Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy livre

Note : 4.6 / 5 avec 238  critiques favorites

Le Chapitre 1 d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

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La vie d'Aila prit un tour différent lorsqu'elle eut douze ans. D'abord, parce qu'un jeune apprenti de Barou, Dudau de son prénom, environ une quinzaine d'années, pédant, coureur et vaniteux, la croisant dans un coin isolé, se mit en tête que ce serait plutôt drôle de lui faire son affaire d'une façon ou d'une autre. Aila n'apprit jamais vraiment ce qu'il cherchait à perpétrer avec la petite fille qu'elle était à l'époque, mais cela ne l'empêcha pas de s'approcher d'elle, un sourire narquois et conquérant aux lèvres. Soudain, il entendit derrière lui une voix d'enfant s'exclamer avec le plus de fermeté possible :
— Ne la touche pas !
Dudau se retourna pour découvrir Aubin, pas même dix ans, en position de combat ! Éclatant d'un rire moqueur, il s'avança vers lui, oubliant l'espace d'un instant que ce gamin-là était le fils de Barou. C'était un des défauts de cet être suffisant, réfléchir n'était pas son fort… Son frère fonça comme un boulet et se retrouva étendu au sol par un crochet impeccable de son adversaire : dur apprentissage de la vie… Dudau était orgueilleux et stupide, mais également costaud et efficace. Tout aurait pu s'achever ainsi, mais le grand dadais, qui devait vouloir régler un vieux compte avec Aubin, se mit à le bourrer de coups de pied, alors que ce dernier se roulait à terre. À nouveau, Dudau entendit une voix derrière lui, cette fois-ci sourde et rauque :
— Arrête immédiatement !
Il se retourna et vit Aila arriver vers lui, ses jupes retroussées. Un sourire concupiscent s'afficha sur son visage avant de virer rapidement en grimace douloureuse. D'un coup de pied bien ajusté dans l'aine, elle le plia en deux. Puis, remontant de toutes ses forces ses deux mains réunies, elle lui cogna le menton avec une vigueur dont elle ne se croyait pas capable, et selon toute apparence, Dudau non plus. Il s'affaissa sur ses genoux. Elle le frappa sur la nuque et termina d'un coup de pied en pleine tête, avant que l'apprenti, plus que sonné, s'écroulât sur le sol. Elle resta un moment immobile, cherchant à reprendre le contrôle de son cœur qui battait la chamade et l'usage de ses jambes qui, tout d'un coup, se dérobaient. Elle s'avança en tremblant vers Aubin qui regardait la scène, incapable de bouger, mais conscient, et s'agenouilla. D'abord, de ses mains, elle palpa la colonne vertébrale de son frère en remontant en douceur vers le cou pour déceler d'hypothétiques hématomes ou déplacements. Elle avait tellement procédé ainsi avec les chevaux qu'elle le réalisa naturellement. Puis elle parcourut chacun des membres pour s'assurer que son défenseur n'avait rien de cassé, tandis qu'il suivait des yeux chacun des gestes de sa sœur. Elle saisit ensuite son visage à deux mains pour vérifier la mâchoire et la boîte crânienne.
— Peux-tu te relever si je t'aide ? demanda-t-elle, la voix incertaine.
Il acquiesça, encore incapable de parler. Bien mal lui en prit, car une douleur aiguë irradia dans son crâne, lui donnant envie de vomir. Ils durent attendre un moment que le martèlement de la tête d'Aubin se calmât, avant que, soutenu par Aila, son frère arrivât à se redresser. Il n'alla pas loin. La dizaine de mètres parcourus suffirent à son estomac pour se contracter et Aubin, accroché au bras d'Aila, en vida son contenu. Malgré son état, il lui vint l'idée saugrenue que faire la connaissance de sa sœur en se faisant battre, puis en vomissant, était fort éloigné de tout ce dont il avait pu rêver…
— Tu as été très courageux. Merci, Aubin, lui dit-elle.
La voix d'Aila semblait un murmure après toutes ces années de silence et deux ou trois larmes se mirent à couler de ses yeux, elle n'était qu'une petite fille de douze ans, après tout… Toujours incapable d'articuler un mot, il se contenta de lui serrer la main avec tendresse, heureux de voir, sur les lèvres de sa sœur, naître un sourire timide, que, malheureusement, il ne put lui rendre.

◎ ◎ ◎

Le trajet vers l'écurie, l'un contre l'autre, leur parut très long et, par bonheur, ils ne croisèrent personne… Elle l'installa dans la pièce du fond et revint avec une pommade qu'elle étala avec légèreté sur les parties de son visage qui se teintaient de nuances violettes.
— Je te donne le pot. Pour l'instant, applique la crème trois fois par jour, précisa-t-elle. Une fois la sensibilité de l'hématome atténuée, tu masseras en profondeur et ta peau reprendra rapidement sa couleur normale. Et puis tu pourras en mettre également sur tes autres contusions.
Elle lui sourit à nouveau et il articulait avec peine un merci quand ses yeux, discernant une forme derrière Aila, s'agrandirent. Sa sœur remarqua son expression et, sans même se retourner, murmura :
— Bonjour, Bonneau, peux-tu me dire où est rangée la liqueur de Maël ?
— Là-haut, sur l'étagère de la maison.
— Je vais la chercher, expliqua-t-elle avant de disparaître de la pièce, laissant seuls Bonneau avec Aubin.
— Que t'est-il arrivé mon garçon ? demanda l'oncle des enfants, en s'accroupissant près de lui.
Son neveu déglutit, tandis que, reprenant les mêmes gestes qu'Aila, Bonneau palpait chaque partie de son corps.
— Dudau ! Il a voulu agresser ma sœur.
— Et tu l'as battu ?
Aubin remarqua le regard appréciateur de Bonneau, alors que, derrière lui, il croisait l'expression affolée d'Aila qui venait juste de revenir et qui semblait l'implorer de ne pas la mentionner.
— Non, ce n'est pas moi, souffla-t-il, tout en baissant les yeux.
— C'est moi qui l'ai mis à terre, avoua-t-elle.
Son oncle, interdit, se retourna et la scruta avec un froncement de sourcils.
— Ah ! se contenta-t-il de dire.
Puis, s'adressant à son neveu, il ajouta :
— Il faudra trouver une histoire bien ficelée pour éviter les ennuis avec Barou… Dudau t'a rossé et je suis intervenu. Nous en resterons là, pas la peine de mentir davantage. Je crois que Dudau préférera cette version à celle de s'être fait battre par une fille de trois ans sa cadette. De toute façon, Barou n'aimera pas cette anecdote et ce garçon ne fera pas de vieux os ici…
— Tiens, Aubin, voici une liqueur contre la douleur, expliqua-t-elle, en s'approchant de lui. Il en faut très peu, une petite cuillère, quatre fois par jour. Ne l'utilise que lorsque tu as très mal, car elle endort.
— Viens, mon garçon, dit Bonneau en se levant, je te ramène à Barou. En chemin, tu me guideras vers Dudau, je le récupérerai au passage.
Aubin, aidé ce coup-ci par son oncle, se redressa et lança un regard plein de regret vers sa sœur.
— Adieu, Aubin, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
— Non, pas adieu, Aila. À partir d'aujourd'hui, je reviendrai te voir. Je te le promets.
Chancelant sur ses jambes, le garçon repartit, avec le soutien de Bonneau.
Tout le monde, y compris Barou, goba l'histoire. Dudau fut renvoyé sur-le-champ, omettant de signaler qu'il avait tenté d'agresser la jeune fille et qu'elle l'avait mis hors service pour le compte.

