Lecture gratuite : le prologue d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy français

Note : 4.5 / 5 avec 210  critiques lectrice

Le prologue d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

Toutes les histoires ne commencent pas de la même façon, sauf les contes de fées, alors…

Il était une fois le pays d'Avotour où il faisait bon vivre. Bordée à l'ouest par la montagne et bercée à l'est par la mer, cette contrée bénie reflétait un juste équilibre en toutes choses : le chaud et le froid, les plaines et les vallons, les prés et les forêts. La légende racontait que, pendant des siècles, les fées y avaient vécu en harmonie avec les hommes, et cette entente aurait pu durer pour l'éternité grâce au respect d'une seule et unique règle : l'amour entre une fée et un homme ne pouvait exister. Malheureusement, ce qui était défendu arriva : un regard suffit à deux êtres égarés pour s'aimer et transgresser l'interdit absolu. Fées, familles et amis cherchèrent à les séparer, mais sans aucun succès. Les amants connaissaient pourtant la fin terrible qui les attendait, le corps de l'un distillant un poison à l'autre, mais ils la préférèrent à une vie où ils ne seraient plus unis. Isolés, désavoués, ils finirent par s'enfuir, quittant leur pays pour un lieu lointain et perdu où, de leur amour illicite, naquirent des jumeaux. Conscients de leur condamnation par le mal qui les rongeait de l'intérieur et empirait chaque jour, alors, tant qu'ils le pouvaient encore, ils embrassèrent leurs descendants une dernière fois, les confièrent à la Terre, puis, main dans la main, avancèrent dans l'eau d'un lac noir pour y mourir ensemble. Ainsi s'acheva cet amour interdit. Mais se doutaient-ils qu'ils venaient de bouleverser l'avenir de façon irréversible ?

Les fées et les hommes d'Avotour, qui les recherchaient depuis leur fuite, ne retrouvèrent que leurs corps sans vie, au fond du lac, enlacés à tout jamais. D'une pensée, les fées cristallisèrent les deux amants en hommage à leur passion, en dépit de la folie dont elle était empreinte, pour que jamais un tel drame ne se reproduisît entre les deux peuples. Des bébés, personne ne trouva trace ; ce fut comme s'ils n'étaient jamais nés. Peut-être étaient-ils finalement morts du même mal que leurs parents…

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À la suite de ce triste événement, au pays d'Avotour, il fut conté qu'hommes et fées prirent une grave décision : elles continueraient à vivre près d'eux pour les protéger, mais deviendraient invisibles à leurs yeux, évitant ainsi toute nouvelle tentation. Il fut également dit qu'un jour les fées reviendraient parmi les hommes afin de sauver le monde quand elles auraient donné leur pouvoir en héritage à un être humain.

Et la vie poursuivit sa course, insensible à cette douloureuse séparation… En Avotour, les fées avaient disparu depuis trop longtemps et ses habitants avaient fini par oublier tout le bien qu'ils leur devaient. D'elles ne restèrent que des légendes infinies, de celles que les troubadours contaient dans les auberges ou sur les places publiques, dans le silence curieux et recueilli de la population. Ainsi, le temps effaça tout souvenir des mémoires et seuls quelques rares exaltés continuèrent à croire en leur existence. Comme le symbole d'une époque révolue, elles n'apparurent plus que dans la devise du royaume : « Pays des fées, Avotour fut, est et sera » et dans quelques expressions populaires.

Alors qu'un terrible danger étendait son ombre sur la Terre, sous la forme de mille tentacules d'une noirceur effarante, notre histoire commença : celle d'une jeune fille comme les autres, ou presque, mais que quelqu'un, quelque part, avait retenue pour un destin exceptionnel. La journée se terminait et Aila était assise sur une pierre. Elle était assez grande pour son âge et ses cheveux noirs, nattés en une longue tresse, tombaient dans son dos, tandis que des larmes bordaient ses yeux aux pupilles sombres. Du haut de ses seize ans, elle portait sur ses épaules un fardeau bien trop lourd pour une si jeune demoiselle. Comment avait-elle réussi l'exploit de naître en perdant tout ? Et comment pourrait-elle réparer le tort qui lui avait été causé ? Être la fille d'un des combattants les plus valeureux du royaume d'Avotour et ne pas exister à ses yeux constituaient sa triste réalité… Son père, Barou Grand, était un géant à la barbe rousse et au regard bleu, un homme aussi haut que large, animé par une force herculéenne. Vingt ans auparavant, un petit groupe de Hagans, barbares sanguinaires d'un pays frontalier prêts à les envahir, attaqua le carrosse qui transportait Mélinda, la châtelaine d'Antan — un comté d'Avotour — et sa dame de compagnie, Efée. Le hasard décida que Barou, qui passait par là juste entouré d'une poignée de compagnons, les avait secourues. À neuf contre vingt, ce colosse trucida à lui seul dix guerriers hagans sous les regards épouvantés, mais émerveillés de ces dames, alors qu'il ne voyait que les yeux noirs et brillants de l'une d'entre elles, une jeune femme brune au sourire enchanteur. Après les avoir mises en sécurité, il remporta les combats déterminants des dernières grandes batailles qui sauvèrent Avotour. Les hommes qui combattaient à ses côtés l'auraient suivi les yeux fermés, même dans la mort, tandis que sa valeur et son courage devenaient les plus beaux symboles du pays. L'histoire retint que l'amour porta le futur grand héros à vaincre les Hagans, qui se tenaient tranquilles depuis cette victoire. Il ne lui resta plus ensuite qu'à gagner le cœur de la demoiselle aux prunelles sombres.

