Lecture gratuite : le prologue d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy auteure

Note : 4.6 / 5 avec 261  critiques officiel

Le prologue d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

Toutes les histoires ne commencent pas de la même façon, sauf les contes de fées, alors…

Il était une fois le pays d'Avotour où il faisait bon vivre. Bordée à l'ouest par la montagne et bercée à l'est par la mer, cette contrée bénie reflétait un juste équilibre en toutes choses : le chaud et le froid, les plaines et les vallons, les prés et les forêts. La légende racontait que, pendant des siècles, les fées y avaient vécu en harmonie avec les hommes, et cette entente aurait pu durer pour l'éternité grâce au respect d'une seule et unique règle : l'amour entre une fée et un homme ne pouvait exister. Malheureusement, ce qui était défendu arriva : un regard suffit à deux êtres égarés pour s'aimer et transgresser l'interdit absolu. Fées, familles et amis cherchèrent à les séparer, mais sans aucun succès. Les amants connaissaient pourtant la fin terrible qui les attendait, le corps de l'un distillant un poison à l'autre, mais ils la préférèrent à une vie où ils ne seraient plus unis. Isolés, désavoués, ils finirent par s'enfuir, quittant leur pays pour un lieu lointain et perdu où, de leur amour illicite, naquirent des jumeaux. Conscients de leur condamnation par le mal qui les rongeait de l'intérieur et empirait chaque jour, alors, tant qu'ils le pouvaient encore, ils embrassèrent leurs descendants une dernière fois, les confièrent à la Terre, puis, main dans la main, avancèrent dans l'eau d'un lac noir pour y mourir ensemble. Ainsi s'acheva cet amour interdit. Mais se doutaient-ils qu'ils venaient de bouleverser l'avenir de façon irréversible ?

Les fées et les hommes d'Avotour, qui les recherchaient depuis leur fuite, ne retrouvèrent que leurs corps sans vie, au fond du lac, enlacés à tout jamais. D'une pensée, les fées cristallisèrent les deux amants en hommage à leur passion, en dépit de la folie dont elle était empreinte, pour que jamais un tel drame ne se reproduisît entre les deux peuples. Des bébés, personne ne trouva trace ; ce fut comme s'ils n'étaient jamais nés. Peut-être étaient-ils finalement morts du même mal que leurs parents…

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À la suite de ce triste événement, au pays d'Avotour, il fut conté qu'hommes et fées prirent une grave décision : elles continueraient à vivre près d'eux pour les protéger, mais deviendraient invisibles à leurs yeux, évitant ainsi toute nouvelle tentation. Il fut également dit qu'un jour les fées reviendraient parmi les hommes afin de sauver le monde quand elles auraient donné leur pouvoir en héritage à un être humain.

Et la vie poursuivit sa course, insensible à cette douloureuse séparation… En Avotour, les fées avaient disparu depuis trop longtemps et ses habitants avaient fini par oublier tout le bien qu'ils leur devaient. D'elles ne restèrent que des légendes infinies, de celles que les troubadours contaient dans les auberges ou sur les places publiques, dans le silence curieux et recueilli de la population. Ainsi, le temps effaça tout souvenir des mémoires et seuls quelques rares exaltés continuèrent à croire en leur existence. Comme le symbole d'une époque révolue, elles n'apparurent plus que dans la devise du royaume : « Pays des fées, Avotour fut, est et sera » et dans quelques expressions populaires.

Alors qu'un terrible danger étendait son ombre sur la Terre, sous la forme de mille tentacules d'une noirceur effarante, notre histoire commença : celle d'une jeune fille comme les autres, ou presque, mais que quelqu'un, quelque part, avait retenue pour un destin exceptionnel. La journée se terminait et Aila était assise sur une pierre. Elle était assez grande pour son âge et ses cheveux noirs, nattés en une longue tresse, tombaient dans son dos, tandis que des larmes bordaient ses yeux aux pupilles sombres. Du haut de ses seize ans, elle portait sur ses épaules un fardeau bien trop lourd pour une si jeune demoiselle. Comment avait-elle réussi l'exploit de naître en perdant tout ? Et comment pourrait-elle réparer le tort qui lui avait été causé ? Être la fille d'un des combattants les plus valeureux du royaume d'Avotour et ne pas exister à ses yeux constituaient sa triste réalité… Son père, Barou Grand, était un géant à la barbe rousse et au regard bleu, un homme aussi haut que large, animé par une force herculéenne. Vingt ans auparavant, un petit groupe de Hagans, barbares sanguinaires d'un pays frontalier prêts à les envahir, attaqua le carrosse qui transportait Mélinda, la châtelaine d'Antan — un comté d'Avotour — et sa dame de compagnie, Efée. Le hasard décida que Barou, qui passait par là juste entouré d'une poignée de compagnons, les avait secourues. À neuf contre vingt, ce colosse trucida à lui seul dix guerriers hagans sous les regards épouvantés, mais émerveillés de ces dames, alors qu'il ne voyait que les yeux noirs et brillants de l'une d'entre elles, une jeune femme brune au sourire enchanteur. Après les avoir mises en sécurité, il remporta les combats déterminants des dernières grandes batailles qui sauvèrent Avotour. Les hommes qui combattaient à ses côtés l'auraient suivi les yeux fermés, même dans la mort, tandis que sa valeur et son courage devenaient les plus beaux symboles du pays. L'histoire retint que l'amour porta le futur grand héros à vaincre les Hagans, qui se tenaient tranquilles depuis cette victoire. Il ne lui resta plus ensuite qu'à gagner le cœur de la demoiselle aux prunelles sombres.

