Lecture gratuite : le chapitre 1 d'Un Éternel Recommencement de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy roman

Note : 4.6 / 5 avec 261  critiques meilleur

Le Chapitre 1 d'Un Éternel Recommencement en lecture gratuite

Si quiconque lui avait affirmé deux ans plus tôt qu’il pourrait devenir heureux, jamais il ne l’aurait cru. Jusqu’à sa venue, sa seule et unique histoire de couple avait ressemblé à un drame quotidien pendant quatorze terribles années. Certains événements l’avaient tant marqué de leur rare violence que jamais il n’aurait pensé les surmonter avec une telle facilité. Après être apparue dans son existence, sans prévenir, elle s’y était glissée par un trou de souris pour y rester et, depuis, il avait chassé tous ses doutes pour l’aimer sans pudeur ni retenue, du plus profond de son âme autant que de sa peau. Savourant l’indicible bonheur de sa présence, il se rapprocha de la silhouette allongée de son épouse, puis, l’enveloppant de la sienne, dénuda d’un geste léger son épaule qu’il frôla de ses lèvres.
— Ma petite femme a-t-elle bien dormi ?
— Jusqu’à ce que tu arrives, oui…, grogna-t-elle.
— Comment peux-tu traiter ainsi l’unique homme de ta vie ?
Avec vivacité, elle tourna la tête vers lui.
— Unique ? Attends, laisse-moi compter…
Alors qu’elle commençait à replier ses doigts les uns après les autres, il s’exclama en lui attrapant les mains :
— Je te l’interdis !
— Quoi ? Penses-tu me retenir prisonnière de ton corps ? Un valeureux chevalier pourfendra mon geôlier pour me délivrer. Au secours, sauvez-moi !
— Personne ne t’entendra, femelle ! Tu resteras enfermée dans ce château jusqu’à ta mort, puis je balancerai ta dépouille aux corbeaux !
Cessant de se défendre, elle le regarda fixement.
— C’est incroyable comme tu peux te montrer romantique… Je m’interroge sur le fait de t’échanger contre un plus jeune qui me contera fleurette, voire deux peut-être…
— Mais te fera-t-il aussi bien l’amour que moi ? demanda-t-il entre deux baisers pressants.
— Laisse-moi tester et je jugerai…
Un faible vagissement résonna à proximité. Désabusé, il se rejeta en arrière.
— Non ! Elle n’aurait pas pu attendre un peu plus !
— Je crains que les estomacs des bébés ne raisonnent pas comme le désir d’un roi, conclut-elle dans un rire, tandis qu’elle se levait.
À présent au-dessus du berceau, elle contempla un nourrisson qui lui sourit en la reconnaissant.
— Te voici réveillée, ma beauté ! dit-elle en la saisissant tendrement.
— Approchez-vous, femmes de ma vie, que je vous serre contre moi avant que je parte dans la froidure extérieure, annonça-t-il en s’asseyant sur le lit.
Elles s’installèrent près de lui et l’homme les entoura toutes deux de ses bras, caressant avec douceur la chevelure de sa petite fille qui lui destinait tous ses sourires. Croisant le regard de son époux, elle y déchiffra une gravité inhabituelle.
— Kerryen, tout va bien ?
— Oui… Je suis bêtement heureux de vous avoir.
Il ne s’exprima pas plus, mais elle le connaissait par cœur, ses forces comme ses fragilités, ses certitudes comme ses doutes, sa crainte la plus profonde qu’elle aurait pu partager, mais qu’elle repoussait de toute son âme ; rien ne les séparerait plus désormais. Dorénavant, sa vie était ici, avec lui, leur enfant et leurs amis. Elle cala sa tête contre son épaule, tentant de le rassurer par son contact.
— Tu ne me perdras pas. Tu t’en souviens, je te l’ai promis, murmura-t-elle.
— Sauf que, j’en suis persuadé, tu n’en croyais pas un mot à ce moment-là…
— Tu es trop fort pour moi ! Je rends les armes !
— Dommage que tu tiennes notre descendance, sinon…
— Des menaces, toujours des menaces !
Elle éclata de rire de nouveau, puis, installée sur le lit, ouvrit le cordon de sa chemise. Son bébé au sein, elle l’observa téter et, au lieu de ressentir la douceur habituelle de ce lien maternel, elle frissonna, jetant un vague coup d’œil de reproche vers son mari qui achevait de se préparer. L’humeur mélancolique de celui-ci était parvenue à déteindre sur elle.
— Que comptes-tu faire de ta journée ? demanda-t-elle.
— Avec Amaury et Jiffeu, je dois finaliser la planification de la défense de la forteresse. Ensuite, je filerai à la salle d’entraînement et verrai si mon adversaire de prédilection trouvera le temps de m’y rejoindre…
— Tu penses vraiment qu’Eddar passerait à l’attaque ? Cet homme n’est qu’une brute finie, incapable de la moindre stratégie sophistiquée. Si, comme tes espions te l’ont signalé, il convoitait le Guerek, ses troupes seraient déjà en marche et parfaitement visibles. Voilà qui devrait nous laisser un délai convenable avant de craindre une action de sa part, tu ne crois pas ?
Kerryen soupira.
— Je sais que tu as raison. Mais, étonnamment, un sombre pressentiment persiste en moi. J’échafaude des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, dont certaines m’effraient malgré moi… Imagine qu’il se soit associé à d’autres dans ce funeste projet. En dépit de l’absence de preuves pour étayer cette sensation, je n’arrive pas à m’en détacher totalement. En conclusion, pour ne rien oublier, je recommence le tour du château pour en cibler définitivement les points faibles et organiser de quoi résister longtemps à un éventuel siège.
Leurs regards se croisèrent à l’évocation du dernier mot, leurs pensées s’égarant dans un passé commun, celui qu’ils avaient parcouru ensemble et qui avait, contre toute attente, fini par les rapprocher. Tant de souvenirs les unissaient, les premiers teintés de tristesse et de regrets, les seconds, d’espoir et de reconnaissance. Cependant, l’un d’entre eux résonnait d’un écho particulier dans leur mémoire, une bataille dont les relents nauséabonds flottaient encore dans leurs narines. Même si chaque jour qui s’achevait les éloignait un peu plus de ces dramatiques événements, jamais ceux-ci ne disparaîtraient et, tapis dans l’ombre de leur cœur, continueraient à les hanter comme le fantôme d’une erreur de leur histoire. Décidément, cette journée débutait sous des auspices troublés.

◎ ◎ ◎

— Et toi, que projettes-tu ? reprit-il.
— Laisse-moi réfléchir… L’emploi du temps d’une reine s’avère tellement chargé ! Qu’avais-je prévu déjà ? Oh… je ne suis plus trop sûre, mais, de mémoire, je crois qu’il contenait le mot bébé…
Kerryen se rapprocha d’elle et se pencha pour l’embrasser.
— Tu es merveilleuse…
— C’est pour cette raison que tu m’aimes ?
— Tu n’as pas vraiment envie de la remettre dans son berceau…
— Moi, je ne dirais pas non, mais notre petite demoiselle préfère de toute évidence finir son petit-déjeuner.
Il jeta un coup d’œil vers sa fille et, d’une voix grondeuse, s’adressa à elle :
— Toi, c’est bien parce que tu comptes pour moi que j’accepte que tu t’interposes entre ta mère et moi ! Tu m’entends !
L’enfant cessa de téter pour lui réserver un magnifique sourire avant de reprendre son indispensable activité, tandis que le visage de Kerryen s’illuminait.
— Mon amour, méfie-toi. Je vois déjà au regard que tu poses sur elle que, comme moi, elle te mènera par le bout du nez…
— C’est ce que je te laisse croire, conclut-il avec un soupçon d’ironie, alors qu’il s’éloignait.
— Comment ça ? Kerryen ! Reviens ici tout de suite ! Kerryen !
Le battant se referma derrière lui.
— Ma princesse, je pense que ton papa se fait d’étranges idées sur son pouvoir personnel. Tu t’imagines ! Comme s’il pouvait nous tromper sur ses intentions…
Elle resserra son étreinte autour de son bébé, goûtant de nouveau le bonheur de son existence, à présent que les ombres de son cœur s’étaient dissipées.

◎ ◎ ◎

Quand Kerryen parvint à son bureau, deux hommes attendaient devant sa porte. Il réprima une envie de rire. Depuis la naissance de leur fille, il oubliait régulièrement les contraintes liées aux charges d’un roi. Il savait qu’il n’aurait pas dû en abuser, mais, également, que personne ne lui en tiendrait rigueur ; un souverain, amoureux et père, le changement de sa vie se montrait pour le moins radical. Soudain, il réalisa que ceux-ci devaient patienter depuis une bonne demi-heure au moins. Peut-être exagérait-il un peu, mais, en digne monarque, il ne le reconnaîtrait absolument pas.
— Ah, parfait ! Vous êtes déjà là ! Cessez donc de lambiner devant cette porte, nous serons bien plus efficaces sur le terrain pour développer une réflexion pertinente.
Les regards déconcertés des deux soldats se posèrent sur lui. Puis, comme ceux-ci tardaient à réagir, Kerryen leur lança en s’éloignant :
— Alors ! Vous allez rester longtemps plantés comme ça ?
Son injonction suffit à presser les mouvements d’Amaury et de Jiffeu, tandis qu’un sourire malicieux s’affichait sur le visage du roi, naturellement invisible aux yeux de ceux qui ne l’avaient pas encore rattrapé. Décidément, l’esprit vif et espiègle de sa femme avait déteint sur lui. À présent, il prenait un malin plaisir à se moquer gentiment de ses hommes. Une pointe d’humour ou d’ironie s’immisçait dans ses propos, impensable avant elle !