◎ ◎ ◎

La vie se poursuivit comme à son habitude, mais de manière bizarre et à intervalles réguliers, elle sentit le regard de son oncle s'attarder sur elle. Il n'avait posé aucune question à la suite de la bagarre, mais elle savait bien qu'il s'interrogeait. Elle fut sur le point d'aller s'expliquer avec lui. Néanmoins, habituée au silence, elle retourna dans son mutisme. Ainsi, personne n'apprit, à part Bonneau et Aubin, qu'elle avait reparlé…

◎ ◎ ◎

Quelques mois plus tard, un matin, juste au premier rayon de soleil, alors qu'elle se promenait avant de regagner le château, Aila entendit un bruit derrière elle et, faisant demi-tour, découvrit son frère qui s'approchait.
— Bonjour, Aila ! Je pensais revenir te rendre visite plus tôt !
— Aubin ? Que fais-tu là ?
— Les entraînements sont repoussés et ne commencent que dans une heure… Je disposais d'un peu de temps devant moi, alors, en te voyant partir, je me suis dit que je pouvais bien sauter sur l'occasion de discuter avec toi. Je n'ai pas pu depuis…, enfin, depuis Dudau. Père ne me lâche plus d'une semelle. Avant, je passais mes journées à le suivre à la trace comme si j'avais peur de le perdre et, maintenant, c'est son tour, alors que je voudrais pouvoir prendre un peu le large…
— Tu t'exprimes plus que la première fois que nous nous sommes rencontrés !
— Sûr, ma mâchoire fonctionne de nouveau ! Et toi, tu n'as mis personne au courant que tu avais renoncé au silence, apparemment…
Modérément sur la défensive depuis l'arrivée d'Aubin, Aila se relâcha :
— Exact, il est plus facile de se taire…
— … que d'exprimer ce que l'on ressent ? Je sais…
Ils se sentaient tous les deux maladroits ; ils se détaillaient comme s'ils se voyaient pour la première fois, ce qui était presque le cas, se découvrant sans oser se rapprocher l'un de l'autre.
— Pourquoi veux-tu me connaître ? questionna Aila. Je ne dois pas faire partie des sujets de discussion préférés de ton père…
— Tout à fait, et il est inutile d'aborder ce problème. Malgré tout, tu es ma sœur… Et puis tous mes camarades parlent de toi ! Ma curiosité m'a poussé à savoir qui tu étais et pourquoi tu n'appartenais pas à ma vie.
— Ce n'est pas moi qui te l'apprendrai, je n'en ai aucune idée… Je crois qu'il est devenu ainsi le jour de ma naissance et tout le monde ignore pourquoi ou n'a daigné me le dire.
— Quelle bêtise ! Père aurait tenu un bien meilleur combattant que moi pour lui succéder, t'es fabuleusement forte pour te bagarrer !
Il poussa un grand soupir de tristesse et haussa les épaules de dépit.
— Oh ! t'es pas si mauvais que ça, mais, avec ta peur de blesser tes camarades, ça ne peut pas marcher, expliqua Aila d'une voix douce.
— Et comment tu sais cela ? relança-t-il, avec une pointe d'agressivité dans le ton.
— Parce que tu as aussi piqué ma curiosité et je voulais te voir. Tu es rapide et efficace… Tu pourras acquérir la force qui te manque avec de l'entraînement, mais te battre ne t'emballe pas vraiment et cela se sent…
— Alors que toi, t'as envie d'en découdre ! répliqua-t-il, moqueur.
— Oui, j'ai emmagasiné assez de haine pour cela !
Aila serra les dents.
— Oh !… Je comprends, je suis désolé. Je dois repartir maintenant, mais nous nous reverrons dès que je le pourrai, ajouta Aubin.
— Je te fais confiance et… j'en serai heureuse.
Ils se sourirent en se quittant. Ce fut ce jour-là qu'elle décida définitivement de reparler.