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Honoré pour ses exploits par le roi et Avotour, il reçut en récompense un titre et un manoir qu'au lieu d'occuper il mit en fermage pour partir s'installer à Antan et courtiser Efée. Cette dernière ne tarda pas à succomber, avec grâce, à cette cour discrète et attachante, puis à l'épouser six mois plus tard avec la bénédiction des châtelains du comté, Elieu et Mélinda. Ils demeurèrent au château où Barou fut nommé maître d'armes, pour la plus grande fierté de tous ses habitants. Sa célébrité attira de jeunes seigneurs en quête de reconnaissance, amenant le héros à créer une école destinée à les former. Petit à petit, un immense terrain d'entraînement fut érigé à Antan, qui s'enrichit par la suite d'un manège, puis d'un champ de courses, afin de satisfaire tous les besoins. Comme quoi il fallait peu de choses pour que le bonheur devînt réalité… Quelle fille ne serait pas fière d'avoir un père comme celui-ci ?

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Aujourd'hui, sa vie semblait sans avenir à Aila. Et pourtant, tout aurait pu devenir tellement merveilleux : enfant désiré, enfin, en apparence, une mère dévouée et adorable, un père impatient de chérir son héritier qui fut, de fait, une héritière… Et là, tout bascula : à l'instant où il découvrit qu'elle n'était qu'une fille, Aila disparut de son existence comme si elle n'était jamais née. Sur le moment, Efée, fatiguée par l'accouchement, n'avait pas compris à quel point la cassure se révélait irrémédiable. Elle avait fait de son mieux, par la suite, pour entourer son enfant d'amour, espérant ainsi compenser l'attitude déconcertante de son mari. Autour d'elle, elle avait sollicité toutes les personnes qu'elle appréciait pour protéger sa fille, déniée par son père. Mélinda, la châtelaine d'Antan, la prit régulièrement avec ses enfants, comme un des siens. Hamelin, le mage du château, devint son précepteur. Lui qui ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses grimoires avait été séduit par ce bébé. Séduit était-il le terme approprié ? Interloqué ? Fasciné ? Toujours était-il que ce fut probablement la seule fois de sa vie où il vint tapoter avec douceur la tête d'un nouveau-né, le regard empreint d'une gravité soudaine. Et, surtout, il y eut Bonneau, son oncle, le frère de son père qui, jour après jour, prit sa petite nièce un peu plus à l'abri de son aile.

Efée, partagée entre deux amours, ne comprenait pas comment Barou pouvait se conduire en mari enflammé, tendre et prévenant, alors que, simultanément, il affichait une indifférence insoutenable dès qu'il s'agissait de sa fille. Tandis qu'elle se remettait péniblement de la naissance, elle percevait le déchirement que représentait pour son époux l'absence d'héritier mâle. Loumie, l'accoucheuse d'âmes, lui avait, avec la plus grande fermeté, déconseillé une autre grossesse, mais Efée y songeait pour rétablir l'équilibre qui avait disparu dans sa vie. Elle voulait une famille, une vraie, avec un père pour ses enfants. Que s'était-il donc passé dans la tête de cet homme, droit et honnête, pour en arriver à rejeter son unique fille ? Essayant une nouvelle fois d'en découvrir la raison, elle avait poussé suffisamment loin la discussion pour que Barou bloquât définitivement toute tentative d'en parler plus avant. Elle ne l'avait jamais vu dans cet état, animé d'une colère glaciale et tranchante, incontournable, insurmontable. Alors, une bonne année après la naissance d'Aila, malgré les réticences de son mari et l'opposition farouche de Loumie, elle tomba de nouveau enceinte, l'espoir vibrant au fond de son cœur de tout réparer en accouchant enfin d'un garçon.

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La vie quotidienne d'Efée s'était naturellement divisée en deux. Quand le soir venait, elle confiait sa fille à son oncle, tandis que, dans la journée, elle s'en occupait pendant que son époux assurait son rôle de maître d'armes. Il était son champion et excellait dans tous les types de combats. Aucune arme blanche ne recelait de secrets pour lui et il était un combattant à mains nues hors pair. Vénéré par ses élèves, respecté par ses pairs, ce héros n'attendait qu'un fils pour marcher dans ses traces. Efée le savait, elle lui donnerait ce garçon tant espéré ! Après, tout irait mieux. Au fur et à mesure que sa grossesse avançait, elle se sentait de plus en plus épuisée et Loumie, inquiète, lui rendait visite fréquemment pour évaluer son état. Quand la future mère ne réussit plus à se lever, Mélinda vint prendre de ses nouvelles chaque jour, récupérant Aila pour la ramener parmi ses enfants. Bonneau, lui aussi très présent, soulageait Efée : il emmenait la petite fille s'occuper des chevaux en la fixant sur son dos avec une pièce en cuir qu'il nouait sur sa poitrine. Cette façon de procéder fit sourire tous ceux qui le croisèrent, mais personne ne s'en moqua. Tous respectaient cet oncle qui se comportait mieux qu'un père.