◎ ◎ ◎

À peine sortis dans la cour que le froid qui régnait sur le Guerek fondit sur eux. Particulièrement précoce cette année, l’hiver ne dérogeait pas à sa rudesse habituelle, mais cette rigueur ne les empêcherait pas de fêter dignement le premier anniversaire de la mort de l’empereur noir ou, tout du moins, sa disparition. Cet événement crucial avait libéré tous les pays du nord d’un épouvantable asservissement et redonné à la vie un espoir de renaissance. Ainsi, depuis la fin de leur occupation, le Pergun et l’Entik se reconstruisaient progressivement. Pour cette raison, Kerryen suspectait qu’une des informations rapportées par ses espions se révélait erronée. Pourtant fiables, ces agents pouvaient avoir été sciemment trompés dans le but de propager ce leurre jusqu’à lui. Comment son château aurait-il pu être inquiété ? Décidément, cette éventualité lui déplaisait au plus haut point. Eddar restait un homme sans détour, pas vraiment le genre à concocter des pièges aussi subtils, excepté si quelqu’un le conseillait ou si un autre souverain, beaucoup plus habile, comme Péredur, y collaborait. Mais dans quelle mesure le roi de l’Entik écouterait-il celui du Kerdal ? Naturellement, à présent que la paix était revenue, leur convoitise au sujet de la porte s’était réveillée peu à peu, mais aucun des deux n’accepterait de la partager avec quiconque, sauf si un compromis les avait amenés à repousser leur mésentente. Quelle inavouable tractation temporaire aurait pu les intéresser ? En dehors de cette porte inutile, la modeste richesse du Guerek ne pouvait déclencher autant d’engouement à elle seule. En conclusion, Kerryen n’imaginait aucunement une alliance durable entre eux. Alors, si celle-ci ne représentait pas une possible explication de cette menace, quelle pouvait en être la raison ? Finalement, à propos de son aptitude à prédire l’avenir autant qu’à deviner les stratégies des souverains voisins, rien n’avait changé, il demeurait toujours aussi peu compétent.

◎ ◎ ◎

Leurs pieds crissant sur la neige gelée, les trois hommes atteignirent l’escalier qui menait au chemin de ronde. Une fois dessus, Kerryen se tourna vers sa forteresse. Devant lui se dressait le bâtiment principal, un large parallélépipède de trois étages visibles et autant sous terre directement creusés dans la roche qui transformaient son sous-sol en dédale souterrain. Protégé au nord-ouest par la mer Eimée, l’amoureuse platonique d’Orkys qui, selon les légendes, pourfendrait toute personne assez téméraire pour tenter une attaque maritime, le château surplombait une paroi quasi verticale d’un millier de mètres de hauteur dont le pied se divisait en d’innombrables écueils sur lesquels éclatait le flot tumultueux. Deux tours élevées cernaient cette imposante construction, l’une d’elles étrangement plus haute que la seconde, parfaites pour surveiller les environs à un détail près, elles restaient inoccupées. En raison de sa situation géographique difficilement accessible et de son peu d’intérêt économique, le Guerek avait vécu en paix pendant très longtemps, une excellente raison pour relâcher une nécessaire vigilance, mais, à présent, Kerryen avait décidé de remédier à ce laisser-aller, susceptible de devenir préjudiciable dans l’incertitude du contexte actuel. Une partie de ce problème apparaissait simple à résoudre en organisant un roulement entre quelques sentinelles soigneusement désignées. Au premier plan, de chaque côté de la cour, deux dépendances se faisaient face, l’écurie à gauche, avec un second niveau pour entreposer le foin, et, à droite, le corps de garde. Flanquée d’une unique tour, cette seconde bâtisse, massive et sévère, abritait une garnison qui avait plus que doublé en moins de deux ans. Le succès contre l’empereur avait généré d’inattendues vocations, provoquant un afflux de postulants, tandis que ceux qui s’étaient enrôlés pour se battre manifestaient le désir d’intégrer de manière officielle les troupes du Guerek. Naturellement, en raison de l’explosion de la demande, tous les volontaires n’avaient pu être incorporés. Ainsi, Jiffeu et lui avaient dû procéder à une impitoyable sélection. Cependant, pour ménager les susceptibilités tout en entretenant les bonnes volontés, le roi avait créé un nouveau statut, celui d’homme de réserve, assorti du devoir de s’entraîner durant un mois par an, de façon consécutive ou morcelée, et assortie d’une faible solde, plus symbolique que lucrative. Pour avoir vécu les horreurs de ce conflit et la disparition de trop nombreux de ses gardes au col de Brume, Kerryen ne comprenait pas cet engouement soudain pour la guerre et ses batailles. Une folie contagieuse s’était emparée de ces hommes pour les pousser à devenir des combattants, mais, après tout, chacun choisissait son destin ou, tout du moins, le croyait-il. À moins que l’étrange victoire du Guerek eût suscité l’idée que la liberté de leur pays méritait d’être protégée. Défendre sa terre, quel qu’en fût le prix… La détection de réels talents chez beaucoup de leurs engagés temporaires avait constitué un des points positifs de leur mémorable affrontement avec l’armée de l’empereur noir. Dorénavant, le souverain avait acquis la certitude de compter dans sa garnison des soldats fiables, courageux et expérimentés dont, cette fois, beaucoup d’entre eux doublaient leurs compétences : parfaits bretteurs et excellents archers. Finalement, Ellah n’avait pas été totalement inutile… Il ébaucha un sourire indéchiffrable. À présent, il se sentait fier de son rôle de roi à la tête du Guerek. Là encore, songeant à son parcours semé de doutes, si quelqu’un lui avait affirmé un peu plus tôt qu’il aimerait régner, jamais il ne l’aurait cru… Ses yeux explorèrent le mur d’enceinte qui, ceignant la cour, partait de chacune des tours qui encadraient le bâtiment principal pour atteindre le châtelet sur lequel il se tenait, intégrant dans chacun de ses cheminements deux échauguettes, elles aussi irrégulièrement occupées.

◎ ◎ ◎

— Sire, intervint Jiffeu.
— Oui, nous devons assurer une meilleure surveillance de la forteresse avec des sentinelles présentes en permanence…
— Tout à fait. Amaury et moi avons mis en place une planification qui inclura tous les lieux d’observation désormais.
— Finalement, vous êtes parfaits ! Je me demande si vous avez encore besoin d’un roi…
Sans leur permettre de réagir, il rejoignit la courtine sur sa droite et son regard plongea vers la ville, s’arrêtant à la deuxième rangée de fortifications, dernière ligne de défense avant l’entrée dans Orkys, qui ne s’additionnait à la première que sur la partie la plus accessible des remparts. Ses aïeux n’avaient vraiment rien laissé au hasard, ni l’endroit naturellement préservé qu’ils avaient choisi, un large promontoire rocheux, cerné, sauf du côté de la cité, par des à-pics vertigineux, ni la qualité des protections. Obligatoirement, au cours de son histoire, le Guerek avait connu des périodes tourmentées, mais si peu nombreuses qu’elles avaient à peine imprégné les mémoires jusqu’à l’assaut de l’empereur noir et maintenant surgissait cette inquiétante information… Kerryen resserra son manteau autour de lui. Pourquoi cette pensée lui inspirait-elle autant de crainte ? Dans ce froid glacial et sur ces chemins enneigés, qui, sinon un insensé, pourrait songer à une offensive ? Personne… Il devait absolument se raisonner ; cette envie effrénée de conquête attendrait bien le retour du printemps. Pourtant, il n’y parvenait pas, comme si une petite voix pressante lui conseillait de ne rien négliger. Son regard s’attarda sur la défense des entrées, de lourds battants fermés par de larges et solides madriers combinés à deux herses, une pour chacun des châtelets, mais, le lendemain, exceptionnellement, tout resterait ouvert en raison de la fête à laquelle il avait convié le peuple. À sa grande surprise, l’événement avait attiré beaucoup de Guerekéens ainsi que de nombreux visiteurs. La cité comptait à présent une bonne centaine d’habitants supplémentaires, peut-être un peu plus, pas de quoi non plus craindre une attaque. Décidément, il se préoccupait pour rien. Revenant à la muraille et à sa protection, il réfléchit de nouveau à l’absence de pont-levis au niveau du châtelet principal, pesant le pour et le contre du projet visant à en bâtir un. De toute évidence, son édification nécessiterait de creuser la roche, un travail titanesque pour finalement un gain a priori minime. Sauf que maintenant, ils disposaient d’un peu de poudre pour leur faciliter la tâche… Partiellement convaincu par l’intérêt de sa mise en place, il attendait d’en discuter avec ses hommes, Mukin et Tournel, pour mûrir son opinion. Naturellement, il ne pourrait empêcher Inou et Béa de se joindre à eux, sans compter sa petite femme chérie dont, à présent, il écoutait les conseils avisés. Songeant à cette dernière, son cœur se remplit d’une joie intérieure si intense qu’il se crispa comme sous l’effet d’une brève douleur… Était-ce la peur de perdre son ineffable bonheur qui, ce matin, le rendait si inquiet ? Parfois, de troubles pensées obscurcissaient sa sérénité, comme celle qu’un jour, obligatoirement, il paierait le prix de sa félicité actuelle. Parce que la douceur de vivre n’appartenait pas à son destin, tôt ou tard, la vie reviendrait lui arracher l’amour qu’elle lui avait donné. Dès lors, face à la plus grande souffrance de son existence, il s’étiolerait jusqu’à sa mort…
— Que diriez-vous de construire un pont-levis à l’entrée de la forteresse ? demanda-t-il soudainement, après un long silence.
Amaury jeta un coup d’œil vers Jiffeu. Dépourvu de connaissances sur ce système, il attendait l’avis du chef des gardes.
— Intéressant. En revanche, peut-être devrions-nous nous pencher un peu plus sur l’usage de cet explosif avant de faire sauter les roches aux portes du château…
— En incontestable spécialiste de notre poudre noire, Mukin viendrait sûrement seconder Cerkin sur ce projet. J’en discuterai avec lui à son arrivée, c’est-à-dire s’il parvient à braver les intempéries, dès ce soir. Ce qu’il réalisera sans conteste, car je le suspecte fortement de nous avoir préparé une petite surprise pour nos réjouissances, n’est-ce pas ?
Kerryen lança un regard appuyé aux deux soldats qui, obligatoirement, devaient être dans la confidence, mais l’un comme l’autre affichèrent un air innocent qui, cependant, ne berna pas le roi. Il attendrait bien quelques heures de plus pour découvrir jusqu’où ils étaient mouillés.