◎ ◎ ◎

Le deuxième événement majeur advint deux ans plus tard. Bonneau devait transmettre un message important et revenir très rapidement avec une réponse. À nouveau, le pays frémissait sous de nouvelles querelles, intestines cette fois. Le courrier recelait un pacte de non-agression et de protection mutuelle entre Antan et le comté voisin de Melbour, ainsi que leur promesse d'allégeance au roi Sérain d'Avotour. C'était un premier pas essentiel pour lutter contre d'autres territoires, prêts à se retourner contre le royaume. L'oncle avait emmené sa jeune nièce, devenue une cavalière émérite, et en avait profité pour récupérer un nouveau kenda chez un marchand spécialisé de Melbour, la ville principale du comté du même nom. Il connaissait l'importance du courrier, mais n'avait pas envisagé, comme personne au château, que cette simple alliance aurait suscité autant de réactions. Sur le chemin du retour, à un jour de route d'Antan, ils se retrouvèrent encerclés par sept mercenaires, certains de les écraser sans le moindre problème. Comme Aila transportait le message destiné à Elieu, Bonneau lui proposa de s'enfuir, tandis qu'il les retiendrait.
« Non ! », fut sa seule réponse, avant d'ajouter de manière énergique :
— Passe-moi le nouveau kenda. Je devrais pouvoir faire quelque chose avec.
Il s'en saisit et le lui lança avant de s'emparer du sien. Le chef de leurs adversaires ricana.
— Tu crois pouvoir faire quoi avec ton petit bâton ?
— On y va, Bonneau ?
Son oncle faillit lui demander si elle se sentait sûre d'elle, mais il s'abstint, optant délibérément pour la confiance.
— On y va, Aila.
Tous deux poussèrent un cri sauvage, puis, éperonnant leurs chevaux, foncèrent sur les mercenaires qui leur barraient le passage. L'effet de surprise fonctionna. Leurs adversaires, stupéfaits, virent un vieux balourd et une fillette fondre sur eux à toute vitesse. Certains comprirent bien vite, et trop tard, leur douleur quand, d'un coup de kenda, ils se retrouvèrent à terre, piétinés par les montures nerveuses. À la première charge, Bonneau en dégomma deux et Aila, un. Le cercle rompu, l'oncle et sa nièce prirent la poudre d'escampette au grand galop. Le chef, sûrement le plus intelligent de la bande, s'était écarté de la bagarre. Rapidement, il regroupa ses hommes, les trois qui lui restaient, puis partit avec eux à la poursuite des fugitifs. Conscients de ne disposer que d'une avance relative, ces derniers forcèrent l'allure. Cependant, à ce train d'enfer, leurs chevaux fatigués ne tiendraient plus très longtemps et les mercenaires ne tarderaient pas à les rattraper ; il fallait trouver une autre solution…
— Bonneau, par là ! cria Aila qui lui montrait un mur de végétation, sur leur flanc droit.
Ils dissimulèrent les montures derrière un bosquet, puis elle sortit un arc qu'elle assembla à toute vitesse, preuve d'une expérience ancienne, et se positionna pour tirer sur leurs ennemis, sous le regard médusé de son oncle.
— Tu peux me donner les flèches, je n'ai pas le temps d'installer mon carquois, demanda-t-elle, lui désignant les six qui dépassaient de son sac.
Bonneau acquiesça. Concentrée, elle décocha une première fois, réarma en un clin d'œil la flèche tendue par son oncle et deux des mercenaires s'écroulèrent sur le sol, tandis que les deux autres, encore debout, s'éclipsèrent très vite dans les sous-bois, hors de leur vue.
— Non ! Je n'ai pas tué le chef ! C'est le plus malin d'entre eux, il a échangé son chapeau avec un autre ! Que faisons-nous maintenant ? Avec leurs arcs, ils ne se feront plus surprendre…
Il la regardait fixement ; il hésitait visiblement entre exploser et soupirer. Préférant la seconde solution, il soupira, puis murmura :
— Je conviens que le moment est mal choisi, mais depuis quand sais-tu tirer avec cette arme ? Depuis quand possèdes-tu un arc démontable, matériel d'une grande rareté, il me semble ? Depuis quand sais-tu te battre au kenda ?
— Bonneau, je comprends que tu puisses être en colère. S'il te plaît, je t'expliquerai tout plus tard, c'est promis, supplia-t-elle.
Il inspira à pleins poumons.
— Laissons les chevaux ici. J'espère que tu parviendras aussi à te mouvoir sans bruit et que tu te tiendras prête à tuer de nouveau…
Aila rougit sans répondre, puis acquiesça. Ils s'éloignèrent d'une courte distance et s'accroupirent, cachés derrière un petit bosquet, aux aguets. Son oncle murmura :
— Comme nous n'irons pas à eux, ils viendront. Arme ton arc et attends mon signal. Tu me laisses le chef, c'est compris ?
Un regard sévère ponctua sa phrase et elle opina.
Le temps s'écoula. Ils restèrent immobiles et silencieux, tandis qu'Aila s'ankylosait progressivement. Le jour commençait à baisser quand un bruit léger se fit entendre sur leur droite. Ni l'un ni l'autre ne bougèrent. Plus rien ne se passa pendant de longues minutes, excepté l'attente et le crépuscule qui installait ses ombres de plus en plus grandes sur la forêt.

— On pourrait déjà abattre leurs chevaux, suggéra le murmure d'une voix.
L'éclat d'une flèche apparut dans la lumière du soleil couchant et Bonneau effleura Aila qui tira où elle estimait la présence de l'archer. Un cri léger vibra dans l'air et sa flèche chut, suivi d'un corps, dans un bruit de plus. Elle s'aperçut que son oncle avait disparu. En revanche, devant elle, se tenait le chef des mercenaires, son Épée pointée sur elle, plus exactement sur sa gorge. Elle était piégée…
— Adieu, ma belle, lui dit l'homme, qui ricana.
Dans un geste désespéré, elle plongea sur la droite, sentant au passage la pointe de l'arme lui érafler la peau, puis son sang chaud s'écouler de la blessure.
— Viens, Aila, nous pouvons repartir, assura la voix de Bonneau.
Elle émergea du bosquet et jeta un coup d'œil à son oncle qui enlevait son couteau du cœur du dernier mercenaire avant de l'essuyer.
— Et cela aussi, tu sais le faire, lancer un poignard ?
Elle secoua la tête.
— Alors, je t'apprendrai, mais pour l'instant, je vais te soigner pour que la vilaine estafilade que je distingue sur ton cou ne devienne pas une affreuse cicatrice.

Bonneau finissait de déposer des branches dans le feu. Ils avaient trouvé une petite cabane, perdue en pleine forêt et bien dissimulée, à une distance convenable du lieu du dernier affrontement. Il partagea avec la jeune fille quelques lanières de viande séchée, du fromage et du pain.
— À présent, tu connais la profonde émotion qui te submerge quand le spectre de ta propre mort survient, c'est un moment d'une incroyable intensité dans la vie d'un être humain, inoubliable… Après, on choisit son existence en fonction de son expérience. À quoi as-tu pensé ?
— À maman. Je me suis demandé si elle au moins serait fière de moi…
— Elle le serait. Ta mère était une personne hors du commun. Elle aurait admiré sa fille qui devenait une femme comme elle.
— Mais elle n'agissait pas comme un Assassin ! répliqua Aila avec vivacité.
— Si. Quand ton père l'a sauvée, elle a tué un homme qui avait échappé à notre vigilance et qui menaçait Mélinda. Au château, tout le monde l'ignora et cela demeura notre secret.
— Et tu l'as su parce que tu étais là-bas, c'est ça ?
— Oui.
— Et vous êtes deux à vous être épris de la même femme ?
Bonneau fixa sa nièce, étonné de sa perspicacité.
— Oui, elle l'a vu en premier. Mille fois, j'ai imaginé que, posant son regard en premier sur moi, elle serait tombée amoureuse de l'homme que j'étais…
Il soupira avant de continuer :
— … mais ce n'était qu'un rêve. Ils étaient faits l'un pour l'autre…
— … et la raison pour laquelle tu ne t'es jamais marié ? et que tu m'as recueillie ?
Elle leva vers lui ses grands yeux noirs, dévorés par le désir de savoir.
— Oui, oui et non… Au début, je me suis occupée de toi pour lui faire plaisir, mais plus après. Ce fut un choix que je n'ai jamais regretté. Tu es l'enfant que je n'aurai jamais et tu es sa fille, le petit plus qui compte énormément… Et tu es, Aila, une personne extraordinaire. Alors, où as-tu appris à tirer à l'arc ?
— Aubin… Dame Mélinda et lui me l'ont offert comme cadeau pour un de mes anniversaires, un petit secret entre nous…
— Et pour le kenda ? Je suppose que me regarder et t'entraîner avec discrétion a suffi.
— Je t'observe depuis que je suis petite alors, dans ces conditions, t'imiter m'a paru un jeu d'enfant…
— Et risquer ta vie ? Tu as appris cela où ?
— Que veux-tu mon oncle ? rétorqua-t-elle d'une voix acerbe. Quand tu es la fille d'un homme qui ne t'a jamais reconnue, que trop de gens te considèrent comme un rebut parce que le grand héros possède sûrement des raisons d'agir ainsi, que tu es certaine d'être la combattante qu'il recherche et que, malgré ceci, jamais il ne posera le moindre regard sur toi…
Sa voix se cassa. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Bonneau se leva pour se détourner et la laisser à son chagrin, mais, au dernier moment, il se ravisa :
— Ton père n'est qu'un homme. Et ce n'est que ton père… Près de toi, beaucoup de personnes t'ont entourée, aimée et ont donné énormément à une fille qui n'était pas la leur. Ils ne méritent pas ton dédain, juste ton estime. Tu as le devoir d'être à la hauteur de leur dévouement !
Il entendit un sanglot léger, puis, tournant les talons, il ajouta, avant de disparaître dans l'obscurité :
— Tuer pour la première fois n'est pas si facile, prends ton temps pour le digérer… Nous commencerons à te faire travailler dès notre retour.
Rentré au château, son oncle ne lui parla plus jamais de ce qui s'était passé. Il entreprit son entraînement devenu intensif, corrigeant ses défauts, perfectionnant sa perception, son acuité, son niveau d'analyse et complétant par tout ce qu'il pouvait lui apprendre…