Bonneau, frère de Barou, ne lui ressemblait pas. Certes grand, il n'avait rien d'un colosse. Il avait hérité d'une teinte de cheveux plus sombre que celle de son frère et d'une carrure plus modeste qui ne l'empêchait pas de l'égaler en force. Comme lui, il avait développé une agilité extraordinaire, doublée d'un impressionnant sens de l'équilibre. En sa compagnie, une des premières chutes d'Aila se termina dans un magnifique tas de fumier bien frais, au profond désespoir de l'oncle. Cependant, il se débrouilla tout seul pour la nettoyer des pieds à la tête et la rendit à sa mère propre comme un sequin neuf… Quand l'histoire, qui circula autour du château, revint aux oreilles d'Efée, elle commença par sourire avant d'éclater de rire. Elle eut l'intime conviction que sa solution de rechange était la bonne et que Bonneau deviendrait l'homme de la situation. Sa détermination à protéger Aila s'en trouva alors renforcée.

Quand arriva le moment de la naissance, Aila venait de fêter ses deux ans et demi. En digne futur père, Barou se précipita au chevet de sa femme et ne la quitta plus, malgré Loumie qui ne cessait de le houspiller. Par les fées, un homme n'avait rien à faire là ! Mais, bon gré, mal gré, elle fut bien obligée de tolérer sa présence, car il voulait rester à tout prix. Enfin, le fils tant attendu naquit et le couple savoura un bonheur inoubliable. Barou resplendissait et Efée sentit l'espoir renaître en elle avec l'arrivée de ce petit garçon. Pour sa part, Loumie se montrait plus taciturne que jamais. Cependant, comblés, les nouveaux parents ne prêtèrent aucune attention à son mutisme marqué.

En une seule nuit, Efée perdit toutes ses illusions ; la naissance d'Aubin n'avait rien changé à l'attitude dédaigneuse de Barou envers sa fille qui ne représentait pas plus aujourd'hui qu'hier, et elle en ressentit un désespoir profond. Elle adorait son mari, mais sa réaction créait une blessure insupportable dans son existence qu'il ne paraissait ni entendre, ni comprendre. Elle se sentait si fragile qu'elle décida que, dès maintenant, elle devait agir pour le bien d'Aila. Malgré sa faiblesse, elle écrivit plusieurs lettres, ses enfants à ses côtés, pour profiter de leur présence tant qu'elle le pouvait encore. Toute à son projet, elle reçut Mélinda, puis Bonneau et, enfin, Hamelin. Le déclin de ses forces ne l'empêcha pas de passer avec chacun beaucoup de temps à convaincre et planifier. Son élocution devenait difficile, sa respiration hachée, mais elle se devait d'achever sa démarche : l'avenir de sa fille était en jeu. Au désespoir de voir l'état de la dame de son cœur se dégrader chaque jour davantage, Barou désertait ses heures d'entraînement pour être à ses côtés. Personne n'aurait songé à lui en adresser le moindre reproche, tant leur amour était cité en exemple en Avotour. Pour éviter des croisements critiques, Efée avait chargé Loumie, si présente auprès d'elle, d'escamoter Aila avant chacune des arrivées de son père. Une paix apparente au sein du foyer fut ainsi préservée…

Efée augurait sa mort proche, c'était juste une question d'heures… Elle avait réalisé tout ce qu'elle pouvait pour Aila, mais son cœur n'en battait pas avec plus de légèreté pour autant, car elle abandonnerait son mari, ses enfants, dont sa fille qui avait tant besoin de sa tendresse. Comment Aila, qu'elle chérissait, arriverait-elle à grandir en force et en confiance malgré l'ombre de Barou ? Quand la vie ne tint plus qu'à un souffle dans sa poitrine, Efée jeta un dernier regard vers l'homme qu'elle avait aimé plus qu'elle-même, sa main posée sur la sienne, sourit à Aubin que Barou berçait dans ses bras, et pressa contre elle une poupée de chiffon, cachée sous les couvertures, symbole de l'amour qu'elle éprouvait pour sa fille. Soudain, sa lumière intérieure s'éteignit, plongeant le cœur de ceux qui l'estimaient dans de profondes ténèbres…

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Le château porta son deuil, tandis que la douleur terrassait ce géant de Barou, avec cruauté. Cependant, entouré par ses amis et serrant son fils contre lui, il décida de poursuivre sa route pour son enfant, dans la mémoire de sa merveilleuse femme.

