Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Un Éternel Recommencement de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy recommandation

Note : 4.6 / 5 avec 266  critiques officiel

Le Chapitre 1 d'Un Éternel Recommencement en lecture gratuite

Si quiconque lui avait affirmé deux ans plus tôt qu’il pourrait devenir heureux, jamais il ne l’aurait cru. Jusqu’à sa venue, sa seule et unique histoire de couple avait ressemblé à un drame quotidien pendant quatorze terribles années. Certains événements l’avaient tant marqué de leur rare violence que jamais il n’aurait pensé les surmonter avec une telle facilité. Après être apparue dans son existence, sans prévenir, elle s’y était glissée par un trou de souris pour y rester et, depuis, il avait chassé tous ses doutes pour l’aimer sans pudeur ni retenue, du plus profond de son âme autant que de sa peau. Savourant l’indicible bonheur de sa présence, il se rapprocha de la silhouette allongée de son épouse, puis, l’enveloppant de la sienne, dénuda d’un geste léger son épaule qu’il frôla de ses lèvres.
— Ma petite femme a-t-elle bien dormi ?
— Jusqu’à ce que tu arrives, oui…, grogna-t-elle.
— Comment peux-tu traiter ainsi l’unique homme de ta vie ?
Avec vivacité, elle tourna la tête vers lui.
— Unique ? Attends, laisse-moi compter…
Alors qu’elle commençait à replier ses doigts les uns après les autres, il s’exclama en lui attrapant les mains :
— Je te l’interdis !
— Quoi ? Penses-tu me retenir prisonnière de ton corps ? Un valeureux chevalier pourfendra mon geôlier pour me délivrer. Au secours, sauvez-moi !
— Personne ne t’entendra, femelle ! Tu resteras enfermée dans ce château jusqu’à ta mort, puis je balancerai ta dépouille aux corbeaux !
Cessant de se défendre, elle le regarda fixement.
— C’est incroyable comme tu peux te montrer romantique… Je m’interroge sur le fait de t’échanger contre un plus jeune qui me contera fleurette, voire deux peut-être…
— Mais te fera-t-il aussi bien l’amour que moi ? demanda-t-il entre deux baisers pressants.
— Laisse-moi tester et je jugerai…
Un faible vagissement résonna à proximité. Désabusé, il se rejeta en arrière.
— Non ! Elle n’aurait pas pu attendre un peu plus !
— Je crains que les estomacs des bébés ne raisonnent pas comme le désir d’un roi, conclut-elle dans un rire, tandis qu’elle se levait.
À présent au-dessus du berceau, elle contempla un nourrisson qui lui sourit en la reconnaissant.
— Te voici réveillée, ma beauté ! dit-elle en la saisissant tendrement.
— Approchez-vous, femmes de ma vie, que je vous serre contre moi avant que je parte dans la froidure extérieure, annonça-t-il en s’asseyant sur le lit.
Elles s’installèrent près de lui et l’homme les entoura toutes deux de ses bras, caressant avec douceur la chevelure de sa petite fille qui lui destinait tous ses sourires. Croisant le regard de son époux, elle y déchiffra une gravité inhabituelle.
— Kerryen, tout va bien ?
— Oui… Je suis bêtement heureux de vous avoir.
Il ne s’exprima pas plus, mais elle le connaissait par cœur, ses forces comme ses fragilités, ses certitudes comme ses doutes, sa crainte la plus profonde qu’elle aurait pu partager, mais qu’elle repoussait de toute son âme ; rien ne les séparerait plus désormais. Dorénavant, sa vie était ici, avec lui, leur enfant et leurs amis. Elle cala sa tête contre son épaule, tentant de le rassurer par son contact.
— Tu ne me perdras pas. Tu t’en souviens, je te l’ai promis, murmura-t-elle.
— Sauf que, j’en suis persuadé, tu n’en croyais pas un mot à ce moment-là…
— Tu es trop fort pour moi ! Je rends les armes !
— Dommage que tu tiennes notre descendance, sinon…
— Des menaces, toujours des menaces !
Elle éclata de rire de nouveau, puis, installée sur le lit, ouvrit le cordon de sa chemise. Son bébé au sein, elle l’observa téter et, au lieu de ressentir la douceur habituelle de ce lien maternel, elle frissonna, jetant un vague coup d’œil de reproche vers son mari qui achevait de se préparer. L’humeur mélancolique de celui-ci était parvenue à déteindre sur elle.
— Que comptes-tu faire de ta journée ? demanda-t-elle.
— Avec Amaury et Jiffeu, je dois finaliser la planification de la défense de la forteresse. Ensuite, je filerai à la salle d’entraînement et verrai si mon adversaire de prédilection trouvera le temps de m’y rejoindre…
— Tu penses vraiment qu’Eddar passerait à l’attaque ? Cet homme n’est qu’une brute finie, incapable de la moindre stratégie sophistiquée. Si, comme tes espions te l’ont signalé, il convoitait le Guerek, ses troupes seraient déjà en marche et parfaitement visibles. Voilà qui devrait nous laisser un délai convenable avant de craindre une action de sa part, tu ne crois pas ?
Kerryen soupira.
— Je sais que tu as raison. Mais, étonnamment, un sombre pressentiment persiste en moi. J’échafaude des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, dont certaines m’effraient malgré moi… Imagine qu’il se soit associé à d’autres dans ce funeste projet. En dépit de l’absence de preuves pour étayer cette sensation, je n’arrive pas à m’en détacher totalement. En conclusion, pour ne rien oublier, je recommence le tour du château pour en cibler définitivement les points faibles et organiser de quoi résister longtemps à un éventuel siège.
Leurs regards se croisèrent à l’évocation du dernier mot, leurs pensées s’égarant dans un passé commun, celui qu’ils avaient parcouru ensemble et qui avait, contre toute attente, fini par les rapprocher. Tant de souvenirs les unissaient, les premiers teintés de tristesse et de regrets, les seconds, d’espoir et de reconnaissance. Cependant, l’un d’entre eux résonnait d’un écho particulier dans leur mémoire, une bataille dont les relents nauséabonds flottaient encore dans leurs narines. Même si chaque jour qui s’achevait les éloignait un peu plus de ces dramatiques événements, jamais ceux-ci ne disparaîtraient et, tapis dans l’ombre de leur cœur, continueraient à les hanter comme le fantôme d’une erreur de leur histoire. Décidément, cette journée débutait sous des auspices troublés.

◎ ◎ ◎

— Et toi, que projettes-tu ? reprit-il.
— Laisse-moi réfléchir… L’emploi du temps d’une reine s’avère tellement chargé ! Qu’avais-je prévu déjà ? Oh… je ne suis plus trop sûre, mais, de mémoire, je crois qu’il contenait le mot bébé…
Kerryen se rapprocha d’elle et se pencha pour l’embrasser.
— Tu es merveilleuse…
— C’est pour cette raison que tu m’aimes ?
— Tu n’as pas vraiment envie de la remettre dans son berceau…
— Moi, je ne dirais pas non, mais notre petite demoiselle préfère de toute évidence finir son petit-déjeuner.
Il jeta un coup d’œil vers sa fille et, d’une voix grondeuse, s’adressa à elle :
— Toi, c’est bien parce que tu comptes pour moi que j’accepte que tu t’interposes entre ta mère et moi ! Tu m’entends !
L’enfant cessa de téter pour lui réserver un magnifique sourire avant de reprendre son indispensable activité, tandis que le visage de Kerryen s’illuminait.
— Mon amour, méfie-toi. Je vois déjà au regard que tu poses sur elle que, comme moi, elle te mènera par le bout du nez…
— C’est ce que je te laisse croire, conclut-il avec un soupçon d’ironie, alors qu’il s’éloignait.
— Comment ça ? Kerryen ! Reviens ici tout de suite ! Kerryen !
Le battant se referma derrière lui.
— Ma princesse, je pense que ton papa se fait d’étranges idées sur son pouvoir personnel. Tu t’imagines ! Comme s’il pouvait nous tromper sur ses intentions…
Elle resserra son étreinte autour de son bébé, goûtant de nouveau le bonheur de son existence, à présent que les ombres de son cœur s’étaient dissipées.

◎ ◎ ◎

Quand Kerryen parvint à son bureau, deux hommes attendaient devant sa porte. Il réprima une envie de rire. Depuis la naissance de leur fille, il oubliait régulièrement les contraintes liées aux charges d’un roi. Il savait qu’il n’aurait pas dû en abuser, mais, également, que personne ne lui en tiendrait rigueur ; un souverain, amoureux et père, le changement de sa vie se montrait pour le moins radical. Soudain, il réalisa que ceux-ci devaient patienter depuis une bonne demi-heure au moins. Peut-être exagérait-il un peu, mais, en digne monarque, il ne le reconnaîtrait absolument pas.
— Ah, parfait ! Vous êtes déjà là ! Cessez donc de lambiner devant cette porte, nous serons bien plus efficaces sur le terrain pour développer une réflexion pertinente.
Les regards déconcertés des deux soldats se posèrent sur lui. Puis, comme ceux-ci tardaient à réagir, Kerryen leur lança en s’éloignant :
— Alors ! Vous allez rester longtemps plantés comme ça ?
Son injonction suffit à presser les mouvements d’Amaury et de Jiffeu, tandis qu’un sourire malicieux s’affichait sur le visage du roi, naturellement invisible aux yeux de ceux qui ne l’avaient pas encore rattrapé. Décidément, l’esprit vif et espiègle de sa femme avait déteint sur lui. À présent, il prenait un malin plaisir à se moquer gentiment de ses hommes. Une pointe d’humour ou d’ironie s’immisçait dans ses propos, impensable avant elle !