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Honoré pour ses exploits par le roi et Avotour, il reçut en récompense un titre et un manoir qu'au lieu d'occuper il mit en fermage pour partir s'installer à Antan et courtiser Efée. Cette dernière ne tarda pas à succomber, avec grâce, à cette cour discrète et attachante, puis à l'épouser six mois plus tard avec la bénédiction des châtelains du comté, Elieu et Mélinda. Ils demeurèrent au château où Barou fut nommé maître d'armes, pour la plus grande fierté de tous ses habitants. Sa célébrité attira de jeunes seigneurs en quête de reconnaissance, amenant le héros à créer une école destinée à les former. Petit à petit, un immense terrain d'entraînement fut érigé à Antan, qui s'enrichit par la suite d'un manège, puis d'un champ de courses, afin de satisfaire tous les besoins. Comme quoi il fallait peu de choses pour que le bonheur devînt réalité… Quelle fille ne serait pas fière d'avoir un père comme celui-ci ?

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Aujourd'hui, sa vie semblait sans avenir à Aila. Et pourtant, tout aurait pu devenir tellement merveilleux : enfant désiré, enfin, en apparence, une mère dévouée et adorable, un père impatient de chérir son héritier qui fut, de fait, une héritière… Et là, tout bascula : à l'instant où il découvrit qu'elle n'était qu'une fille, Aila disparut de son existence comme si elle n'était jamais née. Sur le moment, Efée, fatiguée par l'accouchement, n'avait pas compris à quel point la cassure se révélait irrémédiable. Elle avait fait de son mieux, par la suite, pour entourer son enfant d'amour, espérant ainsi compenser l'attitude déconcertante de son mari. Autour d'elle, elle avait sollicité toutes les personnes qu'elle appréciait pour protéger sa fille, déniée par son père. Mélinda, la châtelaine d'Antan, la prit régulièrement avec ses enfants, comme un des siens. Hamelin, le mage du château, devint son précepteur. Lui qui ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses grimoires avait été séduit par ce bébé. Séduit était-il le terme approprié ? Interloqué ? Fasciné ? Toujours était-il que ce fut probablement la seule fois de sa vie où il vint tapoter avec douceur la tête d'un nouveau-né, le regard empreint d'une gravité soudaine. Et, surtout, il y eut Bonneau, son oncle, le frère de son père qui, jour après jour, prit sa petite nièce un peu plus à l'abri de son aile.

Efée, partagée entre deux amours, ne comprenait pas comment Barou pouvait se conduire en mari enflammé, tendre et prévenant, alors que, simultanément, il affichait une indifférence insoutenable dès qu'il s'agissait de sa fille. Tandis qu'elle se remettait péniblement de la naissance, elle percevait le déchirement que représentait pour son époux l'absence d'héritier mâle. Loumie, l'accoucheuse d'âmes, lui avait, avec la plus grande fermeté, déconseillé une autre grossesse, mais Efée y songeait pour rétablir l'équilibre qui avait disparu dans sa vie. Elle voulait une famille, une vraie, avec un père pour ses enfants. Que s'était-il donc passé dans la tête de cet homme, droit et honnête, pour en arriver à rejeter son unique fille ? Essayant une nouvelle fois d'en découvrir la raison, elle avait poussé suffisamment loin la discussion pour que Barou bloquât définitivement toute tentative d'en parler plus avant. Elle ne l'avait jamais vu dans cet état, animé d'une colère glaciale et tranchante, incontournable, insurmontable. Alors, une bonne année après la naissance d'Aila, malgré les réticences de son mari et l'opposition farouche de Loumie, elle tomba de nouveau enceinte, l'espoir vibrant au fond de son cœur de tout réparer en accouchant enfin d'un garçon.

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La vie quotidienne d'Efée s'était naturellement divisée en deux. Quand le soir venait, elle confiait sa fille à son oncle, tandis que, dans la journée, elle s'en occupait pendant que son époux assurait son rôle de maître d'armes. Il était son champion et excellait dans tous les types de combats. Aucune arme blanche ne recelait de secrets pour lui et il était un combattant à mains nues hors pair. Vénéré par ses élèves, respecté par ses pairs, ce héros n'attendait qu'un fils pour marcher dans ses traces. Efée le savait, elle lui donnerait ce garçon tant espéré ! Après, tout irait mieux. Au fur et à mesure que sa grossesse avançait, elle se sentait de plus en plus épuisée et Loumie, inquiète, lui rendait visite fréquemment pour évaluer son état. Quand la future mère ne réussit plus à se lever, Mélinda vint prendre de ses nouvelles chaque jour, récupérant Aila pour la ramener parmi ses enfants. Bonneau, lui aussi très présent, soulageait Efée : il emmenait la petite fille s'occuper des chevaux en la fixant sur son dos avec une pièce en cuir qu'il nouait sur sa poitrine. Cette façon de procéder fit sourire tous ceux qui le croisèrent, mais personne ne s'en moqua. Tous respectaient cet oncle qui se comportait mieux qu'un père.

Bonneau, frère de Barou, ne lui ressemblait pas. Certes grand, il n'avait rien d'un colosse. Il avait hérité d'une teinte de cheveux plus sombre que celle de son frère et d'une carrure plus modeste qui ne l'empêchait pas de l'égaler en force. Comme lui, il avait développé une agilité extraordinaire, doublée d'un impressionnant sens de l'équilibre. En sa compagnie, une des premières chutes d'Aila se termina dans un magnifique tas de fumier bien frais, au profond désespoir de l'oncle. Cependant, il se débrouilla tout seul pour la nettoyer des pieds à la tête et la rendit à sa mère propre comme un sequin neuf… Quand l'histoire, qui circula autour du château, revint aux oreilles d'Efée, elle commença par sourire avant d'éclater de rire. Elle eut l'intime conviction que sa solution de rechange était la bonne et que Bonneau deviendrait l'homme de la situation. Sa détermination à protéger Aila s'en trouva alors renforcée.