Définitivement chassée de l'habitation familiale, Aila s'installa chez Bonneau, dans la maisonnette attenante aux écuries. Elle essayait de comprendre avec son cœur de petite fille de presque trois ans où était passée sa maman, pourquoi elle avait un frère avec lequel elle ne vivait pas et un père qui ne la regardait jamais. Comme elle ne trouva aucune réponse, elle se renferma sur elle-même et cessa de parler. Pourtant, son oncle se dévoua pour sa nièce, mettant tout en œuvre pour qu'elle se sentît chez elle. Dans son unique pièce, il lui aménagea une chambre, séparée de la partie commune grâce au paravent offert par Mélinda. Pour la meubler, il lui donna son lit et son armoire. Ensuite, après avoir percé un trou dans le plafond, il se créa un minuscule endroit dans les combles pour y dormir, accessible par une échelle. Chaque jour, il prenait soin d'elle comme s'il s'agissait de sa propre fille, la nourrissait, l'habillait, la sortait. Elle l'accompagnait lorsqu'il s'occupait des chevaux ou qu'il s'entraînait au kenda, un bâton de combat peu répandu comme arme au royaume d'Avotour. Il passait ainsi des heures le soir à répéter inlassablement des figures qu'il réalisait même en chevauchant, sous le regard attentif d'Aila qui ne se plaignait jamais. De fait, elle n'en perdait pas une miette, enfin, quand elle ne s'endormait pas à même le sol, vaincue par la fatigue. Il lui apprit à monter à cheval, à les dresser et à les soigner. Il lui enseigna les herbes, les mélanges, les massages et, sans un mot, elle retenait et reproduisait.

Hamelin, le mage, éprouva plus de difficultés pour s'habituer à donner des cours à une enfant qui demeurait silencieuse pendant l'apprentissage de la lecture. Cependant, quand elle levait ses grands yeux, aussi noirs que ceux de sa mère, où brillait cette immense lueur d'intelligence, il savait que son mutisme ne l'empêchait pas de comprendre. Alors, il continuait ses leçons comme si de rien n'était. Il vérifiait de temps à autre ce que signifiait son regard avant de poursuivre ou de recommencer. Elle apprit très vite à écrire et à calculer. Il lui donna des livres à lire pour une semaine qu'elle lui rapportait le lendemain ou le surlendemain. S'il fut plus que surpris de sa rapidité à déchiffrer et à acquérir tout concept, il en accepta l'idée et lui offrit son enseignement avec enthousiasme. Lui, que les enfants agaçaient passablement avec leurs intarissables bavardages et leur aptitude prononcée à ouvrir la bouche pour brasser de l'air, se trouvait plus qu'heureux de cette petite fille qui se taisait… Il décida de partager tout son savoir et entreprit de lui inculquer ses connaissances sur les plantes, l'anatomie, les langues des différents pays voisins, l'histoire, les sciences, les lois et tant d'autres notions et expériences qui le passionnaient. Impassible, elle le suivit dans les dédales de son érudition, même, lorsqu'emporté par un sujet, il sautait du coq à l'âne.

En dépit de son silence, Aila était acceptée de tous et aussi appréciée ; elle grandissait, serviable et agréable, malgré de rares sourires… Tout en le regrettant, chacun mettait son mutisme sur le compte de toutes les épreuves qu'elle avait traversées. Seuls les élèves de son père la rejetaient sans sourciller. Ils avaient choisi leur camp, celui de Barou et, si leur maître ne voulait pas d'elle, c'était qu'elle n'en valait pas la peine ! Il ne fallait pas qu'elle approchât la zone d'entraînement de trop près : elle y recevait railleries et quolibets auxquels elle ne pouvait répondre. Mais c'était plus fort qu'elle. Elle cherchait à entrevoir son père, ce héros, et à voir grandir Aubin qui ne quittait pas son géniteur d'une semelle. Il se comportait comme son ombre, mais en plus petit… Si son frère faisait de son mieux pour imiter Barou, Aila, rien qu'en le regardant, était persuadée qu'il n'en révélerait jamais le même talent. D'où tenait-elle cette certitude ? Elle l'ignorait, mais, pour elle, Aubin ne manifestait pas cette énergie rayonnante que dévoilait l'âme des grands…

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Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