◎ ◎ ◎

Les trois hommes poursuivirent leur contrôle des différents points de la muraille, vérifiant l’efficacité des systèmes défensifs classiques.
— Nous pourrions, avança Amaury, également développer des dispositifs pour repousser d’éventuels assaillants. Les flèches, face à de grosses machines, ne pèseront pas lourd…
À l’écoute des paroles de son second bras droit, Kerryen devint pensif. Alléché par la proposition, son cerveau imaginatif s’était immédiatement emparé de ce projet exaltant et, déjà, bâtissait des engins d’exception pour lesquels il envisageait projectiles et structures mécaniques.
— Passionnant… Avez-vous une opinion à ce sujet ? Nous devons tenir compte de la configuration d’Orkys, demanda-t-il.
— Vous croyez vraiment que de tels engins pourraient monter dans la ville ? La seule artère se révèle si étroite que les chariots peinent pour accéder à la forteresse, opposa Jiffeu.
— Je ne songeais pas tout à fait à cette situation bien qu’elle puisse survenir, mais plutôt au danger que les trouvailles pour nous défendre provoquent plus de dégâts dans la cité ou sur nos remparts que les attaques de nos ennemis. De plus, la largeur raisonnable de certains de ces appareils permettrait leur circulation à travers Orkys. Ainsi, un bélier y parviendrait sans difficulté.
— Cependant, certaines d’entre elles possèdent une portée non négligeable. Même en se positionnant à l’extérieur des habitations, leurs projectiles pourraient frapper nos murailles.
En écoutant parler Jiffeu et le roi, Amaury réalisa qu’il en connaissait vraiment très peu à ce sujet… Tournel ou Mukin pourrait lui en expliquer le fonctionnement ou lui dessiner un croquis pour se familiariser avec leur diversité pour, de cette façon, y réfléchir de façon plus adaptée et personnelle, et participer à la concertation. Kerryen poursuivit :
— Dans le pire des cas, oui. Toutefois, la configuration de la forteresse ne leur facilitera pas la tâche : nos ennemis en bas, et nous en haut. Elles atteignent rarement des cibles à plus de quelques centaines de mètres et, surtout, à une telle hauteur. De quoi nous laisser à l’abri de leurs effets destructeurs pour quelque temps encore… À moins que ne soient fabriqués pour l’occasion des appareils plus puissants et spécialement conçus pour des projections en altitude. En tout cas, la suggestion me paraît excellente et nous réunirons le conseil pour en discuter. J’en toucherai un mot à Tournel et au sage demain, enfin, quand ce dernier aura fini de régler ses petites cachotteries, précisa-t-il en tournant son regard vers Amaury qui le soutint avec héroïsme. Et pour ce qui est de mettre la population en sécurité ?
— Nous nous sommes inspirés des feux d’alerte lors de l’attaque des soldats de l’empereur. Cette fois, nous pensions en positionner quatre de plus entre le haut et le bas Guerek, un près du château, un avant la descente vers la Brucie et un à chaque limite entre les plateaux, soit deux en tout. Et, j’oubliais, pour terminer, un cinquième après le col de Brume, expliqua Jiffeu. Dame Allora se charge d’une partie de l’installation.
— En revanche, nous avons négligé la route qui longe les crêtes par le versant sud. Très étroite, elle ne permet que des déplacements isolés, compléta Amaury. Si ce choix ne vous convient pas, nous pourrons à nouveau y réfléchir.
— Non, votre estimation me paraît justifiée. Qui emprunterait un chemin si dangereux en cette saison ? Au fait, nos réserves de poudre sont-elles suffisantes ?
— Avec Mukin, Cerkin s’était occupé l’été dernier de se réapprovisionner en soufre, donc celles-ci me semblent raisonnables tant pour résister à une attaque que pour des utilisations annexes…
Contrôlant parfaitement son attitude, le chef des gardes rajouta précipitamment :
—… comme creuser la roche pour un pont-levis.
Kerryen tendit l’oreille. Voici qui confirmait que Jiffeu devait aussi être au courant de la surprise du sage et, à présent, il devinait que celle-ci consommerait leur fameuse substance noire. Qu’avait bien pu inventer son ami cette fois ?
— Il nous reste un ultime problème à régler, plus pour la ville que pour nous. De quels moyens disposons-nous actuellement pour circonscrire un incendie ? reprit-il.
Amaury et Jiffeu se regardèrent. Visiblement, aucun des deux n’avait envisagé cette éventualité.
— Pendant l’hiver, nous bénéficions d’une grande quantité de neige ; celle-ci devrait limiter sa propagation. En revanche, dès qu’elle sera fondue…, commença Amaury.
— En plus de l’utilisation de l’eau des puits de la cité, nous pourrions opportunément détourner quelques cascades, si besoin, proposa Jiffeu.
— De bonnes idées pour contrôler un feu accidentel. Cependant, si nos ennemis s’en servaient contre nous, comment éviter son développement ?
Les trois hommes s’observèrent, conscients qu’aucun d’entre eux ne possédait de réponses à cette question. Face à la malveillance, Orkys ne pourrait que brûler…
— Espérons simplement que nous n’en arriverons pas là, conclut le roi d’un ton morne.

◎ ◎ ◎

Kerryen ouvrit la porte de la salle d’entraînement, se demandant si sa partenaire préférée avait réussi à dégager un peu de son temps. Un léger sourire éclaira son visage en imaginant sa venue prochaine et le plaisir de se confronter à elle. Il n’en doutait pas, elle ne laisserait pas passer cette occasion de l’affronter et de le battre encore une fois. Leurs existences s’étaient littéralement transformées, leur offrant une harmonie si précieuse qu’elle en apparaissait presque irréelle. À quel sacrifice consentirait-il pour la préserver ? Tous ! Et, pour ses femmes, plus encore ! L’amour l’avait rendu heureux, mais également frileux. Quand quelqu’un ne possédait rien, quelle crainte pouvait-il éprouver de perdre une absence de tout ? Aucune. Mais, dorénavant riche, trop peut-être, il devenait suspicieux, comme si tous les êtres vivants l’enviaient au point de désirer lui dérober sa bonne fortune. Ainsi, si une personne se mettait à menacer son bonheur tout récent, il la combattrait jusqu’à la mort. Il ne pouvait même pas affirmer que ses rêves s’étaient exaucés, puisqu’il n’avait jamais espéré sa destinée actuelle. Était-il possible de réaliser des vœux inexistants ? De toute évidence, oui, et il s’en réjouissait. Avançant dans cette pièce, son regard balaya les murs tapissés d’armes dont certaines semblaient venues du bout du monde. Enfant, il les avait inspectées en détail pour en découvrir l’histoire, car quelques-unes apparaissaient si vieilles, voire si inusitées, qu’elles avaient éveillé sa curiosité. D’après son père, la collection avait débuté avec l’un de leurs très lointains ancêtres qui aurait parcouru la Terre entière pour les réunir. À l’époque, ouvrant des yeux émerveillés, il avait écouté les légendes contées par Lothan et s’était imaginé un avenir d’aventurier, comme celui de cet aïeul, à se promener par monts et par vaux, sans crainte ni responsabilité. Puis la réalité avait fini par rattraper son désir quand il avait compris qu’il succéderait au roi et que, devenu souverain du Guerek, il ne disposerait sûrement pas de la disponibilité nécessaire pour voyager librement aussi loin. Pourtant, elles l’avaient tant amené à rêver… Il s’en souvenait presque avec émotion, il les avait étudiées, les unes après les autres, son esprit s’emballait pour leurs noms autant que leurs origines inconnues, sa curiosité s’attisait encore plus lorsque son regard s’égarait sur la grande carte de Lothan sur laquelle il avait dessiné toutes les nations identifiées. Malheureusement incomplète, celle-ci l’avait cependant initié à la découverte du monde à travers les tracés de figures tarabiscotées, dont d’incertains pointillés matérialisaient les frontières. À présent, il se le rappelait, il s’était étonné de l’absence de certains pays, provenance des armes les plus anciennes, et avait questionné Lothan pour obtenir des explications. Celui-ci lui avait avoué son ignorance à leur sujet. À l’époque, Kerryen avait conservé dans un coin de sa mémoire ce détail troublant, puis l’avait négligé quand son existence d’enfant était devenue plus délicate auprès de son père, sans parler de son quotidien d’adulte. S’il lui arrivait de se réfugier dans cette pièce, ce n’était plus pour en apprendre davantage, mais pour s’évader de sa vie tourmentée sans quitter les murs de son château… Alors qu’il poursuivait l’exploration de la collection, une hypothèse jaillit dans son cerveau, d’autant plus surprenante qu’elle concernait la porte des temps, dont il savait dorénavant, parce qu’elle lui avait apporté Ellah, qu’elle fonctionnait. En effet, son ancêtre aurait-il possédé la maîtrise de cet accès ? Ce fait pourrait logiquement expliquer ses nombreux voyages comme la diversité de ses trophées, de tout lieu et de tout temps. Malgré lui, Kerryen secoua la tête. Par les vents d’Orkys, s’il avait pu déplacer ce maudit édifice ailleurs, il s’en serait débarrassé sans le moindre regret en dépit des hauts cris qu’aurait poussés Adélie ! Ce symbole et lui n’avaient jamais été ni amis ni alliés, et ne le deviendraient jamais ; il le détestait toujours autant ! Et puis, après tout, cet objet encombrant n’avait qu’à continuer de se terrer dans les sous-sols de la forteresse, car, Kerryen en était certain, après tant d’inactivités, il ne se réveillerait pas de sitôt pour se manifester. Une fois rejoint le fond de la salle, il ôta sa chemise, se sentant enfin libre de ses mouvements, puis ouvrit le placard pour en sortir un simple bâton. Jamais sa femme ne le convaincrait d’abandonner totalement son arme fétiche, l’épée, pour ce morceau de bois, même si, il devait le lui concéder, il prenait du plaisir à se battre avec celui-ci et surtout avec elle. Son premier combat contre elle au kenda lui revint en mémoire. Très souvent, comme à l’époque, ils n’étaient censés ni s’aimer ni se voir, tous les deux se donnaient rendez-vous dans les endroits les moins fréquentés pour parvenir à se retrouver à l’insu de tous. Après des années de sevrage, lui, comme un adolescent passionné, ne pouvait passer plus de quelques heures éloigné d’elle. Malgré lui, elle était devenue sa raison de vivre, presque son obsession. Alors qu’en ce lieu discret leurs corps aspiraient surtout à s’unir, la fin d’une de leurs rencontres avait emprunté un tour surprenant. Tandis qu’elle se rhabillait, il l’avait observée complètement fasciné par la grâce aérienne de ses mouvements les plus simples, grâce qu’elle transformait en une puissance inégalée quand elle l’affrontait. Pouvait-il l’adorer rien que pour cette raison ?