Quand arriva le moment de la naissance, Aila venait de fêter ses deux ans et demi. En digne futur père, Barou se précipita au chevet de sa femme et ne la quitta plus, malgré Loumie qui ne cessait de le houspiller. Par les fées, un homme n'avait rien à faire là ! Mais, bon gré, mal gré, elle fut bien obligée de tolérer sa présence, car il voulait rester à tout prix. Enfin, le fils tant attendu naquit et le couple savoura un bonheur inoubliable. Barou resplendissait et Efée sentit l'espoir renaître en elle avec l'arrivée de ce petit garçon. Pour sa part, Loumie se montrait plus taciturne que jamais. Cependant, comblés, les nouveaux parents ne prêtèrent aucune attention à son mutisme marqué.

En une seule nuit, Efée perdit toutes ses illusions ; la naissance d'Aubin n'avait rien changé à l'attitude dédaigneuse de Barou envers sa fille qui ne représentait pas plus aujourd'hui qu'hier, et elle en ressentit un désespoir profond. Elle adorait son mari, mais sa réaction créait une blessure insupportable dans son existence qu'il ne paraissait ni entendre, ni comprendre. Elle se sentait si fragile qu'elle décida que, dès maintenant, elle devait agir pour le bien d'Aila. Malgré sa faiblesse, elle écrivit plusieurs lettres, ses enfants à ses côtés, pour profiter de leur présence tant qu'elle le pouvait encore. Toute à son projet, elle reçut Mélinda, puis Bonneau et, enfin, Hamelin. Le déclin de ses forces ne l'empêcha pas de passer avec chacun beaucoup de temps à convaincre et planifier. Son élocution devenait difficile, sa respiration hachée, mais elle se devait d'achever sa démarche : l'avenir de sa fille était en jeu. Au désespoir de voir l'état de la dame de son cœur se dégrader chaque jour davantage, Barou désertait ses heures d'entraînement pour être à ses côtés. Personne n'aurait songé à lui en adresser le moindre reproche, tant leur amour était cité en exemple en Avotour. Pour éviter des croisements critiques, Efée avait chargé Loumie, si présente auprès d'elle, d'escamoter Aila avant chacune des arrivées de son père. Une paix apparente au sein du foyer fut ainsi préservée…

Efée augurait sa mort proche, c'était juste une question d'heures… Elle avait réalisé tout ce qu'elle pouvait pour Aila, mais son cœur n'en battait pas avec plus de légèreté pour autant, car elle abandonnerait son mari, ses enfants, dont sa fille qui avait tant besoin de sa tendresse. Comment Aila, qu'elle chérissait, arriverait-elle à grandir en force et en confiance malgré l'ombre de Barou ? Quand la vie ne tint plus qu'à un souffle dans sa poitrine, Efée jeta un dernier regard vers l'homme qu'elle avait aimé plus qu'elle-même, sa main posée sur la sienne, sourit à Aubin que Barou berçait dans ses bras, et pressa contre elle une poupée de chiffon, cachée sous les couvertures, symbole de l'amour qu'elle éprouvait pour sa fille. Soudain, sa lumière intérieure s'éteignit, plongeant le cœur de ceux qui l'estimaient dans de profondes ténèbres…

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Le château porta son deuil, tandis que la douleur terrassait ce géant de Barou, avec cruauté. Cependant, entouré par ses amis et serrant son fils contre lui, il décida de poursuivre sa route pour son enfant, dans la mémoire de sa merveilleuse femme.

Définitivement chassée de l'habitation familiale, Aila s'installa chez Bonneau, dans la maisonnette attenante aux écuries. Elle essayait de comprendre avec son cœur de petite fille de presque trois ans où était passée sa maman, pourquoi elle avait un frère avec lequel elle ne vivait pas et un père qui ne la regardait jamais. Comme elle ne trouva aucune réponse, elle se renferma sur elle-même et cessa de parler. Pourtant, son oncle se dévoua pour sa nièce, mettant tout en œuvre pour qu'elle se sentît chez elle. Dans son unique pièce, il lui aménagea une chambre, séparée de la partie commune grâce au paravent offert par Mélinda. Pour la meubler, il lui donna son lit et son armoire. Ensuite, après avoir percé un trou dans le plafond, il se créa un minuscule endroit dans les combles pour y dormir, accessible par une échelle. Chaque jour, il prenait soin d'elle comme s'il s'agissait de sa propre fille, la nourrissait, l'habillait, la sortait. Elle l'accompagnait lorsqu'il s'occupait des chevaux ou qu'il s'entraînait au kenda, un bâton de combat peu répandu comme arme au royaume d'Avotour. Il passait ainsi des heures le soir à répéter inlassablement des figures qu'il réalisait même en chevauchant, sous le regard attentif d'Aila qui ne se plaignait jamais. De fait, elle n'en perdait pas une miette, enfin, quand elle ne s'endormait pas à même le sol, vaincue par la fatigue. Il lui apprit à monter à cheval, à les dresser et à les soigner. Il lui enseigna les herbes, les mélanges, les massages et, sans un mot, elle retenait et reproduisait.

Hamelin, le mage, éprouva plus de difficultés pour s'habituer à donner des cours à une enfant qui demeurait silencieuse pendant l'apprentissage de la lecture. Cependant, quand elle levait ses grands yeux, aussi noirs que ceux de sa mère, où brillait cette immense lueur d'intelligence, il savait que son mutisme ne l'empêchait pas de comprendre. Alors, il continuait ses leçons comme si de rien n'était. Il vérifiait de temps à autre ce que signifiait son regard avant de poursuivre ou de recommencer. Elle apprit très vite à écrire et à calculer. Il lui donna des livres à lire pour une semaine qu'elle lui rapportait le lendemain ou le surlendemain. S'il fut plus que surpris de sa rapidité à déchiffrer et à acquérir tout concept, il en accepta l'idée et lui offrit son enseignement avec enthousiasme. Lui, que les enfants agaçaient passablement avec leurs intarissables bavardages et leur aptitude prononcée à ouvrir la bouche pour brasser de l'air, se trouvait plus qu'heureux de cette petite fille qui se taisait… Il décida de partager tout son savoir et entreprit de lui inculquer ses connaissances sur les plantes, l'anatomie, les langues des différents pays voisins, l'histoire, les sciences, les lois et tant d'autres notions et expériences qui le passionnaient. Impassible, elle le suivit dans les dédales de son érudition, même, lorsqu'emporté par un sujet, il sautait du coq à l'âne.