La prêtresse frémit, ressentant le désir intense de la réduire en miettes pour lui faire payer son insupportable couardise, puis, pour calmer le rythme accéléré de son cœur, elle inspira lentement. Comme cette mère représentait le seul lien qu’elle possédait avec l’Oracle, Ozyrile avait commencé à jouer avec elle, testant les effets de ses plantes, ses manipulations de l’ombre ne se confrontant à aucune résistance apparente. Face à cette docilité, son pouvoir de suggestion sur elle s’était avéré d’une redoutable efficacité. Elle déplaçait donc ce brave pion au gré de son humeur, détruisant chaque jour un peu plus sa vie, son équilibre et sa famille. À présent, alors que son objectif se dessinait clairement, la moindre étincelle suffirait à faire exploser définitivement son existence bien réglée. Pourquoi pas maintenant ? Si tout se passait au mieux, les conséquences bénéfiques pourraient être doubles. Le cliquetis des ongles de la prêtresse s’accentua sur le livre, tandis qu’une moue de mécontentement crispait son visage. Non, tout ne se passait pas au mieux et le temps pressait… Elle allait devoir accélérer le déroulement des faits, sinon la personne qu’elle aimait le plus au monde ne vivrait probablement pas de nouveau printemps et, ça, elle refusait de l’envisager… S’éloignant de l’ouvrage, elle détailla les pots d’herbacées alignés sur plusieurs étagères, cherchant la plus adaptée à son projet. Elle se décida pour de la poudre d’Hervette, sa préférée, celle dont elle maîtrisait parfaitement les effets et qui rendait son pouvoir encore plus puissant et subtil. Sur le point d’en jeter une pincée dans la marmite aux flots bouillonnants, un coup frappé à la porte retint son geste. Son cœur rata un battement. Rapportait-il enfin le maillon qui lui manquait ?
— Entre, dit-elle, sans se retourner.
Marin, un jeune homme aux boucles brunes qui encadraient un visage aux traits fins et réguliers pénétra dans la pièce. Il affichait une mine sombre à laquelle deux sourcils fournis offraient une impression ténébreuse.
— Alors ? reprit-elle, d’un ton pressant.
Un sourire mutin s’épanouit sur les lèvres de son bras droit, transformant sa physionomie du tout au tout. Le cœur d’Ozyrile bondit. Décidément, ce garçon l’agaçait. Suggestif, il tapota sur sa poitrine du plat de sa main et, son regard de velours fixé sur elle, répondit d’une voix suave :
— Il est là… Mais, pour l’obtenir, il va falloir venir le chercher…
La prêtresse n’hésita pas. Elle se rapprocha de lui et se laissa enlacer. Sa tête basculée en arrière, elle s’adonna au frémissement des baisers sur son cou tandis que des doigts experts ouvraient des voies vers son corps et sa peau. Alors, qu’adossée au mur, elle s’alanguissait sous ses assauts, un éclair de lucidité la traversa. Elle pressentit l’influence croissante qu’exerçait l’amant sur ses sens ; maîtrisait-elle encore vraiment la situation ? Dans un gémissement, sa clairvoyance s’effaça et, ce faisant, elle commit la plus grande erreur de sa vie. Mais aurait-elle pu l’éviter ?

Longtemps après le départ de Marin, Ozyrile était restée immobile, partagée entre fébrilité et crainte, le petit grimoire serré contre elle. Elle écoutait battre son cœur au rythme de l’espoir qui venait de se raviver. Dans cet ouvrage, à n’en pas douter, elle obtiendrait toutes les réponses convoitées depuis tant d’années. Après toute cette patience, toutes ses attentes déçues, demeurait intacte cette volonté de redonner le bonheur à celui qui le méritait plus que tout au monde. Cependant, elle hésitait presque à ouvrir le carnet, préférant se délecter par avance de sa découverte, l’imaginer avant de le savourer… Alors, elle avait posé le livre sur la table, prenant soin de l’oublier un moment, puis avait vaqué à ses occupations, préparant, entre autres, quelques potions et pommades, comme d’habitude. Pourtant, pendant ce temps employé à d’autres activités, son esprit n’avait cessé de réfléchir, dressant des plans de plus en plus précis, s’apercevant que rien ne l’arrêterait, jamais. Ingénument, elle se prit à rêver que, si elle parvenait à corriger le mal immérité qui avait frappé son histoire, l’avenir pourrait devenir différent. Ainsi, elle sauverait deux cœurs purs en même temps. Si la sienne ne comptait pas, en revanche, l’autre valait tous les efforts entrepris et elle arracherait cet homme qu’elle aimait au-delà de toute raison au destin effroyable qu’il avait connu. Aujourd’hui, meurtri autant dans sa chair que dans sa tête, courageux jusqu’à l’abnégation, il luttait chaque jour pour ne pas l’abandonner à une vie sans lui, alors que son désir de vivre s’était éteint depuis des années… Quand elle franchirait la porte des temps, but ultime pour lequel elle se battait chaque jour, elle réparerait toutes les injustices criantes. Grâce à ce retour dans le passé, elle lui offrirait une seconde chance d’être heureux, de gommer les méfaits des êtres maudits qui avaient ruiné son existence et brisé son corps. Si, depuis son arrivée, Marin se chargeait d’une part de son sale boulot, avant lui, elle s’était occupée personnellement de toutes les tâches, des plus viles aux plus sordides. Elle s’en moquait, car, bientôt, celui qu’elle adorait serait libéré des chaînes qui l’entravaient, de la souffrance et du malheur, et elle le retrouverait comme avant, comme elle l’avait toujours aimé, comme elle n’aurait jamais voulu le quitter… Allongée sur son lit, elle imagina cet instant merveilleux, dans tous ses détails, un sourire ému sur les lèvres et des larmes au bord des yeux. Le sommeil la prit en traître et elle s’endormit, l’ouvrage contre sa poitrine.