◎ ◎ ◎

À partir de ce jour, la vie d'Aila s'accélérera. Rythmée par le son des cloches qui carillonnaient toutes les deux heures, de six heures du matin à vingt-deux heures, la jeune fille répétait les mêmes activités auxquelles s'ajoutaient les exercices particuliers que Bonneau lui recommandait, chaque soir. De plus en plus souvent, elle partait en mission avec lui et, quelquefois, ils rencontraient des bandits ou des ennemis. Les tuer n'était pas toujours nécessaire, mais, quand elle le devait, elle les abattait sans hésitation. Elle passait également du temps avec Mélinda et ses filles à parcourir les villages voisins pour donner du pain et de l'attention. Cependant, elle y consentait à contrecœur, sans bien comprendre pourquoi… Aila s'était spécialisée dans les soins grâce à sa connaissance des chevaux et des plantes. Elle continuait aussi ses séances avec Hamelin et découvrait de nouveaux livres, des histoires insolites, surtout celles des fées qu'Hamelin, à sa grande surprise, vénérerait. Elle, qui lisait et comptait sans problèmes, ne voyait vraiment pas pourquoi Hamelin insistait tant pour qu'elle ingurgitât sa bibliothèque entière. Enfin, pas tout à fait, il y avait ce coin particulier où le mage n'allait jamais chercher le moindre ouvrage, assurément ceux qui traitaient de la Magie des Fées… Docile, elle attendait que son heure fût venue de découvrir ces œuvres interdites, mais comme, selon elle, les fées n'existaient pas et leur magie non plus, elle ne ressentait aucune impatience. Elle aimait ce moment de paix et de solitude où elle approfondissait ses connaissances sur les plantes et pénétrait dans les légendes de tous les pays. Jamais elle n'aurait osé l'avouer, mais l'histoire du Prince Noir et de La Dame Blanche l'émouvait singulièrement, comme celle des amoureux pris au piège dans un cercueil de cristal pour l'éternité au fond d'un lac lointain. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais rêvé d'un chevalier dont elle pût devenir la dame, mais, depuis quelque temps, cela arrivait… Malheureusement, les seuls garçons — son frère et le personnel du château — qui l'approchaient ne risquaient pas de créer de battements de cœur incontrôlés. Les autres, voués corps et âme à Barou, n'auraient même pas daigné porter un œil sur elle. Ah ! si, sauf un ! ce gamin qu'elle avait croisé pendant une année avant qu'il ne disparût définitivement de son chemin. À chaque rencontre, il la saluait en souriant, de toute évidence pour s'amuser à ses dépens. À cela aussi, elle avait survécu. En revanche, se révélait plus ardu de résister à la dernière lubie de Mélinda, qui, voyant la jeune demoiselle poindre sous la combattante, avait décrété de modifier sa garde-robe pour le moins masculine. La châtelaine lui offrit jupes et corsages, et, pour son quinzième anniversaire, une magnifique robe comme celle de ses filles. Évidemment, ce nouvel accoutrement ne se montrait guère pratique pour chevaucher. Alors, pour ne froisser personne, Aila se résolut à couper ses jupes par le milieu, devant et derrière, puis à les recoudre par le centre pour former comme un large pantalon : aspect jupe au repos et avantage d'un pantalon pour tout le reste ! Quand Mélinda découvrit la supercherie, Aila craignit un instant sa réaction, mais, égale à elle-même, la châtelaine posa sur elle ce regard toujours plein de gentillesse et de bienveillance, ajoutant, d'un air coquin… : — As-tu fait subir le même sort à la robe de bal que je t'ai offerte ?
Aila rougit jusqu'aux oreilles.
— Oh ! non, dame Mélinda, je n'aurais jamais osé…
— Dis-moi, est-ce que cette tenue est confortable ?
— Oh ! oui ! C'est vraiment pratique pour monter à cheval.
— Alors, je devrais peut-être essayer !
Derrière elle, Amandine, Blandine et Estelle, les demoiselles du château, pouffaient discrètement, en lançant un regard complice à Aila.
Et ce fut fait. Mélinda et ses filles utilisèrent des « jupes Aila » pour toutes les activités en extérieur. Leur entourage s'en amusa et cette légèreté répandit un bienfait dans le cœur de tous, surtout quand cette nouvelle mode dépassa même les limites d'Antan !