◎ ◎ ◎

— Et si tu m’apprenais ? avait-il demandé.
Elle avait froncé les sourcils, un léger sourire interrogateur sur les lèvres.
— Quoi ?
— À utiliser un kenda…
— Tu laisserais tomber l’épée pour ce vulgaire bâton ?
— Bien sûr que non ! Jamais un homme n’oublie son premier amour !
Leurs regards s’étaient croisés et l’ombre de Guisaine avait flotté au-dessus d’eux avant de disparaître, car certaines femmes ne méritaient nullement de persister dans les mémoires. Il avait poursuivi :
— Disons que j’apprécierais de me confronter à toi pour évaluer mon niveau.
— Tu es conscient que je vais te battre et que tu risques de m’en vouloir…
Kerryen avait haussé les épaules avant de répondre :
— Nous ne nous sommes jamais affrontés sur ce terrain, donc tous les espoirs restent permis !
— Voici des aspirations bien irréalistes pour un débutant !
— J’apprends très vite…
— Je n’en doute pas ! Bien. Je t’attrape celui accroché au mur ?
— Non, j’en ai un autre plus près, dans le placard.
L’instant d’après, il avait ressorti le vieux kenda poussiéreux qu’il avait testé quelques mois plus tôt après le passage d’Adélie, une éternité…
— J’ignorais que tu disposais de réserves, remarqua-t-elle.
— Celui-ci était plus pratique à récupérer… Quoi ? Je connais ce regard, allez, dis-moi à quoi tu penses.
— Il t’a appelé et, dorénavant, tu es lié à lui…
— Tu te fais des idées !
— Tu devrais le savoir, j’ai toujours raison ! Tu verras !
— Si tu veux ! En revanche, j’attends que tu m’en dévoiles les bases. Je t’accorde au moins un point, je devrai m’entraîner un peu avant de pouvoir te battre.
Elle avait commencé à le familiariser avec les rudiments de cette arme. D’explications en essais, le temps leur avait filé entre les doigts et ils étaient restés des heures à s’exercer, laissant la nuit envahir sur le Guerek sans même s’en apercevoir. Comme tous les combattants aguerris, Kerryen possédait une dextérité certaine qui l’avait amené à progresser rapidement, mais sans jamais, jusqu’à aujourd’hui, parvenir à la vaincre. Il ne désespérait pas, d’autant plus que, derrière ce défi, se renouvelait le plaisir de la confrontation avec le meilleur adversaire au monde. Elle éveillait tout en lui : sa réactivité, sa ruse, son habileté, sa vitesse d’exécution et, il devait bien l’avouer, elle lui avait également permis de développer son sens de l’innovation. Dorénavant, même à l’épée, il improvisait des déplacements originaux, se réjouissant de fragiliser les défenses de ses opposants avant de les abattre.

◎ ◎ ◎

— Prêt à mordre une nouvelle fois la poussière ? demanda une voix derrière lui.
Au son de son timbre, il releva la tête, tandis qu’il quittait ses souvenirs.
— Je savais bien que tu ne résisterais pas à l’appel de ma séduction naturelle…, rétorqua-t-il, légèrement ironique.
Elle éclata de rire, puis, sans prévenir, se lança à l’assaut. À présent, il la connaissait presque par cœur, mais ce presque faisait toute la différence, car il l’empêchait de la surpasser. Quelle que fût sa façon de procéder, elle contrerait chacune de ses attaques et en trouverait toujours une inédite pour le mettre d’abord en difficulté, puis au tapis. Cette fin prévisible advint et, encore une fois, il se retrouva le kenda appuyé sur la gorge, incapable de la repousser.
— Alors ? Qui a gagné ? demanda-t-elle, le souffle court.
Il cligna des yeux en signe de reddition ; elle relâcha son étreinte et s’exclama :
— Je préfère ! Et maintenant ?
Aussitôt, il bondit sur elle et la bascula sur le sol.
— Nous pourrions peut-être reprendre où nous nous en étions arrêtés ce matin à cause d’Amy, non ?
Sans un mot, elle attira son époux vers elle d’un geste vif et l’embrassa longuement. Malheureusement, à peine un instant plus tard, alors que de nouvelles hostilités d’une nature légèrement différente s’engageaient entre eux, une voix les appela.
— Nous sommes maudits…, murmura Kerryen.
Pourtant, ils ne bougèrent pas, espérant que la personne, en l’absence de réponse, passerait son chemin. Cependant, le bruit d’un pas se rapprochant leur laissa juste le temps de se redresser et de rajuster leurs vêtements avant qu’une femme parût.
— Bien ! Je vous ai trouvés ! Vous m’avez tellement manqué tous les deux !
Inou, les joues rougies par la température extérieure, se dirigea vers eux, puis les serra dans ses bras avec force l’un après l’autre, avant de poursuivre :
— Comment vous portez-vous ? En plein entraînement ? Décidément ! À croire que vous regrettez les bagarres ! En tout cas, moi, je vous l’affirme, personne ne se risquerait à attaquer qui que ce soit par un froid pareil ! Au fait, j’ai croisé Mira qui cherchait la maman d’une petite fille en pleurs. Peut-être l’heure de manger…
L’air contrit, Ellah et Kerryen se regardèrent. Auraient-ils une nouvelle fois laissé le temps s’enfuir sans même le remarquer ?
— J’y vais ! s’écria Ellah. Ravie de te retrouver. Je m’occupe d’Amy et je vous rejoins.
— Je viens avec toi ! Toutes ces semaines sans la voir, tu t’en rends compte ! Elle doit avoir encore changé ! annonça Inou.
— Avec plus de quatre mois, c’est déjà une jeune demoiselle, c’est certain !
— Ne te moque pas de moi ! J’ai bien trop attendu le moment de devenir grand-mère !
— Sauf que, objecta Kerryen, tu serais plutôt sa grand-tante.
— Toi, mon neveu, ne chipote pas ! Alors, tu es prête ? ajouta-t-elle à l’attention d’Ellah.
— Je reprends mon kenda.
L’ancienne intendante afficha une moue dubitative.
— Tu penses qu’une femme qui allaite fait bien de se battre. Quand même…
Le regard d’Ellah se posa sur elle, réprobateur.
— Stop ! Tu énonces un mot de plus et je t’abandonne ici !
— Tu ne me priverais pas de mon adorable bébé !
— Si tu racontes des bêtises, si !
— Mais ce ne…
— Non ! Dernier avertissement ! s’exclama Ellah, d’un ton menaçant avant d’éclater de rire. Allez, viens ! Je refuse que tu imposes à Amy tes références sur ce qu’une fille doit ou ne doit pas être, ou faire. Elle apprendra par elle-même à choisir les voies qu’elle désire suivre ou laisser tomber, mais pas sous l’influence restrictive de quelqu’un, je ne citerai personne, voulant lui bourrer le crâne de ses propres convictions !
— Promis ! Je ne dis plus rien !