◎ ◎ ◎

À peine sortis dans la cour que le froid qui régnait sur le Guerek fondit sur eux. Particulièrement précoce cette année, l’hiver ne dérogeait pas à sa rudesse habituelle, mais cette rigueur ne les empêcherait pas de fêter dignement le premier anniversaire de la mort de l’empereur noir ou, tout du moins, sa disparition. Cet événement crucial avait libéré tous les pays du nord d’un épouvantable asservissement et redonné à la vie un espoir de renaissance. Ainsi, depuis la fin de leur occupation, le Pergun et l’Entik se reconstruisaient progressivement. Pour cette raison, Kerryen suspectait qu’une des informations rapportées par ses espions se révélait erronée. Pourtant fiables, ces agents pouvaient avoir été sciemment trompés dans le but de propager ce leurre jusqu’à lui. Comment son château aurait-il pu être inquiété ? Décidément, cette éventualité lui déplaisait au plus haut point. Eddar restait un homme sans détour, pas vraiment le genre à concocter des pièges aussi subtils, excepté si quelqu’un le conseillait ou si un autre souverain, beaucoup plus habile, comme Péredur, y collaborait. Mais dans quelle mesure le roi de l’Entik écouterait-il celui du Kerdal ? Naturellement, à présent que la paix était revenue, leur convoitise au sujet de la porte s’était réveillée peu à peu, mais aucun des deux n’accepterait de la partager avec quiconque, sauf si un compromis les avait amenés à repousser leur mésentente. Quelle inavouable tractation temporaire aurait pu les intéresser ? En dehors de cette porte inutile, la modeste richesse du Guerek ne pouvait déclencher autant d’engouement à elle seule. En conclusion, Kerryen n’imaginait aucunement une alliance durable entre eux. Alors, si celle-ci ne représentait pas une possible explication de cette menace, quelle pouvait en être la raison ? Finalement, à propos de son aptitude à prédire l’avenir autant qu’à deviner les stratégies des souverains voisins, rien n’avait changé, il demeurait toujours aussi peu compétent.

◎ ◎ ◎

Leurs pieds crissant sur la neige gelée, les trois hommes atteignirent l’escalier qui menait au chemin de ronde. Une fois dessus, Kerryen se tourna vers sa forteresse. Devant lui se dressait le bâtiment principal, un large parallélépipède de trois étages visibles et autant sous terre directement creusés dans la roche qui transformaient son sous-sol en dédale souterrain. Protégé au nord-ouest par la mer Eimée, l’amoureuse platonique d’Orkys qui, selon les légendes, pourfendrait toute personne assez téméraire pour tenter une attaque maritime, le château surplombait une paroi quasi verticale d’un millier de mètres de hauteur dont le pied se divisait en d’innombrables écueils sur lesquels éclatait le flot tumultueux. Deux tours élevées cernaient cette imposante construction, l’une d’elles étrangement plus haute que la seconde, parfaites pour surveiller les environs à un détail près, elles restaient inoccupées. En raison de sa situation géographique difficilement accessible et de son peu d’intérêt économique, le Guerek avait vécu en paix pendant très longtemps, une excellente raison pour relâcher une nécessaire vigilance, mais, à présent, Kerryen avait décidé de remédier à ce laisser-aller, susceptible de devenir préjudiciable dans l’incertitude du contexte actuel. Une partie de ce problème apparaissait simple à résoudre en organisant un roulement entre quelques sentinelles soigneusement désignées. Au premier plan, de chaque côté de la cour, deux dépendances se faisaient face, l’écurie à gauche, avec un second niveau pour entreposer le foin, et, à droite, le corps de garde. Flanquée d’une unique tour, cette seconde bâtisse, massive et sévère, abritait une garnison qui avait plus que doublé en moins de deux ans. Le succès contre l’empereur avait généré d’inattendues vocations, provoquant un afflux de postulants, tandis que ceux qui s’étaient enrôlés pour se battre manifestaient le désir d’intégrer de manière officielle les troupes du Guerek. Naturellement, en raison de l’explosion de la demande, tous les volontaires n’avaient pu être incorporés. Ainsi, Jiffeu et lui avaient dû procéder à une impitoyable sélection. Cependant, pour ménager les susceptibilités tout en entretenant les bonnes volontés, le roi avait créé un nouveau statut, celui d’homme de réserve, assorti du devoir de s’entraîner durant un mois par an, de façon consécutive ou morcelée, et assortie d’une faible solde, plus symbolique que lucrative. Pour avoir vécu les horreurs de ce conflit et la disparition de trop nombreux de ses gardes au col de Brume, Kerryen ne comprenait pas cet engouement soudain pour la guerre et ses batailles. Une folie contagieuse s’était emparée de ces hommes pour les pousser à devenir des combattants, mais, après tout, chacun choisissait son destin ou, tout du moins, le croyait-il. À moins que l’étrange victoire du Guerek eût suscité l’idée que la liberté de leur pays méritait d’être protégée. Défendre sa terre, quel qu’en fût le prix… La détection de réels talents chez beaucoup de leurs engagés temporaires avait constitué un des points positifs de leur mémorable affrontement avec l’armée de l’empereur noir. Dorénavant, le souverain avait acquis la certitude de compter dans sa garnison des soldats fiables, courageux et expérimentés dont, cette fois, beaucoup d’entre eux doublaient leurs compétences : parfaits bretteurs et excellents archers. Finalement, Ellah n’avait pas été totalement inutile… Il ébaucha un sourire indéchiffrable. À présent, il se sentait fier de son rôle de roi à la tête du Guerek. Là encore, songeant à son parcours semé de doutes, si quelqu’un lui avait affirmé un peu plus tôt qu’il aimerait régner, jamais il ne l’aurait cru… Ses yeux explorèrent le mur d’enceinte qui, ceignant la cour, partait de chacune des tours qui encadraient le bâtiment principal pour atteindre le châtelet sur lequel il se tenait, intégrant dans chacun de ses cheminements deux échauguettes, elles aussi irrégulièrement occupées.

◎ ◎ ◎

— Sire, intervint Jiffeu.
— Oui, nous devons assurer une meilleure surveillance de la forteresse avec des sentinelles présentes en permanence…
— Tout à fait. Amaury et moi avons mis en place une planification qui inclura tous les lieux d’observation désormais.
— Finalement, vous êtes parfaits ! Je me demande si vous avez encore besoin d’un roi…
Sans leur permettre de réagir, il rejoignit la courtine sur sa droite et son regard plongea vers la ville, s’arrêtant à la deuxième rangée de fortifications, dernière ligne de défense avant l’entrée dans Orkys, qui ne s’additionnait à la première que sur la partie la plus accessible des remparts. Ses aïeux n’avaient vraiment rien laissé au hasard, ni l’endroit naturellement préservé qu’ils avaient choisi, un large promontoire rocheux, cerné, sauf du côté de la cité, par des à-pics vertigineux, ni la qualité des protections. Obligatoirement, au cours de son histoire, le Guerek avait connu des périodes tourmentées, mais si peu nombreuses qu’elles avaient à peine imprégné les mémoires jusqu’à l’assaut de l’empereur noir et maintenant surgissait cette inquiétante information… Kerryen resserra son manteau autour de lui. Pourquoi cette pensée lui inspirait-elle autant de crainte ? Dans ce froid glacial et sur ces chemins enneigés, qui, sinon un insensé, pourrait songer à une offensive ? Personne… Il devait absolument se raisonner ; cette envie effrénée de conquête attendrait bien le retour du printemps. Pourtant, il n’y parvenait pas, comme si une petite voix pressante lui conseillait de ne rien négliger. Son regard s’attarda sur la défense des entrées, de lourds battants fermés par de larges et solides madriers combinés à deux herses, une pour chacun des châtelets, mais, le lendemain, exceptionnellement, tout resterait ouvert en raison de la fête à laquelle il avait convié le peuple. À sa grande surprise, l’événement avait attiré beaucoup de Guerekéens ainsi que de nombreux visiteurs. La cité comptait à présent une bonne centaine d’habitants supplémentaires, peut-être un peu plus, pas de quoi non plus craindre une attaque. Décidément, il se préoccupait pour rien. Revenant à la muraille et à sa protection, il réfléchit de nouveau à l’absence de pont-levis au niveau du châtelet principal, pesant le pour et le contre du projet visant à en bâtir un. De toute évidence, son édification nécessiterait de creuser la roche, un travail titanesque pour finalement un gain a priori minime. Sauf que maintenant, ils disposaient d’un peu de poudre pour leur faciliter la tâche… Partiellement convaincu par l’intérêt de sa mise en place, il attendait d’en discuter avec ses hommes, Mukin et Tournel, pour mûrir son opinion. Naturellement, il ne pourrait empêcher Inou et Béa de se joindre à eux, sans compter sa petite femme chérie dont, à présent, il écoutait les conseils avisés. Songeant à cette dernière, son cœur se remplit d’une joie intérieure si intense qu’il se crispa comme sous l’effet d’une brève douleur… Était-ce la peur de perdre son ineffable bonheur qui, ce matin, le rendait si inquiet ? Parfois, de troubles pensées obscurcissaient sa sérénité, comme celle qu’un jour, obligatoirement, il paierait le prix de sa félicité actuelle. Parce que la douceur de vivre n’appartenait pas à son destin, tôt ou tard, la vie reviendrait lui arracher l’amour qu’elle lui avait donné. Dès lors, face à la plus grande souffrance de son existence, il s’étiolerait jusqu’à sa mort…
— Que diriez-vous de construire un pont-levis à l’entrée de la forteresse ? demanda-t-il soudainement, après un long silence.
Amaury jeta un coup d’œil vers Jiffeu. Dépourvu de connaissances sur ce système, il attendait l’avis du chef des gardes.
— Intéressant. En revanche, peut-être devrions-nous nous pencher un peu plus sur l’usage de cet explosif avant de faire sauter les roches aux portes du château…
— En incontestable spécialiste de notre poudre noire, Mukin viendrait sûrement seconder Cerkin sur ce projet. J’en discuterai avec lui à son arrivée, c’est-à-dire s’il parvient à braver les intempéries, dès ce soir. Ce qu’il réalisera sans conteste, car je le suspecte fortement de nous avoir préparé une petite surprise pour nos réjouissances, n’est-ce pas ?
Kerryen lança un regard appuyé aux deux soldats qui, obligatoirement, devaient être dans la confidence, mais l’un comme l’autre affichèrent un air innocent qui, cependant, ne berna pas le roi. Il attendrait bien quelques heures de plus pour découvrir jusqu’où ils étaient mouillés.

