➆ Début du roman de FANTASY - Un Éternel Recommencement de Catherine Boullery

Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Un Éternel Recommencement de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


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Note : 4.6 / 5 avec 283  critiques

Le Chapitre 1 d'Un Éternel Recommencement en lecture gratuite

Si quiconque lui avait affirmé deux ans plus tôt qu’il pourrait devenir heureux, jamais il ne l’aurait cru. Jusqu’à sa venue, sa seule et unique histoire de couple avait ressemblé à un drame quotidien pendant quatorze terribles années. Certains événements l’avaient tant marqué de leur rare violence que jamais il n’aurait pensé les surmonter avec une telle facilité. Après être apparue dans son existence, sans prévenir, elle s’y était glissée par un trou de souris pour y rester et, depuis, il avait chassé tous ses doutes pour l’aimer sans pudeur ni retenue, du plus profond de son âme autant que de sa peau. Savourant l’indicible bonheur de sa présence, il se rapprocha de la silhouette allongée de son épouse, puis, l’enveloppant de la sienne, dénuda d’un geste léger son épaule qu’il frôla de ses lèvres.
— Ma petite femme a-t-elle bien dormi ?
— Jusqu’à ce que tu arrives, oui…, grogna-t-elle.
— Comment peux-tu traiter ainsi l’unique homme de ta vie ?
Avec vivacité, elle tourna la tête vers lui.
— Unique ? Attends, laisse-moi compter…
Alors qu’elle commençait à replier ses doigts les uns après les autres, il s’exclama en lui attrapant les mains :
— Je te l’interdis !
— Quoi ? Penses-tu me retenir prisonnière de ton corps ? Un valeureux chevalier pourfendra mon geôlier pour me délivrer. Au secours, sauvez-moi !
— Personne ne t’entendra, femelle ! Tu resteras enfermée dans ce château jusqu’à ta mort, puis je balancerai ta dépouille aux corbeaux !
Cessant de se défendre, elle le regarda fixement.
— C’est incroyable comme tu peux te montrer romantique… Je m’interroge sur le fait de t’échanger contre un plus jeune qui me contera fleurette, voire deux peut-être…
— Mais te fera-t-il aussi bien l’amour que moi ? demanda-t-il entre deux baisers pressants.
— Laisse-moi tester et je jugerai…
Un faible vagissement résonna à proximité. Désabusé, il se rejeta en arrière.
— Non ! Elle n’aurait pas pu attendre un peu plus !
— Je crains que les estomacs des bébés ne raisonnent pas comme le désir d’un roi, conclut-elle dans un rire, tandis qu’elle se levait.
À présent au-dessus du berceau, elle contempla un nourrisson qui lui sourit en la reconnaissant.
— Te voici réveillée, ma beauté ! dit-elle en la saisissant tendrement.
— Approchez-vous, femmes de ma vie, que je vous serre contre moi avant que je parte dans la froidure extérieure, annonça-t-il en s’asseyant sur le lit.
Elles s’installèrent près de lui et l’homme les entoura toutes deux de ses bras, caressant avec douceur la chevelure de sa petite fille qui lui destinait tous ses sourires. Croisant le regard de son époux, elle y déchiffra une gravité inhabituelle.
— Kerryen, tout va bien ?
— Oui… Je suis bêtement heureux de vous avoir.
Il ne s’exprima pas plus, mais elle le connaissait par cœur, ses forces comme ses fragilités, ses certitudes comme ses doutes, sa crainte la plus profonde qu’elle aurait pu partager, mais qu’elle repoussait de toute son âme ; rien ne les séparerait plus désormais. Dorénavant, sa vie était ici, avec lui, leur enfant et leurs amis. Elle cala sa tête contre son épaule, tentant de le rassurer par son contact.
— Tu ne me perdras pas. Tu t’en souviens, je te l’ai promis, murmura-t-elle.
— Sauf que, j’en suis persuadé, tu n’en croyais pas un mot à ce moment-là…
— Tu es trop fort pour moi ! Je rends les armes !
— Dommage que tu tiennes notre descendance, sinon…
— Des menaces, toujours des menaces !
Elle éclata de rire de nouveau, puis, installée sur le lit, ouvrit le cordon de sa chemise. Son bébé au sein, elle l’observa téter et, au lieu de ressentir la douceur habituelle de ce lien maternel, elle frissonna, jetant un vague coup d’œil de reproche vers son mari qui achevait de se préparer. L’humeur mélancolique de celui-ci était parvenue à déteindre sur elle.
— Que comptes-tu faire de ta journée ? demanda-t-elle.
— Avec Amaury et Jiffeu, je dois finaliser la planification de la défense de la forteresse. Ensuite, je filerai à la salle d’entraînement et verrai si mon adversaire de prédilection trouvera le temps de m’y rejoindre…
— Tu penses vraiment qu’Eddar passerait à l’attaque ? Cet homme n’est qu’une brute finie, incapable de la moindre stratégie sophistiquée. Si, comme tes espions te l’ont signalé, il convoitait le Guerek, ses troupes seraient déjà en marche et parfaitement visibles. Voilà qui devrait nous laisser un délai convenable avant de craindre une action de sa part, tu ne crois pas ?
Kerryen soupira.
— Je sais que tu as raison. Mais, étonnamment, un sombre pressentiment persiste en moi. J’échafaude des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, dont certaines m’effraient malgré moi… Imagine qu’il se soit associé à d’autres dans ce funeste projet. En dépit de l’absence de preuves pour étayer cette sensation, je n’arrive pas à m’en détacher totalement. En conclusion, pour ne rien oublier, je recommence le tour du château pour en cibler définitivement les points faibles et organiser de quoi résister longtemps à un éventuel siège.
Leurs regards se croisèrent à l’évocation du dernier mot, leurs pensées s’égarant dans un passé commun, celui qu’ils avaient parcouru ensemble et qui avait, contre toute attente, fini par les rapprocher. Tant de souvenirs les unissaient, les premiers teintés de tristesse et de regrets, les seconds, d’espoir et de reconnaissance. Cependant, l’un d’entre eux résonnait d’un écho particulier dans leur mémoire, une bataille dont les relents nauséabonds flottaient encore dans leurs narines. Même si chaque jour qui s’achevait les éloignait un peu plus de ces dramatiques événements, jamais ceux-ci ne disparaîtraient et, tapis dans l’ombre de leur cœur, continueraient à les hanter comme le fantôme d’une erreur de leur histoire. Décidément, cette journée débutait sous des auspices troublés.

◎ ◎ ◎

— Et toi, que projettes-tu ? reprit-il.
— Laisse-moi réfléchir… L’emploi du temps d’une reine s’avère tellement chargé ! Qu’avais-je prévu déjà ? Oh… je ne suis plus trop sûre, mais, de mémoire, je crois qu’il contenait le mot bébé…
Kerryen se rapprocha d’elle et se pencha pour l’embrasser.
— Tu es merveilleuse…
— C’est pour cette raison que tu m’aimes ?
— Tu n’as pas vraiment envie de la remettre dans son berceau…
— Moi, je ne dirais pas non, mais notre petite demoiselle préfère de toute évidence finir son petit-déjeuner.
Il jeta un coup d’œil vers sa fille et, d’une voix grondeuse, s’adressa à elle :
— Toi, c’est bien parce que tu comptes pour moi que j’accepte que tu t’interposes entre ta mère et moi ! Tu m’entends !
L’enfant cessa de téter pour lui réserver un magnifique sourire avant de reprendre son indispensable activité, tandis que le visage de Kerryen s’illuminait.
— Mon amour, méfie-toi. Je vois déjà au regard que tu poses sur elle que, comme moi, elle te mènera par le bout du nez…
— C’est ce que je te laisse croire, conclut-il avec un soupçon d’ironie, alors qu’il s’éloignait.
— Comment ça ? Kerryen ! Reviens ici tout de suite ! Kerryen !
Le battant se referma derrière lui.
— Ma princesse, je pense que ton papa se fait d’étranges idées sur son pouvoir personnel. Tu t’imagines ! Comme s’il pouvait nous tromper sur ses intentions…
Elle resserra son étreinte autour de son bébé, goûtant de nouveau le bonheur de son existence, à présent que les ombres de son cœur s’étaient dissipées.

◎ ◎ ◎

Quand Kerryen parvint à son bureau, deux hommes attendaient devant sa porte. Il réprima une envie de rire. Depuis la naissance de leur fille, il oubliait régulièrement les contraintes liées aux charges d’un roi. Il savait qu’il n’aurait pas dû en abuser, mais, également, que personne ne lui en tiendrait rigueur ; un souverain, amoureux et père, le changement de sa vie se montrait pour le moins radical. Soudain, il réalisa que ceux-ci devaient patienter depuis une bonne demi-heure au moins. Peut-être exagérait-il un peu, mais, en digne monarque, il ne le reconnaîtrait absolument pas.
— Ah, parfait ! Vous êtes déjà là ! Cessez donc de lambiner devant cette porte, nous serons bien plus efficaces sur le terrain pour développer une réflexion pertinente.
Les regards déconcertés des deux soldats se posèrent sur lui. Puis, comme ceux-ci tardaient à réagir, Kerryen leur lança en s’éloignant :
— Alors ! Vous allez rester longtemps plantés comme ça ?
Son injonction suffit à presser les mouvements d’Amaury et de Jiffeu, tandis qu’un sourire malicieux s’affichait sur le visage du roi, naturellement invisible aux yeux de ceux qui ne l’avaient pas encore rattrapé. Décidément, l’esprit vif et espiègle de sa femme avait déteint sur lui. À présent, il prenait un malin plaisir à se moquer gentiment de ses hommes. Une pointe d’humour ou d’ironie s’immisçait dans ses propos, impensable avant elle !

◎ ◎ ◎

À peine sortis dans la cour que le froid qui régnait sur le Guerek fondit sur eux. Particulièrement précoce cette année, l’hiver ne dérogeait pas à sa rudesse habituelle, mais cette rigueur ne les empêcherait pas de fêter dignement le premier anniversaire de la mort de l’empereur noir ou, tout du moins, sa disparition. Cet événement crucial avait libéré tous les pays du nord d’un épouvantable asservissement et redonné à la vie un espoir de renaissance. Ainsi, depuis la fin de leur occupation, le Pergun et l’Entik se reconstruisaient progressivement. Pour cette raison, Kerryen suspectait qu’une des informations rapportées par ses espions se révélait erronée. Pourtant fiables, ces agents pouvaient avoir été sciemment trompés dans le but de propager ce leurre jusqu’à lui. Comment son château aurait-il pu être inquiété ? Décidément, cette éventualité lui déplaisait au plus haut point. Eddar restait un homme sans détour, pas vraiment le genre à concocter des pièges aussi subtils, excepté si quelqu’un le conseillait ou si un autre souverain, beaucoup plus habile, comme Péredur, y collaborait. Mais dans quelle mesure le roi de l’Entik écouterait-il celui du Kerdal ? Naturellement, à présent que la paix était revenue, leur convoitise au sujet de la porte s’était réveillée peu à peu, mais aucun des deux n’accepterait de la partager avec quiconque, sauf si un compromis les avait amenés à repousser leur mésentente. Quelle inavouable tractation temporaire aurait pu les intéresser ? En dehors de cette porte inutile, la modeste richesse du Guerek ne pouvait déclencher autant d’engouement à elle seule. En conclusion, Kerryen n’imaginait aucunement une alliance durable entre eux. Alors, si celle-ci ne représentait pas une possible explication de cette menace, quelle pouvait en être la raison ? Finalement, à propos de son aptitude à prédire l’avenir autant qu’à deviner les stratégies des souverains voisins, rien n’avait changé, il demeurait toujours aussi peu compétent.

