondes dans son dos, sa tête rejetée en arrière, totalement impudique, Guisaine avait parcouru sa peau à demi dénudée de ses mains, provocante, puis elle l’avait fixé.
— Admire-moi. N’oublie jamais à quel point je suis désirable et tellement unique… En une nuit, je t’ai offert plus de plaisir que tu n’en as jamais connu de toute ton existence. Crois-tu vraiment que j’aurais pu me lier à l’héritier d’un minuscule royaume sans en espérer d’autres avantages ? Regarde-toi, hier soir, puceau et, aujourd’hui, déniaisé. Grâce à moi, tu apprécies à présent le goût particulier du sexe et de la jouissance. Personne ne pourra te l’enseigner mieux que moi…
Tout en l’écoutant, aussi mal à l’aise que malheureux, Kerryen avait rougi jusqu’à la racine de ses cheveux, désespéré de voir le plus merveilleux de ses rêves irrémédiablement brisé. Elle avait planté ses yeux dans ceux du jeune homme.
— Je veux cette garde-robe tout de suite, sinon…
— Sinon quoi ?
Elle l’avait observé une nouvelle fois, étonnée de la maîtrise dont il faisait preuve et dont elle le pensait incapable. Estimant ses propos suffisamment explicites, elle avait cependant ajouté :
— Sinon tu ne me toucheras plus jamais…
— Si je résume, je dois te payer pour que tu sois ma femme et, accessoirement, dilapider le trésor du Guerek à cet effet.
— Parfaitement, et j’en vaux la peine… Songe aux multiples délices que je t’amènerai à découvrir encore, à toutes ces nuits où tu compteras une par une toutes les facettes du plaisir…
— Non, avait-il déclaré, je ne t’achèterai pas. Tu n’obtiendras rien de moi, jamais.
Alors qu’il s’éloignait du lit, totalement effondré, Kerryen n’avait plus discerné le plus douloureux pour lui, de comprendre qu’elle l’avait épousé uniquement pour son rang et ses richesses, d’éprouver l’insupportable impression qu’il ne pouvait être aimé pour lui-même ou que sa première et ardente passion avait ressemblé à une illusion qu’avaient généré sa trop grande candeur, son épouvantable bêtise et l’incontrôlable appétit de ses sens. Il ne seyait pas à un roi de se comporter avec autant de faiblesse. À cet instant précis, il avait renoncé aux sentiments, aux femmes en général et à la sienne en particulier.
Dès cet instant, pour y dormir, il avait rejoint la petite pièce contiguë à leur chambre, normalement réservée à un éventuel valet, qu’il n’avait plus quittée pendant toute la durée de leur union, c’est-à-dire presque quinze longues et terribles années. Étonnamment, rien de leur mésentente n’avait jamais transparu à l’extérieur. En effet, au cours des événements qui les réunissaient en public, le paraître reprenait le dessus, et Guisaine et lui formaient le couple parfait. De son côté, elle savait se montrer adorable, déployant tous ses charmes pour attiser l’intérêt en général et, pourquoi pas celui d’un autre homme dans sa vie pour remplacer le sien. Ainsi, Kerryen avait mûri très vite, comprenant les besoins de sa reine mieux qu’elle-même. Si elle n’avait pas voulu de lui dans son lit, personne n’irait la satisfaire ; il y veillerait personnellement. La guerre entre eux avait ressemblé à une tragédie sous le sceau de la haine et du silence, tandis que Kerryen maudissait son père de les avoir unis.


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