◎ ◎ ◎

Les deux femmes partirent ensemble, tandis que Kerryen les observait s’éloigner, un sourire aux lèvres, Inou rayonnante et de nouveau volubile, son engagement à se taire s’étant volatilisé en un rien de temps. Décidément, alors que, pendant des années, il avait considéré l’amour comme un sentiment utopiste, il découvrait que celui-ci pouvait rendre n’importe qui heureux, indépendamment de son âge, et sa tante méritait bien ce bonheur inattendu après toutes ces années de dévouement au bien-être des autres. Soudain, les paroles qu’elle avait prononcées à propos d’Ellah, quand celle-ci brillait encore par son absence d’esprit, lui revinrent en mémoire. Si les mots exacts lui échappèrent, le contenu lui apparut distinctement : cette femme était venue pour changer leur vie. Inou s’était révélée d’une rare clairvoyance, bien meilleure que lui à entrevoir l’imperceptible, voire l’indicible. Indéniablement, son propre niveau de projection demeurait insuffisant pour jauger les gens ou discerner d’obscures intentions comme de secrètes évolutions. Là aussi, son épouse se montrait nettement plus perspicace pour déchiffrer le jeu d’éventuels adversaires. Voilà la raison pour laquelle elle le battait systématiquement ! Elle analysait parfaitement ses attitudes, ses expressions et probablement ses pensées : il était bien trop transparent pour elle qui le connaissait par cœur ! Son sourire disparut. Malgré tous ses efforts, il ne parviendrait jamais à la surpasser, parce que jamais il ne saurait comme elle exploiter ses impressions avec le même talent… Après un ultime regard à son kenda, objet de son malheur présent, un roi défait par sa reine, une nouvelle idée surgit : il pourrait lui proposer un combat à l’épée… Peut-être aurait-il alors une chance de la vaincre ? Cependant, il se rembrunit presque aussitôt. Comme cette arme l’attirait peu, elle l’utiliserait de façon encore moins conventionnelle, puis elle triompherait encore une fois, parce qu’elle le surprendrait par son inventivité, l’abandonnant incapable de devancer sa réflexion. Être battu sur son propre terrain, pas question ! Tandis qu’il sortait de la salle, il songea à retourner vers son bureau, mais, auparavant, il n’oublierait pas de faire un léger crochet par leur chambre pour voir son enfant. De nouveau, il se laissa envahir par un sentiment de bonheur. Finalement, la vie était merveilleuse !

◎ ◎ ◎

— Elle est magnifique ! Regarde ! Elle me sourit !
Assise sur le lit, Inou tenait la petite fille dans ses bras, s’adressant à elle d’une voix enjouée. Si, au début, Amy avait semblé intriguée par ce visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle s’était vite déridée et, à présent, babillait, heureuse de la présence de cette personne qui lui parlait avec animation, voire une nuance d’excitation. Ellah se réjouit de l’enthousiasme de la tante de Kerryen, devenue également la sienne par alliance, tout autant que de la joie qui émanait d’elle. Cependant, une interrogation la troubla légèrement. Tous ces bonheurs se seraient-ils produits si elle n’avait pas franchi cette porte ? Elle souhaita croire que oui, mais comment pourrait-elle l’affirmer ? En tout cas, un fait était avéré, sans son arrivée, Amy ne serait jamais née, car elle-même n’aurait jamais rencontré Kerryen. Qui devait-elle remercier pour cette merveilleuse destinée ? Un soupçon de chance dans son malheur ? Une bonne étoile ? Sa vue dépassa les carreaux vers le balcon enneigé. L’espace d’un instant, elle envisagea de s’y rendre juste pour profiter brièvement d’un peu de solitude, respirer profondément et tenter d’évacuer tous les doutes qui la traversaient encore… Le moment n’étant pas opportun, elle proposa à Inou :
— Et si, maintenant que notre petite demoiselle est nourrie et propre, nous redescendions toutes ensemble ? Tout le monde doit nous attendre pour le déjeuner.
— Bien sûr ! Mukin sera ravi de la retrouver également. Mais, avant, je dois partager avec toi une information que j’ai apprise par hasard. À la gravité du ton d’Inou, Ellah tourna un regard surpris vers elle.
— Avant les premiers flocons, le domaine d’Allora a connu beaucoup de mouvement comme un déménagement. Je crains qu’elle songe à quitter le Guerek…
Naturellement, Ellah ne s’interrogea pas sur les raisons de cette décision, celles-ci se devinaient aisément, mais cette nouvelle l’accabla. Pourquoi les bonheurs ne pouvaient-ils être parfaits ? La châtelaine semblait la seule à laquelle sa venue par la porte avait tout enlevé et cette constatation la navrait.
— J’en suis vraiment désolée…, murmura-t-elle.
— Moi aussi, je te l’assure.
Ses yeux décelant le désarroi d’Ellah, Inou ajouta :
— Tu ne dois pas t’en vouloir ! Tu n’es pas responsable des sentiments qui sont nés entre toi et mon neveu.
— Peut-être… En attendant, il devait s’unir avec elle, pas avec moi.
— Et c’est elle qui a choisi de rendre sa parole à Kerryen, non ?
— Effectivement. Mais si elle s’était sentie obligée d’en arriver là ? Je ne sais pas…
— Pourquoi ? Vous étiez si prudents tous les deux que personne ne s’est douté de votre liaison, pas même Amaury ou moi si un malheureux concours de circonstances ne me l’avait dévoilée.
— Tu crois vraiment que je n’y suis pour rien ?
— Bien sûr !
— Tu n’étais pourtant pas aussi affirmative quand elle a renoncé à son engagement…
— Eh bien ! sous le choc du moment, je me suis trompée, voilà tout !
Ellah ne put s’enlever de la tête que son interlocutrice ne cherchait qu’à la rassurer. Pour elle, Allora n’aurait jamais quitté Kerryen sans une bonne raison et, plus que tout, elle redoutait d’être à l’origine de cette rupture. Ennuyée par le trouble évident que cette information avait suscité chez Ellah, Inou ajouta :
— Je désirais simplement éviter que tu l’apprennes de façon brutale ou inappropriée.
— Tu as bien fait et je t’en remercie. Je suppose qu’elle nous l’annoncera après les festivités. Je ressens tant de regrets pour elle, de cette vie que je lui ai dérobée bien malgré moi.
— Ce point négatif ne doit pas t’amener à oublier toutes celles que tu as embellies par ta présence. Crois-tu qu’elle aurait rendu mon neveu aussi heureux que toi ?
Comment Ellah aurait-elle pu répondre à cette question ? Son arrivée avait obligatoirement bousculé l’avenir, mais dans quel sens ? De plus, Allora montrait d’indéniables qualités qui, avec le temps, auraient pu briser la carapace de Kerryen : une patience inébranlable, une finesse d’esprit qu’il aurait appréciée et, peut-être, derrière sa retenue apparente, une flamme ardente qui aurait fini par le séduire. Pourquoi pas ? Personne ne découvrirait jamais les surprises, bonnes ou mauvaises, que leur engagement avait empêchées. Et, malheureusement, elle devrait vivre avec ce sentiment de culpabilité, un de plus dont elle se serait bien passée…
— Allons-y ! déclara Inou. Reprends le bébé, je préfère ta démarche assurée à la mienne pour descendre l’escalier.

◎ ◎ ◎

Quand les deux femmes rejoignirent la pièce dans laquelle tout le monde les attendait, le regard d’Ellah balaya l’assemblée, ravie d’y reconnaître presque tous ceux qu’elle aimait. Manquaient encore Béa et Tournel qui arriveraient probablement dans l’après-midi, Jiffeu, fidèle de Kerryen, convié pour l’occasion, ainsi qu’Amaury, son ami le plus cher, visiblement en retard. Près d’eux, elle se sentait entourée par une famille chaleureuse, la seule qu’elle se rappelait, puisque sa mémoire lui refusait tout souvenir à ce sujet. Petit à petit, elle avait progressé dans l’acceptation de cette absence d’existence antérieure et finissait par se contenter de celle qui, peu à peu, s’était construite autour d’elle. À présent, elle avait créé son propre foyer avec un homme dans sa vie et une fille, en plus de ses proches. Demain, la table s’agrandirait et accueillerait d’autres invités comme Greck et Raustic qui avaient conservé leur place entre les murs de la forteresse, enfin, de manière alternative pour ce dernier qui naviguait entre deux refuges, la maison où habitaient sa grand-mère, sa mère et ses sœurs, et le château. Personne ne l’avait obligé à choisir entre une résidence et il avait profité de cette extraordinaire occasion pour vivre pleinement en deux endroits. Oui, demain deviendrait une journée magnifique, celle où seraient réunis tous ses amis pour fêter la fin du règne d’un empereur néfaste. Toutefois, elle célébrerait sa mort avec un soupçon de tristesse, parce qu’une personnalité détestable se révélait parfois façonnée par une enfance douloureuse. Et, dans le cas de Césarus, cette possibilité lui apparaissait plus que probable. Chasser les ombres de son cœur, ne penser qu’au bonheur que la vie lui avait permis de reconstruire et se réjouir, car, oui, demain serait exceptionnel. Confiant Amy à son père, elle s’avança vers le sage, puis le serra tendrement dans ses bras.
— Je suis si heureuse de te revoir.
— Plaisir partagé ! Et puis ta petite fille grandit trop vite ! Inou ne va pas me lâcher jusqu’à obtenir de ma part un séjour prolongé parmi vous.
— Restez autant que vous le désirerez ! Votre présence entre ses murs représente un tel plaisir pour nous tous. Votre chambre vous attend et quelques couverts de plus pendant quelques semaines raviront Gigrid qui vous concoctera ses spécialités. Il n’a pas perdu sa magistrale habitude de me surprendre avec des plats aux saveurs originales. Mais, attention, ménagez sa susceptibilité, car si vous le vexez, vous hériterez de la même cantine que celle de la garnison !
Ils se fixèrent avec intensité. Entre eux, les mots n’avaient jamais revêtu qu’une importance toute relative. Un simple regard les liait, même si Ellah en connaissant encore plus sur lui que l’inverse, parce qu’en partageant son esprit avec elle, Mukin lui avait dévoilé ses secrets les plus intimes. Cependant, il possédait le mérite de la comprendre, devinant ses tourments intérieurs comme la profondeur de ses failles, en dépit de l’inaccessibilité qu’elle arborait quand elle refusait de s’étendre sur ses chagrins. Comme un homme aimant une fille comme la sienne, il veillait sur elle à distance, soucieux de la préserver d’elle-même en lui offrant sa présence chaleureuse et son indéfectible soutien. À présent, il se sentait bien plus rassuré qu’à une époque où elle semblait échapper à tous, juste après la victoire sur Césarus. Elle le fuyait au même titre qu’elle s’était mise soudainement à dédaigner Amaury, totalement ébranlé par son attitude. Au début, simplement troublé par son étrange comportement, il avait craint le pire, songeant qu’elle dissimulait d’obscurs désirs, principalement depuis la mort de son chien… Ainsi, quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre sa liaison avec Kerryen, sans parler du bébé à venir ! Pourtant, toujours vulnérable, elle avait longtemps continué à lutter contre ses démons intérieurs avant, finalement, de renoncer à ce combat tout à la fois inutile et épuisant. Enfin, elle avait accepté qu’avec eux, et, en particulier, Kerryen et cet enfant, elle possédât une chance d’être heureuse. Derrière elle planait l’ombre néfaste de son absence de mémoire, une souffrance encore vivace comme une incertitude dans son existence. Indubitablement, il demeurait compliqué de décrypter les pensées nocives susceptibles de lui traverser l’esprit, même si elle semblait s’en tenir raisonnablement à distance. En tout cas, elle affichait un bonheur serein. En ce qui le concernait, ses fragilités, intactes, réapparaîtraient au prochain mauvais coup du sort… Il retint un soupir. Pourquoi songer au pire quand le meilleur et le plus inattendu étaient arrivés ? Comme elle, il devait aussi apprendre à croire en sa bonne étoile, celle qui lui avait permis de survivre à l’explosion de son laboratoire et à la guerre, puis, contre toute attente, de lui donner une compagnie qu’il n’espérait plus depuis tellement d’années qu’il en avait oublié depuis quand. Ainsi, chaque jour, il savourait les délices d’une indescriptible félicité. Naturellement, sa relation avec Inou ne s’était pas construite en un jour. Patiemment et avec constance, il avait dû abattre, une par une, toutes les barrières qu’elle avait érigées autour d’elle pour se protéger d’elle-même comme des gens. Mais, après tout, quelques jours ou semaines de plus revêtaient-ils une réelle importance quand il avait gagné le principal : son cœur et sa présence auprès de lui. Comme elle s’était emprisonnée dans la conviction profonde que le petit vilain canard auquel elle se comparaît, intégrant son physique imparfait comme son fort caractère, ne pouvait être aimé pour lui-même, il avait dû la persuader du contraire. Ainsi, pas après pas, il avait dû lui démontrer que le désir de l’autre ne s’arrêtait pas à une simple apparence, que son corps qu’elle méprisait, il pouvait avoir envie de l’embrasser et de le toucher. De la même façon, il avait dû lui prouver que les sentiments s’exprimaient autant dans le fait de s’unir sexuellement que de se réveiller le matin dans les bras de son époux, de se promener dans la montagne main dans la main, d’avoir toujours quelques mots ou idées à échanger ou d’offrir la seule fraise des bois aperçue au pied des arbres de la forêt à celle qui la souhaitait, juste parce que le bonheur de l’un s’abreuvait désormais à celui de l’autre… À qui devait-il son incroyable présent, sinon à celle qui lui avait sauvé la vie, deux fois, et avait obligé Inou à dépasser ses préjugés sur elle-même ? Intense, son regard se fixa sur Ellah. Comme une réponse à l’attention qu’il lui portait, par-dessus la tablée animée, elle tourna les yeux vers lui et lui sourit. À cet instant, le cœur de Mukin se contracta autant d’émotion que de crainte. Si jamais elle disparaissait de leur existence, tout ce que sa venue avait apporté s’effacerait et ce bonheur chèrement acquis s’évanouirait. Avait-elle perçu son insolite trouble ? En tout cas, ses sourcils se froncèrent légèrement. Aussitôt, il se ressaisit et leva son verre vers elle. Elle trinqua avec lui à distance, puis chacun but une gorgée. Après ce moment presque hors du temps, Mukin retourna au joyeux plaisir de la discussion avec ses voisins.