◎ ◎ ◎

Le pays allait de mal en pis. La fréquence des querelles entre les comtés augmentait de manière significative, comme si chacun attendait juste que son voisin tournât le dos pour le trahir et le poignarder. À nouveau, les Hagans se manifestaient aux frontières, conscients de la fragilité du royaume, profitant de la faiblesse des uns et de la perversité des autres. Comme une ombre malfaisante, l'insécurité régnait partout, tandis que se profilaient déjà de grands malheurs qui ne sauraient être conjurés. Elieu partait souvent, accompagné d'hommes fiables, pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être, mais les habitants du château s'inquiétaient à juste titre. Un soir, une nouvelle les plongea tous dans une profonde affliction : un Assassin avait voulu tuer le souverain Sérain d'Avotour. Tragiquement, si le roi survécut, ce furent sa femme et sa dernière-née qui moururent dans ses bras, à sa place. Un deuil d'une semaine fut décrété dans le comté d'Antan. Mélinda semblait encore plus touchée que les autres et son expression bouleversée n'avait pas échappé à Aila, qui, profitant d'un instant de liberté, alla toquer à sa porte. Un long moment s'écoula avant qu'une voix l'invitât à entrer. Elle poussa le battant timidement et perçut tous les efforts que la châtelaine déployait pour lui offrir une apparence normale.
— Que désires-tu, Aila ?
La jeune fille se sentit toute bête. Mais quelle mauvaise fée l'avait donc amenée ici ?
— Je venais voir si je pouvais vous aider en quoi que ce soit, vous semblez si malheureuse…
Le visage de Mélinda se décomposa d'un seul coup et ses yeux se remplirent de larmes. L'instant d'après, ces dernières se mirent à couler sans retenue le long de ses joues. Aila s'approcha et, d'un geste tendre, entoura la châtelaine de ses bras, restant silencieuse comme elle savait si bien le faire, petite fille. Mélinda sanglota sans bruit, puis elle se reprit et serra avec vigueur Aila contre elle avant de s'en écarter, lui tenant les mains.
— Que j'aimerais qu'Efée soit encore là, soupira-t-elle, elle me manque tant… Elle était mon amie depuis l'enfance et nous avons tellement partagé. Alors, quand tu es entrée, l'espace d'un instant, j'ai cru que c'était elle. Tu es tout son portrait, juste un peu plus élancée, peut-être : ton intonation, tes yeux et tes cheveux noirs, cette démarche énergique inimitable, cette façon que tu as de fixer les gens comme si tu voyais à travers eux tout ce qu'ils sont incapables d'observer eux-mêmes. Il existe tant d'elle en toi… C'était une femme exceptionnelle et tu ne te doutes même pas, ni Barou d'ailleurs, à quel point. Tu es redoutable, Aila, et elle serait si fière de toi.
Jamais Mélinda ne lui avait parlé de sa mère avec autant de passion. La jeune fille connaissait leur amitié, mais elle pressentait autre chose qu'apparemment Barou ignorait également… La châtelaine continua son histoire :
— Tu t'interroges sur la cause de mon immense chagrin. La reine qui est morte était ma sœur et la petite fille, ma nièce.
Aila ouvrit les yeux, réussissant de justesse à retenir un cri de stupéfaction. Elle laissa Mélinda poursuivre :
— À part sire Elieu, tous ignorent que je suis issue de la famille royale et, surtout, personne ne doit l'apprendre. J'ai quitté la cour d'Avotour il y a bien longtemps et je ne veux en aucun cas y remettre les pieds ! Chez moi, c'est ici, en Antan…
Mélinda ne regardait plus Aila ; elle parlait comme pour elle-même, fixant le ciel à travers la fenêtre.
— Efée était ma garde du corps et elle se battait comme un chat sauvage, avec grâce et énergie…
Mélinda se tourna vers elle, guettant la réaction de la jeune fille. Aila sentit son cœur s'emballer : sa mère, une combattante ! Le sol se déroba sous ses pieds.
— Assieds-toi, Aila.
La châtelaine lui désigna un fauteuil voisin du sien. La jeune fille s'y laissa choir plus qu'elle s'y assit, saisit sa tête entre ses mains, essayant de reprendre ses esprits. L'émotion la submergeait. Sa mère, qu'elle avait toujours imaginée comme une femme douce et féminine, frêle et fragile, tout l'opposé d'elle, était en fait une guerrière ! Mais pourquoi personne ne le lui avait-il dit avant ? Et elle ressemblait à sa mère ! Cette découverte la bouleversait… Aila, rejetée par son père, avait recherché désespérément un héritage familial. Et tout d'un coup, de la façon la plus inattendue qui fût, elle le recevait, hésitant entre l'incrédulité et l'envie de sauter au plafond ! Elle ressemblait à sa mère ! Elle en était sa digne fille ! Enfin, elle discernait, pour la première fois de sa vie, ce sentiment d'exister vraiment, de devenir une personne à part entière, de s'identifier à quelqu'un, d'être rattachée à une famille… Jamais elle n'avait ressenti cela avec autant d'intensité. Levant la tête vers Mélinda, elle articula avec peine :
— Pourquoi aujourd'hui ?
Mélinda l'observa avec gravité.
— Parce que la fragilité de notre monde croît et que, bientôt, nous devrons compter sur des femmes comme toi. Parce que j'entends tenir jusqu'au bout les promesses faites à ta mère, quoi qu'il m'en coûte, et que te dire toute la vérité en fait partie, même si ce n'est qu'une première étape…
— Comment se fait-il que lui ne le sache pas ? demanda Aila qui pensait à Barou.
— À cause d'un amour infini… Jamais ta mère n'aurait pris le risque de blesser son époux qu'elle aimait profondément en s'affichant comme son égale ou presque. C'était lui son héros, elle était devenue la femme du héros par amour. Ce fut son choix, mais j'ai manifesté mon désaccord avec elle ; plusieurs fois, nous nous sommes disputées à ce sujet. J'acceptais mal de la voir s'effacer derrière un homme, même si celui-ci était Barou. Puis j'ai fini par respecter sa décision. Elle voulait vivre comme les autres épouses, être une mère et ne plus songer à ces combats qu'elle ne supportait plus…
— Comme Bonneau…, murmura Aila pour elle-même.
Mélinda l'entendit :
— Je me suis toujours demandé si Efée serait tombée amoureuse de Bonneau si c'était lui qu'elle avait aperçu en premier au lieu de Barou… Enfin, je crois que non, ce fut Barou parce que ce devait être lui…
Aila esquissa un sourire en écoutant ses propos. Bonneau s'était posé la même question devant elle et avait fini par donner la même réponse. Elle se racla la gorge :
— Dame Mélinda, pourquoi a-t-elle accepté qu'il m'ignore ? M'aimait-elle moins que lui ?
Les larmes, qu'elle avait réussi à retenir jusqu'à présent, lui brûlèrent les yeux. Mélinda soupira. De nouveau, elle se dirigea son regard vers la fenêtre comme si la vue du ciel l'attirait plus que tout, avant de se retourner vers Aila.
— Je me suis souvent posé la question avant qu'elle ne me donne la réponse… Notre amitié n'était pas exempte de heurts et il nous arrivait de nous opposer sur des sujets comme celui-là. Elle restait inflexible quand elle avait pris une décision… Je peux juste partager ceci avec toi, même si tu ne peux la comprendre aujourd'hui : un jour viendra où son amour pour toi dépassera celui qu'elle éprouvait pour son héros et, ce jour-là, ce sera le monde de Barou qui chancellera, plus le tien…
Le silence s'installa dans la pièce. Aila occupa son regard à détailler la chambre si dépouillée. Au centre trônait un lit tout simple, orné d'une grosse couette de plumes, bien chaude, aux couleurs passées. Le baldaquin avait disparu, elle s'en souvenait pourtant. De même, elle remarqua que d'autres éléments de décoration manquaient, dont la magnifique desserte en marqueterie qu'elle avait admirée tant de fois, étant petite… Elle ouvrit la bouche pour questionner Mélinda à ce propos, mais croiser son regard l'en dissuada. Elle décida de se retirer et salua la châtelaine.
— Aila ! Un dernier mot…
Elle se retourna et attendit. Mélinda reprit :
— Barou est un homme auquel je voue la plus grande estime. Il ne s'est jamais douté de ce que ta mère s'était imposé à elle-même, je voulais que tu le saches. Si son comportement reste incompréhensible envers toi, il n'en demeure pas moins un être cher à mon cœur et, si je dois un jour le blesser, seul le devoir me guidera et non la haine… Maintenant, tu peux retourner à tes occupations.
L'espace d'un instant, Aila scruta les yeux de la châtelaine avec attention, avant de sortir, refermant la porte sur ces énigmatiques paroles…