En dépit de son silence, Aila était acceptée de tous et aussi appréciée ; elle grandissait, serviable et agréable, malgré de rares sourires… Tout en le regrettant, chacun mettait son mutisme sur le compte de toutes les épreuves qu'elle avait traversées. Seuls les élèves de son père la rejetaient sans sourciller. Ils avaient choisi leur camp, celui de Barou et, si leur maître ne voulait pas d'elle, c'était qu'elle n'en valait pas la peine ! Il ne fallait pas qu'elle approchât la zone d'entraînement de trop près : elle y recevait railleries et quolibets auxquels elle ne pouvait répondre. Mais c'était plus fort qu'elle. Elle cherchait à entrevoir son père, ce héros, et à voir grandir Aubin qui ne quittait pas son géniteur d'une semelle. Il se comportait comme son ombre, mais en plus petit… Si son frère faisait de son mieux pour imiter Barou, Aila, rien qu'en le regardant, était persuadée qu'il n'en révélerait jamais le même talent. D'où tenait-elle cette certitude ? Elle l'ignorait, mais, pour elle, Aubin ne manifestait pas cette énergie rayonnante que dévoilait l'âme des grands…

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Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Kerryen ouvrit la porte de la salle d’entraînement, se demandant si sa partenaire préférée avait réussi à dégager un peu de son temps. Un léger sourire éclaira son visage en imaginant sa venue prochaine et le plaisir de se confronter à elle. Il n’en doutait pas, elle ne laisserait pas passer cette occasion de l’affronter et de le battre encore une fois. Leurs existences s’étaient littéralement transformées, leur offrant une harmonie si précieuse qu’elle en apparaissait presque irréelle. À quel sacrifice consentirait-il pour la préserver ? Tous ! Et, pour ses femmes, plus encore ! L’amour l’avait rendu heureux, mais également frileux. Quand quelqu’un ne possédait rien, quelle crainte pouvait-il éprouver de perdre une absence de tout ? Aucune. Mais, dorénavant riche, trop peut-être, il devenait suspicieux, comme si tous les êtres vivants l’enviaient au point de désirer lui dérober sa bonne fortune. Ainsi, si une personne se mettait à menacer son bonheur tout récent, il la combattrait jusqu’à la mort. Il ne pouvait même pas affirmer que ses rêves s’étaient exaucés, puisqu’il n’avait jamais espéré sa destinée actuelle. Était-il possible de réaliser des vœux inexistants ? De toute évidence, oui, et il s’en réjouissait. Avançant dans cette pièce, son regard balaya les murs tapissés d’armes dont certaines semblaient venues du bout du monde. Enfant, il les avait inspectées en détail pour en découvrir l’histoire, car quelques-unes apparaissaient si vieilles, voire si inusitées, qu’elles avaient éveillé sa curiosité. D’après son père, la collection avait débuté avec l’un de leurs très lointains ancêtres qui aurait parcouru la Terre entière pour les réunir. À l’époque, ouvrant des yeux émerveillés, il avait écouté les légendes contées par Lothan et s’était imaginé un avenir d’aventurier, comme celui de cet aïeul, à se promener par monts et par vaux, sans crainte ni responsabilité. Puis la réalité avait fini par rattraper son désir quand il avait compris qu’il succéderait au roi et que, devenu souverain du Guerek, il ne disposerait sûrement pas de la disponibilité nécessaire pour voyager librement aussi loin. Pourtant, elles l’avaient tant amené à rêver… Il s’en souvenait presque avec émotion, il les avait étudiées, les unes après les autres, son esprit s’emballait pour leurs noms autant que leurs origines inconnues, sa curiosité s’attisait encore plus lorsque son regard s’égarait sur la grande carte de Lothan sur laquelle il avait dessiné toutes les nations identifiées. Malheureusement incomplète, celle-ci l’avait cependant initié à la découverte du monde à travers les tracés de figures tarabiscotées, dont d’incertains pointillés matérialisaient les frontières. À présent, il se le rappelait, il s’était étonné de l’absence de certains pays, provenance des armes les plus anciennes, et avait questionné Lothan pour obtenir des explications. Celui-ci lui avait avoué son ignorance à leur sujet. À l’époque, Kerryen avait conservé dans un coin de sa mémoire ce détail troublant, puis l’avait négligé quand son existence d’enfant était devenue plus délicate auprès de son père, sans parler de son quotidien d’adulte. S’il lui arrivait de se réfugier dans cette pièce, ce n’était plus pour en apprendre davantage, mais pour s’évader de sa vie tourmentée sans quitter les murs de son château… Alors qu’il poursuivait l’exploration de la collection, une hypothèse jaillit dans son cerveau, d’autant plus surprenante qu’elle concernait la porte des temps, dont il savait dorénavant, parce qu’elle lui avait apporté Ellah, qu’elle fonctionnait. En effet, son ancêtre aurait-il possédé la maîtrise de cet accès ? Ce fait pourrait logiquement expliquer ses nombreux voyages comme la diversité de ses trophées, de tout lieu et de tout temps. Malgré lui, Kerryen secoua la tête. Par les vents d’Orkys, s’il avait pu déplacer ce maudit édifice ailleurs, il s’en serait débarrassé sans le moindre regret en dépit des hauts cris qu’aurait poussés Adélie ! Ce symbole et lui n’avaient jamais été ni amis ni alliés, et ne le deviendraient jamais ; il le détestait toujours autant ! Et puis, après tout, cet objet encombrant n’avait qu’à continuer de se terrer dans les sous-sols de la forteresse, car, Kerryen en était certain, après tant d’inactivités, il ne se réveillerait pas de sitôt pour se manifester. Une fois rejoint le fond de la salle, il ôta sa chemise, se sentant enfin libre de ses mouvements, puis ouvrit le placard pour en sortir un simple bâton. Jamais sa femme ne le convaincrait d’abandonner totalement son arme fétiche, l’épée, pour ce morceau de bois, même si, il devait le lui concéder, il prenait du plaisir à se battre avec celui-ci et surtout avec elle. Son premier combat contre elle au kenda lui revint en mémoire. Très souvent, comme à l’époque, ils n’étaient censés ni s’aimer ni se voir, tous les deux se donnaient rendez-vous dans les endroits les moins fréquentés pour parvenir à se retrouver à l’insu de tous. Après des années de sevrage, lui, comme un adolescent passionné, ne pouvait passer plus de quelques heures éloigné d’elle. Malgré lui, elle était devenue sa raison de vivre, presque son obsession. Alors qu’en ce lieu discret leurs corps aspiraient surtout à s’unir, la fin d’une de leurs rencontres avait emprunté un tour surprenant. Tandis qu’elle se rhabillait, il l’avait observée complètement fasciné par la grâce aérienne de ses mouvements les plus simples, grâce qu’elle transformait en une puissance inégalée quand elle l’affrontait. Pouvait-il l’adorer rien que pour cette raison ?