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Retour au tome 7 - Un Éternel Recommencement

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées favorites Tome ➁ - La Tribu Libre roman Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse saga Tome ➃ - La Dame Blanche lectrice Tome ➄ - La Porte des Temps saga Tome ➅ - Une Vie, voire Deux top Tome ➆ - Un Éternel Recommencement recommandation Tome ➇ - L'Ultime Renoncement saga ➀ à ➃ - La Première Époque auteure ➄ à ➇ - La Deuxième Époque fantasy Tous les tomes de la saga de fantasy favorites La romancière Catherine Boullery préféré #fantasy lectrice


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Au grand dam d’Airin, habitué à engloutir de quoi le faire tenir jusqu’au repas de midi, il n’y eut pas de petit déjeuner. Le groupe décida de ne pas traîner ici au cas où l’un des mercenaires leur aurait échappé et serait parti chercher du renfort. Cela semblait fort improbable, mais mieux valait ne pas prendre de risques.
— Alors, Hubert, comment vois-tu la suite de notre escapade ? demanda Avelin.
— Nous allons reformer les paires initiales, Aila avec toi et Aubin avec moi.
Aila ressentit un pincement au cœur. Tout en sachant qu’Hubert ne faisait que remettre en place ce qui existait au préalable, elle se sentit évincée par le prince. Était-il toujours fâché par leur discussion du soir précédent ?
— J’ai hésité pour choisir qui de nous deux raccompagnerait les sires Airin et Barnais à Antan. Finalement, il m’a semblé plus logique que tu commences à préparer ta prochaine mission avec ta partenaire en retournant à Avotour.
Aubin repassait encore par Antan… Aila se sentit désespérée. Elle désirait terriblement revoir Bonneau, dame Mélinda et Hamelin. Peut-être, après tout, Hubert avait-il raison ? C’était trop tôt pour y revenir. Que pourrait-elle raconter, sinon qu’elle avait vécu trop de situations qu’elle ne savait expliquer ? Et puis comment pourrait-elle justifier auprès d’Hamelin qu’elle n’avait toujours pas respecté son engagement envers lui… ? Non, le prince avait pris une sage décision, même si cela la touchait plus qu’elle l’aurait cru.
— Aila, as-tu des messages que tu voudrais transmettre en Antan ? proposa Aubin.
— Dis-leur juste que je vais bien et que je pense à eux.
Aubin hocha la tête. Elle lut l’inquiétude dans l’expression du visage de son frère, il se tracassait pour elle. Elle chercha à le rassurer d’un sourire.