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Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées lectrice Tome ➁ - La Tribu Libre Catherine Boullery Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse littérature Tome ➃ - La Dame Blanche favorites Tome ➄ - La Porte des Temps high Tome ➅ - Une Vie, voire Deux heroic Tome ➆ - Un Éternel Recommencement recommandation ➀ à ➃ - La Première Époque officiel Tous les tomes de la saga de fantasy roman La romancière Catherine Boullery lectrice #fantasy top


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Aila dégustait son petit déjeuner quand Bonneau entra. Sans un mot, il s’assit et engloutit l’assiette qu’elle avait préparée pour lui. N’espérant plus guère être choisie, elle avait de nouveau revêtu ses jupes traditionnelles et se sentait désœuvrée malgré les tâches qui ne manquaient pas. Cependant, elle demeurait incapable de la moindre action avant la proclamation des résultats, en fin de matinée. C’était sans compter sur son nouveau père qui, le petit déjeuner terminé, lui imposa de venir s’entraîner avec elle. Elle céda sans résister et, une fois dans les enchaînements, elle en oublia le reste. Ce fut encore lui qui lui rappela l’heure et l’invita à aller se changer avant de gagner la cour du château. Elle se rafraîchit, échangea ses affaires trempées de sueur contre d’autres, toutes propres, les revêtit et rejoignit Bonneau. Il lui prit la main l’espace d’un instant :
— Aila, quels que soient les résultats à l’issue de la proclamation, je veux que tu saches à quel point je me sens très fier de toi. Même si aujourd’hui, ils ne te retiennent pas, ne t’inquiète pas, ils reviendront.
— Ils ne peuvent pas me choisir, papa. Je n’apporterai que la discorde au sein d’une équipe où tous les autres éléments seraient des élèves de Barou. Ils ont besoin de combattants soudés, pas de ceux qui s’affrontent entre eux…
— Tu perds trop vite espoir, Aila. Allons-y avant de rater le meilleur !
Ils arrivèrent parmi les derniers dans la cour, au moment où le conseil prenait place aux tables réservées à leur intention. Hubert se leva et prit la parole :
— Comme vous le savez, nous sommes venus chercher chez vous une équipe dont les membres fonctionneront aussi bien en groupe que seuls. Nous voulons des personnalités loyales, acquises à notre cause, capables de réagir vite et de manière appropriée, de résister aux attaques et de lutter contre n’importe quel ennemi. Citoyens d’Antan, soyez fiers des combattants formés par votre maître d’armes auquel je rends hommage, mais aussi par…
Un tonnerre d’applaudissements éclata, noyant la fin de la phrase d’Hubert et nul ne sut vraiment ce qu’il avait dit…
— Nous hésitions sur le nombre de membres de l’équipe et nous sommes tombés d’accord sur quatre personnes : nous sommes trois frères et un roi et nous pourrons ainsi chacun bénéficier d’une garde rapprochée. Notre premier choix se porte sur Aubin Grand, le plus jeune de tous, avec ses quatorze ans qu’il rattrape largement par sa taille et sa maturité, en alliant réflexion et action. Capable d’établir une stratégie sur le long terme et de construire rapidement les moyens pour y parvenir, il possède la capacité, sous le coup d’une attaque-surprise, de réagir de façon rapide et sensée. Pour ses qualités essentielles, nous lui demandons de bien vouloir rejoindre notre groupe. En seconde position, Pardon Juste, vingt ans, qui a démontré sa réactivité devant une arme inconnue, il apprend vite et s’adapte à l’adversaire dont il analyse les faiblesses avec justesse. De nouveaux atouts très précieux ainsi qu’une compréhension approfondie du corps humain. En troisième choix, Tristan Karest, dix-neuf ans, dont la compétence en armes le dispute en excellence à leur connaissance. Véritable colosse du groupe, il possède une force que même Barou pourrait lui envier. Fort, et néanmoins rapide et surtout efficace, un avantage indéniable dans notre équipe.
Aila murmura à Bonneau :
— Allez, le prochain sur la liste : Adam Meille. Viens, Bonneau, je préfère partir.
Il la retint d’un geste sans appel.
— Non, nous restons jusqu’au bout. Et puis moi, c’est papa !
Elle lui jeta un regard d’abord boudeur, puis amusé.
— Notre dernier choix, poursuivit le prince, se porte sur Aila Grand.
La foule bruissait autour d’elle, mais Aila, les yeux rivés sur Hubert, n’entendait plus rien. Il ne l’avait quand même pas choisie, pas elle, la fille de seize ans, enfant abhorrée de Barou. Elle manqua la plus grande partie de ce que le prince disait et ne revint à elle que sur ses ultimes mots « … traces. Elle complète ainsi la liste des membres de notre groupe de combattants ». Elle n’avait rien écouté et se répétait inlassablement : « Ils m’ont choisie ! Ils m’ont choisie ! Mais pourquoi ? »
Partout, la population en liesse venait féliciter les gagnants. Aila, souriante, serrait des mains, remerciait, échangeait quelques mots polis, écoutait à peine, répondait au mieux. Bonneau avait disparu, elle ne le voyait plus. Pardon Juste se fraya un chemin jusqu’à elle.
— Je vous l’avais bien dit qu’ils nous choisiraient ! Et puis, être en compagnie d’Aubin et de Tristan, c’est vraiment chouette. Vous connaissez votre frère, alors je n’ai rien à vous prouver. Je vous emmène boire à mon réfectoire, aujourd’hui ?
Elle hésita, prête à refuser, mais il ajouta, sérieusement cette fois :
— Il est temps, Aila, que vous tourniez une page. Tous, sauf quelques stupides irréductibles, ont apprécié votre valeur. Vous devez dépasser votre appréhension.
— Mais…, Barou ? interrogea-t-elle, inquiète.
— Il ne le fréquente plus. De toute façon, il nous accompagne de moins en moins ces derniers mois, mais il n’en reste pas moins un maître d’armes extraordinaire. Venez, je vous invite !
Il lui tendit le bras et elle s’y accrocha, jetant au passage un ultime regard pour trouver Bonneau qui, décidément, demeurait invisible.