Sans même en percevoir la lumière, Ozyrile se réveilla et comprit que le matin était déjà revenu. Comme un flot irrépressible, toutes ses pensées de la veille refirent surface et elle se réjouit de la journée qui s’annonçait, de son destin qui allait basculer, car, enfin, toutes les réponses manquantes lui seraient révélées au fil des pages. Chacun de ses mouvements mesurés, elle se redressa. Le battement calme de son cœur l’étonnait presque, mais il lui renvoyait l’écho de la confiance, entière, qu’elle avait retrouvée. Assise à sa table, absorbée dans la contemplation du livre, elle prit le temps de caresser lentement la couverture, son regard fixant le titre comme pour vérifier une nouvelle fois qu’elle ne rêvait pas : « Le carnet de T. Trully ». Le geste empreint d’un immense respect, elle ouvrit l’ouvrage et entama sa lecture. D’un coup d’œil rapide et avec un plaisir indicible, elle inspecta le sommaire, avisant en particulier la dernière ligne, la septième, dont le libellé lui démontra que toute sa détermination et ses recherches n’avaient pas été vaines. Cependant, pas de précipitation. D’abord, confirmer toutes ses connaissances antérieures avant d’atteindre le passage qu’elle convoitait tant. Les premiers paragraphes détaillèrent un historique dont elle maîtrisait chaque événement. Puis, elle entra dans le vif du sujet : l’aspect de la paroi, le choix et la taille des pierres noires, la manière de les positionner, les endroits dans lesquels les portes aimaient à se dissimuler au regard des hommes… Chapitre après chapitre, Ozyrile plongeait de plus en plus profondément dans le savoir ancestral sur ces incomparables lieux de traversée d’un temps vers l’autre, son esprit tendu comme la corde d’un arc prêt à se rompre, le cœur battant du rythme lent qu’elle lui imposait, se rapprochant inéluctablement de la façon de les activer. Un sourire fugitif éclaira son visage et elle oublia la pièce autour d’elle, son imagination enflammée par la projection de cet instant où, toutes les clés en main, elle la franchirait pour modifier le passé…