La route la plus courte menant à Avotour passait à proximité d’Antan. Alors qu’ils auraient pu voyager ensemble encore quelque temps, Hubert suggéra un léger détour par une voie située plus au nord pour rejoindre le château d’Elieu et de Mélinda et les groupes se séparèrent.
Chevaucher avec Avelin changea les idées d’Aila. Il avait laissé de côté son attitude provocatrice pour ne lui offrir que le meilleur de lui-même avec une simplicité qui la déconcerta. Il lui demanda rapidement de l’appeler par son prénom, lui donna une partie de sa bourse pour qu’elle s’occupât de l’intendance de leur voyage. Elle put donc choisir ce qu’ils mangeaient et où ils dormaient ! Elle connaissait bien la région et s’amusa à tenir le rôle de la gentille organisatrice des journées du jeune prince, c’était tellement léger et revigorant après tout ce qu’elle avait vécu. Quand ils passèrent à quelques lieux d’Antan, elle évita d’y penser et questionna Avelin à propos d’Avotour :
— Vous voulez que je vous parle d’Avotour, s’étonna-t-il. Eh bien ! vous mettez un château un peu plus grand au milieu d’une bourgade un peu plus importante et voilà, le tour est joué : vous obtenez Avotour !
— Avelin, vous n’allez quand même pas réduire la ville de notre roi à si peu de choses ! Elle possède sûrement une particularité !
— À part sa taille et sa misère ? Non, sincèrement, rien. Vous le constaterez vous-même bientôt. Peut-être quelques serviteurs en plus, mais, de fait, je n’en trouve jamais un quand j’en ai besoin ! conclut-il, en éclatant de rire.
Malgré ses efforts, les idées d’Aila dérivèrent vers Antan, tandis que l’image de Bonneau s’imposait dans son esprit. Par les fées, il lui manquait affreusement… Il avait été son repère depuis sa plus tendre enfance et, là, elle avait vécu seule une première amourette qui lui avait tourné la tête, la forçant à choisir entre poursuivre sa vie de combattante et se transformer en bonne petite épouse fidèle de l’héritier du plus gros comté d’Avotour. Une nouvelle fois, elle avait frôlé la mort, elle frissonna à ce souvenir, et elle était devenue à moitié folle ! La routine, quoi… Elle revit sa main et les flèches qui la quittaient pour aller se planter dans le cœur des cinq mercenaires. Elle repensa également au livre de la magie des fées qui vagabondait dans sa chambre et à cette espèce de vision double qui, de temps en temps, s’emparait de son esprit, lui procurant l’impression de s’échapper de son corps pour survoler l’espace qui l’entourait, percevant même les pensées des hommes… Elle s’était trompée, elle aurait dû insister pour aller revoir Hamelin, qui lui aurait certainement expliqué tout ce qui lui arrivait. Antan n’était pas si loin ; cela mériterait bien un petit détour qu’Avelin accepterait avec gentillesse. Elle ressentait un tel besoin d’être rassurée qu’elle aurait donné n’importe quoi pour vivre à nouveau avec ceux qu’elle aimait… Elle subissait avec douleur cette sensation de s’échapper à elle-même, de ne plus savoir qui elle était, comme si une zone de brouillard lui interdisait de voir en elle et de se retrouver. Perdue, elle s’arrêta, hésitant sur la meilleure décision à prendre : rendre visite à Hamelin ou continuer.
La voix d’Avelin résonna à ses oreilles :
— Un souci, Aila ? dit-il, en stoppant lui aussi son cheval.
— Non, tout va bien, j’arrive. J’avais cru apercevoir quelque chose, mais je me suis trompée. Poursuivons notre route.
Elle venait de choisir, elle devait s’en sortir seule. C’était pour cette raison qu’elle avait quitté Antan, pour ne plus dépendre de personne. Alors, ce n’était pas après un mois passé loin de chez elle qu’elle allait renoncer ! Même si, en cette brève période, elle avait vécu tant de moments si intenses et si éprouvants qu’elle ressentait l’impression d’avoir abandonné son domicile depuis bien plus longtemps… Aila se morigéna : « Allez, il n’est plus question que je m’apitoie sur moi-même ! Maintenant, je redeviens Aila, la combattante, et j’oublie toutes ces bizarreries ! » Elle se tourna vers le prince :
— Et le roi, à quoi ressemble-t-il ?
— Euh, à mon père…
En plus, il se fichait d’elle.
— Mais encore ? insista-t-elle.
— Disons qu’il est de taille moyenne, correctement musclé, mais très intelligent et d’une justesse incroyable.
Dans les yeux d’Avelin, elle vit briller une lueur de fierté, tandis qu’il parlait.
— C’est un très bon roi, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle doucement.
— Oui, le meilleur ! Malheureusement, en ce moment, sa position est difficile ; il doit faire face à la misère grandissante de notre royaume et entend la révolte gronder parmi son peuple. Notre pays est devenu un objet de convoitise de la part de souverains voisins en mal de conquête et doit naviguer entre menaces et complots permanents. Nous n’aurons peut-être pas cette fois-ci un autre Barou pour nous sauver la mise…
Une pensée incongrue traversa l’esprit d’Aila : « Mais vous m’aurez moi ! » Elle eut le réflexe de la retenir et en soupira de soulagement. Le regard surpris d’Avelin la fit revenir sur terre et elle prit la parole :
— Je ne veux pas me montrer pessimiste. Quand on ne croit plus qu’on peut gagner, on peut continuer à se battre, mais sans la moindre chance de vaincre. Alors moi, je crois fermement que nous pouvons, en nous y mettant tous, inverser cette dégradation, protéger notre pays et en sortir plus fort. Vous avez commencé à disposer les pièces d’une ère nouvelle qui, progressivement, s’organiseront pour changer notre vie. Regardez ! Cela a déjà débuté ! Sire Barnais s’est assagi et va devenir un allié fiable, alors que tout le monde le considérait comme un être aussi futile qu’inutile. La mort de Bascetti nous offre un semblant de répit avant que Faraday récidive avec ses complots par ici. De plus, je suis sûre que notre mage royal, Pardon et Adam sont en train d’abattre un boulot incroyable. Ils reviendront d’ici deux mois avec de précieuses informations qui nous aideront à mieux connaître nos ennemis et nous saurons mieux nous défendre.
— Ce que vous dites est juste, mais… notre peuple. Que pouvons-nous faire pour lui ? Nous n’avons jamais subi autant de catastrophes naturelles : les invasions d’insectes qui détruisent les récoltes, les animaux, porcs, vaches, moutons ou poulets, atteints par des épidémies fulgurantes qui déciment des troupeaux entiers en quelques jours, des villages dont la population tombe malade… Heureusement, jusqu’à présent, nous n’avons pas eu de morts à déplorer. Comme le dit Orian, ces dysfonctionnements sont dus à la magie des fées qui disparaît…
Ah ! non ! pas elles encore ! Alors qu’elle essayait de tourner la page, Avelin lui en resservait une couche ! Elle décida de rester lucide, coûte que coûte, et rétorqua :
— Si elles ont déserté les lieux et n’effectuent plus leur part de travail, nous trouverons bien le moyen de le faire à leur place ! Nous trouverons aussi des solutions pour empêcher ces insectes de nuire ! Nous trouverons de nouveaux remèdes pour soigner les animaux ! Nous trouverons pourquoi les hommes tombent malades et comment nous pouvons les protéger ! Si les fées nous ont abandonnés, nous les remplacerons, un point c’est tout !
Il resta bouche bée. Les sourcils froncés, il bascula doucement la tête de droite à gauche comme pour faire rentrer toutes les idées qu’elle venait de lui jeter :
— C’est une façon de voir que je n’avais jamais envisagée… Vous suggérez que nous pourrions remplacer les fées et ainsi apprendre à vivre sans leur protection. Cela doit être possible, puisque nous partageons de moins en moins avec elle… À moins que leur légende dise vrai. Peut-être, parmi nous, existe-t-il déjà un être qui recevra cette magie pour qu’elle survive… Et puis, si jamais leur disparition est irrémédiable et qu’elles s’en doutent, elles pourront toujours nous céder ce qu’elles refusent de voir disparaître : leur magie. Honnêtement, je ne sais plus trop quoi penser… En tout cas, votre vision de notre avenir offre des perspectives très intéressantes, si différentes de toutes celles que j’ai pu entendre…
L’image du livre des fées traversa l’esprit d’Aila. Elle tendit une de ses mains vers l’arrière pour toucher sa besace à dos, puis, rassurée par la présence de l’ouvrage, elle reprit ses rênes, tout en songeant au petit être doré de ses rêves. Elle avait déjà parcouru un bout de chemin dans sa tête et admit leur existence, mais de là à croire que tout provenait de leur magie, il ne fallait pas pousser ! La zone de brouillard resurgit dans son esprit. Elle en était certaine, il subsistait des souvenirs auxquels elle ne pouvait pas accéder au-delà de cette opacité. Si seulement cette dernière voulait bien se dissiper… Elle chercha de toutes ses forces à la percer, mais elle n’y parvint pas. Ennuyée, elle repoussa au fond de sa conscience cet espace d’elle-même qui lui échappait. Son sentiment d’impuissance se mua en colère froide et elle respira un grand coup pour se calmer, poursuivant la route aux côtés d’Avelin.

Le prince et sa partenaire s’arrêtèrent à la première auberge venue pour y passer la nuit. Une fois le repas, délicieux du reste, vite consommé, ils regagnèrent rapidement leur chambre pour y dormir. Malheureusement pour eux, ce fut l’établissement que choisirent également une bande de joyeux fêtards pour chanter ou plutôt brailler à tue-tête dans la salle commune. Même à l’autre bout de la bâtisse, pas bien grande, il était vrai, les bruits à peine assourdis de la fête se prolongèrent jusqu’à ce que l’aubergiste, excédé, décidât de le fermer et d’expulser ceux qui ne résidaient pas à l’étage. Le résultat empira la situation. Évacué à l’extérieur, le groupe s’installa sous une fenêtre et se mit à coasser des chansons paillardes à pleins poumons. Bien mal leur en prit, car la réaction d’Aila ne se fit pas attendre. Elle attrapa deux gros brocs d’eau, ouvrit largement les volets et, ni une ni deux, balança leur contenu sur les joyeux drilles. Les chants s’arrêtèrent aussi sec — était-ce vraiment le terme adapté à cette situation ? —, relayés aussitôt par de véhémentes protestations très peu compréhensibles. Mouillés et bien imbibés, les derniers fêtards regagnèrent leurs pénates, tandis qu’Aila et Avelin goûtaient le silence enfin retrouvé et un repos bien mérité.

Les six jours de chevauchée suivants s’écoulèrent à toute vitesse, une fois le rythme pris. Tous les matins, elle achetait au village de quoi manger le midi. Ils marquaient une pause vers la quatrième cloche pour déjeuner, puis poursuivaient leur route jusqu’à la tombée de la nuit. Là, ils dénichaient une auberge pour se restaurer et y dormir. Grâce à la compagnie très agréable du jeune prince, ils partagèrent de bons moments à rire et à se raconter des histoires aussi diverses que variées. Tous les soirs, avant de souffler la bougie, Avelin lui parlait de sa vie princière à Avotour et de ce qu’il aimerait. Elle accueillait ses paroles, souvent en silence, livrant rarement de petits bouts de son passé. Il n’était pas dupe de sa discrétion, mais, pour une fois que quelqu’un l’écoutait sans l’interrompre, il en profitait allègrement.