◎ ◎ ◎

Les trois hommes poursuivirent leur contrôle des différents points de la muraille, vérifiant l’efficacité des systèmes défensifs classiques.
— Nous pourrions, avança Amaury, également développer des dispositifs pour repousser d’éventuels assaillants. Les flèches, face à de grosses machines, ne pèseront pas lourd…
À l’écoute des paroles de son second bras droit, Kerryen devint pensif. Alléché par la proposition, son cerveau imaginatif s’était immédiatement emparé de ce projet exaltant et, déjà, bâtissait des engins d’exception pour lesquels il envisageait projectiles et structures mécaniques.
— Passionnant… Avez-vous une opinion à ce sujet ? Nous devons tenir compte de la configuration d’Orkys, demanda-t-il.
— Vous croyez vraiment que de tels engins pourraient monter dans la ville ? La seule artère se révèle si étroite que les chariots peinent pour accéder à la forteresse, opposa Jiffeu.
— Je ne songeais pas tout à fait à cette situation bien qu’elle puisse survenir, mais plutôt au danger que les trouvailles pour nous défendre provoquent plus de dégâts dans la cité ou sur nos remparts que les attaques de nos ennemis. De plus, la largeur raisonnable de certains de ces appareils permettrait leur circulation à travers Orkys. Ainsi, un bélier y parviendrait sans difficulté.
— Cependant, certaines d’entre elles possèdent une portée non négligeable. Même en se positionnant à l’extérieur des habitations, leurs projectiles pourraient frapper nos murailles.
En écoutant parler Jiffeu et le roi, Amaury réalisa qu’il en connaissait vraiment très peu à ce sujet… Tournel ou Mukin pourrait lui en expliquer le fonctionnement ou lui dessiner un croquis pour se familiariser avec leur diversité pour, de cette façon, y réfléchir de façon plus adaptée et personnelle, et participer à la concertation. Kerryen poursuivit :
— Dans le pire des cas, oui. Toutefois, la configuration de la forteresse ne leur facilitera pas la tâche : nos ennemis en bas, et nous en haut. Elles atteignent rarement des cibles à plus de quelques centaines de mètres et, surtout, à une telle hauteur. De quoi nous laisser à l’abri de leurs effets destructeurs pour quelque temps encore… À moins que ne soient fabriqués pour l’occasion des appareils plus puissants et spécialement conçus pour des projections en altitude. En tout cas, la suggestion me paraît excellente et nous réunirons le conseil pour en discuter. J’en toucherai un mot à Tournel et au sage demain, enfin, quand ce dernier aura fini de régler ses petites cachotteries, précisa-t-il en tournant son regard vers Amaury qui le soutint avec héroïsme. Et pour ce qui est de mettre la population en sécurité ?
— Nous nous sommes inspirés des feux d’alerte lors de l’attaque des soldats de l’empereur. Cette fois, nous pensions en positionner quatre de plus entre le haut et le bas Guerek, un près du château, un avant la descente vers la Brucie et un à chaque limite entre les plateaux, soit deux en tout. Et, j’oubliais, pour terminer, un cinquième après le col de Brume, expliqua Jiffeu. Dame Allora se charge d’une partie de l’installation.
— En revanche, nous avons négligé la route qui longe les crêtes par le versant sud. Très étroite, elle ne permet que des déplacements isolés, compléta Amaury. Si ce choix ne vous convient pas, nous pourrons à nouveau y réfléchir.
— Non, votre estimation me paraît justifiée. Qui emprunterait un chemin si dangereux en cette saison ? Au fait, nos réserves de poudre sont-elles suffisantes ?
— Avec Mukin, Cerkin s’était occupé l’été dernier de se réapprovisionner en soufre, donc celles-ci me semblent raisonnables tant pour résister à une attaque que pour des utilisations annexes…
Contrôlant parfaitement son attitude, le chef des gardes rajouta précipitamment :
—… comme creuser la roche pour un pont-levis.
Kerryen tendit l’oreille. Voici qui confirmait que Jiffeu devait aussi être au courant de la surprise du sage et, à présent, il devinait que celle-ci consommerait leur fameuse substance noire. Qu’avait bien pu inventer son ami cette fois ?
— Il nous reste un ultime problème à régler, plus pour la ville que pour nous. De quels moyens disposons-nous actuellement pour circonscrire un incendie ? reprit-il.
Amaury et Jiffeu se regardèrent. Visiblement, aucun des deux n’avait envisagé cette éventualité.
— Pendant l’hiver, nous bénéficions d’une grande quantité de neige ; celle-ci devrait limiter sa propagation. En revanche, dès qu’elle sera fondue…, commença Amaury.
— En plus de l’utilisation de l’eau des puits de la cité, nous pourrions opportunément détourner quelques cascades, si besoin, proposa Jiffeu.
— De bonnes idées pour contrôler un feu accidentel. Cependant, si nos ennemis s’en servaient contre nous, comment éviter son développement ?
Les trois hommes s’observèrent, conscients qu’aucun d’entre eux ne possédait de réponses à cette question. Face à la malveillance, Orkys ne pourrait que brûler…
— Espérons simplement que nous n’en arriverons pas là, conclut le roi d’un ton morne.

◎ ◎ ◎

Kerryen ouvrit la porte de la salle d’entraînement, se demandant si sa partenaire préférée avait réussi à dégager un peu de son temps. Un léger sourire éclaira son visage en imaginant sa venue prochaine et le plaisir de se confronter à elle. Il n’en doutait pas, elle ne laisserait pas passer cette occasion de l’affronter et de le battre encore une fois. Leurs existences s’étaient littéralement transformées, leur offrant une harmonie si précieuse qu’elle en apparaissait presque irréelle. À quel sacrifice consentirait-il pour la préserver ? Tous ! Et, pour ses femmes, plus encore ! L’amour l’avait rendu heureux, mais également frileux. Quand quelqu’un ne possédait rien, quelle crainte pouvait-il éprouver de perdre une absence de tout ? Aucune. Mais, dorénavant riche, trop peut-être, il devenait suspicieux, comme si tous les êtres vivants l’enviaient au point de désirer lui dérober sa bonne fortune. Ainsi, si une personne se mettait à menacer son bonheur tout récent, il la combattrait jusqu’à la mort. Il ne pouvait même pas affirmer que ses rêves s’étaient exaucés, puisqu’il n’avait jamais espéré sa destinée actuelle. Était-il possible de réaliser des vœux inexistants ? De toute évidence, oui, et il s’en réjouissait. Avançant dans cette pièce, son regard balaya les murs tapissés d’armes dont certaines semblaient venues du bout du monde. Enfant, il les avait inspectées en détail pour en découvrir l’histoire, car quelques-unes apparaissaient si vieilles, voire si inusitées, qu’elles avaient éveillé sa curiosité. D’après son père, la collection avait débuté avec l’un de leurs très lointains ancêtres qui aurait parcouru la Terre entière pour les réunir. À l’époque, ouvrant des yeux émerveillés, il avait écouté les légendes contées par Lothan et s’était imaginé un avenir d’aventurier, comme celui de cet aïeul, à se promener par monts et par vaux, sans crainte ni responsabilité. Puis la réalité avait fini par rattraper son désir quand il avait compris qu’il succéderait au roi et que, devenu souverain du Guerek, il ne disposerait sûrement pas de la disponibilité nécessaire pour voyager librement aussi loin. Pourtant, elles l’avaient tant amené à rêver… Il s’en souvenait presque avec émotion, il les avait étudiées, les unes après les autres, son esprit s’emballait pour leurs noms autant que leurs origines inconnues, sa curiosité s’attisait encore plus lorsque son regard s’égarait sur la grande carte de Lothan sur laquelle il avait dessiné toutes les nations identifiées. Malheureusement incomplète, celle-ci l’avait cependant initié à la découverte du monde à travers les tracés de figures tarabiscotées, dont d’incertains pointillés matérialisaient les frontières. À présent, il se le rappelait, il s’était étonné de l’absence de certains pays, provenance des armes les plus anciennes, et avait questionné Lothan pour obtenir des explications. Celui-ci lui avait avoué son ignorance à leur sujet. À l’époque, Kerryen avait conservé dans un coin de sa mémoire ce détail troublant, puis l’avait négligé quand son existence d’enfant était devenue plus délicate auprès de son père, sans parler de son quotidien d’adulte. S’il lui arrivait de se réfugier dans cette pièce, ce n’était plus pour en apprendre davantage, mais pour s’évader de sa vie tourmentée sans quitter les murs de son château… Alors qu’il poursuivait l’exploration de la collection, une hypothèse jaillit dans son cerveau, d’autant plus surprenante qu’elle concernait la porte des temps, dont il savait dorénavant, parce qu’elle lui avait apporté Ellah, qu’elle fonctionnait. En effet, son ancêtre aurait-il possédé la maîtrise de cet accès ? Ce fait pourrait logiquement expliquer ses nombreux voyages comme la diversité de ses trophées, de tout lieu et de tout temps. Malgré lui, Kerryen secoua la tête. Par les vents d’Orkys, s’il avait pu déplacer ce maudit édifice ailleurs, il s’en serait débarrassé sans le moindre regret en dépit des hauts cris qu’aurait poussés Adélie ! Ce symbole et lui n’avaient jamais été ni amis ni alliés, et ne le deviendraient jamais ; il le détestait toujours autant ! Et puis, après tout, cet objet encombrant n’avait qu’à continuer de se terrer dans les sous-sols de la forteresse, car, Kerryen en était certain, après tant d’inactivités, il ne se réveillerait pas de sitôt pour se manifester. Une fois rejoint le fond de la salle, il ôta sa chemise, se sentant enfin libre de ses mouvements, puis ouvrit le placard pour en sortir un simple bâton. Jamais sa femme ne le convaincrait d’abandonner totalement son arme fétiche, l’épée, pour ce morceau de bois, même si, il devait le lui concéder, il prenait du plaisir à se battre avec celui-ci et surtout avec elle. Son premier combat contre elle au kenda lui revint en mémoire. Très souvent, comme à l’époque, ils n’étaient censés ni s’aimer ni se voir, tous les deux se donnaient rendez-vous dans les endroits les moins fréquentés pour parvenir à se retrouver à l’insu de tous. Après des années de sevrage, lui, comme un adolescent passionné, ne pouvait passer plus de quelques heures éloigné d’elle. Malgré lui, elle était devenue sa raison de vivre, presque son obsession. Alors qu’en ce lieu discret leurs corps aspiraient surtout à s’unir, la fin d’une de leurs rencontres avait emprunté un tour surprenant. Tandis qu’elle se rhabillait, il l’avait observée complètement fasciné par la grâce aérienne de ses mouvements les plus simples, grâce qu’elle transformait en une puissance inégalée quand elle l’affrontait. Pouvait-il l’adorer rien que pour cette raison ?