Après plusieurs heures de lecture patiente et attentive, Ozyrile parvenait au dernier volet de l’ouvrage. Submergée par ses émotions, elle apprécia le sentiment de jubilation profonde et intense que ressentait celui sur le point de vaincre, le plaisir indescriptible de se sentir maître de sa vie comme de celle de tous. Bientôt, grâce à son extraordinaire talent et son savoir complété, son pouvoir ressusciterait les portes et elle seule serait capable de les emprunter. Alors, sa toute-puissance devenue illimitée, elle tiendrait l’avenir de chacun entre ses mains. Un sourire naquit sur ses lèvres, tandis qu’elle cherchait à mémoriser cet instant fatidique où son statut de prêtresse basculerait à celui d’être omnipotent… Quel titre pourrait-elle prendre pour cette nouvelle fonction ? Qu’existait-il au-dessus des hommes dont elle pourrait s’inspirer ? Elle fronça les sourcils. La Maîtresse des temps ? L’Excellence de la porte ? Aucune importance… Bientôt, elle serait payée très cher pour modifier le passé. Peut-être finalement n’aurait-elle plus à se cacher… Baignée par ses rêves intérieurs, elle ferma les yeux et imagina son avenir dans un palais luxueux, entourée de serviteurs, sollicitée en permanence par ceux, implorant son aide, qui déposeraient toutes leurs richesses à ses pieds. Là, elle déciderait qui mériterait son attention ou subirait son dédain. Sans le moindre ménagement, elle ferait jeter dehors ceux qu’elle mépriserait au premier regard ou, alors, les ferait tuer, parce que leur existence représenterait une insulte à sa grandeur. Parfois, elle demanderait plus qu’être payée en monnaie sonore, quand un homme lui plairait. Depuis qu’elle avait pris goût à l’amour physique, elle voulait tester la diversité, d’autres façons d’être satisfaite sexuellement. Comme elle n’aurait qu’à claquer des doigts, pourquoi ne profiterait-elle pas de leur corps comme du reste ? Décidément, cette nouvelle vie lui conviendrait à la perfection : le pouvoir, la puissance, la manipulation, l’argent et le plaisir…
Le moment était venu de découvrir les informations que lui réservait le dernier chapitre. Elle traduisit les phrases au fur et à mesure, consultant, quand elle butait encore sur un mot, un lexique qu’elle avait constitué sur les différents langages rencontrés lors de ses investigations.
« Très longtemps, j’ai cherché le moyen d’activer cette porte en testant de multiples approches. Mes aptitudes ouvraient un champ infini de possibilités ; ainsi, ma première démarche a été d’accorder mes pouvoirs avec leur fonctionnement et obtenir d’elles, ne serait-ce qu’un frémissement, face à mes sorts et incantations.
Pendant presque cinq ans, en parallèle avec la poursuite de mes explorations, j’ai essayé la magie sous toutes ses formes, sans succès. Devais-je en déduire que celle-ci était inopérante ou que, malgré toutes mes tentatives, je n’avais pas encore trouvé la bonne technique ?
Admettre cette première défaite m’apparut très difficile, surtout que tout était en place : la paroi au grain si fin qu’au toucher elle paraissait semblable à de la soie, mes deux pierres noires et brillantes installées sur le sol et encadrant ce qui aurait dû être une porte et qui, pour l’instant, n’était rien d’autre qu’un mur en attente d’être éveillé…
Après avoir repris le problème depuis le début, je cherchais l’erreur de raisonnement, celle qui expliquerait mon échec si près du but… Finalement, si ni gestes ni mots ne fonctionnaient, un objet inconnu manquait probablement à mon analyse, mais lequel ?
Immédiatement, j’envisageais un fluide, mais, las de ces années perdues à égrainer tous les sorts et incantations, je ne me sentais plus suffisamment courageux pour essayer tous ceux qui existaient. Malgré tout, incapable de renoncer complètement à cette solution, je me lançais dans une réflexion approfondie sur la nature des espèces que devrait inclure ce liquide. Je commençais par tester l’eau, puis toutes les essences et produits que j’avais à ma disposition, une nouvelle fois sans succès, ce qui m’amena à abandonner, persuadé que je m’étais investi, encore une fois, dans une voie sans issue.
Tandis qu’un soir je rangeais de vieux documents avant d’aller me coucher, je fis tomber une boîte placée au même endroit depuis tant d’années que j’en avais oublié le contenu. Je m’amusais donc à recenser toutes les babioles insolites qui gisaient sur le sol, leur pays d’origine et leur fonction, quand, tout d’un coup, je compris. La clé ne pouvait être qu’une sorte de talisman unique dont le rôle serait inconnu de tous et de moi également… Bien qu’encore vague, cette conception raviva un souvenir, mais, à peine le frôlais-je, qu’il s’évanouit. Cependant, il m’abandonna l’idée troublante que j’avais croisé cet incroyable objet longtemps auparavant, sans qu’il me revînt ni où ni quand.
À un sommeil agité succéda une journée pleine d’effervescence. Vingt ans de vie que je parcourus dans mes petits carnets noircis d’annotations, dans l’espoir de retrouver les mots ou l’événement qui réveilleraient ma mémoire.
Que de jours et de nuits passés à redécouvrir mon existence et, soudainement, à la considérer, non plus jour après jour, mais dans sa globalité, comme si je n’avais vécu que pour accomplir un objectif ultime : rallumer cette porte grâce à mon expérience.
Alors que la fatigue me terrassait, que mes yeux me piquaient au point de pleurer, je demeurais solide, me laissant emporter par les idées généreuses qu’une réussite de ma part permettrait d’apporter à chacun. Je changerais le monde en un autre meilleur, réparerais les torts commis envers les hommes de bien, sauverais ceux qui n’auraient pas dû mourir. Je serais une ombre discrète et attentionnée, au service de tous. Je serais le gardien fidèle de la porte et, vigilant, je la protégerais de ma vie si je le devais, quitte à la détruire une nouvelle fois, pour que jamais aucune main mal intentionnée ne s’en saisisse.
De toutes mes forces, je chassais donc la fatigue et, après avoir ouvert la dix-septième année, je tombais quelques pages plus loin sur une rencontre particulière à plusieurs points de vue. En effet, je m’en souvenais parfaitement. Alors que je travaillais avec assiduité sur la réaction chimique entre différentes substances, un flacon vidé de son contenu me poussa hors de mes murs. Parcourant les rues à toute vitesse pour rejoindre la boutique de l’herboriste, mon regard perçut un éclat que je ne parvins pas à localiser au premier abord. Curieux, je m’arrêtais, désireux de saisir l’origine de cette sensation incongrue. Bientôt, le scintillement recommença et mes yeux se fixèrent sur un jeune homme, de toute évidence étranger à la ville. Je me rapprochais de lui, fasciné par le rayonnement qui semblait émaner de son corps, à la hauteur de sa poitrine. Cependant, quand j’arrivais à ses côtés, la lumière avait disparu. Aussitôt, je tentais d’engager la discussion avec lui, hypnotisé par une petite pierre aux reflets irisés qui reposait dans l’échancrure de sa chemise. Malgré son apparence tout à la fois banale et mystérieuse, celle-ci attisa tant ma convoitise qu’après quelques échanges rapides, je n’hésitais plus, prêt à offrir à son propriétaire tout l’or que je possédais. Alors que je partageais avec lui mon désir de l’acheter, il me demanda, visiblement étonné : “Quelle pierre ?” Je restais coi un instant, puis précisais : “Celle que vous portez sur vous…” Fronçant les sourcils, il sembla réfléchir un moment, puis sourit : “Ah, celle-là… Ainsi, vous la voyez ?” Surpris par sa remarque, je hochais simplement la tête. “Elle est à vous”, conclut-il en détachant le nœud du cordon qui la retenait à son cou. D’un geste net, il l’accrocha sur moi, tandis que je demeurais stupéfié, puis s’éloigna dans la foule avant de disparaître. Lentement, ma main remonta vers elle et, avec crainte, la saisit comme pour me convaincre qu’elle était bien devenue mienne. Aussitôt, l’inquiétude de la perdre naquit et, jetant des coups d’œil suspicieux aux alentours, je l’enfouis sous mes vêtements de peur d’attirer les regards. Renonçant à mon achat, je rentrais au plus vite chez moi, sa douce chaleur contre ma peau.
Comment avais-je pu effacer de ma mémoire cette pierre mystérieuse ? Peut-être suis-je une personne trop inconstante… Un nouvel objet d’attention quelques mois plus tard l’avait probablement reléguée au second plan. Mais, à présent, tout me revenait, sa couleur si extraordinaire dont les nuances dansaient sous la lumière, son éclat qui l’illuminait de l’intérieur vers l’extérieur, sa taille si particulière et si parfaite qu’elle ne semblait être le résultat du travail d’aucun homme et son origine indéterminée, car, connaisseur des roches terrestres, je ne parvenais pas à en identifier la nature. Accrochée au cordon qui la retenait, elle tombait mal et, pourtant, il me vint à l’esprit que ce déséquilibre apparent ne représentait qu’un leurre pour en faire oublier la valeur intrinsèque… Je l’avais certainement rangée dans une de mes nombreuses boîtes à trésors. Restait maintenant à découvrir laquelle d’entre elles renfermait cette inestimable richesse.
Une nouvelle fois, je passais des jours et des nuits à ouvrir et recenser le contenu de mes petits coffrets. Quand, enfin, je parvins au dernier, je demeurais confiant, elle ne pouvait qu’y être. Mais, une fois vidé, le désespoir m’envahit… Peut-être que, voulant mieux la protéger que la plupart de mes possessions, j’avais choisi pour elle un abri plus secret. J’avais beau me creuser l’esprit, aucun souvenir ne me revenait en mémoire. Atterré, je m’assis à ma table, prostré, me maudissant pour mon insupportable bêtise… Je restais ainsi, figé pendant un long moment, incapable de trouver le moindre réconfort à mon chagrin. Puis, telle une lumière vive et brève, une idée saugrenue me traversa et, aussi incroyable fût-elle, mon visage s’illumina. Ma main se dirigea vers mon cou et y redécouvrit la pierre que je n’avais jamais enlevée, inaccessible à tous, sauf à moi. Mais, alors, si elle était la clé, pourquoi la porte ne s’était-elle jamais activée quand je la portais ? C’est à cet instant précis que je compris tout.
 »