Lorsqu’Avelin et Aila entamèrent leur dernière journée de cheval avant Avotour, le temps, jusqu’alors clément, se changea en une pluie fine et pénétrante qui les obligea à s’arrêter dans une auberge pour le déjeuner. Poussant la porte, ils découvrirent des lieux sombres et déserts dans lesquels résonnait l’écho de plaintes proches. Aila assura sa prise sur son kenda, tandis qu’Avelin dégainait son épée. Ils avancèrent dans la pénombre, s’orientant vers le bruit des sanglots, et entrèrent dans une cuisine, vide également, accentuant cette sensation bizarre que tout semblait prêt à être utilisé. Des miches de pain frais trônaient sur la table aux côtés d’assiettes qui n’attendaient que la soupe, et une grande marmite, d’où s’échappait un fumet goûteux, refroidissait doucement hors du feu. Ils avisèrent une porte entrebâillée dans le fond de la pièce qu’Aila ouvrit délicatement. Avelin derrière elle, leurs regards se posèrent sur une personne, assise sur une chaise, tenant la main d’une femme alitée, et qui pleurait à gros sanglots, tout en lui parlant. Aila tendit son kenda à Avelin et s’approcha seule du couple :
— Brave homme ?
L’homme sursauta et se leva précipitamment :
— Non, non ! Il ne faut pas rester ici, elle peut être contagieuse ! Venez, allez-vous-en vite !
Il les poussa sans ménagement hors de la pièce, ne cessant d’insister sur le danger de s’éterniser là, qu’ils n’auraient jamais dû entrer chez lui, mais quand il ouvrit la porte extérieure, il réalisa qu’il tombait des cordes, et que ce n’était guère un temps à mettre des gens dehors. Ses yeux revinrent vers les jeunes voyageurs dont les vêtements tout trempés gouttaient sur le sol. Hésitant, il se figea, puis soupira :
— Peut-être êtes-vous suffisamment loin d’elle maintenant ?
Rebroussant chemin, il les invita auprès du feu qu’il raviva en jetant un fagot sur les braises encore rougeoyantes. Il alla chercher trois petits verres qu’il remplit à ras bord d’un liquide jaunâtre.
— Ça au moins, ça ne peut pas nous faire de mal, dit-il, en le vidant d’un trait.
Avelin voulut l’imiter et, s’étranglant dès la première gorgée, se mit à tousser sans pouvoir s’arrêter. Plus circonspecte, Aila y trempa juste le bout des lèvres. Par les fées, comme c’était fort ! Elle jeta un regard à Avelin qui, rouge comme une pivoine, commençait à se reprendre, puis à l’aubergiste, aux yeux égarés dans le vide, qui ne s’était rendu compte de rien :
— Brave homme, lui dit-elle doucement, en posant sa main sur son bras, que se passe-t-il ici ?
— C’est ma femme… Elle allait bien hier soir et, ce matin, au lever, elle s’est sentie mal et puis, d’un coup, comme ça, elle est tombée et elle ne s’est plus réveillée…
Il se remit à pleurer.
— Y a déjà eu ça dans le village, quatre fois, et ils sont tous morts. C’est une brave femme, ma Daina, elle cuisine comme une reine. J’veux pas qu’elle disparaisse.
Il mit sa tête entre ses mains, avant de se redresser et de poursuivre :
— Ceux qui travaillent ici sont des gens bien, j’voulais pas qu’ils tombent malades. Alors, j’ai chassé tout le monde : les clients, les habitués, les servantes… Tous, ils sont tous partis et y a plus qu’elle et moi. Qu’est-ce que je vais devenir si elle meurt ?
— Me permettez-vous de la voir ?
Elle lança un coup d’œil à Avelin qui fronça les sourcils. À coup sûr, il n’appréciait pas la demande qu’elle venait de formuler.
— Vous n’y pensez pas, ma dame. Daina ne voudrait sûrement pas que je le fasse si elle pouvait encore parler. Moi, si je vais dans la mort, c’est pas grave, je n’ai plus qu’elle. On n’a pas eu la chance d’enfanter, vous savez. Elle est tout ce que j’ai avec cette auberge…
D’un geste lent du bras, il montra les murs autour d’eux.
— Je me permets d’insister. Ne vous inquiétez pas pour moi, il ne m’arrivera rien.
— Si vous le dites… Alors, vous pouvez y aller.
Sous le regard fort mécontent d’Avelin, elle se leva. Cependant, ce dernier n’intervint pas pour l’empêcher de rejoindre la femme. Consciente de la désapprobation muette du prince, elle ajouta, à son attention :
— Avelin, il faut savoir ce qui se passe. Jusqu’à présent, c’est vous-même qui me l’avez répété, les gens ne mouraient pas et, apparemment, les choses ont changé. Comprendre pourquoi est indispensable. Questionnez notre brave aubergiste pour noter des détails à propos des autres personnes qui sont tombées malades : où elles habitaient, ce qu’elles mangeaient, si elles vivaient seules ou non, si leur famille proche était également souffrante, les endroits où elles se rencontraient : travail, auberge… ? Glanez tout ce que vous pourrez, nous trierons ensuite.

Aila s’assit à côté du lit et commença par observer sa femme : un souffle léger, presque imperceptible, elle ne présentait ni plaie, ni boutons, son teint crayeux aurait pu laisser croire qu’elle avait déjà succombé, si ce n’était ce mouvement ténu de sa poitrine… Délicatement, Aila prit sa main, qui était glacée. Plaçant son index et son majeur sur le poignet, elle perçut des pulsations très irrégulières et beaucoup trop espacées. Elle pinça violemment la peau sans obtenir la moindre réaction. Puis, relevant sa paupière, elle approcha des yeux de la malade la lampe qui brûlait sur la table de nuit. Toujours rien… Où que fût Daina, elle n’en reviendrait pas… Elle regagna la salle principale où son mari leva aussitôt vers elle un regard plein d’espoir :
— Brave homme, je suis désolée… Je ne peux rien faire. Bientôt, elle va s’éteindre doucement, sans souffrance. Vous devriez retourner à son chevet…
Les yeux de l’aubergiste se remplirent à nouveau de larmes et, les épaules voûtées par le chagrin, il rejoignit sa femme. Aila saisit la carafe d’alcool fort qu’elle utilisa pour se nettoyer consciencieusement les mains.
— Tendez vos mains, Avelin !
Surpris, ce dernier obtempéra.
— Pourquoi faites-vous cela, Aila ?
— Hamelin et Bonneau m’ont toujours fait la leçon à ce sujet. Les maladies sont causées par des choses invisibles qui résistent mal à l’alcool et jamais au feu. Alors, entre vous brûler le bras ou mettre un peu d’eau-de-vie, j’ai choisi la solution de facilité. Partons. J’ai repéré deux pèlerines qui, à mon avis, ne manqueront plus à personne.

Depuis qu’ils avaient remis les pieds dehors, la pluie qui s’était renforcée trempa Aila et Avelin jusqu’aux os. Leurs manteaux, gorgés d’eau, ne les protégeaient plus de rien et ils grelottaient de froid et de faim. Après avoir sauté le repas chez l’aubergiste, ils n’avaient pas eu le cœur de déjeuner ailleurs. Au détour du chemin, Avotour apparut. « Un château un peu plus grand au milieu d’une ville un peu plus grande », avait-il dit. « Ben, voyons », pensa-t-elle. Le château, aux hautes murailles noires, dominait la ville : il paraissait gigantesque au milieu des demeures qui s’étendaient à perte de vue. Sitôt arrivés dans les faubourgs les plus excentrés d’Avotour, la pauvreté qui régnait au cœur de la capitale troubla profondément Aila. Les maisons avaient cédé leur place à des masures, et plus souvent à des ruines. Ici, même sous la pluie, des enfants traînaient dans les rues, pieds nus dans la boue, leurs visages hâves et leurs corps maigres à peine recouverts de guenilles. Ils tournaient près de leurs chevaux, quémandant une pièce pour manger. Qu’arrivait-il à Avotour ? La mendicité était inconnue jusqu’à présent… Il y avait bien des escrocs, des voleurs et aussi des assassins, mais la société, avant tout communautaire, s’était organisée autour d’un ensemble de chaîneries (grains, minerais, animaux…) qui promettaient une assistance à tous leurs membres. Par exemple, si un boulanger connaissait des problèmes financiers, celle des grains le prenait en charge et le soutenait jusqu’à ce qu’il fût tiré d’affaire. Aucune famille en difficulté n’était laissée livrée à elle-même, car la communauté veillait sur tous les siens. Un conseil, regroupant les différentes chaîneries, les réunissait régulièrement pour les décisions importantes et nécessaires. En général, celles-ci, loin d’être les meilleures pour une seule d’entre elles, apparaissaient comme les plus acceptables pour toutes. Certes, ce système n’offrait pas la perfection et les rebelles et les paresseux s’en faisaient rapidement exclure. Appartenir à ces communautés se méritait et il était hors de question d’assister des gens qui en rejetaient les règles. En retour, personne n’avait besoin de mendier pour survivre. Il y avait toujours du travail ou de la nourriture pour les hommes de bonne volonté, même un peu marginaux… Visiblement, si le système fonctionnait encore à Antan, il avait atteint ses limites à Avotour et n’y suffisait plus. La misère atteignait un nombre grandissant de personnes, tandis que ceux qui possédaient encore quelques biens s’appauvrissaient petit à petit. Par peur de manquer, ils donnaient moins, alors que, chaque jour, on avait besoin de plus… Le monde basculait progressivement dans la misère. Dans un élan de générosité, Aila jeta une poignée de pièces aux enfants qui se ruèrent dessus et commencèrent à se battre pour les récupérer. Cela alla très vite et tous s’éparpillèrent rapidement pour disparaître dans les ruelles alentour. Tous, sauf un, un petit garçon à l’âge indéfinissable, qui resta immobile sur le pavé, une tache rouge s’agrandissant au niveau de son cœur : il venait de se faire poignarder pour une piécette… Désespérée, elle tourna son regard vers Avelin qui la rassura :
— C’est de ma faute, Aila, j’aurais dû vous prévenir. Nous n’arrivons même plus à soutenir certains quartiers de la ville… quand nous osons encore y mettre les pieds à la nuit tombée. Ne vous en voulez pas. Grâce à ce petit geste, vous avez aidé quelques enfants. De toute façon, celui qui est mort l’aurait été demain ou après-demain du fait de sa plus grande faiblesse par rapport aux autres…
Profondément secouée, elle regarda le prince. Elle ne lui reprochait pas d’avoir dépeint la cruauté de la situation si simplement. Elle savait qu’il avait raison, mais elle s’indignait que l’on pût amener des êtres humains à des conditions de vie telles qu’ils redevinssent sauvages et cruels. Elle découvrait un monde inconnu, un monde où la violence régnait et où l’existence n’avait de prix que lorsque c’était la sienne. Cela l’accabla infiniment. Elle connaissait pourtant Melbour, Antan et Escarfe, mais elle n’y avait pas vu une population dans un tel état de dénuement. La misère était-elle donc si répandue à Avotour ?
— Aila, ne traînons pas sur place.
Elle le suivit, jetant un dernier coup d’œil au petit garçon, figé pour l’éternité.
— Et pour lui, il… il va rester ici ?
— Non, tous les matins, des charretiers font une tournée en ville et ramassent les corps pour les entasser dans la fosse commune.
Elle soupira. C’était donc là que finirait cet enfant… Et si une famille l’attendait, alors qu’il ne reviendrait pas ? Frigorifiée, Aila n’avait même plus la force de pleurer. La souffrance semblait glisser sur elle comme les gouttes de pluie sur son visage. Le ciel s’épanchait pour elle, peut-être cela suffirait-il…


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