— Et si tu m’apprenais ? avait-il demandé.
Elle avait froncé les sourcils, un léger sourire interrogateur sur les lèvres.
— Quoi ?
— À utiliser un kenda…
— Tu laisserais tomber l’épée pour ce vulgaire bâton ?
— Bien sûr que non ! Jamais un homme n’oublie son premier amour !
Leurs regards s’étaient croisés et l’ombre de Guisaine avait flotté au-dessus d’eux avant de disparaître, car certaines femmes ne méritaient nullement de persister dans les mémoires. Il avait poursuivi :
— Disons que j’apprécierais de me confronter à toi pour évaluer mon niveau.
— Tu es conscient que je vais te battre et que tu risques de m’en vouloir…
Kerryen avait haussé les épaules avant de répondre :
— Nous ne nous sommes jamais affrontés sur ce terrain, donc tous les espoirs restent permis !
— Voici des aspirations bien irréalistes pour un débutant !
— J’apprends très vite…
— Je n’en doute pas ! Bien. Je t’attrape celui accroché au mur ?
— Non, j’en ai un autre plus près, dans le placard.
L’instant d’après, il avait ressorti le vieux kenda poussiéreux qu’il avait testé quelques mois plus tôt après le passage d’Adélie, une éternité…
— J’ignorais que tu disposais de réserves, remarqua-t-elle.
— Celui-ci était plus pratique à récupérer… Quoi ? Je connais ce regard, allez, dis-moi à quoi tu penses.
— Il t’a appelé et, dorénavant, tu es lié à lui…
— Tu te fais des idées !
— Tu devrais le savoir, j’ai toujours raison ! Tu verras !
— Si tu veux ! En revanche, j’attends que tu m’en dévoiles les bases. Je t’accorde au moins un point, je devrai m’entraîner un peu avant de pouvoir te battre.
Elle avait commencé à le familiariser avec les rudiments de cette arme. D’explications en essais, le temps leur avait filé entre les doigts et ils étaient restés des heures à s’exercer, laissant la nuit envahir sur le Guerek sans même s’en apercevoir. Comme tous les combattants aguerris, Kerryen possédait une dextérité certaine qui l’avait amené à progresser rapidement, mais sans jamais, jusqu’à aujourd’hui, parvenir à la vaincre. Il ne désespérait pas, d’autant plus que, derrière ce défi, se renouvelait le plaisir de la confrontation avec le meilleur adversaire au monde. Elle éveillait tout en lui : sa réactivité, sa ruse, son habileté, sa vitesse d’exécution et, il devait bien l’avouer, elle lui avait également permis de développer son sens de l’innovation. Dorénavant, même à l’épée, il improvisait des déplacements originaux, se réjouissant de fragiliser les défenses de ses opposants avant de les abattre.