◎ ◎ ◎

Leurs pieds crissant sur la neige gelée, les trois hommes atteignirent l’escalier qui menait au chemin de ronde. Une fois dessus, Kerryen se tourna vers sa forteresse. Devant lui se dressait le bâtiment principal, un large parallélépipède de trois étages visibles et autant sous terre directement creusés dans la roche qui transformaient son sous-sol en dédale souterrain. Protégé au nord-ouest par la mer Eimée, l’amoureuse platonique d’Orkys qui, selon les légendes, pourfendrait toute personne assez téméraire pour tenter une attaque maritime, le château surplombait une paroi quasi verticale d’un millier de mètres de hauteur dont le pied se divisait en d’innombrables écueils sur lesquels éclatait le flot tumultueux. Deux tours élevées cernaient cette imposante construction, l’une d’elles étrangement plus haute que la seconde, parfaites pour surveiller les environs à un détail près, elles restaient inoccupées. En raison de sa situation géographique difficilement accessible et de son peu d’intérêt économique, le Guerek avait vécu en paix pendant très longtemps, une excellente raison pour relâcher une nécessaire vigilance, mais, à présent, Kerryen avait décidé de remédier à ce laisser-aller, susceptible de devenir préjudiciable dans l’incertitude du contexte actuel. Une partie de ce problème apparaissait simple à résoudre en organisant un roulement entre quelques sentinelles soigneusement désignées. Au premier plan, de chaque côté de la cour, deux dépendances se faisaient face, l’écurie à gauche, avec un second niveau pour entreposer le foin, et, à droite, le corps de garde. Flanquée d’une unique tour, cette seconde bâtisse, massive et sévère, abritait une garnison qui avait plus que doublé en moins de deux ans. Le succès contre l’empereur avait généré d’inattendues vocations, provoquant un afflux de postulants, tandis que ceux qui s’étaient enrôlés pour se battre manifestaient le désir d’intégrer de manière officielle les troupes du Guerek. Naturellement, en raison de l’explosion de la demande, tous les volontaires n’avaient pu être incorporés. Ainsi, Jiffeu et lui avaient dû procéder à une impitoyable sélection. Cependant, pour ménager les susceptibilités tout en entretenant les bonnes volontés, le roi avait créé un nouveau statut, celui d’homme de réserve, assorti du devoir de s’entraîner durant un mois par an, de façon consécutive ou morcelée, et assortie d’une faible solde, plus symbolique que lucrative. Pour avoir vécu les horreurs de ce conflit et la disparition de trop nombreux de ses gardes au col de Brume, Kerryen ne comprenait pas cet engouement soudain pour la guerre et ses batailles. Une folie contagieuse s’était emparée de ces hommes pour les pousser à devenir des combattants, mais, après tout, chacun choisissait son destin ou, tout du moins, le croyait-il. À moins que l’étrange victoire du Guerek eût suscité l’idée que la liberté de leur pays méritait d’être protégée. Défendre sa terre, quel qu’en fût le prix… La détection de réels talents chez beaucoup de leurs engagés temporaires avait constitué un des points positifs de leur mémorable affrontement avec l’armée de l’empereur noir. Dorénavant, le souverain avait acquis la certitude de compter dans sa garnison des soldats fiables, courageux et expérimentés dont, cette fois, beaucoup d’entre eux doublaient leurs compétences : parfaits bretteurs et excellents archers. Finalement, Ellah n’avait pas été totalement inutile… Il ébaucha un sourire indéchiffrable. À présent, il se sentait fier de son rôle de roi à la tête du Guerek. Là encore, songeant à son parcours semé de doutes, si quelqu’un lui avait affirmé un peu plus tôt qu’il aimerait régner, jamais il ne l’aurait cru… Ses yeux explorèrent le mur d’enceinte qui, ceignant la cour, partait de chacune des tours qui encadraient le bâtiment principal pour atteindre le châtelet sur lequel il se tenait, intégrant dans chacun de ses cheminements deux échauguettes, elles aussi irrégulièrement occupées.

◎ ◎ ◎

— Sire, intervint Jiffeu.
— Oui, nous devons assurer une meilleure surveillance de la forteresse avec des sentinelles présentes en permanence…
— Tout à fait. Amaury et moi avons mis en place une planification qui inclura tous les lieux d’observation désormais.
— Finalement, vous êtes parfaits ! Je me demande si vous avez encore besoin d’un roi…
Sans leur permettre de réagir, il rejoignit la courtine sur sa droite et son regard plongea vers la ville, s’arrêtant à la deuxième rangée de fortifications, dernière ligne de défense avant l’entrée dans Orkys, qui ne s’additionnait à la première que sur la partie la plus accessible des remparts. Ses aïeux n’avaient vraiment rien laissé au hasard, ni l’endroit naturellement préservé qu’ils avaient choisi, un large promontoire rocheux, cerné, sauf du côté de la cité, par des à-pics vertigineux, ni la qualité des protections. Obligatoirement, au cours de son histoire, le Guerek avait connu des périodes tourmentées, mais si peu nombreuses qu’elles avaient à peine imprégné les mémoires jusqu’à l’assaut de l’empereur noir et maintenant surgissait cette inquiétante information… Kerryen resserra son manteau autour de lui. Pourquoi cette pensée lui inspirait-elle autant de crainte ? Dans ce froid glacial et sur ces chemins enneigés, qui, sinon un insensé, pourrait songer à une offensive ? Personne… Il devait absolument se raisonner ; cette envie effrénée de conquête attendrait bien le retour du printemps. Pourtant, il n’y parvenait pas, comme si une petite voix pressante lui conseillait de ne rien négliger. Son regard s’attarda sur la défense des entrées, de lourds battants fermés par de larges et solides madriers combinés à deux herses, une pour chacun des châtelets, mais, le lendemain, exceptionnellement, tout resterait ouvert en raison de la fête à laquelle il avait convié le peuple. À sa grande surprise, l’événement avait attiré beaucoup de Guerekéens ainsi que de nombreux visiteurs. La cité comptait à présent une bonne centaine d’habitants supplémentaires, peut-être un peu plus, pas de quoi non plus craindre une attaque. Décidément, il se préoccupait pour rien. Revenant à la muraille et à sa protection, il réfléchit de nouveau à l’absence de pont-levis au niveau du châtelet principal, pesant le pour et le contre du projet visant à en bâtir un. De toute évidence, son édification nécessiterait de creuser la roche, un travail titanesque pour finalement un gain a priori minime. Sauf que maintenant, ils disposaient d’un peu de poudre pour leur faciliter la tâche… Partiellement convaincu par l’intérêt de sa mise en place, il attendait d’en discuter avec ses hommes, Mukin et Tournel, pour mûrir son opinion. Naturellement, il ne pourrait empêcher Inou et Béa de se joindre à eux, sans compter sa petite femme chérie dont, à présent, il écoutait les conseils avisés. Songeant à cette dernière, son cœur se remplit d’une joie intérieure si intense qu’il se crispa comme sous l’effet d’une brève douleur… Était-ce la peur de perdre son ineffable bonheur qui, ce matin, le rendait si inquiet ? Parfois, de troubles pensées obscurcissaient sa sérénité, comme celle qu’un jour, obligatoirement, il paierait le prix de sa félicité actuelle. Parce que la douceur de vivre n’appartenait pas à son destin, tôt ou tard, la vie reviendrait lui arracher l’amour qu’elle lui avait donné. Dès lors, face à la plus grande souffrance de son existence, il s’étiolerait jusqu’à sa mort…
— Que diriez-vous de construire un pont-levis à l’entrée de la forteresse ? demanda-t-il soudainement, après un long silence.
Amaury jeta un coup d’œil vers Jiffeu. Dépourvu de connaissances sur ce système, il attendait l’avis du chef des gardes.
— Intéressant. En revanche, peut-être devrions-nous nous pencher un peu plus sur l’usage de cet explosif avant de faire sauter les roches aux portes du château…
— En incontestable spécialiste de notre poudre noire, Mukin viendrait sûrement seconder Cerkin sur ce projet. J’en discuterai avec lui à son arrivée, c’est-à-dire s’il parvient à braver les intempéries, dès ce soir. Ce qu’il réalisera sans conteste, car je le suspecte fortement de nous avoir préparé une petite surprise pour nos réjouissances, n’est-ce pas ?
Kerryen lança un regard appuyé aux deux soldats qui, obligatoirement, devaient être dans la confidence, mais l’un comme l’autre affichèrent un air innocent qui, cependant, ne berna pas le roi. Il attendrait bien quelques heures de plus pour découvrir jusqu’où ils étaient mouillés.