◎ ◎ ◎

— Et si tu m’apprenais ? avait-il demandé.
Elle avait froncé les sourcils, un léger sourire interrogateur sur les lèvres.
— Quoi ?
— À utiliser un kenda…
— Tu laisserais tomber l’épée pour ce vulgaire bâton ?
— Bien sûr que non ! Jamais un homme n’oublie son premier amour !
Leurs regards s’étaient croisés et l’ombre de Guisaine avait flotté au-dessus d’eux avant de disparaître, car certaines femmes ne méritaient nullement de persister dans les mémoires. Il avait poursuivi :
— Disons que j’apprécierais de me confronter à toi pour évaluer mon niveau.
— Tu es conscient que je vais te battre et que tu risques de m’en vouloir…
Kerryen avait haussé les épaules avant de répondre :
— Nous ne nous sommes jamais affrontés sur ce terrain, donc tous les espoirs restent permis !
— Voici des aspirations bien irréalistes pour un débutant !
— J’apprends très vite…
— Je n’en doute pas ! Bien. Je t’attrape celui accroché au mur ?
— Non, j’en ai un autre plus près, dans le placard.
L’instant d’après, il avait ressorti le vieux kenda poussiéreux qu’il avait testé quelques mois plus tôt après le passage d’Adélie, une éternité…
— J’ignorais que tu disposais de réserves, remarqua-t-elle.
— Celui-ci était plus pratique à récupérer… Quoi ? Je connais ce regard, allez, dis-moi à quoi tu penses.
— Il t’a appelé et, dorénavant, tu es lié à lui…
— Tu te fais des idées !
— Tu devrais le savoir, j’ai toujours raison ! Tu verras !
— Si tu veux ! En revanche, j’attends que tu m’en dévoiles les bases. Je t’accorde au moins un point, je devrai m’entraîner un peu avant de pouvoir te battre.
Elle avait commencé à le familiariser avec les rudiments de cette arme. D’explications en essais, le temps leur avait filé entre les doigts et ils étaient restés des heures à s’exercer, laissant la nuit envahir sur le Guerek sans même s’en apercevoir. Comme tous les combattants aguerris, Kerryen possédait une dextérité certaine qui l’avait amené à progresser rapidement, mais sans jamais, jusqu’à aujourd’hui, parvenir à la vaincre. Il ne désespérait pas, d’autant plus que, derrière ce défi, se renouvelait le plaisir de la confrontation avec le meilleur adversaire au monde. Elle éveillait tout en lui : sa réactivité, sa ruse, son habileté, sa vitesse d’exécution et, il devait bien l’avouer, elle lui avait également permis de développer son sens de l’innovation. Dorénavant, même à l’épée, il improvisait des déplacements originaux, se réjouissant de fragiliser les défenses de ses opposants avant de les abattre.

◎ ◎ ◎

— Prêt à mordre une nouvelle fois la poussière ? demanda une voix derrière lui.
Au son de son timbre, il releva la tête, tandis qu’il quittait ses souvenirs.
— Je savais bien que tu ne résisterais pas à l’appel de ma séduction naturelle…, rétorqua-t-il, légèrement ironique.
Elle éclata de rire, puis, sans prévenir, se lança à l’assaut. À présent, il la connaissait presque par cœur, mais ce presque faisait toute la différence, car il l’empêchait de la surpasser. Quelle que fût sa façon de procéder, elle contrerait chacune de ses attaques et en trouverait toujours une inédite pour le mettre d’abord en difficulté, puis au tapis. Cette fin prévisible advint et, encore une fois, il se retrouva le kenda appuyé sur la gorge, incapable de la repousser.
— Alors ? Qui a gagné ? demanda-t-elle, le souffle court.
Il cligna des yeux en signe de reddition ; elle relâcha son étreinte et s’exclama :
— Je préfère ! Et maintenant ?
Aussitôt, il bondit sur elle et la bascula sur le sol.
— Nous pourrions peut-être reprendre où nous nous en étions arrêtés ce matin à cause d’Amy, non ?
Sans un mot, elle attira son époux vers elle d’un geste vif et l’embrassa longuement. Malheureusement, à peine un instant plus tard, alors que de nouvelles hostilités d’une nature légèrement différente s’engageaient entre eux, une voix les appela.
— Nous sommes maudits…, murmura Kerryen.
Pourtant, ils ne bougèrent pas, espérant que la personne, en l’absence de réponse, passerait son chemin. Cependant, le bruit d’un pas se rapprochant leur laissa juste le temps de se redresser et de rajuster leurs vêtements avant qu’une femme parût.
— Bien ! Je vous ai trouvés ! Vous m’avez tellement manqué tous les deux !
Inou, les joues rougies par la température extérieure, se dirigea vers eux, puis les serra dans ses bras avec force l’un après l’autre, avant de poursuivre :
— Comment vous portez-vous ? En plein entraînement ? Décidément ! À croire que vous regrettez les bagarres ! En tout cas, moi, je vous l’affirme, personne ne se risquerait à attaquer qui que ce soit par un froid pareil ! Au fait, j’ai croisé Mira qui cherchait la maman d’une petite fille en pleurs. Peut-être l’heure de manger…
L’air contrit, Ellah et Kerryen se regardèrent. Auraient-ils une nouvelle fois laissé le temps s’enfuir sans même le remarquer ?
— J’y vais ! s’écria Ellah. Ravie de te retrouver. Je m’occupe d’Amy et je vous rejoins.
— Je viens avec toi ! Toutes ces semaines sans la voir, tu t’en rends compte ! Elle doit avoir encore changé ! annonça Inou.
— Avec plus de quatre mois, c’est déjà une jeune demoiselle, c’est certain !
— Ne te moque pas de moi ! J’ai bien trop attendu le moment de devenir grand-mère !
— Sauf que, objecta Kerryen, tu serais plutôt sa grand-tante.
— Toi, mon neveu, ne chipote pas ! Alors, tu es prête ? ajouta-t-elle à l’attention d’Ellah.
— Je reprends mon kenda.
L’ancienne intendante afficha une moue dubitative.
— Tu penses qu’une femme qui allaite fait bien de se battre. Quand même…
Le regard d’Ellah se posa sur elle, réprobateur.
— Stop ! Tu énonces un mot de plus et je t’abandonne ici !
— Tu ne me priverais pas de mon adorable bébé !
— Si tu racontes des bêtises, si !
— Mais ce ne…
— Non ! Dernier avertissement ! s’exclama Ellah, d’un ton menaçant avant d’éclater de rire. Allez, viens ! Je refuse que tu imposes à Amy tes références sur ce qu’une fille doit ou ne doit pas être, ou faire. Elle apprendra par elle-même à choisir les voies qu’elle désire suivre ou laisser tomber, mais pas sous l’influence restrictive de quelqu’un, je ne citerai personne, voulant lui bourrer le crâne de ses propres convictions !
— Promis ! Je ne dis plus rien !