— Prêt à mordre une nouvelle fois la poussière ? demanda une voix derrière lui.
Au son de son timbre, il releva la tête, tandis qu’il quittait ses souvenirs.
— Je savais bien que tu ne résisterais pas à l’appel de ma séduction naturelle…, rétorqua-t-il, légèrement ironique.
Elle éclata de rire, puis, sans prévenir, se lança à l’assaut. À présent, il la connaissait presque par cœur, mais ce presque faisait toute la différence, car il l’empêchait de la surpasser. Quelle que fût sa façon de procéder, elle contrerait chacune de ses attaques et en trouverait toujours une inédite pour le mettre d’abord en difficulté, puis au tapis. Cette fin prévisible advint et, encore une fois, il se retrouva le kenda appuyé sur la gorge, incapable de la repousser.
— Alors ? Qui a gagné ? demanda-t-elle, le souffle court.
Il cligna des yeux en signe de reddition ; elle relâcha son étreinte et s’exclama :
— Je préfère ! Et maintenant ?
Aussitôt, il bondit sur elle et la bascula sur le sol.
— Nous pourrions peut-être reprendre où nous nous en étions arrêtés ce matin à cause d’Amy, non ?
Sans un mot, elle attira son époux vers elle d’un geste vif et l’embrassa longuement. Malheureusement, à peine un instant plus tard, alors que de nouvelles hostilités d’une nature légèrement différente s’engageaient entre eux, une voix les appela.
— Nous sommes maudits…, murmura Kerryen.
Pourtant, ils ne bougèrent pas, espérant que la personne, en l’absence de réponse, passerait son chemin. Cependant, le bruit d’un pas se rapprochant leur laissa juste le temps de se redresser et de rajuster leurs vêtements avant qu’une femme parût.
— Bien ! Je vous ai trouvés ! Vous m’avez tellement manqué tous les deux !
Inou, les joues rougies par la température extérieure, se dirigea vers eux, puis les serra dans ses bras avec force l’un après l’autre, avant de poursuivre :
— Comment vous portez-vous ? En plein entraînement ? Décidément ! À croire que vous regrettez les bagarres ! En tout cas, moi, je vous l’affirme, personne ne se risquerait à attaquer qui que ce soit par un froid pareil ! Au fait, j’ai croisé Mira qui cherchait la maman d’une petite fille en pleurs. Peut-être l’heure de manger…
L’air contrit, Ellah et Kerryen se regardèrent. Auraient-ils une nouvelle fois laissé le temps s’enfuir sans même le remarquer ?
— J’y vais ! s’écria Ellah. Ravie de te retrouver. Je m’occupe d’Amy et je vous rejoins.
— Je viens avec toi ! Toutes ces semaines sans la voir, tu t’en rends compte ! Elle doit avoir encore changé ! annonça Inou.
— Avec plus de quatre mois, c’est déjà une jeune demoiselle, c’est certain !
— Ne te moque pas de moi ! J’ai bien trop attendu le moment de devenir grand-mère !
— Sauf que, objecta Kerryen, tu serais plutôt sa grand-tante.
— Toi, mon neveu, ne chipote pas ! Alors, tu es prête ? ajouta-t-elle à l’attention d’Ellah.
— Je reprends mon kenda.
L’ancienne intendante afficha une moue dubitative.
— Tu penses qu’une femme qui allaite fait bien de se battre. Quand même…
Le regard d’Ellah se posa sur elle, réprobateur.
— Stop ! Tu énonces un mot de plus et je t’abandonne ici !
— Tu ne me priverais pas de mon adorable bébé !
— Si tu racontes des bêtises, si !
— Mais ce ne…
— Non ! Dernier avertissement ! s’exclama Ellah, d’un ton menaçant avant d’éclater de rire. Allez, viens ! Je refuse que tu imposes à Amy tes références sur ce qu’une fille doit ou ne doit pas être, ou faire. Elle apprendra par elle-même à choisir les voies qu’elle désire suivre ou laisser tomber, mais pas sous l’influence restrictive de quelqu’un, je ne citerai personne, voulant lui bourrer le crâne de ses propres convictions !
— Promis ! Je ne dis plus rien !

Les deux femmes partirent ensemble, tandis que Kerryen les observait s’éloigner, un sourire aux lèvres, Inou rayonnante et de nouveau volubile, son engagement à se taire s’étant volatilisé en un rien de temps. Décidément, alors que, pendant des années, il avait considéré l’amour comme un sentiment utopiste, il découvrait que celui-ci pouvait rendre n’importe qui heureux, indépendamment de son âge, et sa tante méritait bien ce bonheur inattendu après toutes ces années de dévouement au bien-être des autres. Soudain, les paroles qu’elle avait prononcées à propos d’Ellah, quand celle-ci brillait encore par son absence d’esprit, lui revinrent en mémoire. Si les mots exacts lui échappèrent, le contenu lui apparut distinctement : cette femme était venue pour changer leur vie. Inou s’était révélée d’une rare clairvoyance, bien meilleure que lui à entrevoir l’imperceptible, voire l’indicible. Indéniablement, son propre niveau de projection demeurait insuffisant pour jauger les gens ou discerner d’obscures intentions comme de secrètes évolutions. Là aussi, son épouse se montrait nettement plus perspicace pour déchiffrer le jeu d’éventuels adversaires. Voilà la raison pour laquelle elle le battait systématiquement ! Elle analysait parfaitement ses attitudes, ses expressions et probablement ses pensées : il était bien trop transparent pour elle qui le connaissait par cœur ! Son sourire disparut. Malgré tous ses efforts, il ne parviendrait jamais à la surpasser, parce que jamais il ne saurait comme elle exploiter ses impressions avec le même talent… Après un ultime regard à son kenda, objet de son malheur présent, un roi défait par sa reine, une nouvelle idée surgit : il pourrait lui proposer un combat à l’épée… Peut-être aurait-il alors une chance de la vaincre ? Cependant, il se rembrunit presque aussitôt. Comme cette arme l’attirait peu, elle l’utiliserait de façon encore moins conventionnelle, puis elle triompherait encore une fois, parce qu’elle le surprendrait par son inventivité, l’abandonnant incapable de devancer sa réflexion. Être battu sur son propre terrain, pas question ! Tandis qu’il sortait de la salle, il songea à retourner vers son bureau, mais, auparavant, il n’oublierait pas de faire un léger crochet par leur chambre pour voir son enfant. De nouveau, il se laissa envahir par un sentiment de bonheur. Finalement, la vie était merveilleuse !