◎ ◎ ◎

Les trois hommes poursuivirent leur contrôle des différents points de la muraille, vérifiant l’efficacité des systèmes défensifs classiques.
— Nous pourrions, avança Amaury, également développer des dispositifs pour repousser d’éventuels assaillants. Les flèches, face à de grosses machines, ne pèseront pas lourd…
À l’écoute des paroles de son second bras droit, Kerryen devint pensif. Alléché par la proposition, son cerveau imaginatif s’était immédiatement emparé de ce projet exaltant et, déjà, bâtissait des engins d’exception pour lesquels il envisageait projectiles et structures mécaniques.
— Passionnant… Avez-vous une opinion à ce sujet ? Nous devons tenir compte de la configuration d’Orkys, demanda-t-il.
— Vous croyez vraiment que de tels engins pourraient monter dans la ville ? La seule artère se révèle si étroite que les chariots peinent pour accéder à la forteresse, opposa Jiffeu.
— Je ne songeais pas tout à fait à cette situation bien qu’elle puisse survenir, mais plutôt au danger que les trouvailles pour nous défendre provoquent plus de dégâts dans la cité ou sur nos remparts que les attaques de nos ennemis. De plus, la largeur raisonnable de certains de ces appareils permettrait leur circulation à travers Orkys. Ainsi, un bélier y parviendrait sans difficulté.
— Cependant, certaines d’entre elles possèdent une portée non négligeable. Même en se positionnant à l’extérieur des habitations, leurs projectiles pourraient frapper nos murailles.
En écoutant parler Jiffeu et le roi, Amaury réalisa qu’il en connaissait vraiment très peu à ce sujet… Tournel ou Mukin pourrait lui en expliquer le fonctionnement ou lui dessiner un croquis pour se familiariser avec leur diversité pour, de cette façon, y réfléchir de façon plus adaptée et personnelle, et participer à la concertation. Kerryen poursuivit :
— Dans le pire des cas, oui. Toutefois, la configuration de la forteresse ne leur facilitera pas la tâche : nos ennemis en bas, et nous en haut. Elles atteignent rarement des cibles à plus de quelques centaines de mètres et, surtout, à une telle hauteur. De quoi nous laisser à l’abri de leurs effets destructeurs pour quelque temps encore… À moins que ne soient fabriqués pour l’occasion des appareils plus puissants et spécialement conçus pour des projections en altitude. En tout cas, la suggestion me paraît excellente et nous réunirons le conseil pour en discuter. J’en toucherai un mot à Tournel et au sage demain, enfin, quand ce dernier aura fini de régler ses petites cachotteries, précisa-t-il en tournant son regard vers Amaury qui le soutint avec héroïsme. Et pour ce qui est de mettre la population en sécurité ?
— Nous nous sommes inspirés des feux d’alerte lors de l’attaque des soldats de l’empereur. Cette fois, nous pensions en positionner quatre de plus entre le haut et le bas Guerek, un près du château, un avant la descente vers la Brucie et un à chaque limite entre les plateaux, soit deux en tout. Et, j’oubliais, pour terminer, un cinquième après le col de Brume, expliqua Jiffeu. Dame Allora se charge d’une partie de l’installation.
— En revanche, nous avons négligé la route qui longe les crêtes par le versant sud. Très étroite, elle ne permet que des déplacements isolés, compléta Amaury. Si ce choix ne vous convient pas, nous pourrons à nouveau y réfléchir.
— Non, votre estimation me paraît justifiée. Qui emprunterait un chemin si dangereux en cette saison ? Au fait, nos réserves de poudre sont-elles suffisantes ?
— Avec Mukin, Cerkin s’était occupé l’été dernier de se réapprovisionner en soufre, donc celles-ci me semblent raisonnables tant pour résister à une attaque que pour des utilisations annexes…
Contrôlant parfaitement son attitude, le chef des gardes rajouta précipitamment :
—… comme creuser la roche pour un pont-levis.
Kerryen tendit l’oreille. Voici qui confirmait que Jiffeu devait aussi être au courant de la surprise du sage et, à présent, il devinait que celle-ci consommerait leur fameuse substance noire. Qu’avait bien pu inventer son ami cette fois ?
— Il nous reste un ultime problème à régler, plus pour la ville que pour nous. De quels moyens disposons-nous actuellement pour circonscrire un incendie ? reprit-il.
Amaury et Jiffeu se regardèrent. Visiblement, aucun des deux n’avait envisagé cette éventualité.
— Pendant l’hiver, nous bénéficions d’une grande quantité de neige ; celle-ci devrait limiter sa propagation. En revanche, dès qu’elle sera fondue…, commença Amaury.
— En plus de l’utilisation de l’eau des puits de la cité, nous pourrions opportunément détourner quelques cascades, si besoin, proposa Jiffeu.
— De bonnes idées pour contrôler un feu accidentel. Cependant, si nos ennemis s’en servaient contre nous, comment éviter son développement ?
Les trois hommes s’observèrent, conscients qu’aucun d’entre eux ne possédait de réponses à cette question. Face à la malveillance, Orkys ne pourrait que brûler…
— Espérons simplement que nous n’en arriverons pas là, conclut le roi d’un ton morne.

◎ ◎ ◎

Kerryen ouvrit la porte de la salle d’entraînement, se demandant si sa partenaire préférée avait réussi à dégager un peu de son temps. Un léger sourire éclaira son visage en imaginant sa venue prochaine et le plaisir de se confronter à elle. Il n’en doutait pas, elle ne laisserait pas passer cette occasion de l’affronter et de le battre encore une fois. Leurs existences s’étaient littéralement transformées, leur offrant une harmonie si précieuse qu’elle en apparaissait presque irréelle. À quel sacrifice consentirait-il pour la préserver ? Tous ! Et, pour ses femmes, plus encore ! L’amour l’avait rendu heureux, mais également frileux. Quand quelqu’un ne possédait rien, quelle crainte pouvait-il éprouver de perdre une absence de tout ? Aucune. Mais, dorénavant riche, trop peut-être, il devenait suspicieux, comme si tous les êtres vivants l’enviaient au point de désirer lui dérober sa bonne fortune. Ainsi, si une personne se mettait à menacer son bonheur tout récent, il la combattrait jusqu’à la mort. Il ne pouvait même pas affirmer que ses rêves s’étaient exaucés, puisqu’il n’avait jamais espéré sa destinée actuelle. Était-il possible de réaliser des vœux inexistants ? De toute évidence, oui, et il s’en réjouissait. Avançant dans cette pièce, son regard balaya les murs tapissés d’armes dont certaines semblaient venues du bout du monde. Enfant, il les avait inspectées en détail pour en découvrir l’histoire, car quelques-unes apparaissaient si vieilles, voire si inusitées, qu’elles avaient éveillé sa curiosité. D’après son père, la collection avait débuté avec l’un de leurs très lointains ancêtres qui aurait parcouru la Terre entière pour les réunir. À l’époque, ouvrant des yeux émerveillés, il avait écouté les légendes contées par Lothan et s’était imaginé un avenir d’aventurier, comme celui de cet aïeul, à se promener par monts et par vaux, sans crainte ni responsabilité. Puis la réalité avait fini par rattraper son désir quand il avait compris qu’il succéderait au roi et que, devenu souverain du Guerek, il ne disposerait sûrement pas de la disponibilité nécessaire pour voyager librement aussi loin. Pourtant, elles l’avaient tant amené à rêver… Il s’en souvenait presque avec émotion, il les avait étudiées, les unes après les autres, son esprit s’emballait pour leurs noms autant que leurs origines inconnues, sa curiosité s’attisait encore plus lorsque son regard s’égarait sur la grande carte de Lothan sur laquelle il avait dessiné toutes les nations identifiées. Malheureusement incomplète, celle-ci l’avait cependant initié à la découverte du monde à travers les tracés de figures tarabiscotées, dont d’incertains pointillés matérialisaient les frontières. À présent, il se le rappelait, il s’était étonné de l’absence de certains pays, provenance des armes les plus anciennes, et avait questionné Lothan pour obtenir des explications. Celui-ci lui avait avoué son ignorance à leur sujet. À l’époque, Kerryen avait conservé dans un coin de sa mémoire ce détail troublant, puis l’avait négligé quand son existence d’enfant était devenue plus délicate auprès de son père, sans parler de son quotidien d’adulte. S’il lui arrivait de se réfugier dans cette pièce, ce n’était plus pour en apprendre davantage, mais pour s’évader de sa vie tourmentée sans quitter les murs de son château… Alors qu’il poursuivait l’exploration de la collection, une hypothèse jaillit dans son cerveau, d’autant plus surprenante qu’elle concernait la porte des temps, dont il savait dorénavant, parce qu’elle lui avait apporté Ellah, qu’elle fonctionnait. En effet, son ancêtre aurait-il possédé la maîtrise de cet accès ? Ce fait pourrait logiquement expliquer ses nombreux voyages comme la diversité de ses trophées, de tout lieu et de tout temps. Malgré lui, Kerryen secoua la tête. Par les vents d’Orkys, s’il avait pu déplacer ce maudit édifice ailleurs, il s’en serait débarrassé sans le moindre regret en dépit des hauts cris qu’aurait poussés Adélie ! Ce symbole et lui n’avaient jamais été ni amis ni alliés, et ne le deviendraient jamais ; il le détestait toujours autant ! Et puis, après tout, cet objet encombrant n’avait qu’à continuer de se terrer dans les sous-sols de la forteresse, car, Kerryen en était certain, après tant d’inactivités, il ne se réveillerait pas de sitôt pour se manifester. Une fois rejoint le fond de la salle, il ôta sa chemise, se sentant enfin libre de ses mouvements, puis ouvrit le placard pour en sortir un simple bâton. Jamais sa femme ne le convaincrait d’abandonner totalement son arme fétiche, l’épée, pour ce morceau de bois, même si, il devait le lui concéder, il prenait du plaisir à se battre avec celui-ci et surtout avec elle. Son premier combat contre elle au kenda lui revint en mémoire. Très souvent, comme à l’époque, ils n’étaient censés ni s’aimer ni se voir, tous les deux se donnaient rendez-vous dans les endroits les moins fréquentés pour parvenir à se retrouver à l’insu de tous. Après des années de sevrage, lui, comme un adolescent passionné, ne pouvait passer plus de quelques heures éloigné d’elle. Malgré lui, elle était devenue sa raison de vivre, presque son obsession. Alors qu’en ce lieu discret leurs corps aspiraient surtout à s’unir, la fin d’une de leurs rencontres avait emprunté un tour surprenant. Tandis qu’elle se rhabillait, il l’avait observée complètement fasciné par la grâce aérienne de ses mouvements les plus simples, grâce qu’elle transformait en une puissance inégalée quand elle l’affrontait. Pouvait-il l’adorer rien que pour cette raison ?

◎ ◎ ◎

— Et si tu m’apprenais ? avait-il demandé.
Elle avait froncé les sourcils, un léger sourire interrogateur sur les lèvres.
— Quoi ?
— À utiliser un kenda…
— Tu laisserais tomber l’épée pour ce vulgaire bâton ?
— Bien sûr que non ! Jamais un homme n’oublie son premier amour !
Leurs regards s’étaient croisés et l’ombre de Guisaine avait flotté au-dessus d’eux avant de disparaître, car certaines femmes ne méritaient nullement de persister dans les mémoires. Il avait poursuivi :
— Disons que j’apprécierais de me confronter à toi pour évaluer mon niveau.
— Tu es conscient que je vais te battre et que tu risques de m’en vouloir…
Kerryen avait haussé les épaules avant de répondre :
— Nous ne nous sommes jamais affrontés sur ce terrain, donc tous les espoirs restent permis !
— Voici des aspirations bien irréalistes pour un débutant !
— J’apprends très vite…
— Je n’en doute pas ! Bien. Je t’attrape celui accroché au mur ?
— Non, j’en ai un autre plus près, dans le placard.
L’instant d’après, il avait ressorti le vieux kenda poussiéreux qu’il avait testé quelques mois plus tôt après le passage d’Adélie, une éternité…
— J’ignorais que tu disposais de réserves, remarqua-t-elle.
— Celui-ci était plus pratique à récupérer… Quoi ? Je connais ce regard, allez, dis-moi à quoi tu penses.
— Il t’a appelé et, dorénavant, tu es lié à lui…
— Tu te fais des idées !
— Tu devrais le savoir, j’ai toujours raison ! Tu verras !
— Si tu veux ! En revanche, j’attends que tu m’en dévoiles les bases. Je t’accorde au moins un point, je devrai m’entraîner un peu avant de pouvoir te battre.
Elle avait commencé à le familiariser avec les rudiments de cette arme. D’explications en essais, le temps leur avait filé entre les doigts et ils étaient restés des heures à s’exercer, laissant la nuit envahir sur le Guerek sans même s’en apercevoir. Comme tous les combattants aguerris, Kerryen possédait une dextérité certaine qui l’avait amené à progresser rapidement, mais sans jamais, jusqu’à aujourd’hui, parvenir à la vaincre. Il ne désespérait pas, d’autant plus que, derrière ce défi, se renouvelait le plaisir de la confrontation avec le meilleur adversaire au monde. Elle éveillait tout en lui : sa réactivité, sa ruse, son habileté, sa vitesse d’exécution et, il devait bien l’avouer, elle lui avait également permis de développer son sens de l’innovation. Dorénavant, même à l’épée, il improvisait des déplacements originaux, se réjouissant de fragiliser les défenses de ses opposants avant de les abattre.