◎ ◎ ◎

Les deux femmes partirent ensemble, tandis que Kerryen les observait s’éloigner, un sourire aux lèvres, Inou rayonnante et de nouveau volubile, son engagement à se taire s’étant volatilisé en un rien de temps. Décidément, alors que, pendant des années, il avait considéré l’amour comme un sentiment utopiste, il découvrait que celui-ci pouvait rendre n’importe qui heureux, indépendamment de son âge, et sa tante méritait bien ce bonheur inattendu après toutes ces années de dévouement au bien-être des autres. Soudain, les paroles qu’elle avait prononcées à propos d’Ellah, quand celle-ci brillait encore par son absence d’esprit, lui revinrent en mémoire. Si les mots exacts lui échappèrent, le contenu lui apparut distinctement : cette femme était venue pour changer leur vie. Inou s’était révélée d’une rare clairvoyance, bien meilleure que lui à entrevoir l’imperceptible, voire l’indicible. Indéniablement, son propre niveau de projection demeurait insuffisant pour jauger les gens ou discerner d’obscures intentions comme de secrètes évolutions. Là aussi, son épouse se montrait nettement plus perspicace pour déchiffrer le jeu d’éventuels adversaires. Voilà la raison pour laquelle elle le battait systématiquement ! Elle analysait parfaitement ses attitudes, ses expressions et probablement ses pensées : il était bien trop transparent pour elle qui le connaissait par cœur ! Son sourire disparut. Malgré tous ses efforts, il ne parviendrait jamais à la surpasser, parce que jamais il ne saurait comme elle exploiter ses impressions avec le même talent… Après un ultime regard à son kenda, objet de son malheur présent, un roi défait par sa reine, une nouvelle idée surgit : il pourrait lui proposer un combat à l’épée… Peut-être aurait-il alors une chance de la vaincre ? Cependant, il se rembrunit presque aussitôt. Comme cette arme l’attirait peu, elle l’utiliserait de façon encore moins conventionnelle, puis elle triompherait encore une fois, parce qu’elle le surprendrait par son inventivité, l’abandonnant incapable de devancer sa réflexion. Être battu sur son propre terrain, pas question ! Tandis qu’il sortait de la salle, il songea à retourner vers son bureau, mais, auparavant, il n’oublierait pas de faire un léger crochet par leur chambre pour voir son enfant. De nouveau, il se laissa envahir par un sentiment de bonheur. Finalement, la vie était merveilleuse !

◎ ◎ ◎

— Elle est magnifique ! Regarde ! Elle me sourit !
Assise sur le lit, Inou tenait la petite fille dans ses bras, s’adressant à elle d’une voix enjouée. Si, au début, Amy avait semblé intriguée par ce visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle s’était vite déridée et, à présent, babillait, heureuse de la présence de cette personne qui lui parlait avec animation, voire une nuance d’excitation. Ellah se réjouit de l’enthousiasme de la tante de Kerryen, devenue également la sienne par alliance, tout autant que de la joie qui émanait d’elle. Cependant, une interrogation la troubla légèrement. Tous ces bonheurs se seraient-ils produits si elle n’avait pas franchi cette porte ? Elle souhaita croire que oui, mais comment pourrait-elle l’affirmer ? En tout cas, un fait était avéré, sans son arrivée, Amy ne serait jamais née, car elle-même n’aurait jamais rencontré Kerryen. Qui devait-elle remercier pour cette merveilleuse destinée ? Un soupçon de chance dans son malheur ? Une bonne étoile ? Sa vue dépassa les carreaux vers le balcon enneigé. L’espace d’un instant, elle envisagea de s’y rendre juste pour profiter brièvement d’un peu de solitude, respirer profondément et tenter d’évacuer tous les doutes qui la traversaient encore… Le moment n’étant pas opportun, elle proposa à Inou :
— Et si, maintenant que notre petite demoiselle est nourrie et propre, nous redescendions toutes ensemble ? Tout le monde doit nous attendre pour le déjeuner.
— Bien sûr ! Mukin sera ravi de la retrouver également. Mais, avant, je dois partager avec toi une information que j’ai apprise par hasard. À la gravité du ton d’Inou, Ellah tourna un regard surpris vers elle.
— Avant les premiers flocons, le domaine d’Allora a connu beaucoup de mouvement comme un déménagement. Je crains qu’elle songe à quitter le Guerek…
Naturellement, Ellah ne s’interrogea pas sur les raisons de cette décision, celles-ci se devinaient aisément, mais cette nouvelle l’accabla. Pourquoi les bonheurs ne pouvaient-ils être parfaits ? La châtelaine semblait la seule à laquelle sa venue par la porte avait tout enlevé et cette constatation la navrait.
— J’en suis vraiment désolée…, murmura-t-elle.
— Moi aussi, je te l’assure.
Ses yeux décelant le désarroi d’Ellah, Inou ajouta :
— Tu ne dois pas t’en vouloir ! Tu n’es pas responsable des sentiments qui sont nés entre toi et mon neveu.
— Peut-être… En attendant, il devait s’unir avec elle, pas avec moi.
— Et c’est elle qui a choisi de rendre sa parole à Kerryen, non ?
— Effectivement. Mais si elle s’était sentie obligée d’en arriver là ? Je ne sais pas…
— Pourquoi ? Vous étiez si prudents tous les deux que personne ne s’est douté de votre liaison, pas même Amaury ou moi si un malheureux concours de circonstances ne me l’avait dévoilée.
— Tu crois vraiment que je n’y suis pour rien ?
— Bien sûr !
— Tu n’étais pourtant pas aussi affirmative quand elle a renoncé à son engagement…
— Eh bien ! sous le choc du moment, je me suis trompée, voilà tout !
Ellah ne put s’enlever de la tête que son interlocutrice ne cherchait qu’à la rassurer. Pour elle, Allora n’aurait jamais quitté Kerryen sans une bonne raison et, plus que tout, elle redoutait d’être à l’origine de cette rupture. Ennuyée par le trouble évident que cette information avait suscité chez Ellah, Inou ajouta :
— Je désirais simplement éviter que tu l’apprennes de façon brutale ou inappropriée.
— Tu as bien fait et je t’en remercie. Je suppose qu’elle nous l’annoncera après les festivités. Je ressens tant de regrets pour elle, de cette vie que je lui ai dérobée bien malgré moi.
— Ce point négatif ne doit pas t’amener à oublier toutes celles que tu as embellies par ta présence. Crois-tu qu’elle aurait rendu mon neveu aussi heureux que toi ?
Comment Ellah aurait-elle pu répondre à cette question ? Son arrivée avait obligatoirement bousculé l’avenir, mais dans quel sens ? De plus, Allora montrait d’indéniables qualités qui, avec le temps, auraient pu briser la carapace de Kerryen : une patience inébranlable, une finesse d’esprit qu’il aurait appréciée et, peut-être, derrière sa retenue apparente, une flamme ardente qui aurait fini par le séduire. Pourquoi pas ? Personne ne découvrirait jamais les surprises, bonnes ou mauvaises, que leur engagement avait empêchées. Et, malheureusement, elle devrait vivre avec ce sentiment de culpabilité, un de plus dont elle se serait bien passée…
— Allons-y ! déclara Inou. Reprends le bébé, je préfère ta démarche assurée à la mienne pour descendre l’escalier.