Le cœur d’Aila battait à tout rompre lorsqu’ils s’approchèrent du réfectoire. Pardon avait depuis longtemps lâché son bras, et de jeunes élèves, qui virevoltaient auprès d’eux comme des mouches autour du miel, leur posaient mille questions, tout en les félicitant pour leur réussite. Elle suscitait une attention considérable avec ses talents au kenda et l’intérêt pour cette arme, qui fusait de tous les coins, la submergea. D’autres apprentis, plus âgés cette fois-ci, les rejoignirent et eux aussi la bombardèrent de questions. Quand, finalement arrivés au réfectoire, Pardon poussa la porte, il s’exclama cérémonieusement :
— Je vous ai amené la reine du jour et elle est mon invitée !
Aila, stupéfaite, vit une vraie nuée d’élèves de Barou se ruer vers elle pour lui parler, la questionner encore et toujours. Elle n’en finissait pas d’écouter, de répondre et la tête lui tournait à force de se répéter. Elle comprit que Pardon avait raison : seuls quelques récalcitrants demeuraient englués dans leur dédain.
— Voilà Adam ! s’exclama Pardon.
Sur le visage du jeune homme, elle entrevit un soupçon de tristesse qui s’effaça à l’approche de son ami.
— Vous êtes un redoutable combattant, Adam, et je suis sincèrement désolée que vous n’ayez pas été pris, déclara-t-elle, en tendant la main au nouveau venu.
— Sur le coup, et pour être honnête, je vous dirais bien que moi aussi, mais bon, je vous apporte une nouvelle toute fraîche. Je pars avec vous !
Pardon se redressa avec vivacité.
— Qu’est-ce que tu racontes, Adam ? C’est quoi ton histoire ?
— Si, je vous assure ! Le mage royal est venu me parler après votre sélection et m’a emmené vers le conseil qui m’a offert un rôle de remplaçant. Si l’un d’entre vous n’est pas dans son assiette, je suis là ! Je ne fais pas officiellement partie du groupe, mais je vous accompagne !
— Mais c’est génial !
Et voilà les deux grands gaillards s’étreignant vigoureusement, se gratifiant d’accolades à n’en plus finir, avant de se ressaisir. Elle décocha un petit sourire amusé que Pardon perçut, ce qui le fit rougir légèrement… À croire qu’il était sensible, ce garçon-là ! Bientôt ce fut au tour d’Aila de subir le même sort ; Aubin cherchait sa sœur partout et, quand il la retrouva enfin au réfectoire, ils se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre, puis il l’envoya voltiger dans les airs.
— Aila, je suis sélectionné ! Tu te rends compte, ils m’ont pris !
— C’est merveilleux, Aubin, on va partir ensemble !
— Qu’ils t’aient choisi toi, c’est logique, mais moi !
Aubin était aux anges et rayonnait de bonheur.
— Aubin, arrête de te sous-estimer. Tu te comportes comme un vrai chef et je ne connais pas de meilleur frère que toi !
À présent, elle irradiait : elle avait cru perdre son frère et voilà qu’elle le retrouvait à ses côtés et qu’ils ne se quitteraient plus !
— À ce que je vois, l’heure des effusions sonne également de ton côté, se moqua Pardon en la regardant.
Aila sourit sans commenter. Sur ces retrouvailles, les élèves se retiraient vers d’autres tables et les cinq membres de l’équipe se regroupèrent autour d’un verre de l’amitié.
— Bière pour tout le monde ? invita Pardon, à la cantonade.
Tous hochèrent la tête. Aila ne buvait pas souvent, mais elle se dit qu’une bière ou ce qu’elle en goûterait ne changerait pas grand-chose à son état, elle nageait déjà dans le bonheur… Pardon revint avec Tristan et les chopes qu’il distribua au nouveau groupe. Ils s’installèrent, discutant, riant, échangeant des plaisanteries, d’une finesse contestable pour certaines. Aila s’assit en retrait pour les observer, sirotant sa boisson à petites gorgées. Ces quatre garçons semblaient bien s’entendre. Le hasard aurait-il été le seul responsable de leur sélection ? Sans doute le conseil avait-il choisi, non pas les meilleurs de tous, mais une équipe évolutive et soudée dont l’union créerait la force. Chez aucun, elle ne sentait la volonté de dominer les autres ou de s’imposer. C’était peut-être la faiblesse de ce groupe, personne ne prévalait comme chef… À moins que le conseil n’eût pressenti chez l’un d’entre eux une aptitude à le devenir… Oui, mais lequel ? Elle les passa tous en revue sans arriver à déceler celui qui correspondait le mieux à ce rôle.
— Hé, Aila ! Je te trouve bien trop silencieuse. Tu veux une autre bière ? suggéra Pardon.
Baissant les yeux, il remarqua qu’elle n’avait consommé que la moitié de la sienne.
— Non, merci, Pardon, ce que j’ai bu me suffira.
— Par les fées, nous qui escomptions de filer ta première cuite pour fêter notre réussite, je présume que nous en serons pour nos frais ! Tu n’es pas le genre à perdre le contrôle ! lança-t-il en s’esclaffant gentiment.
Elle hocha la tête, touchée par la perspicacité de Pardon. Chacune des réflexions du jeune homme visait juste et la poussait à réfléchir. Finalement, il dirigerait peut-être la petite troupe… Ils passèrent encore du temps à parler et à s’amuser avant de songer à se séparer. Aila dévorait des yeux cette équipe qui allait devenir la sienne, assimilant inconsciemment tout ce qu’elle déduisait de ses observations. Ce ne fut qu’à la fin d’après-midi, que Tristan leur raconta ce qu’il avait entendu : ils ne resteraient plus que quelques jours à Avotour. Ensuite, ils seraient testés séparément dans une mission avec un représentant du roi, prince ou mage. Soudain, elle aspira à retrouver sa douce tranquillité et les quitta pour rejoindre Bonneau. Elle jeta un dernier coup d’œil sur eux, pour mémoriser ce moment extraordinaire où elle avait bu dans le réfectoire, au milieu des élèves de Barou, avec ses compagnons. Elle voulait s’assurer que tout ce qu’elle venait de vivre n’était pas un rêve et que, demain, tout serait encore bien réel…