◎ ◎ ◎

— Prêt à mordre une nouvelle fois la poussière ? demanda une voix derrière lui.
Au son de son timbre, il releva la tête, tandis qu’il quittait ses souvenirs.
— Je savais bien que tu ne résisterais pas à l’appel de ma séduction naturelle…, rétorqua-t-il, légèrement ironique.
Elle éclata de rire, puis, sans prévenir, se lança à l’assaut. À présent, il la connaissait presque par cœur, mais ce presque faisait toute la différence, car il l’empêchait de la surpasser. Quelle que fût sa façon de procéder, elle contrerait chacune de ses attaques et en trouverait toujours une inédite pour le mettre d’abord en difficulté, puis au tapis. Cette fin prévisible advint et, encore une fois, il se retrouva le kenda appuyé sur la gorge, incapable de la repousser.
— Alors ? Qui a gagné ? demanda-t-elle, le souffle court.
Il cligna des yeux en signe de reddition ; elle relâcha son étreinte et s’exclama :
— Je préfère ! Et maintenant ?
Aussitôt, il bondit sur elle et la bascula sur le sol.
— Nous pourrions peut-être reprendre où nous nous en étions arrêtés ce matin à cause d’Amy, non ?
Sans un mot, elle attira son époux vers elle d’un geste vif et l’embrassa longuement. Malheureusement, à peine un instant plus tard, alors que de nouvelles hostilités d’une nature légèrement différente s’engageaient entre eux, une voix les appela.
— Nous sommes maudits…, murmura Kerryen.
Pourtant, ils ne bougèrent pas, espérant que la personne, en l’absence de réponse, passerait son chemin. Cependant, le bruit d’un pas se rapprochant leur laissa juste le temps de se redresser et de rajuster leurs vêtements avant qu’une femme parût.
— Bien ! Je vous ai trouvés ! Vous m’avez tellement manqué tous les deux !
Inou, les joues rougies par la température extérieure, se dirigea vers eux, puis les serra dans ses bras avec force l’un après l’autre, avant de poursuivre :
— Comment vous portez-vous ? En plein entraînement ? Décidément ! À croire que vous regrettez les bagarres ! En tout cas, moi, je vous l’affirme, personne ne se risquerait à attaquer qui que ce soit par un froid pareil ! Au fait, j’ai croisé Mira qui cherchait la maman d’une petite fille en pleurs. Peut-être l’heure de manger…
L’air contrit, Ellah et Kerryen se regardèrent. Auraient-ils une nouvelle fois laissé le temps s’enfuir sans même le remarquer ?
— J’y vais ! s’écria Ellah. Ravie de te retrouver. Je m’occupe d’Amy et je vous rejoins.
— Je viens avec toi ! Toutes ces semaines sans la voir, tu t’en rends compte ! Elle doit avoir encore changé ! annonça Inou.
— Avec plus de quatre mois, c’est déjà une jeune demoiselle, c’est certain !
— Ne te moque pas de moi ! J’ai bien trop attendu le moment de devenir grand-mère !
— Sauf que, objecta Kerryen, tu serais plutôt sa grand-tante.
— Toi, mon neveu, ne chipote pas ! Alors, tu es prête ? ajouta-t-elle à l’attention d’Ellah.
— Je reprends mon kenda.
L’ancienne intendante afficha une moue dubitative.
— Tu penses qu’une femme qui allaite fait bien de se battre. Quand même…
Le regard d’Ellah se posa sur elle, réprobateur.
— Stop ! Tu énonces un mot de plus et je t’abandonne ici !
— Tu ne me priverais pas de mon adorable bébé !
— Si tu racontes des bêtises, si !
— Mais ce ne…
— Non ! Dernier avertissement ! s’exclama Ellah, d’un ton menaçant avant d’éclater de rire. Allez, viens ! Je refuse que tu imposes à Amy tes références sur ce qu’une fille doit ou ne doit pas être, ou faire. Elle apprendra par elle-même à choisir les voies qu’elle désire suivre ou laisser tomber, mais pas sous l’influence restrictive de quelqu’un, je ne citerai personne, voulant lui bourrer le crâne de ses propres convictions !
— Promis ! Je ne dis plus rien !

◎ ◎ ◎

Les deux femmes partirent ensemble, tandis que Kerryen les observait s’éloigner, un sourire aux lèvres, Inou rayonnante et de nouveau volubile, son engagement à se taire s’étant volatilisé en un rien de temps. Décidément, alors que, pendant des années, il avait considéré l’amour comme un sentiment utopiste, il découvrait que celui-ci pouvait rendre n’importe qui heureux, indépendamment de son âge, et sa tante méritait bien ce bonheur inattendu après toutes ces années de dévouement au bien-être des autres. Soudain, les paroles qu’elle avait prononcées à propos d’Ellah, quand celle-ci brillait encore par son absence d’esprit, lui revinrent en mémoire. Si les mots exacts lui échappèrent, le contenu lui apparut distinctement : cette femme était venue pour changer leur vie. Inou s’était révélée d’une rare clairvoyance, bien meilleure que lui à entrevoir l’imperceptible, voire l’indicible. Indéniablement, son propre niveau de projection demeurait insuffisant pour jauger les gens ou discerner d’obscures intentions comme de secrètes évolutions. Là aussi, son épouse se montrait nettement plus perspicace pour déchiffrer le jeu d’éventuels adversaires. Voilà la raison pour laquelle elle le battait systématiquement ! Elle analysait parfaitement ses attitudes, ses expressions et probablement ses pensées : il était bien trop transparent pour elle qui le connaissait par cœur ! Son sourire disparut. Malgré tous ses efforts, il ne parviendrait jamais à la surpasser, parce que jamais il ne saurait comme elle exploiter ses impressions avec le même talent… Après un ultime regard à son kenda, objet de son malheur présent, un roi défait par sa reine, une nouvelle idée surgit : il pourrait lui proposer un combat à l’épée… Peut-être aurait-il alors une chance de la vaincre ? Cependant, il se rembrunit presque aussitôt. Comme cette arme l’attirait peu, elle l’utiliserait de façon encore moins conventionnelle, puis elle triompherait encore une fois, parce qu’elle le surprendrait par son inventivité, l’abandonnant incapable de devancer sa réflexion. Être battu sur son propre terrain, pas question ! Tandis qu’il sortait de la salle, il songea à retourner vers son bureau, mais, auparavant, il n’oublierait pas de faire un léger crochet par leur chambre pour voir son enfant. De nouveau, il se laissa envahir par un sentiment de bonheur. Finalement, la vie était merveilleuse !

◎ ◎ ◎

— Elle est magnifique ! Regarde ! Elle me sourit !
Assise sur le lit, Inou tenait la petite fille dans ses bras, s’adressant à elle d’une voix enjouée. Si, au début, Amy avait semblé intriguée par ce visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle s’était vite déridée et, à présent, babillait, heureuse de la présence de cette personne qui lui parlait avec animation, voire une nuance d’excitation. Ellah se réjouit de l’enthousiasme de la tante de Kerryen, devenue également la sienne par alliance, tout autant que de la joie qui émanait d’elle. Cependant, une interrogation la troubla légèrement. Tous ces bonheurs se seraient-ils produits si elle n’avait pas franchi cette porte ? Elle souhaita croire que oui, mais comment pourrait-elle l’affirmer ? En tout cas, un fait était avéré, sans son arrivée, Amy ne serait jamais née, car elle-même n’aurait jamais rencontré Kerryen. Qui devait-elle remercier pour cette merveilleuse destinée ? Un soupçon de chance dans son malheur ? Une bonne étoile ? Sa vue dépassa les carreaux vers le balcon enneigé. L’espace d’un instant, elle envisagea de s’y rendre juste pour profiter brièvement d’un peu de solitude, respirer profondément et tenter d’évacuer tous les doutes qui la traversaient encore… Le moment n’étant pas opportun, elle proposa à Inou :
— Et si, maintenant que notre petite demoiselle est nourrie et propre, nous redescendions toutes ensemble ? Tout le monde doit nous attendre pour le déjeuner.
— Bien sûr ! Mukin sera ravi de la retrouver également. Mais, avant, je dois partager avec toi une information que j’ai apprise par hasard. À la gravité du ton d’Inou, Ellah tourna un regard surpris vers elle.
— Avant les premiers flocons, le domaine d’Allora a connu beaucoup de mouvement comme un déménagement. Je crains qu’elle songe à quitter le Guerek…
Naturellement, Ellah ne s’interrogea pas sur les raisons de cette décision, celles-ci se devinaient aisément, mais cette nouvelle l’accabla. Pourquoi les bonheurs ne pouvaient-ils être parfaits ? La châtelaine semblait la seule à laquelle sa venue par la porte avait tout enlevé et cette constatation la navrait.
— J’en suis vraiment désolée…, murmura-t-elle.
— Moi aussi, je te l’assure.
Ses yeux décelant le désarroi d’Ellah, Inou ajouta :
— Tu ne dois pas t’en vouloir ! Tu n’es pas responsable des sentiments qui sont nés entre toi et mon neveu.
— Peut-être… En attendant, il devait s’unir avec elle, pas avec moi.
— Et c’est elle qui a choisi de rendre sa parole à Kerryen, non ?
— Effectivement. Mais si elle s’était sentie obligée d’en arriver là ? Je ne sais pas…
— Pourquoi ? Vous étiez si prudents tous les deux que personne ne s’est douté de votre liaison, pas même Amaury ou moi si un malheureux concours de circonstances ne me l’avait dévoilée.
— Tu crois vraiment que je n’y suis pour rien ?
— Bien sûr !
— Tu n’étais pourtant pas aussi affirmative quand elle a renoncé à son engagement…
— Eh bien ! sous le choc du moment, je me suis trompée, voilà tout !
Ellah ne put s’enlever de la tête que son interlocutrice ne cherchait qu’à la rassurer. Pour elle, Allora n’aurait jamais quitté Kerryen sans une bonne raison et, plus que tout, elle redoutait d’être à l’origine de cette rupture. Ennuyée par le trouble évident que cette information avait suscité chez Ellah, Inou ajouta :
— Je désirais simplement éviter que tu l’apprennes de façon brutale ou inappropriée.
— Tu as bien fait et je t’en remercie. Je suppose qu’elle nous l’annoncera après les festivités. Je ressens tant de regrets pour elle, de cette vie que je lui ai dérobée bien malgré moi.
— Ce point négatif ne doit pas t’amener à oublier toutes celles que tu as embellies par ta présence. Crois-tu qu’elle aurait rendu mon neveu aussi heureux que toi ?
Comment Ellah aurait-elle pu répondre à cette question ? Son arrivée avait obligatoirement bousculé l’avenir, mais dans quel sens ? De plus, Allora montrait d’indéniables qualités qui, avec le temps, auraient pu briser la carapace de Kerryen : une patience inébranlable, une finesse d’esprit qu’il aurait appréciée et, peut-être, derrière sa retenue apparente, une flamme ardente qui aurait fini par le séduire. Pourquoi pas ? Personne ne découvrirait jamais les surprises, bonnes ou mauvaises, que leur engagement avait empêchées. Et, malheureusement, elle devrait vivre avec ce sentiment de culpabilité, un de plus dont elle se serait bien passée…
— Allons-y ! déclara Inou. Reprends le bébé, je préfère ta démarche assurée à la mienne pour descendre l’escalier.