◎ ◎ ◎

Quand les deux femmes rejoignirent la pièce dans laquelle tout le monde les attendait, le regard d’Ellah balaya l’assemblée, ravie d’y reconnaître presque tous ceux qu’elle aimait. Manquaient encore Béa et Tournel qui arriveraient probablement dans l’après-midi, Jiffeu, fidèle de Kerryen, convié pour l’occasion, ainsi qu’Amaury, son ami le plus cher, visiblement en retard. Près d’eux, elle se sentait entourée par une famille chaleureuse, la seule qu’elle se rappelait, puisque sa mémoire lui refusait tout souvenir à ce sujet. Petit à petit, elle avait progressé dans l’acceptation de cette absence d’existence antérieure et finissait par se contenter de celle qui, peu à peu, s’était construite autour d’elle. À présent, elle avait créé son propre foyer avec un homme dans sa vie et une fille, en plus de ses proches. Demain, la table s’agrandirait et accueillerait d’autres invités comme Greck et Raustic qui avaient conservé leur place entre les murs de la forteresse, enfin, de manière alternative pour ce dernier qui naviguait entre deux refuges, la maison où habitaient sa grand-mère, sa mère et ses sœurs, et le château. Personne ne l’avait obligé à choisir entre une résidence et il avait profité de cette extraordinaire occasion pour vivre pleinement en deux endroits. Oui, demain deviendrait une journée magnifique, celle où seraient réunis tous ses amis pour fêter la fin du règne d’un empereur néfaste. Toutefois, elle célébrerait sa mort avec un soupçon de tristesse, parce qu’une personnalité détestable se révélait parfois façonnée par une enfance douloureuse. Et, dans le cas de Césarus, cette possibilité lui apparaissait plus que probable. Chasser les ombres de son cœur, ne penser qu’au bonheur que la vie lui avait permis de reconstruire et se réjouir, car, oui, demain serait exceptionnel. Confiant Amy à son père, elle s’avança vers le sage, puis le serra tendrement dans ses bras.
— Je suis si heureuse de te revoir.
— Plaisir partagé ! Et puis ta petite fille grandit trop vite ! Inou ne va pas me lâcher jusqu’à obtenir de ma part un séjour prolongé parmi vous.
— Restez autant que vous le désirerez ! Votre présence entre ses murs représente un tel plaisir pour nous tous. Votre chambre vous attend et quelques couverts de plus pendant quelques semaines raviront Gigrid qui vous concoctera ses spécialités. Il n’a pas perdu sa magistrale habitude de me surprendre avec des plats aux saveurs originales. Mais, attention, ménagez sa susceptibilité, car si vous le vexez, vous hériterez de la même cantine que celle de la garnison !
Ils se fixèrent avec intensité. Entre eux, les mots n’avaient jamais revêtu qu’une importance toute relative. Un simple regard les liait, même si Ellah en connaissant encore plus sur lui que l’inverse, parce qu’en partageant son esprit avec elle, Mukin lui avait dévoilé ses secrets les plus intimes. Cependant, il possédait le mérite de la comprendre, devinant ses tourments intérieurs comme la profondeur de ses failles, en dépit de l’inaccessibilité qu’elle arborait quand elle refusait de s’étendre sur ses chagrins. Comme un homme aimant une fille comme la sienne, il veillait sur elle à distance, soucieux de la préserver d’elle-même en lui offrant sa présence chaleureuse et son indéfectible soutien. À présent, il se sentait bien plus rassuré qu’à une époque où elle semblait échapper à tous, juste après la victoire sur Césarus. Elle le fuyait au même titre qu’elle s’était mise soudainement à dédaigner Amaury, totalement ébranlé par son attitude. Au début, simplement troublé par son étrange comportement, il avait craint le pire, songeant qu’elle dissimulait d’obscurs désirs, principalement depuis la mort de son chien… Ainsi, quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre sa liaison avec Kerryen, sans parler du bébé à venir ! Pourtant, toujours vulnérable, elle avait longtemps continué à lutter contre ses démons intérieurs avant, finalement, de renoncer à ce combat tout à la fois inutile et épuisant. Enfin, elle avait accepté qu’avec eux, et, en particulier, Kerryen et cet enfant, elle possédât une chance d’être heureuse. Derrière elle planait l’ombre néfaste de son absence de mémoire, une souffrance encore vivace comme une incertitude dans son existence. Indubitablement, il demeurait compliqué de décrypter les pensées nocives susceptibles de lui traverser l’esprit, même si elle semblait s’en tenir raisonnablement à distance. En tout cas, elle affichait un bonheur serein. En ce qui le concernait, ses fragilités, intactes, réapparaîtraient au prochain mauvais coup du sort… Il retint un soupir. Pourquoi songer au pire quand le meilleur et le plus inattendu étaient arrivés ? Comme elle, il devait aussi apprendre à croire en sa bonne étoile, celle qui lui avait permis de survivre à l’explosion de son laboratoire et à la guerre, puis, contre toute attente, de lui donner une compagnie qu’il n’espérait plus depuis tellement d’années qu’il en avait oublié depuis quand. Ainsi, chaque jour, il savourait les délices d’une indescriptible félicité. Naturellement, sa relation avec Inou ne s’était pas construite en un jour. Patiemment et avec constance, il avait dû abattre, une par une, toutes les barrières qu’elle avait érigées autour d’elle pour se protéger d’elle-même comme des gens. Mais, après tout, quelques jours ou semaines de plus revêtaient-ils une réelle importance quand il avait gagné le principal : son cœur et sa présence auprès de lui. Comme elle s’était emprisonnée dans la conviction profonde que le petit vilain canard auquel elle se comparaît, intégrant son physique imparfait comme son fort caractère, ne pouvait être aimé pour lui-même, il avait dû la persuader du contraire. Ainsi, pas après pas, il avait dû lui démontrer que le désir de l’autre ne s’arrêtait pas à une simple apparence, que son corps qu’elle méprisait, il pouvait avoir envie de l’embrasser et de le toucher. De la même façon, il avait dû lui prouver que les sentiments s’exprimaient autant dans le fait de s’unir sexuellement que de se réveiller le matin dans les bras de son époux, de se promener dans la montagne main dans la main, d’avoir toujours quelques mots ou idées à échanger ou d’offrir la seule fraise des bois aperçue au pied des arbres de la forêt à celle qui la souhaitait, juste parce que le bonheur de l’un s’abreuvait désormais à celui de l’autre… À qui devait-il son incroyable présent, sinon à celle qui lui avait sauvé la vie, deux fois, et avait obligé Inou à dépasser ses préjugés sur elle-même ? Intense, son regard se fixa sur Ellah. Comme une réponse à l’attention qu’il lui portait, par-dessus la tablée animée, elle tourna les yeux vers lui et lui sourit. À cet instant, le cœur de Mukin se contracta autant d’émotion que de crainte. Si jamais elle disparaissait de leur existence, tout ce que sa venue avait apporté s’effacerait et ce bonheur chèrement acquis s’évanouirait. Avait-elle perçu son insolite trouble ? En tout cas, ses sourcils se froncèrent légèrement. Aussitôt, il se ressaisit et leva son verre vers elle. Elle trinqua avec lui à distance, puis chacun but une gorgée. Après ce moment presque hors du temps, Mukin retourna au joyeux plaisir de la discussion avec ses voisins.

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Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

À l’instar de Kerryen auquel ils ne souhaitaient pas déplaire, les gardes apparurent soudainement beaucoup plus préoccupés par le bout de leurs pieds que par la question posée. Exactement à ce moment, un nouveau venu franchit le seuil. L’observant, un sourire fugitif s’afficha sur le visage d’Inou ; elle venait de trouver son porteur.
— Amaury ! Tu tombes bien !
Le jeune homme s’approcha, désireux de découvrir l’origine de tout ce remue-ménage. Entendant la cloche sonner, il avait donné à son chef un prétexte quelconque pour quitter temporairement son poste et, ainsi, satisfaire sa curiosité. D’abord intrigué, son regard vira immédiatement à la circonspection.
— Nous recevons une invitée, expliqua Inou, passée par la porte.
Amaury leva les yeux vers l’intendante, visiblement surpris.
— Ah bon ! Je croyais que celle-ci ne fonctionnait pas ?
— En général, non, mais, pour cette femme, de toute évidence, si.
Une forme de fierté transfigura les traits du garde.
— Alors, elle doit sûrement être très spéciale…
— Pourrais-tu la transporter dans la salle des baquets ?
— Euh… moi ? Mais…
Pendant un instant, il examina les autres soldats toujours bien décidés à ne pas réagir. Un soupçon d’agacement le traversa. Quelle bande de pleutres ! Il n’était pas du genre à abandonner un être en détresse, même avec un aspect si pitoyable.
— Bien sûr !
— Doucement, mon petit, lui conseilla Inou. Elle semble avoir beaucoup souffert. Yogir, comme je pense que plus personne ne passera par cette porte, un invité en une seule journée me paraît déjà bien suffisant, tu vas prévenir Mira de me rejoindre là-bas. Ah oui ! Et demande à Gigrid de me préparer une soupe chaude, et légère pour une fois ! Et puis…
Inou se figea.
— Par les vents d’Orkys, voilà que je ne sais plus ce que je voulais dire ! Avec un peu de chance, mon idée me reviendra sur le trajet ! Allez, en route !
Jetant un coup d’œil inquiet au bahut, Yogir dansa d’un pied sur l’autre avant de se décider à obéir. Comme le moment demeurait mal choisi pour vérifier si personne n’avait renversé son précieux contenu, résigné, il opina et sortit de la pièce sous le regard pénétrant de l’intendante.
— Vous ! ajouta-t-elle en s’adressant aux soldats, puisque vous avez de toute évidence préféré l’inaction, restez donc sur place à surveiller cette salle au cas où ! Je discuterai avec le roi pour vous relayer quand j’en aurai le temps.
Les visages anxieux des gardes traduisirent leur crainte : Inou les ferait patienter un délai certain avant la relève. L’attention de la tante de Kerryen se reporta sur le jeune homme qui s’accroupissait près de leur invitée.
— Et toi, doucement ! reprit-elle. Une femme, même dans cet état, se traite avec beaucoup de délicatesse.
Alors qu’Amaury cherchait à la saisir, la nouvelle venue se débattit faiblement, puis, dans un gémissement prolongé comme l’expression d’une grande souffrance, s’affaissa sur le sol. L’étendue de ses blessures, cernées par la déchirure du tissu, devint, dès cet instant, totalement visible : ses membres et son dos lacérés, les hématomes que sa peau poussiéreuse laissait entrevoir. Le soldat observa les plaies, souvent profondes, que la lanière avait imprimées dans les chairs. Son cœur se serra, puis, en quelques gestes brefs et expérimentés, il ausculta les os du buste de la nouvelle arrivée, provoquant une plainte légère.
— Une ou deux de ses côtes semblent cassées. Il faudra se montrer vigilant en la transportant pour ne pas aggraver son état, précisa-t-il.
— C’est bien ce que j’espérais, tu seras parfait !
Amaury examina Inou un bon moment pour vérifier sa sincérité, puis accepta le fait qu’elle l’avait choisi. Quand, très progressivement, il déplaça la femme vers lui, celle-ci s’agita un peu avant de cesser définitivement toute lutte. Elle paraissait si faible, si fragile, si désarmée… Glissant ses bras sous ce corps presque inerte, il le rapprocha doucement de son torse, puis se redressa lentement, tandis qu’elle s’abandonnait contre lui. Sans en comprendre la raison réelle, la satisfaction du service rendu ou l’euphorie créée par cet événement inattendu, un profond sentiment de bonheur s’épanouit dans son cœur. Se retenant de laisser éclater ouvertement sa joie, il résista aussi à l’envie de crier aux autres soldats leur incommensurable bêtise. Comment avaient-ils pu rater une pareille occasion ? Devenir l’égal d’un roi en assumant son rôle ! Dorénavant, dans toutes les mémoires, il resterait celui contre qui leur invitée aurait franchi le seuil du château. Sans un seul regard pour ceux qui passeraient certainement leur journée dans ce lieu, il quitta la pièce, suivant Inou dans les couloirs du sous-sol, puis emprunta les marches qui les menaient vers le rez-de-chaussée. Parvenu en haut, il s’orientait vers l’escalier principal quand la tante de Kerryen l’interpella :
— Mais où vas-tu ?
— Vers la salle des baquets, comme vous me l’avez demandé.
— Pas par là ! Nous allons prendre celui de service. Tu imagines, pauvre petite créature, être soumise dans cet état à la curiosité malsaine de tous ces gens. Non ! Par ici !
Par ici, par ici, l’intendante en avait de bonnes ! Dans la montée en colimaçon terriblement étroite, regagner l’étage supérieur relèverait d’un véritable défi. Il resserra son étreinte autour du corps qu’il portait, puis, concentré, négocia avec prudence le virage continu qui le conduisait au premier niveau. À destination, un large sourire illumina son visage : il avait franchi cette épreuve haut la main ! Une fois le couloir longé, il pénétra dans la pièce dont Inou venait d’ouvrir la porte.
— Où dois-je la déposer ?
— Là, sur la banquette. Ah, oui ! Je me souviens ! Fais-moi apporter quelques baquets d’eau chaude et froide au plus vite.
Alors qu’Amaury s’apprêtait à repartir, la voix d’Inou le rappela.
— Comment ferais-tu pour soigner une côte cassée ?
— Si la fracture semble nette, un à deux mois d’immobilisation devraient suffire. Il est possible de bander le thorax pour améliorer la tenue des os, mais, personnellement, je doute de l’efficacité de ce procédé. Dans des cas plus graves, les traitements deviennent plus compliqués. Après, moi, je m’y connais plus en animaux…
— Et comment peut-on savoir si c’est sérieux ou pas ?
— Chez un chien, palper avec application offre une indication fiable. Pour nous, je suppose que c’est pareil.
— Oui, mais, là, ce n’est pas un homme…
Inou tordit sa bouche de droite à gauche et réciproquement plusieurs fois. Ce tic qu’elle ne contrôlait pas apparaissait quand, embarrassée, elle réfléchissait à la meilleure décision à prendre dans une situation qui l’ennuyait.
— Et tu pourrais déterminer exactement l’étendue de ses blessures sans… enfin, à travers ses vêtements ?
— Probablement…
— Bon alors, vas-y, mais gare à toi si je te vois mettre tes mains à des endroits qui ne sont pas pour toi !
— Oh, dame Inou, j’ai quand même vingt-sept ans ! Je ne suis pas un de ces puceaux en manque de découverte !
— Oui, mais tu n’es pas marié.
— Non, et c’est un bienfait, car, si ma femme apprenait que j’en touche une autre qu’elle, je serais reçu à coups de bâton ce soir à la maison ! s’exclama-t-il, l’air amusé.
Redevenu sérieux, il s’approcha du corps et commença son examen sous l’œil vigilant d’Inou qui n’attendait qu’un dérapage pour taper sur ses doigts. Il palpa les os au mieux pour ne pas provoquer la colère de la tante de Kerryen, vérifiant le sternum, les clavicules et une partie de la colonne vertébrale. Cependant, il profita d’un moment d’inattention de l’intendante, quand Mira pénétra dans la pièce, pour achever son inspection sous des zones plus charnues.
— Alors, verdict ? demanda-t-elle, tandis qu’elle le scrutait à nouveau.
— Deux côtes fêlées selon moi. Dans un bon mois, il ne devrait plus rien y paraître.
— Bien, maintenant, tu sors, nous allons nous occuper d’elle et n’avons pas besoin d’un homme dans nos pattes. Allez, ouste !