— Elle est magnifique ! Regarde ! Elle me sourit !
Assise sur le lit, Inou tenait la petite fille dans ses bras, s’adressant à elle d’une voix enjouée. Si, au début, Amy avait semblé intriguée par ce visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle s’était vite déridée et, à présent, babillait, heureuse de la présence de cette personne qui lui parlait avec animation, voire une nuance d’excitation. Ellah se réjouit de l’enthousiasme de la tante de Kerryen, devenue également la sienne par alliance, tout autant que de la joie qui émanait d’elle. Cependant, une interrogation la troubla légèrement. Tous ces bonheurs se seraient-ils produits si elle n’avait pas franchi cette porte ? Elle souhaita croire que oui, mais comment pourrait-elle l’affirmer ? En tout cas, un fait était avéré, sans son arrivée, Amy ne serait jamais née, car elle-même n’aurait jamais rencontré Kerryen. Qui devait-elle remercier pour cette merveilleuse destinée ? Un soupçon de chance dans son malheur ? Une bonne étoile ? Sa vue dépassa les carreaux vers le balcon enneigé. L’espace d’un instant, elle envisagea de s’y rendre juste pour profiter brièvement d’un peu de solitude, respirer profondément et tenter d’évacuer tous les doutes qui la traversaient encore… Le moment n’étant pas opportun, elle proposa à Inou :
— Et si, maintenant que notre petite demoiselle est nourrie et propre, nous redescendions toutes ensemble ? Tout le monde doit nous attendre pour le déjeuner.
— Bien sûr ! Mukin sera ravi de la retrouver également. Mais, avant, je dois partager avec toi une information que j’ai apprise par hasard. À la gravité du ton d’Inou, Ellah tourna un regard surpris vers elle.
— Avant les premiers flocons, le domaine d’Allora a connu beaucoup de mouvement comme un déménagement. Je crains qu’elle songe à quitter le Guerek…
Naturellement, Ellah ne s’interrogea pas sur les raisons de cette décision, celles-ci se devinaient aisément, mais cette nouvelle l’accabla. Pourquoi les bonheurs ne pouvaient-ils être parfaits ? La châtelaine semblait la seule à laquelle sa venue par la porte avait tout enlevé et cette constatation la navrait.
— J’en suis vraiment désolée…, murmura-t-elle.
— Moi aussi, je te l’assure.
Ses yeux décelant le désarroi d’Ellah, Inou ajouta :
— Tu ne dois pas t’en vouloir ! Tu n’es pas responsable des sentiments qui sont nés entre toi et mon neveu.
— Peut-être… En attendant, il devait s’unir avec elle, pas avec moi.
— Et c’est elle qui a choisi de rendre sa parole à Kerryen, non ?
— Effectivement. Mais si elle s’était sentie obligée d’en arriver là ? Je ne sais pas…
— Pourquoi ? Vous étiez si prudents tous les deux que personne ne s’est douté de votre liaison, pas même Amaury ou moi si un malheureux concours de circonstances ne me l’avait dévoilée.
— Tu crois vraiment que je n’y suis pour rien ?
— Bien sûr !
— Tu n’étais pourtant pas aussi affirmative quand elle a renoncé à son engagement…
— Eh bien ! sous le choc du moment, je me suis trompée, voilà tout !
Ellah ne put s’enlever de la tête que son interlocutrice ne cherchait qu’à la rassurer. Pour elle, Allora n’aurait jamais quitté Kerryen sans une bonne raison et, plus que tout, elle redoutait d’être à l’origine de cette rupture. Ennuyée par le trouble évident que cette information avait suscité chez Ellah, Inou ajouta :
— Je désirais simplement éviter que tu l’apprennes de façon brutale ou inappropriée.
— Tu as bien fait et je t’en remercie. Je suppose qu’elle nous l’annoncera après les festivités. Je ressens tant de regrets pour elle, de cette vie que je lui ai dérobée bien malgré moi.
— Ce point négatif ne doit pas t’amener à oublier toutes celles que tu as embellies par ta présence. Crois-tu qu’elle aurait rendu mon neveu aussi heureux que toi ?
Comment Ellah aurait-elle pu répondre à cette question ? Son arrivée avait obligatoirement bousculé l’avenir, mais dans quel sens ? De plus, Allora montrait d’indéniables qualités qui, avec le temps, auraient pu briser la carapace de Kerryen : une patience inébranlable, une finesse d’esprit qu’il aurait appréciée et, peut-être, derrière sa retenue apparente, une flamme ardente qui aurait fini par le séduire. Pourquoi pas ? Personne ne découvrirait jamais les surprises, bonnes ou mauvaises, que leur engagement avait empêchées. Et, malheureusement, elle devrait vivre avec ce sentiment de culpabilité, un de plus dont elle se serait bien passée…
— Allons-y ! déclara Inou. Reprends le bébé, je préfère ta démarche assurée à la mienne pour descendre l’escalier.