◎ ◎ ◎

Quand les deux femmes rejoignirent la pièce dans laquelle tout le monde les attendait, le regard d’Ellah balaya l’assemblée, ravie d’y reconnaître presque tous ceux qu’elle aimait. Manquaient encore Béa et Tournel qui arriveraient probablement dans l’après-midi, Jiffeu, fidèle de Kerryen, convié pour l’occasion, ainsi qu’Amaury, son ami le plus cher, visiblement en retard. Près d’eux, elle se sentait entourée par une famille chaleureuse, la seule qu’elle se rappelait, puisque sa mémoire lui refusait tout souvenir à ce sujet. Petit à petit, elle avait progressé dans l’acceptation de cette absence d’existence antérieure et finissait par se contenter de celle qui, peu à peu, s’était construite autour d’elle. À présent, elle avait créé son propre foyer avec un homme dans sa vie et une fille, en plus de ses proches. Demain, la table s’agrandirait et accueillerait d’autres invités comme Greck et Raustic qui avaient conservé leur place entre les murs de la forteresse, enfin, de manière alternative pour ce dernier qui naviguait entre deux refuges, la maison où habitaient sa grand-mère, sa mère et ses sœurs, et le château. Personne ne l’avait obligé à choisir entre une résidence et il avait profité de cette extraordinaire occasion pour vivre pleinement en deux endroits. Oui, demain deviendrait une journée magnifique, celle où seraient réunis tous ses amis pour fêter la fin du règne d’un empereur néfaste. Toutefois, elle célébrerait sa mort avec un soupçon de tristesse, parce qu’une personnalité détestable se révélait parfois façonnée par une enfance douloureuse. Et, dans le cas de Césarus, cette possibilité lui apparaissait plus que probable. Chasser les ombres de son cœur, ne penser qu’au bonheur que la vie lui avait permis de reconstruire et se réjouir, car, oui, demain serait exceptionnel. Confiant Amy à son père, elle s’avança vers le sage, puis le serra tendrement dans ses bras.
— Je suis si heureuse de te revoir.
— Plaisir partagé ! Et puis ta petite fille grandit trop vite ! Inou ne va pas me lâcher jusqu’à obtenir de ma part un séjour prolongé parmi vous.
— Restez autant que vous le désirerez ! Votre présence entre ses murs représente un tel plaisir pour nous tous. Votre chambre vous attend et quelques couverts de plus pendant quelques semaines raviront Gigrid qui vous concoctera ses spécialités. Il n’a pas perdu sa magistrale habitude de me surprendre avec des plats aux saveurs originales. Mais, attention, ménagez sa susceptibilité, car si vous le vexez, vous hériterez de la même cantine que celle de la garnison !
Ils se fixèrent avec intensité. Entre eux, les mots n’avaient jamais revêtu qu’une importance toute relative. Un simple regard les liait, même si Ellah en connaissant encore plus sur lui que l’inverse, parce qu’en partageant son esprit avec elle, Mukin lui avait dévoilé ses secrets les plus intimes. Cependant, il possédait le mérite de la comprendre, devinant ses tourments intérieurs comme la profondeur de ses failles, en dépit de l’inaccessibilité qu’elle arborait quand elle refusait de s’étendre sur ses chagrins. Comme un homme aimant une fille comme la sienne, il veillait sur elle à distance, soucieux de la préserver d’elle-même en lui offrant sa présence chaleureuse et son indéfectible soutien. À présent, il se sentait bien plus rassuré qu’à une époque où elle semblait échapper à tous, juste après la victoire sur Césarus. Elle le fuyait au même titre qu’elle s’était mise soudainement à dédaigner Amaury, totalement ébranlé par son attitude. Au début, simplement troublé par son étrange comportement, il avait craint le pire, songeant qu’elle dissimulait d’obscurs désirs, principalement depuis la mort de son chien… Ainsi, quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre sa liaison avec Kerryen, sans parler du bébé à venir ! Pourtant, toujours vulnérable, elle avait longtemps continué à lutter contre ses démons intérieurs avant, finalement, de renoncer à ce combat tout à la fois inutile et épuisant. Enfin, elle avait accepté qu’avec eux, et, en particulier, Kerryen et cet enfant, elle possédât une chance d’être heureuse. Derrière elle planait l’ombre néfaste de son absence de mémoire, une souffrance encore vivace comme une incertitude dans son existence. Indubitablement, il demeurait compliqué de décrypter les pensées nocives susceptibles de lui traverser l’esprit, même si elle semblait s’en tenir raisonnablement à distance. En tout cas, elle affichait un bonheur serein. En ce qui le concernait, ses fragilités, intactes, réapparaîtraient au prochain mauvais coup du sort… Il retint un soupir. Pourquoi songer au pire quand le meilleur et le plus inattendu étaient arrivés ? Comme elle, il devait aussi apprendre à croire en sa bonne étoile, celle qui lui avait permis de survivre à l’explosion de son laboratoire et à la guerre, puis, contre toute attente, de lui donner une compagnie qu’il n’espérait plus depuis tellement d’années qu’il en avait oublié depuis quand. Ainsi, chaque jour, il savourait les délices d’une indescriptible félicité. Naturellement, sa relation avec Inou ne s’était pas construite en un jour. Patiemment et avec constance, il avait dû abattre, une par une, toutes les barrières qu’elle avait érigées autour d’elle pour se protéger d’elle-même comme des gens. Mais, après tout, quelques jours ou semaines de plus revêtaient-ils une réelle importance quand il avait gagné le principal : son cœur et sa présence auprès de lui. Comme elle s’était emprisonnée dans la conviction profonde que le petit vilain canard auquel elle se comparaît, intégrant son physique imparfait comme son fort caractère, ne pouvait être aimé pour lui-même, il avait dû la persuader du contraire. Ainsi, pas après pas, il avait dû lui démontrer que le désir de l’autre ne s’arrêtait pas à une simple apparence, que son corps qu’elle méprisait, il pouvait avoir envie de l’embrasser et de le toucher. De la même façon, il avait dû lui prouver que les sentiments s’exprimaient autant dans le fait de s’unir sexuellement que de se réveiller le matin dans les bras de son époux, de se promener dans la montagne main dans la main, d’avoir toujours quelques mots ou idées à échanger ou d’offrir la seule fraise des bois aperçue au pied des arbres de la forêt à celle qui la souhaitait, juste parce que le bonheur de l’un s’abreuvait désormais à celui de l’autre… À qui devait-il son incroyable présent, sinon à celle qui lui avait sauvé la vie, deux fois, et avait obligé Inou à dépasser ses préjugés sur elle-même ? Intense, son regard se fixa sur Ellah. Comme une réponse à l’attention qu’il lui portait, par-dessus la tablée animée, elle tourna les yeux vers lui et lui sourit. À cet instant, le cœur de Mukin se contracta autant d’émotion que de crainte. Si jamais elle disparaissait de leur existence, tout ce que sa venue avait apporté s’effacerait et ce bonheur chèrement acquis s’évanouirait. Avait-elle perçu son insolite trouble ? En tout cas, ses sourcils se froncèrent légèrement. Aussitôt, il se ressaisit et leva son verre vers elle. Elle trinqua avec lui à distance, puis chacun but une gorgée. Après ce moment presque hors du temps, Mukin retourna au joyeux plaisir de la discussion avec ses voisins.

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Retour au tome 7 - Un Éternel Recommencement

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées Tome ➁ - La Tribu Libre Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse Tome ➃ - La Dame Blanche Tome ➄ - La Porte des Temps Tome ➅ - Une Vie, voire Deux Tome ➆ - Un Éternel Recommencement Tome ➇ - L'Ultime Renoncement ➀ à ➃ - La Première Époque ➄ à ➇ - La Deuxième Époque Tous les tomes de la saga de fantasy La romancière Catherine Boullery #fantasy


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

À présent, le châtelain était devenu calme comme un agneau, presque anéanti.
— Et grâce à vos facultés, vous m’avez catalogué comme un imbécile borné, colérique et je ne sais plus quoi…
— Certainement pas un imbécile ! Vous êtes surtout un seigneur intelligent, valeureux et compétent et, rien que pour ces raisons, je vous estime, même si, je dois être honnête avec vous, vous m’avez particulièrement semblé antipathique au premier abord. Depuis, j’ai changé d’avis. L’homme de valeur que vous êtes devra juste apprendre à tempérer ses excès.
— Mais mon comté ? À qui le confier ?
Il croisa le regard d’Aila et déglutit. Borné, il était borné… Depuis le temps que Julius le lui répétait.
— Naturellement à mon fils… Comment n’ai-je pas pu y penser plus tôt ?
Si Parcot semblait désorienté, Julius, rayonnant, affichait un large sourire. Il allait s’occuper du comté ! Décidément, ce soir, la vie lui souriait…
— Très bien, vous avez gagné. Je pars rejoindre Avotour et laisse à Julius la tâche de prendre soin de Partour. Je ne doute pas qu’il s’en acquittera à merveille.
Adrien se leva pour serrer la main du châtelain. Celui-ci, encore perdu, mit un peu de temps pour tendre la sienne en retour.
— Merci, sire Parcot. Je suis heureux du privilège que vous nous accordez de venir vous battre à nos côtés. Sire Julius, je vous propose de vous suivre dès maintenant pour rédiger ma plainte contre Artusi. Ainsi, vous pourrez le maintenir sans trop de difficulté dans sa geôle sombre et humide. Aila, allez vous reposer. Vous trouverez bien une servante pour vous montrer notre chambre. Je vous y rejoindrai dès que j’aurai terminé.