Aidée par la servante, Inou découpa chacun des vêtements pour pouvoir les ôter sans blesser la femme. Alors que, peu à peu, la morphologie de cette dernière, trop maigre à son goût, mais aux muscles fermes et bien dessinés, se dévoilait, le cœur d’Inou se serra davantage. Sur sa peau apparaissaient en de trop nombreux endroits des traces de coups et de flagellation, une alternance entre l’aspect marbré des hématomes et les marques sanguinolentes des plaies suintantes. La personne qui l’avait torturée ainsi avait utilisé toute son énergie pour la détruire autant physiquement que psychiquement… Attentive, elle observa un instant le corps dénudé, cherchant à lui faire correspondre un âge à défaut d’un nom. Trente ans peut-être, car son anatomie ne semblait pas celle d’une toute jeune femme, mais une détermination avec exactitude se révélait naturellement impossible. Cependant, Inou ressentit le besoin de lui créer une identité, d’abord pour lui redonner son statut d’être humain et, ensuite, dans l’espoir d’aider cette femme meurtrie à se reconstruire. Pour l’instant, celle-ci ne parlait pas, mais, peut-être plus tard, parviendrait-elle à se présenter, leur raconter son histoire comme leur expliquer pourquoi elle était arrivée jusqu’à eux. L’intendante soupira légèrement en songeant à la tâche à accomplir, sans la malmener, puis, avec une grande délicatesse, sa main munie d’un chiffon enduit de savon, elle commença par nettoyer sa peau d’un geste doux. Petit à petit, elle ôta la poussière pour rendre ses plaies bien propres. Son invitée se laissa tourner, puis retourner, gémissant à chaque mouvement qui l’amenait à souffrir, totalement inerte le reste du temps. Inou lava le peu qui demeurait de sa chevelure, puis s’appliqua à en égaliser la longueur, une coiffure bien nette à présent, mais dénuée d’élégance, selon elle. En tout cas, avec ses mèches toutes courtes dont une plus claire que les autres, presque blanche en fait, sa protégée ressemblait plus à un adolescent qu’à une femme. Une fois la toilette achevée, se souvenant des propos d’Amaury, Inou hésita à lui bander le thorax. De nouveau, sa bouche se contorsionna, puis elle décida qu’elle l’avait déjà suffisamment ennuyée. Aidée par Mira qui l’assistait depuis le début, elle enfila sur le corps blessé une large chemise, puis le recouvrit d’un carré de laine pour le réchauffer. Aussitôt, comme si elle avait compris que les soins étaient terminés, la nouvelle venue se recroquevilla sur elle-même, enserrant le tissu entre ses bras comme pour se préserver. Songeuse, Inou demeura un instant à l’observer, se demandant comment elle se débrouillerait pour démontrer à Kerryen son attitude irresponsable et l’amener à en changer. Son neveu pouvait être têtu, mais elle se sentait capable de l’être encore plus que lui. Tant pis ! Si ce dernier avait refusé d’endosser le rôle qui lui était dévolu, en digne tante d’un roi, elle reprendrait le flambeau et deviendrait pour leur visiteuse la plus extraordinaire des hôtesses. Mais, gare à lui, elle ne laisserait pas le souverain du Guerek échapper à sa mission sans le pousser dans ses retranchements ! Malgré son absence manifeste d’intérêt, tôt ou tard, elle finirait par lui opposer des arguments qui le feraient plier. À présent, par quoi devait-elle commencer ?
— Mira, tu restes avec elle le temps que je règle tous les détails. Tu entends : tu ne la quittes pas des yeux ! C’est bien compris ?
La menace n’apparaissait que de pure forme ; elle pouvait se fier à la servante qui, dans les faits, avait largement dépassé ce simple niveau de responsabilité. La jeune femme se différenciait complètement des autres filles de son âge, plus concernée par le travail de qualité que par les beaux minois, car, pour Mira, prouver sa valeur représentait l’unique objectif de son existence. Arrivée à Orkys depuis six ans, après deux années partagées entre observation et prise d’initiatives, elle s’était peu à peu rendue indispensable et secondait l’intendante du château avec efficacité. Discrète et omniprésente, elle parvenait même à devancer les demandes quand elle ne proposait pas, du bout des lèvres pour ne pas paraître impolie, quelques suggestions ingénieuses qu’avec l’accord d’Inou elle s’employait à faire appliquer au nom de cette dernière. La tante de Kerryen avait bien conscience du mérite de la domestique, mais, jusqu’à présent, n’avait toujours pas récompensé celui-ci par une promotion explicite.

Quand Inou revint dans la salle des baquets avec Amaury, elle s’était occupée de tout. Tout d’abord, elle avait ordonné le déplacement d’un lit initialement dans une chambre vacante vers la sienne. À peine le temps de grignoter à toute vitesse son déjeuner dans la cuisine de Gigrid, vérifiant au passage que la soupe avait été préparée selon son souhait, puis elle était repartie avec des idées plein la tête pour apporter davantage de confort à sa protégée, comme l’installation d’un large paravent entre leurs couchages afin de leur préserver un minimum d’intimité. Une fois les derniers détails finalisés, Amaury avait de nouveau été sollicité pour ramener la femme chez elle. Mécontent de se voir dérober un de ses hommes, le chef des gardes, Jiffeu, avait clairement manifesté sa désapprobation avant de finir par abdiquer en raison de l’implacable détermination d’Inou. Pour lui, cette femme s’apparentait à un monstre en jupons. Avec un aplomb absolu, elle ne lâchait jamais prise sans avoir emporté le morceau et lui, malgré l’autorité de son statut, ne parvenait pas à lui résister. Cependant, attestant d’un indéniable courage, il s’était opposé à elle juste ce qu’il fallait pour ne pas perdre son honneur dans cette confrontation. Chacun le savait, dans la façon de se comporter d’Inou, l’ordre restait en permanence sous-jacent derrière la demande et bien fou aurait été celui qui s’y serait trompé. Au Guerek, après le roi se dressait incontestablement l’intendante, à moins qu’elle fût régulièrement devant lui… Donc, à contrecœur, Jiffeu lui avait cédé son garde et elle l’avait emmené, lui précisant en s’éloignant qu’elle le conserverait jusqu’à nouvel ordre. Sur le chemin, elle avait transmis à Amaury toutes les consignes qu’elle entendait l’amener à strictement respecter.