Elle retourna à l’écurie persuadée de trouver Bonneau au milieu des chevaux. Quand elle franchit la porte, elle entendit le bruit d’une cavalcade dans le manège et le découvrit chevauchant Torrent, son kenda brandi. Par les fées, elle avait l’impression de le voir pour la première fois. Il affichait une telle prestance, ses cheveux dénoués, flottant au vent, son bâton sifflant et tournoyant. Elle sourit, car, depuis hier, ce si bel homme était son père. Si seulement sa mère avait pu l’admirer avec les mêmes yeux qu’elle… Eh bien, elle devait être honnête, avec une telle hypothèse, Efée n’aurait pas épousé Barou ; Aila n’existerait pas et en parlerait encore moins ! Donc, maintenant que sa vie surpassait ses rêves les plus fous, hors de question d’accorder la moindre place à un quelconque regret !
— Vous avez bien choisi votre nouveau père, Aila.
La jeune fille sursauta. Admirant Bonneau, bercée par le rythme de la course du cheval, elle ne l’avait pas entendu arriver.
— Je vous ai surprise, reprit Avelin, j’en suis désolé. Je voulais vous dire à quel point j’étais ravi de vous compter dans l’équipe, surtout en tant que ma partenaire…
Fidèle à son habitude, Avelin générait chez elle des sentiments contradictoires qui transparurent malheureusement sur son visage, car Avelin ajouta :
— Je sais. Je suis le terrible de la famille ! Imprévisible, insaisissable, incompréhensible, mais tellement attachant… Je connais le refrain par cœur, à tel point…
— … que vous en abusez, termina-t-elle.
— Très juste. Imaginiez-vous que la fortune de votre nouveau père dépassait celle de l’ancien ?
Aila éclata de rire :
— Bonneau, riche ! Vous vous moquez de moi ! Notre maison ne lui appartient même pas, elle lui est prêtée par nos châtelains !
— Non, je suis très sérieux. Comme Barou, l’attribution d’un manoir l’a récompensé de ses prouesses, mais il l’a mis entre des mains compétentes : celles d’une famille de cousins éloignés qui ont fait prospérer le bien en remerciement. L’importance des gains générés lui permit d’acquérir deux haras qu’il confia, là encore, à des gens de qualité. Votre père sait indubitablement choisir ses hommes de confiance, alors, qu’il vous ait prise comme élève ne démontrait qu’une fois de plus vos aptitudes. Barou n’a pas tiré parti de cette chance et le sien vivote faiblement.
Elle le regardait incrédule :
— Vous êtes sérieux ?
— Sachez, damoiselle, que, même quand j’affecte un air de petit rigolo, je ne mens jamais, répliqua-t-il.
Avelin possédait ce don de la décontenancer. Sur le même ton, elle se risqua à le prendre de haut et déclara solennellement :
— Je vous prie, sire, de m’excuser pour cette maladresse. Je vous promets de ne jamais plus la commettre.
Avelin pouffa et enchaîna sur le même ton :
— De par ma grande mansuétude, je vous pardonne et vous quitte. Ah ! j’oubliais, vous viendrez avec moi au château d’Escarfe, dans une semaine.
Il se tourna pour s’éloigner.
— Sire Avelin ! le rappela Aila. Pourquoi m’avez-vous aidée hier avant le rendez-vous du conseil ?
Avelin ne se retourna pas et, pourtant, elle devina son hésitation sur la réponse à donner.
— Parce que je voulais obtenir confirmation que vos aptitudes ne se limitaient pas au combat, cela ne vous aurait pas suffi pour être choisie… Malgré tout, je l’avoue, j’ai regretté votre don d’observation à propos de mon poignard qui m’a valu une mauvaise querelle avec mon frère et le mage royal. Soyez sans crainte, après ma grande mansuétude, mon auguste clémence vous a déjà tout pardonné. Bien le bonsoir, gente damoiselle…
Et Avelin s’en fut comme il était arrivé, en silence. Derrière elle, elle entendit Bonneau qui entrait, tirant son cheval.
— Avec qui parlais-tu ? questionna-t-il.
— Sire Avelin… Il vient de m’apprendre que j’étais une richissime héritière depuis que j’avais changé de père.
— Ah !…
— Donc, c’est vrai !…
— Oui.
— Bon… Tu as encore d’autres secrets à me révéler, papa ? lui rétorqua-t-elle en accentuant la fin de sa question. Ce serait bien de tout déballer sur-le-champ, parce que, pour les surprises, j’en ai eu plus que mon compte ces dernières heures.
— Je ne cherche pas à te dissimuler quoi que ce soit, Aila. Est-ce que la connaissance de ma fortune aurait changé ta volonté de devenir ma fille, alors que tu me croyais démuni ?
Elle hocha la tête négativement.
— Alors, aucune importance. L’amour que nous avons partagé l’est, pas cet argent. Je vis sans, toi aussi et si demain tu en avais besoin, je pourrais t’aider, sinon il ne sert pas à grand-chose…
Elle se sentit soudainement toute contrite et plongea dans ses bras :
— Mon papa, dit-elle avec tendresse.
Bonneau la serra bien fort.
— Papa, pourquoi m’ont-ils choisie ? s’enquit-elle, en se dégageant subitement.
— Parce que tu étais la meilleure, pardi !
— Non, je veux savoir ce que sire Hubert a raconté exactement sur moi et ne me mens pas en prétendant que tu as tout oublié, tu as une prodigieuse mémoire !
— Attends que je me souvienne… Il a déclaré : « Cette jeune fille de seize ans nous a convaincus par son agilité, ses talents d’archer et de cavalière. Elle possède des connaissances médicinales indispensables à notre groupe ainsi qu’une maîtrise du terrain qui manque aux autres membres. Elle sait traquer et effacer ses traces. Elle complète ainsi la liste des équipiers de notre groupe de combattants. » Et voilà !
— Ce sont vraiment ses mots ?
— Oui, puisque je te le dis !
— Bien. Rentrons.
— Pas maintenant, Aila, il n’est même pas l’heure du dîner !
— Ah ! bon, tant pis ! Moi, j’ai envie d’aller m’allonger quand même. À plus tard !
Sur ce, elle tourna les talons sous le regard ébahi de son père.
— Te coucher en fin d’après-midi, mais quelle idée ! lui cria-t-il, tandis qu’elle disparaissait.


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