Sur le chemin qui les menait au bureau, Julius prit la parole, s’adressant à Adrien.
— J’adore dame Aila ! Depuis des années, je répète inlassablement les mêmes rengaines à mon père et elle, en un claquement de doigts, elle le fait changer du tout au tout ! Je ne croyais pas que ce soit possible…
— C’est une de ses grandes qualités. Elle transforme tous les gens qu’elle côtoie, d’un geste ou d’un mot, mais ceci ne s’accomplit pas toujours sans difficulté pour eux et, parfois, pour elle aussi…
— Et vous, qu’a-t-elle modifié en vous ?
— Voilà une question terriblement indiscrète ! Pour être franc, je ne saurais vous l’expliquer exactement, cela se fait par petites touches… Je ne peux pas vous en dire plus.
Adrien haussa les épaules. Qu’est-ce qu’Aila avait changé en lui ? Pour Hubert, le constat était simple, sa muraille de protection avait vacillé sous les assauts de la jeune fille et, même si son frère se refusait encore à le reconnaître, Adrien était certain qu’Aila avait touché son cœur en profondeur. Avelin, lui, avait trouvé une place où il se sentait bien ; il avait renoncé à jouer le fauteur de troubles, aux réflexions corrosives et aux actes provocateurs, elle avait pansé certaines des plaies ouvertes qui rongeaient son âme depuis trop de temps et il s’était apaisé. Mais lui ? Peut-être manquait-il de recul pour comprendre comment elle agissait sur lui…

Une fois le rapport terminé et Julius salué, il regagna sa chambre, guidé par un serviteur. Une petite bougie brillait sur sa table de chevet. Il se dévêtit, souffla la chandelle et s’allongea, rapidement perturbé par un bruit léger dont il ne trouvait pas la provenance. Tous ses sens en éveil, il s’efforçait d’en déterminer l’origine quand, curieux, il finit par rallumer la bougie et se relever. À l’oreille, il se dirigea vers Aila qui, à son grand étonnement, claquait des dents.
— Aila, que vous arrive-t-il ?
— Les voix, elles résonnent encore dans ma tête…
Elle gémit doucement.
— Mais je croyais qu’Amylis vous avait donné les moyens de vous y soustraire.
— C’est si dur et j’ai si froid…
Adrien passa sa main sur le front d’Aila qui était glacé.
— Poussez-vous un peu, je viens vous réchauffer.
Il l’aida quand il comprit que chacun de ses mouvements torturait son corps frigorifié. Il se colla à elle, rabattant les couvertures pour en être complètement recouverts et lui parla doucement jusqu’à ce qu’enfin il sentît son corps regagner quelques degrés et se détendre. Blottie contre lui, elle cessa finalement de trembler.
— C’est terminé, murmura Aila d’une voix vacillante. Ils ont abandonné leur tentative. Merci de m’avoir aidée.
— De rien. Je vous laisse dormir…
Il retrouva son lit et s’y allongea, songeur. La vie aux côtés d’Aila réservait toujours son lot de surprises. Que lui avait-elle dit déjà à ce sujet ? Qu’il finirait peut-être par s’en lasser… C’était surtout l’inquiétude qu’il lui arrivât quelque malheur qui le tenaillait. Il ressentait le besoin vital de la protéger de tout. C’était vraisemblablement cette préoccupation qui avait changé dans son existence, elle avait donné un sens à sa vie… Mais, sa garde du corps, nécessitait-elle vraiment la protection d’un prince ?

Après Partour, les deux voyageurs accélèrent à peine. Aila continuait ses petits prodiges à droite et à gauche. Dorénavant, à chaque halte, elle s’instituait ménestrel sur la place du village dans la journée ou le soir, dans l’auberge où ils passaient la nuit… Étrangement, sa réputation la précédait, car le bouche à oreille marchait merveilleusement bien. Partout, hommes et femmes laissaient tomber leurs activités pour venir l’écouter. D’un simple geste, un silence solennel s’abattait autour d’elle. À tous, elle répétait les mêmes mots, contant l’histoire d’Avotour et la menace qui planait sur leur pays. Elle emplissait leurs esprits d’images et de sons, les captivant tous. Elle ne cachait pas la réalité, elle étalait sous leurs yeux la vérité cruelle, mais elle leur donnait l’envie de croire et de se battre. Elle les exhortait à devenir les nouveaux messagers du roi, loyaux et volontaires, avant de les quitter sous une salve nourrie et enthousiaste d’applaudissements. Grâce à ce succès, souvent l’aubergiste leur offrait le repas et parfois la nuit dans une chambre sous comble. Chacun ignorait la présence d’un prince qui n’était qu’une silhouette invisible à ses côtés et vivait, sans protester ni se plaindre, dans l’ombre d’Aila. Tous les soirs, il appréciait la même histoire, ressentant la même fascination que le peuple d’Avotour et, chaque fois, il la redécouvrait comme s’il l’entendait pour la première fois. Il avait remarqué que, lorsqu’elle quittait la salle, son visage changeait du tout au tout et c’était elle qui devenait une ombre uniquement attirée par l’oubli que lui procurait le sommeil. L’inquiétude d’Adrien ne cessait de croître, mais il la gardait pour lui, certain qu’elle n’aurait pas voulu l’écouter…

Au lieu de mettre les six jours prévus pour gagner Niankor, le petit village où demeurait Nestor Aldebar, ils en mirent plus de dix… Cela ne leur donna que peu l’occasion de discuter ensemble, Aila s’enfermait chaque jour davantage dans un mutisme qu’elle n’abandonnait que pour enflammer les foules. Comme un malentendu après l’ébauche de complicité qui s’était tissée entre eux, une forme de pudeur avait dressé ses barrières et, s’il leur arrivait d’échanger encore des regards, ils ne savaient plus comment faire pour les mots. Chacun, de son côté, en était peiné, sans trouver le moyen d’y remédier…

À l’entrée de Niankor, ils se renseignèrent pour localiser la maison de Nestor. Aux complexes explications qu’ils reçurent, ils saisirent juste la direction pour ressortir du village, vers l’ouest, en se dirigeant vers les montagnes qui se profilaient au loin. Franchissant la limite de Niankor, ils avancèrent tranquillement cherchant dans le paysage ce qui pouvait ressembler à une demeure à demi enterrée sous la roche. Enfin, peut-être, ils n’étaient pas sûrs de ce qu’ils avaient compris… Aila projeta ses sens sans succès, la maison restait invisible pour son esprit. Ils s’apprêtaient à rebrousser chemin pour trouver un guide au village quand ils aperçurent un cavalier qui arrivait au trot dans leur direction. Ils l’attendirent, espérant qu’il saurait leur donner des indications détaillées. L’homme ralentit à leur niveau. De la poussière le recouvrait et, sur le flanc de son cheval, battaient deux gros ballots. Homme mince, de taille moyenne, aux traits anguleux et agréables, il afficha un grand sourire en les voyant.
— Prince Adrien ?
Surpris, Adrien hocha la tête.
— Je suis Nestor Aldebar. Vous vous promenez ou vous venez d’arriver ?
— Nous arrivons, répondit Adrien.
— Ouf… Je suis rassuré. À ma décharge, j’ai eu beaucoup de mal à dénicher une robe chamane. Les femmes sont déjà rares en tant que chamanes, alors leur robe, n’en parlons même pas ! Je vous raconterai tout à la maison. Et moi qui croyais vous trouver à m’attendre depuis plus d’une semaine ! Je vous avais laissé un mot pour vous inciter à la patience et à vous installer. Suivez-moi, parce que, je ne sais pas où vous alliez par là, mais pas chez moi, c’est certain !
Les deux voyageurs firent demi-tour et marchèrent sur les pas de Nestor qui se révéla un bavard impénitent. Il meubla ainsi le silence qui s’était établi entre le prince et la jeune fille.
— Et voilà, nous sommes arrivés ! s’écria-t-il.
Adrien et Aila se regardèrent brièvement. Mais où était donc la maison ? Devant eux, du haut de la falaise où ils faisaient halte, s’étalait à perte de vue un espace quasi désertique. Suivant Nestor et, après maints détours, ils discernèrent, dans un renforcement, un étroit sentier abrupt qui descendait. Parvenus en bas, les deux voyageurs ne distinguèrent toujours aucune habitation et ce ne fut qu’au détour d’un rocher plus gros que les autres, qui semblait enchâssé dans la masse de la paroi, qu’ils aperçurent la demeure encastrée sous la pierre. Ils comprenaient maintenant, sans étonnement, qu’aucune explication n’eût pu indiquer clairement le chemin pour gagner cet endroit… Aila arrêta Lumière, prenant le temps de promener ses yeux sur le site qu’elle trouvait magique. Sous les couleurs flamboyantes du soleil qui s’apprêtait à disparaître derrière la ligne d’horizon, les blocs de la falaise paraissaient s’embraser. C’était magnifique… Une pensée fugitive vers les fées lui traversa l’esprit, suivie d’une autre qui ressemblait plus à une certitude : son arrivée ici venait de changer sa vie de façon irréversible, sans savoir comment ni pourquoi. Quand tous ces bouleversements allaient-ils donc cesser ?
— Les écuries sont attenantes à mon habitation et sur sa gauche. Occupons-nous des chevaux, voulez-vous, proposa Nestor.
Elle apprécia l’idée et descendit de Lumière qu’elle flatta avec tendresse. Chacun des cavaliers prit le temps nécessaire pour soigner sa monture avant de se reposer. Bizarrement, Nestor resta silencieux jusqu’au retour à la maison où, là, le moulin à parole reprit son activité favorite : raconter sa vie ! Cela ne déplut pas à Aila qui se laissait bercer par le son de sa voix, sans écouter ce qu’il narrait :
— Comme vous le voyez, la demeure est petite et ma chambre encore plus. De ce fait, au-dessus de l’écurie, j’ai installé un dortoir. Vous y disposerez de plus de place et, comme elle communique avec les pièces d’habitation, mais pas les boxes, vous ne bénéficierez même pas des odeurs en prime… L’échelle est là. Il n’y pas d’ouverture sur l’extérieur, alors pensez à prendre deux chandelles avant d’y grimper.
Aila, son sac sur le dos, son kenda et la bougie dans une main et l’autre pour agripper les barreaux, commença son ascension avec prudence. Elle fut heureuse quand, parvenue en haut, elle put poser ses affaires, avant de prendre pied sur le plancher et de passer le rideau qui la séparait du dortoir. La pièce sentait le renfermé et contenait quatre lits sommaires : un châssis, une planche, de la paille et une couverture. Elle en choisit un et s’y assit, ressentant immédiatement la fatigue lui tomber dessus comme chaque soir depuis Partour. Elle se massait les tempes lorsqu’Adrien entra.
— J’ai pris ce lit, lui précisa-t-elle, mais je peux changer si vous le désirez.
— Non, c’est bien, je me contenterai de celui d’en face.
Voilà où ils en étaient réduits. Après s’être sentis si proches, ils n’échangeaient plus que des banalités… Quand leur relation avait-elle basculé ? Pas à Partour, mais après, quand elle était devenue un personnage public et lui un prince de l’ombre… Peut-être n’avait-il pas supporté d’être relégué au second plan ? À moins que la raison ne fût encore plus subtile… Elle ne le comprenait plus, elle savait juste qu’elle en souffrait, car elle appréciait beaucoup Adrien. Coûte que coûte, elle devait briser le mur qui les séparait. Ce soir, elle lui parlerait, mais pourquoi attendre ? Adrien s’était allongé, les yeux fermés. Elle resta un instant à le regarder avant de se décider. Elle s’assit sur le bord de son lit.
— Sire Adrien ?
Il ouvrit les yeux.
— Je voulais savoir si vous étiez fâché contre moi.
— Et pourquoi le serais-je ?
— Je l’ignore. Mais depuis notre escale au château de Partour, vous ne me parlez plus et j’ai la sensation que nous sommes devenus des étrangers l’un pour l’autre.
Adrien se redressa. Il regardait la jeune fille dans la lumière dansante de leurs chandelles.
— J’ai personnellement l’impression que c’est vous qui vous éloignez. Vous répondez à peine lorsque je vous adresse la parole. Vous semblez en permanence plongée dans un monde intérieur dont je n’ose même plus vous déranger. Je n’arrive plus à vous atteindre…
Les yeux d’Aila s’agrandissaient au fur et à mesure qu’Adrien parlait.
— C’est ainsi que vous me percevez. Vous pensez que c’est moi qui mets cette distance entre nous et pas vous. Oh ! dans ce cas, excusez-moi.
Elle se leva brusquement quand le prince la retint par la main et la força à se rasseoir.
— Je ne m’en rends pas compte, balbutia-t-elle, bouleversée.
— J’en suis persuadé. Je crois simplement que vous portez trop de choses, seule, sur vos épaules. Tous les soirs, vous vous effondrez de fatigue, vos traits se creusent. J’ai même remarqué que plus nous avancions et moins vous mangiez. Je m’en veux du fait de mon impuissance à vous soulager ou à vous aider…
Elle passa la main sur son visage comme pour vérifier ses propos.
— Comment faites-vous pour me supporter sans rien revendiquer ? Vous endurez mes retards, mes chemins de traverse, mes interventions publiques, vous ne protestez jamais…
— Que voudriez-vous que je dise ? Tout ce que vous accomplissez a un sens. Qu’importe si je ne le déchiffre pas ! Nous avons plein de jours de retard, quelle importance ? Nous arrivons et nous tombons nez à nez sur Nestor qui rentre. Si nous avions été diligents, nous aurions patienté de longues journées ici, dans l’hypothèse où nous aurions déniché cette maison par nous-mêmes ! Donc, tout le temps que vous avez pris devait l’être et, en plus, vous l’avez utilisé à bon escient… Que pourrais-je ajouter ?