Quand les deux femmes rejoignirent la pièce dans laquelle tout le monde les attendait, le regard d’Ellah balaya l’assemblée, ravie d’y reconnaître presque tous ceux qu’elle aimait. Manquaient encore Béa et Tournel qui arriveraient probablement dans l’après-midi, Jiffeu, fidèle de Kerryen, convié pour l’occasion, ainsi qu’Amaury, son ami le plus cher, visiblement en retard. Près d’eux, elle se sentait entourée par une famille chaleureuse, la seule qu’elle se rappelait, puisque sa mémoire lui refusait tout souvenir à ce sujet. Petit à petit, elle avait progressé dans l’acceptation de cette absence d’existence antérieure et finissait par se contenter de celle qui, peu à peu, s’était construite autour d’elle. À présent, elle avait créé son propre foyer avec un homme dans sa vie et une fille, en plus de ses proches. Demain, la table s’agrandirait et accueillerait d’autres invités comme Greck et Raustic qui avaient conservé leur place entre les murs de la forteresse, enfin, de manière alternative pour ce dernier qui naviguait entre deux refuges, la maison où habitaient sa grand-mère, sa mère et ses sœurs, et le château. Personne ne l’avait obligé à choisir entre une résidence et il avait profité de cette extraordinaire occasion pour vivre pleinement en deux endroits. Oui, demain deviendrait une journée magnifique, celle où seraient réunis tous ses amis pour fêter la fin du règne d’un empereur néfaste. Toutefois, elle célébrerait sa mort avec un soupçon de tristesse, parce qu’une personnalité détestable se révélait parfois façonnée par une enfance douloureuse. Et, dans le cas de Césarus, cette possibilité lui apparaissait plus que probable. Chasser les ombres de son cœur, ne penser qu’au bonheur que la vie lui avait permis de reconstruire et se réjouir, car, oui, demain serait exceptionnel. Confiant Amy à son père, elle s’avança vers le sage, puis le serra tendrement dans ses bras.
— Je suis si heureuse de te revoir.
— Plaisir partagé ! Et puis ta petite fille grandit trop vite ! Inou ne va pas me lâcher jusqu’à obtenir de ma part un séjour prolongé parmi vous.
— Restez autant que vous le désirerez ! Votre présence entre ses murs représente un tel plaisir pour nous tous. Votre chambre vous attend et quelques couverts de plus pendant quelques semaines raviront Gigrid qui vous concoctera ses spécialités. Il n’a pas perdu sa magistrale habitude de me surprendre avec des plats aux saveurs originales. Mais, attention, ménagez sa susceptibilité, car si vous le vexez, vous hériterez de la même cantine que celle de la garnison !
Ils se fixèrent avec intensité. Entre eux, les mots n’avaient jamais revêtu qu’une importance toute relative. Un simple regard les liait, même si Ellah en connaissant encore plus sur lui que l’inverse, parce qu’en partageant son esprit avec elle, Mukin lui avait dévoilé ses secrets les plus intimes. Cependant, il possédait le mérite de la comprendre, devinant ses tourments intérieurs comme la profondeur de ses failles, en dépit de l’inaccessibilité qu’elle arborait quand elle refusait de s’étendre sur ses chagrins. Comme un homme aimant une fille comme la sienne, il veillait sur elle à distance, soucieux de la préserver d’elle-même en lui offrant sa présence chaleureuse et son indéfectible soutien. À présent, il se sentait bien plus rassuré qu’à une époque où elle semblait échapper à tous, juste après la victoire sur Césarus. Elle le fuyait au même titre qu’elle s’était mise soudainement à dédaigner Amaury, totalement ébranlé par son attitude. Au début, simplement troublé par son étrange comportement, il avait craint le pire, songeant qu’elle dissimulait d’obscurs désirs, principalement depuis la mort de son chien… Ainsi, quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre sa liaison avec Kerryen, sans parler du bébé à venir ! Pourtant, toujours vulnérable, elle avait longtemps continué à lutter contre ses démons intérieurs avant, finalement, de renoncer à ce combat tout à la fois inutile et épuisant. Enfin, elle avait accepté qu’avec eux, et, en particulier, Kerryen et cet enfant, elle possédât une chance d’être heureuse. Derrière elle planait l’ombre néfaste de son absence de mémoire, une souffrance encore vivace comme une incertitude dans son existence. Indubitablement, il demeurait compliqué de décrypter les pensées nocives susceptibles de lui traverser l’esprit, même si elle semblait s’en tenir raisonnablement à distance. En tout cas, elle affichait un bonheur serein. En ce qui le concernait, ses fragilités, intactes, réapparaîtraient au prochain mauvais coup du sort… Il retint un soupir. Pourquoi songer au pire quand le meilleur et le plus inattendu étaient arrivés ? Comme elle, il devait aussi apprendre à croire en sa bonne étoile, celle qui lui avait permis de survivre à l’explosion de son laboratoire et à la guerre, puis, contre toute attente, de lui donner une compagnie qu’il n’espérait plus depuis tellement d’années qu’il en avait oublié depuis quand. Ainsi, chaque jour, il savourait les délices d’une indescriptible félicité. Naturellement, sa relation avec Inou ne s’était pas construite en un jour. Patiemment et avec constance, il avait dû abattre, une par une, toutes les barrières qu’elle avait érigées autour d’elle pour se protéger d’elle-même comme des gens. Mais, après tout, quelques jours ou semaines de plus revêtaient-ils une réelle importance quand il avait gagné le principal : son cœur et sa présence auprès de lui. Comme elle s’était emprisonnée dans la conviction profonde que le petit vilain canard auquel elle se comparaît, intégrant son physique imparfait comme son fort caractère, ne pouvait être aimé pour lui-même, il avait dû la persuader du contraire. Ainsi, pas après pas, il avait dû lui démontrer que le désir de l’autre ne s’arrêtait pas à une simple apparence, que son corps qu’elle méprisait, il pouvait avoir envie de l’embrasser et de le toucher. De la même façon, il avait dû lui prouver que les sentiments s’exprimaient autant dans le fait de s’unir sexuellement que de se réveiller le matin dans les bras de son époux, de se promener dans la montagne main dans la main, d’avoir toujours quelques mots ou idées à échanger ou d’offrir la seule fraise des bois aperçue au pied des arbres de la forêt à celle qui la souhaitait, juste parce que le bonheur de l’un s’abreuvait désormais à celui de l’autre… À qui devait-il son incroyable présent, sinon à celle qui lui avait sauvé la vie, deux fois, et avait obligé Inou à dépasser ses préjugés sur elle-même ? Intense, son regard se fixa sur Ellah. Comme une réponse à l’attention qu’il lui portait, par-dessus la tablée animée, elle tourna les yeux vers lui et lui sourit. À cet instant, le cœur de Mukin se contracta autant d’émotion que de crainte. Si jamais elle disparaissait de leur existence, tout ce que sa venue avait apporté s’effacerait et ce bonheur chèrement acquis s’évanouirait. Avait-elle perçu son insolite trouble ? En tout cas, ses sourcils se froncèrent légèrement. Aussitôt, il se ressaisit et leva son verre vers elle. Elle trinqua avec lui à distance, puis chacun but une gorgée. Après ce moment presque hors du temps, Mukin retourna au joyeux plaisir de la discussion avec ses voisins.


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