À présent auprès de la femme, toujours recroquevillée, Amaury s’exécuta. S’occuper de ce drôle de petit être amusait l’homme. D’une part, pour l’indéniable transformation de son quotidien depuis l’arrivée de celle-ci et, d’autre part, pour la notoriété inattendue qu’elle lui offrait. Depuis la fin de la matinée, tout le monde venait discuter avec lui pour recueillir ses impressions et écouter sa description de celle que tous les résidents du château avaient déjà baptisée la dame de la porte. Connaissait-il son véritable nom ? Possédait-elle vraiment des cheveux qui lui tombaient jusqu’aux pieds et une robe aussi scintillante que les étoiles ? Détenait-elle des armes extraordinaires ? Ses prunelles flamboyaient-elles d’une lueur intérieure ? L’imagination fertile des habitants de la forteresse allait bon train et le roi devrait batailler ferme pour arrêter les rumeurs les plus folles s’il tardait un peu trop à intervenir. Soucieux de la justesse des faits, le garde avait répondu honnêtement, enfin, jusqu’au moment où, Estia, la belle Estia, la merveilleuse, l’ensorcelante avait posé son regard de velours sur lui, s’approchant même tout près pour échanger quelques mots. Là, pour elle, il avait ressenti l’irrésistible envie de s’inventer mille prouesses pour, ainsi, briller à ses yeux pour l’éternité… Tandis qu’il cherchait comment se mettre en avant, l’image de cette femme blessée avait traversé son esprit et, finalement, il avait renoncé à travestir la vérité, songeant que ses mensonges pourraient lui nuire, alors qu’elle semblait déjà avoir tant souffert. De plus, avait-il vraiment besoin de paraître plus qu’il était ? À présent, tous ceux qui, par fidélité au roi, avaient hésité à obéir à Inou s’en mordaient les doigts, quand il se réjouissait de s’être montré au bon moment, au bon endroit. Pour une fois que la chance lui souriait ! Empli de reconnaissance, pendant qu’il la transportait dans ses bras vers la chambre de l’intendante, il baissa ses yeux vers leur invitée à l’instant même où elle entrouvrait brièvement ses paupières avant de les refermer. Pendant une fraction de seconde, leurs regards se croisèrent. Pétrifié, il s’immobilisa, car, dans ses prunelles sombres, scintillaient comme des étoiles… Finalement, l’imagination fertile des habitants de la forteresse n’aurait pas tout inventé.
— Tu viens ou non ? protesta la tante de Kerryen quand elle s’aperçut qu’il ne la suivait pas.
S’excusant, il reprit le chemin vers sa destination, tout à la fois troublé et incertain de sa perception. Peut-être ne l’avait-il que rêvée ? Et pourtant dans son esprit flottaient toujours d’incroyables paillettes dans un ciel nocturne. Cette fois, quand il déposa la femme sur le lit, ses mouvements s’accompagnèrent plus de déférence que de prévenance. Seule une extraordinaire personnalité pouvait détenir des iris à ce point merveilleux. D’un geste délicat, il remonta la couverture sur elle, cherchant de nouveau à croiser ses yeux, mais, repliée sur elle-même, les paupières fermées, elle ne lui prêta aucune attention.
— Que puis-je faire de plus pour vous, dame Inou ? s’enquit-il.
Le cerveau de la tante de Kerryen fonctionnait à plein régime. Dans sa volonté de prendre soin de son invitée, deux idées venaient de germer en parallèle dans sa tête, l’une concernait les blessures de leur protégée, la seconde, Amaury.
— Rends-toi chez l’herboriste de la cité pour récupérer deux pommades, la première destinée à accélérer la cicatrisation des plaies et l’autre la disparition des hématomes, mais uniquement celles fabriquées par Mukin.
— Je ne crois pas que mon chef m’accordera une sortie en ville…
— Mais tu ne vas pas lui demander son avis. As-tu bien écouté ce que je lui ai déclaré : je te garde jusqu’à nouvel ordre. Et si par hasard il s’y opposait, dis-lui de me présenter au plus tôt ses doléances.
Amaury retint un sourire. Quel phénomène que cette femme ! Une personnalité d’une grande générosité, mais aussi inflexible que son neveu. D’ailleurs, la relation entre eux s’accompagnait souvent d’étincelles que le bruit de leurs disputes régulières, rebondissant entre les murs dans le château, révélait sans la moindre discrétion. L’homme se permit de douter que le roi l’emportât sur elle à chacun de leurs conflits. En revanche, tout le monde filait droit quand l’un ou l’autre donnait un ordre et les éventuelles contestations de Jiffeu s’éteindraient d’elles-mêmes.
— De plus, poursuivit-elle, je vais avoir besoin de quelqu’un pour veiller sur notre invitée. Est-ce que ce poste à plein temps te tenterait ?
La question n’apparaissait que de pure forme, puisqu’Inou avait déjà décidé pour lui. Cependant, tout en la fixant, Amaury fronça les sourcils. À quoi pensait-elle exactement ? Que, ce faisant, il cesserait de vivre la vie d’un simple soldat, qu’il éviterait les nuits en dortoir, les gardes sur les remparts balayés par le vent et glacés par le froid de l’hiver ou la torride chaleur estivale pour les remplacer par un confort douillet en intérieur… Et puis une charge honorifique, si jeune, pourrait définitivement changer le regard de la voluptueuse Estia sur lui…
— Naturellement ! répondit-il immédiatement.
— J’en parlerai à Kerryen au plus vite. À partir de maintenant, te voici promu à cette nouvelle fonction à laquelle, d’ailleurs, je devrais trouver une dénomination adaptée. Parfait ! Descends à la cuisine et rapporte-moi le potage et une cuillère avant de partir en ville. Je vais remplumer notre bel oiseau…

Malheureusement, tous les efforts d’Inou pour nourrir sa protégée se révélèrent vains. Celle-ci demeurait complètement prostrée. Dépitée, l’intendante songea qu’elle recommencerait plus tard, tandis que, dans son esprit, toutes les tâches à effectuer d’ici le soir s’affichaient les unes après les autres. Cette incroyable arrivée avait occasionné bien trop de retard sur son programme de la journée. Elle appela Mira pour veiller sur leur invitée, lui précisant qu’Amaury la relaierait à son retour. D’ailleurs, juste avant, elle devait remettre la main sur lui pour une leçon de morale. Elle tenait les hommes, jeunes et célibataires de surcroît, en piètre estime, s’en méfiant comme d’une maladie grave et incurable ; elle les considérait comme incapables d’adopter une attitude convenable dès qu’un joli jupon rentrait dans leur champ de vision. Au Guerek, à sa grande fierté, les lois protégeaient les femmes des conduites infâmes des messieurs, même si elle avait conscience que celles-ci ne permettaient pas d’éliminer toute la muflerie de leur part ; le harcèlement pouvait prendre tant de facettes dans l’imagination fertile, voire subtile, des cortex masculins. Garant de ces règles, Kerryen devait chaque jour préserver la gent féminine de l’obscurantisme des mâles et de leur comportement rétrograde justifié par d’archaïques dogmes qui perduraient dans certains esprits atrophiés ; trop de personnes encore avaient oublié de s’élever moralement et s’égaraient dans les bas-fonds de la pensée malfaisante et pernicieuse. Prônant un idéal supérieur, son pays promouvait l’honneur de ses représentants dans le respect des dames et, selon Inou, bien d’autres nations auraient dû s’en inspirer. Il suffisait de se rendre dans les contrées environnantes pour comprendre à quel point la vie de ces dernières pouvait devenir épouvantable quand les hommes laissaient leurs plus vils instincts les emporter. Un frisson la parcourut, alors qu’elle songeait principalement à l’abjecte conduite d’Eddar, jeune souverain de l’Entik. Sa terrible réputation avait sans conteste franchi les frontières du Guerek et les récits qui relataient le sort de la population en général et celui des femmes en particulier l’amenaient à frémir de colère et de dégoût ; tant de gestes déplacés et de décisions condamnables qui plongeaient les habitants dans une profonde misère, tant physique que morale. Certaines rumeurs colportaient même que, dans son château, la luxure régnait en maître et que, quel que fût leur sexe, ceux qui y entraient y subissaient les pires outrages sans jamais en ressortir… Cet homme n’était qu’une brute et elle aurait voulu croire qu’il était aussi bête qu’il en avait l’air, mais, étrangement, il lui arrivait d’en douter. Heureusement, au Guerek, un tel cas de figure ne se produirait jamais ! Aucune tolérance pour les fauteurs de trouble. Attention aux messieurs qui pensaient pouvoir abuser de ces dames sans s’engager, l’unique alternative leur proposait union ou billot et, si jamais le prétendant tentait de s’y soustraire, le roi le faisait activement rechercher. Naturellement, Kerryen, avec fierté, avait repris le flambeau de la défense des femmes de son pays et, rien que pour cette raison, elle lui vouait une indéfectible admiration, se sentant prête à lui pardonner jusqu’à son côté un peu trop rustre par moment.
Alors que son cerveau sautait d’un sujet à un autre, une interrogation résonna curieusement dans sa tête. Finalement, pourquoi avait-elle choisi Amaury pour s’occuper de sa protégée ? Considérant son peu de foi envers la caste masculine, sa décision semblait complètement illogique. Sa première idée aurait dû être de la confier à Mira, idéale en raison de son intégrité absolue. Pourtant, observant le regard que portait le garde sur cet être vulnérable à son arrivée dans la salle, elle y avait déchiffré l’intérêt, la compassion et la bienveillance ; ces apparentes qualités l’avaient immédiatement convaincue de la valeur du jeune homme. Une voix intérieure lui avait assuré qu’il veillerait sur elle avec tendresse, bien mieux que Kerryen, tout en agissant avec honneur. Malgré tout, elle le surveillerait du coin de l’œil…


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