— Mais si je me trompe un jour, vous me le direz ?
— Vous ne vous tromperez pas, je le sais. Et si jamais, pour une raison inimaginable, vous me sembliez dans l’erreur, je vous le signalerais.
Il l’attira vers lui et elle ne résista pas. Elle se blottit contre lui, heureuse d’avoir rétabli la paix avec le prince. Adrien ferma les yeux. Souvent, à son côté, il la sentait si solide qu’il en devenait insignifiant. En revanche, lors de moments comme celui-là, la vulnérabilité de la jeune fille lui donnait envie d’être fort pour deux…

Nestor les appela pour leur présenter le matériel qu’il avait réuni pour leur mission.
— Voici votre tenue, sire Adrien : pantalon et veste en peau, pull en laine, bottes, chèche et manteau ainsi que bonnet grand froid, dernier prix d’élégance, mais premier en efficacité. Manteau, bonnet et couverture sont transportés à l’arrière du cheval, avec une petite tente pour deux, très bien conçue. Je vous expliquerai comment la monter. Juste une remarque, les Hagans dorment nus la majeure partie du temps, sauf quand ils se sentent menacés, mais bon, vous ferez comme vous le voudrez. Pour la damoiselle, j’ai dû attendre le décès d’une chamane de mes amies, une très vieille dame à la jeunesse éternelle, enfin plus tout à fait, puisqu’elle a fini par s’éteindre… Mais avant, elle m’avait donné la permission de récupérer ses affaires pour vous. Seul détail, elle ne portait pas exactement une robe, mais c’est chamane quand même. Regardez : jupe à godets, chemise, gilet, bottes. À tout cela, ajoutez les mêmes manteau et bonnet extrêmement seyants que ceux de sire Adrien. Vous n’aurez pas de tente, mais une couverture. Une chance pour vous, les chamanes ne suivent aucune règle et vous pourrez dormir dans la tenue de votre choix. Je vous ai également préparé des vêtements d’été, enfin peut-être, que Marça, mon amie chamane, voulait absolument que j’emporte. Elle m’a affirmé que cela vous servirait : une jupe très courte avec une culotte intégrée, en cuir cette fois, et une brassière tout aussi légère et lacée sur le devant. Étant donné le froid de canard qui règne là-haut, j’ignore si vous aurez l’occasion de la revêtir, mais je vous la donne. Pour terminer, voici ses accessoires : une bague, des grelots, un collier qui ressemble beaucoup au vôtre d’ailleurs.
Aila posa sa main sur le pendentif qu’elle portait l’ébauche d’une fée. Elle avait devant ses yeux, sur la table, son frère jumeau ! Comment était-ce possible ?
— Et pour les chevaux ? Eustache nous a dit que vous nous aviez prévu des poneys hagans et je n’en ai pas vu à l’écurie, s’inquiéta Adrien.
— Tout à fait. Ne voulant pas les laisser seuls en mon absence, je les ai mis en pension chez un ami.
— Et vous vous occuperez bien des nôtres ? s’enquit Aila, le cœur lourd.
— Ne soyez pas anxieuse ! Les chevaux, c’est la passion de ma vie, alors partez sans crainte, je les choierai comme des invités de marque dans ma maison ! J’irai chercher les poneys demain à l’aube. Ce sont de bonnes bêtes robustes, prenez-en bien soin aussi. Vous disposerez de montures haganes des naseaux aux sabots, j’y ai veillé. Je vous ai préparé également de quoi vous sustenter pendant deux jours. Après, à vous de vous débrouiller, mes amis. Mais pour l’instant, avez-vous un petit creux ?
Les deux voyageurs acquiescèrent. La jeune fille se leva pour dresser la table, dénichant rapidement assiettes, gobelets et couverts, rangés dans l’unique buffet. Adrien offrit d’aller chercher de l’eau, mais devant l’itinéraire compliqué énoncé par Nestor, il renonça et se contenta de l’accompagner pour remplir leurs gourdes. Aila s’approcha de la cheminée dans laquelle ne brûlait aucun feu, ce qui lui manqua. Elle aurait donné n’importe quoi pour entendre les crépitements du bois dans les flammes comme quand elle vivait avec Bonneau. Et si seulement leur chaleur avait pu réchauffer le grand froid qui régnait à l’intérieur de son corps…

Le repas fut rapide, car Nestor, s’il était très bavard, grignotait comme un oiseau et leur servit des portions frugales. Cela tombait bien pour Aila qui avait perdu tout appétit. Adrien avait raison, elle mangeait de moins en moins… Par contre, le pauvre prince, habitué à un menu plus consistant, quitta la table un creux au ventre. Lorsque fut venu le moment de dormir, elle gravit l’échelle, suivi d’Adrien. Depuis le début du voyage, toujours avec la même délicatesse, il rejoignait la chambre plus tard, laissant un temps d’intimité à Aila. Cependant, ce soir-là, plongé dans ses pensées, il l’oublia. En un instant, il ôta ses habits, se coucha et se tourna vers le mur. Aila, qui avait monté les affaires de la chamane, s’installa sur le lit et les observait en détail. Elle eut la désagréable impression qu’elle allait se déguiser une nouvelle fois. Après tout, l’être en promise n’était pas si mal… Quoique, les vêtements et les accessoires chamans l’attiraient. Elle caressa avec douceur le cuir tanné et projeta son esprit vers celle qui les avait portés. L’image d’une vieille femme se forma, resplendissante de santé et de vie, pleine de bienveillance et d’amour à donner, qui lui sourit avant de s’effacer. Aila aurait voulu la retenir, mais elle était partie si vite qu’elle n’en avait pas eu le temps. De toute façon, y serait-elle parvenue ? Elle se déshabilla et passa lentement la tenue chamane qui semblait taillée pour elle, puis elle prit la bague, un anneau avec une pierre noire, qu’elle fit rouler dans sa main, et l’enfila avec respect à son doigt. Soudain, tout se brouilla autour d’elle. Il n’y eut plus de chambre, plus de murs, mais les parois rocheuses d’une grotte. Elle balaya du regard la pièce sombre à peine éclairée par une lumière diffuse dont l’origine lui échappait. Où était-elle ? Elle scruta l’endroit, indécise…
— Qui es-tu ? résonna une voix dans l’ombre.
— Je m’appelle Aila Grand.
— Que fais-tu dans la tenue de Marça ?
— Elle a rejoint le monde intérieur – mais comment savait-elle cela ? - et m’a offert ses vêtements et ses accessoires pour que je puisse les porter.
— Et sa bague aussi ?
— Sa bague également.
Une femme, toute simple, jaillit de l’obscurité, vêtue d’une robe chamane noire, ses cheveux noirs étaient nattés comme ceux d’Aila. Son visage sévère s’adoucit et elle s’avança vers la jeune fille pour lui donner une accolade avec bienveillance. Aila fut frappée par le vert de ses yeux qui brillaient comme en plein jour malgré la pénombre de la grotte.
— Bienvenue à toi, nouvelle chamane.
À l’image de ce qu’elle était, Aila ne put mentir.
— Je ne suis pas une chamane.
— Marça t’a légué ses vêtements et sa bague. Tu es donc devenue une chamane.
— Non, elle ignorait que c’était pour moi, elle ne me connaissait pas !
— Tu as raison, elle ne te connaissait pas, mais elle savait que ce serait pour toi et elle a choisi de s’éteindre pour te les laisser.
— Non ! s’écria Aila, désorientée.
— Pourquoi es-tu autant bouleversée ? Marça avait fait son temps parmi nous. Elle devait mourir, de toute façon, elle attendait juste le moment propice et tu as été celui-là. Je ne comprends pas ta réaction…
— J’ai l’impression d’anéantir tout ce que je touche, soupira Aila.
— Marça n’a pas été détruite. Elle a décidé que c’était un beau jour pour rejoindre le monde intérieur, c’est tout.
— Mais à cause de moi !
— Non, même pas… Cela faisait déjà quelques années qu’elle trouvait le temps long sur notre Terre. Cette très vieille femme aspirait à un repos bien mérité, mais elle attendait ta venue pour pouvoir enfin s’en aller en paix. Tu lui as offert ce qu’elle désirait, tu n’as aucune raison d’en être attristée…
— Je ne suis pas une chamane, insista Aila.
— Si, tu es une chamane et tu es même la première chamane guerrière de l’histoire hagane. Tu es Topéca.
— J’ai un nom de chamane ? Comment…
— Oui, et ses pouvoirs, coupa la femme.
— Et cela cohabite avec la magie des fées ?
— Ah ! c’était donc cette magie-là que je décelais en toi, si discrète que je n’arrivais pas à l’identifier. La magie des fées œuvre dans le domaine de la bonté. Le pouvoir des chamanes utilise la toute-puissance de ton esprit sur celui des hommes. Avec un peu de chance, tes différents pouvoirs ne devraient pas se manifester en même temps et cela devrait bien se passer. Maintenant, c’est la première fois que cela survient et je ne peux rien te garantir…
Aila soupira. Immanquablement, elle devait servir de terrain de jeu ou d’expérience pour des puissances supérieures dont elle ignorait tout. Cela devait les amuser, sinon pourquoi était-ce toujours sur elle que ce genre d’inconnues dégringolaient ?
— Et quel est le rôle d’une chamane ?
— Une simple chamane est un puits d’amour. Elle soigne, soulage, écoute, rassure un peu comme les fées. Mais tu n’es pas une simple chamane. Tu es la première chamane guerrière !
— Ah !… Et quelle est la différence avec une simple chamane ?
— Je n’en sais rien. Il n’y en a jamais eu avant. Ce sera à toi de créer ce qu’elle sera et ce que les traditions orales conteront jusqu’à la fin des temps…
— Et dire que je pensais pouvoir, pour une fois dans ma vie, passer inaperçue…
— Tu as mal choisi ton personnage.
— Je n’ai rien choisi du tout, sachez-le.
— Ah ! Alors, dis-toi que si quelqu’un décide pour toi, c’est qu’il a de bonnes raisons !
— Et je dois m’en contenter ?
— Allez, Topéca. Il est temps pour toi de retourner dans ta chambre. Tu es une chamane guerrière, la première ! Ne te trompe pas de voie ! Et n’oublie pas, tu es Topéca !