L’inquiétude d’Ozyrile qui avait cru au fur et à mesure que sa lecture avançait se transforma en rage encore contenue. Le cœur alarmé, elle était parvenue au bas de la dernière page du livre et la fin tant attendue manquait. Elle accusa le coup, le souffle court. Son doigt qui parcourait la reliure y perçut de légères aspérités et ses doutes volèrent en éclats : un feuillet avait été arraché.
La violence du choc de cette découverte crispa son visage dans un rictus de souffrance profonde, puis un hurlement jaillit de sa poitrine. D’un geste de colère, elle balaya tout ce qui se trouvait à portée de main avant de sortir dans le couloir.
— Marin !
Où était la page ? S’en était-il emparé ? Si oui, il le paierait de sa vie et sur-le-champ. Elle le ferait avouer ! Personne ne lui résistait et lui, comme les autres, s’agiterait sous ses ordres comme un pantin. Le jeune homme arriva rapidement, l’air préoccupé.
— Grande prêtresse, j’ai entendu votre appel. Que se passe-t-il ?
Il paraissait sincère, mais Ozyrile ne se laissa pas détourner de son objectif initial.
— Où est-elle ? Où est la dernière page ?
Une incompréhension absolue s’afficha sur le visage de Marin.
— Mais de quoi me parlez-vous ? Quelle page ?
— Ne me raconte pas d’histoire ! cria-t-elle en se précipitant sur lui. Je veux l’ultime feuillet du livre que tu m’as dérobé !
— Moi ? Jamais ! Je respecte scrupuleusement toutes vos interdictions. Comme il se terminait par une phrase complète, j’en ai déduit, apparemment à tort, qu’il était intact.
Les traits de l’homme se décomposèrent et il enchaîna :
— Comment pouvez-vous douter de ma fidélité absolue à votre cause ? Moi qui vais au bout du monde pour exaucer tous vos vœux, les plus dangereux comme les plus fous, moi qui mets ma vie en péril quand elle n’est pas entre vos mains… Vous connaissez la vénération sincère que vous m’inspirez au même titre que le profond désir que j’éprouve pour vous, votre beauté envoûtante, votre incomparable force, vos talents inégalés, votre puissance prodigieuse…
Au fur et à mesure que l’homme s’exprimait, ses mots cajoleurs amenaient la colère d’Ozyrile à vaciller et il n’en fut pas dupe. Il poursuivit, en se rapprochant d’elle peu à peu :
— Tout ce que je donne chaque jour n’est que pour vous. Je ne suis que votre humble serviteur dévoué jusqu’à la mort.
Ozyrile réagit à sa proximité et se détourna en répliquant :
— Tu connaîtras cette mort, lente et douloureuse, si tu me trahis et, crois-moi, je saurai faire durer le plaisir !
Il ne se laissa pas impressionner et appuya son corps contre le sien.
— Je ne doute pas une minute de votre aptitude à me réduire à l’état de larve et, pourtant, je reste, totalement soumis à vos envies…
La prêtresse cessa de résister. Elle saisit les mains de Marin qu’elle posa sur sa peau, une nouvelle fois inconsciente de la puissance de son désir. Pour l’instant, la page manquante venait d’être reléguée loin dans ses priorités. D’ailleurs, elle possédait une solution de rechange qu’elle mettrait en place dès que l’homme aurait satisfait ses sens.


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