La voix de la femme résonnait encore dans la tête d’Aila quand le dortoir se reforma sous ses yeux. « Tu es Topéca ! Tu es la première chamane guerrière ! » Comme pour se convaincre, elle répéta tout bas :
— Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière.
Elle remarqua les autres affaires de Marça sur le lit et se déshabilla. Sur son corps nu, elle enfila la jupe courte culottée, puis la brassière qu’elle noua avec application. Ils étaient faits pour elle et s’ajustaient comme une deuxième peau. Dans le même temps, Aila devenait une autre, une chamane, la première chamane guerrière. Elle était Topéca ! Prenant son kenda, elle fixa à chaque extrémité les grelots, maîtrisant leur tintement pour ne pas réveiller Adrien. Enfin, elle dénoua la lanière de cuir autour de son cou et y ajouta le pendentif en bois sculpté, tellement similaire au sien, avant de la rattacher. Puis elle se changea de nouveau et décida de trier ses affaires. Elle rangea de côté ce qu’elle laisserait ici, comme son livre des fées et les vêtements qu’elle ne remettrait qu’à son retour. Elle les enfourna dans son sac à dos qu’elle abandonnait également pour la besace hagane. Elle hésita pour son arc, le cadeau d’Aubin et de dame Mélinda, avant de se résigner à le déposer aussi. Ensuite, elle s’occupa de ce qu’elle comptait prendre, sa ceinture à onguents, l’ouvrage d’Hamelin sur les plantes et fourra le tout dans la besace. Aila resta songeuse en regardant le présent de son ami qu’elle n’avait encore jamais ouvert depuis son départ d’Antan. Cependant, l’emporter la rassurait comme un ultime vestige de tout ce qu’elle allait quitter. Elle se répéta une dernière fois : « Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière », avant de souffler la flamme de sa bougie.

Les rêves d’Aila furent agités comme si le monde entier était venu lui parler. Toute la nuit s’étaient succédé des images et des phrases dont les souvenirs s’embrouillaient à son réveil. Seule la voix de la femme de la grotte ressassant la même phrase restait audible au milieu des bruits de fond : « Tu es Topéca, la première chamane guerrière. » Inlassablement martelée par ces mots, Aila se réveilla en sursaut, le cœur battant à toute vitesse. À la lumière de la chandelle, elle s’aperçut qu’Adrien avait déserté la chambre. Reprenant le contrôle de ses émotions, elle se força à calmer son rythme cardiaque avant de mettre un pied au sol. Par les fées, elle avait oublié quelque chose ! D’un mouvement rapide, elle fouilla dans une poche et en extirpa le poignard offert par Bonneau. Elle sourit à sa vue et le sortit de sa gaine, puis, d’un geste sûr, elle coupa une grande longueur de sa jupe sur chaque côté. Séparant les deux morceaux, elle dégagea sa jambe et y attacha le fourreau pour pouvoir lancer facilement son arme. Elle modifia plusieurs fois sa position pour qu’il fût exactement placé là où elle le désirait. Adrien remonta de la cuisine à ce moment-là :
— Bonjour, Aila ? Que faites-vous ?
— Bonjour, Adrien. J’ai cessé d’être Aila. Désormais, je suis Topéca et je suis la première chamane guerrière.
— Topéca ? Chamane guerrière ? Expliquez-vous ! Expliquez-moi !
— J’ai une nouvelle route à emprunter, c’est tout, il n’y a rien à expliquer. Il va falloir vous trouver un nom hagan. Que diriez-vous de Kazar ?
Interloqué, le jeune prince la dévisageait attentivement. Habillée des vêtements de Marça, Aila ne se ressemblait plus. D’ailleurs, était-ce bien encore à elle qu’il parlait ?
— Va pour Kazar. Cela ou autre chose me convient. Nestor nous a laissé un petit déjeuner léger à prendre le temps qu’il revienne avec les chevaux. Allez manger pendant que je finis de préparer mon sac hagan.
— Je n’ai pas faim.
Les traits d’Adrien se contractèrent. Aila ne l’avait jamais vu ainsi, mais elle était si loin.
— Je ne vous demande pas si vous avez faim, je vous ordonne de manger !
— Je suis Topéca et…
— Je sais…, mais en attendant, je suis encore votre prince ! Alors, à table !
— Non. Je n’ai plus besoin de me nourrir pour l’instant, alors ne me forcez pas.
Elle l’avait dit d’une voix très douce, mais très ferme. Le prince la fixa comme s’il la voyait pour la première fois, cherchant qui il avait en face de lui… Il secoua la tête, résigné à abandonner la partie. La mission serait probablement moins facile qu’il le pensait et il en éprouva une grande amertume.

Nestor revint rapidement avec deux poneys sellés, portant deux arcs courts utilisés par les tribus haganes. Il leur fournit également quelques remèdes contre les maux dus à l’altitude. Adrien avait suivi Nestor dans la cuisine pour écouter ses recommandations finales, tandis qu’Aila, le cœur dévasté, avait placé son visage dans l’encolure de Lumière. Sans être elle-même convaincue par ses propos, elle essayait d’expliquer à son cheval adoré pourquoi elle le laissait ici. Jamais de sa vie, elle ne s’était sentie aussi seule. Lumière symbolisait le dernier rempart qui retenait Aila en Topéca. La jeune fille regarda le poney noir qui l’attendait dans la cour… Quitter Lumière représentait encore un renoncement supplémentaire dans sa vie, mais il était sûrement de trop, car elle n’arrivait pas à l’accepter. De toute façon, que pouvait-il se passer de pire ? Adrien ne lui avait plus adressé la parole, ni jeté le moindre regard depuis leur confrontation au réveil. Il était purement et simplement fâché. Elle, pour sa part, s’était enfermée dans un silence sans fin, voilà qu’elle concurrençait Hubert… Elle souffrait déjà tellement de ne plus être Aila qu’elle ne voulait pas en plus perdre sa Lumière… Un moment, elle conçut l’idée d’utiliser les illusions créées par son esprit pour échanger les apparences des deux chevaux, mais elle ne désirait pas agir de façon aussi sournoise. Alors, elle se décida. Elle décrocha la bride de Lumière et approcha sa selle. En très peu de temps, elle harnacha sa jument au détriment du poney et attacha ses affaires dans les fontes. Non, non et non, elle partirait avec Lumière. Elle rajouta les sacoches haganes, son manteau et sa couverture à l’arrière. Elle installa son kenda dont les clochettes tintinnabulaient doucement, enroula son chèche autour de sa tête, puis sortit retrouver Adrien et Nestor, revenus dans la cour. Elle attrapa l’arc court sur ce qui aurait dû lui servir de monture et, comme un point d’orgue à la permutation qu’elle venait d’opérer, le fixa à sa selle. Pour terminer, elle tourna ses yeux vers les deux hommes, comme un nouveau défi.
— Je prends Lumière, se contenta-t-elle de déclarer, sans provocation.
Elle enfourcha son cheval, salua et remercia Nestor, puis partit au pas, attendant qu’Adrien la rejoignît. Elle entendit son poney qui remontait Lumière. Il lui décocha un regard noir, les mâchoires serrées, avant de lâcher :
— Jusqu’à présent, j’avais toujours imaginé qu’Hubert exagérait quand il parlait de vous. Je découvre maintenant qu’il avait sous-estimé la réalité.
Il talonna sa monture pour la devancer. Si elle avait été dans son état normal, elle aurait rattrapé le prince et lui aurait dit son fait. Seulement, aujourd’hui, plus rien n’avait d’importance que d’emmener Lumière. Qu’importait ce que pouvait croire Adrien ! Qu’importait ce que pouvait penser le monde entier ! Elle n’était plus personne et se contentait d’avancer parce que, quoi qu’il arrivât, elle avait une mission à réussir : sauver son pays.
Tandis que chaque pas les rapprochait du territoire hagan, les mêmes mots résonnaient encore et toujours dans la tête d’Aila : « Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière »…


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