Lecture gratuite : le chapitre 1 de L'Oracle de Tennesse de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


fantasy recommandation

Note : 4.6 / 5 avec 266  critiques heroic

Le Chapitre 1 de L'Oracle de Tennesse en lecture gratuite

Aila avançait sur la route vers Niankor, le cœur en miettes. De toutes les épreuves qu'elle avait été amenée à traverser jusqu'à présent, celle-ci était, de loin, la plus cruelle et certainement la plus injuste…

Alors que les souvenirs de sa nuit repassaient en boucle dans sa tête, tout son être se révoltait à la simple pensée d'être séparée de lui… Tant de chemin parcouru pour parvenir à aimer et être aimée auquel succédait le vide insondable de l'abandon…, sauf que c'était elle qui avait renoncé, et ce, de façon définitive parce qu'elle ne connaissait pas d'autres voies possibles. Et si, pour une fois, elle refusait le destin qui lui était imposé ! Et si elle envoyait promener cette existence emplie de contraintes qui brisaient sa résistance et sa vie ! Il lui suffirait de faire tourner bride à Lumière pour galoper vers Avotour et ainsi rejoindre l'homme qu'elle avait choisi, exactement comme son cœur le souhaitait. Aila fronça les sourcils. Mais pour combien de temps ? Jusqu'à ce que l'empereur Césarus les eût tous anéantis pour la simple raison qu'elle aurait refusé l'inexorable fatalité qui était la sienne… Comment pourrait-elle ignorer qu'elle condamnerait les nations à plier l'échine devant ce dictateur sanguinaire jusqu'à l'agonie, trois fois rien, en somme… Elle soupira de regret, elle aurait dû l'accepter depuis le début ; aimer lui serait impossible… Dans quelle mesure pouvait-elle lutter contre son inexorable destin ? Ou comment le moindre sentiment pourrait-il s'épanouir dans un pays réduit en esclavage, peuplé d'hommes et de femmes qui mourraient à chaque instant ? Certaines décisions résultaient d'une absence d'alternative et sa brève rébellion lui parut soudain ridicule, presque risible. Un dernier soupir, long et triste, puis elle se résigna à poursuivre sa route, cherchant désespérément à éteindre la voix intérieure qui lui criait de repartir vers lui… Tiraillée entre son désir intime et le choix devant lequel elle s'inclinait, elle éprouvait tout à la fois l'envie de hurler, de pleurer et de taper. Mais, renonçant à suivre son cœur, elle se contenta de fixer la voie qui se déroulait face à elle, terriblement seule et malheureuse, certaine, instinctivement, que jamais l'Oracle ne la laisserait rebrousser chemin… L'heure du déjeuner approchant, elle décida de s'arrêter à côté d'un champ pour permettre à Lumière de se reposer un peu. Elle n'avait pas faim et resta simplement assise sur une souche à regarder dans le vide, préférant l'absence de pensées conscientes à des sentiments trop violents et douloureux…

◎ ◎ ◎

Alors qu'Aila s'apprêtait à repartir, un bruit de sabot lui fit tourner la tête en direction d'Avotour. Un rêve fou l'envahit soudainement et son cœur bondit dans sa poitrine, mais la surprise se révéla à la hauteur de la désillusion. Niamie ! C'était Niamie… Il ne manquait plus que ça ! Elle ouvrit la bouche pour l'interpeller à propos de sa présence, mais la petite fille la devança et, d'un ton assuré, lui demanda :
— Pourquoi ne m'as-tu pas attendue ? Je t'avais dit que nous partirions ensemble.
Saisie par la teneur de ces propos, la jeune femme la fixa un instant avant de réagir.
— Niamie, tu dois retourner au château. Ta place n'est pas à mes côtés.
— Mais si, Aila ! Je viens sauver Amata avec toi ! Nous devons être toutes les deux pour y parvenir.
La combattante resta silencieuse, abasourdie, cherchant à assimiler le sens des mots prononcés, sans succès. Incertaine, elle hasarda :
— De quoi parles-tu ?
— L'Oracle de Tennesse, il m'a appelé aussi ! Souviens-toi, je te l'ai dit !
Ébranlée, Aila secoua la tête. Certaines phrases, incomprises sur le moment, lui revenaient effectivement en mémoire. Vaguement excédée, elle fixa sa jeune amie longuement avant de capituler. Après tout, si l'Oracle avait également invité une gamine pour partager sa vie aventureuse, très bien ! Mais il était juste temps de cesser de lui compliquer ses journées à tout bout de champ ! Après tout, son existence partait déjà en lambeaux, alors, finalement, un peu plus, un peu moins, quelle différence pour elle ?
— Bon, allons-y, concéda Aila d'un ton maussade.
La combattante enfourcha Lumière et reprit son voyage, enfermée dans un silence obstiné, suivie par une Niamie, pas le moins du monde perturbée par l'attitude revêche de la jeune femme.
Au milieu de la forêt clairsemée, la route défilait lentement, presque irréelle sous le regard d'Aila qui n'avait pas daigné ouvrir la bouche depuis des heures, murée dans une profonde résignation. Cette situation morose aurait persisté encore longtemps si une question dérangeante n'avait soudainement surgi dans son esprit. Elle se mordit les lèvres, persuadée de la réponse qu'elle allait obtenir en la posant à Niamie et, d'avance, profondément ennuyée par son contenu.
— Niamie, as-tu mangé depuis ce matin ?
Souriante, l'enfant secoua la tête et la culpabilité étreignit le cœur d'Aila. La combattante poursuivit :
— Nous parviendrons bientôt au prochain village. Nous nous installerons à l'auberge et je te promets qu'une fois dans la salle, tu pourras dévorer tout ce que tu veux. Le visage de la fillette s'éclaira un peu plus tandis qu'Aila l'observait avec attention, se demandant quelle force intérieure permettait à Niamie de résister à toutes les épreuves traversées depuis leur rencontre : la disparition de toute sa famille, la souffrance et le souvenir d'une mort presque inéluctable, une nouvelle vie si différente de la première et, aujourd'hui, un départ vers un monde inconnu… Rien ne semblait atteindre sa petite compagne. Alors que l'estomac de Niamie devait crier famine, celle-ci, le regard clair et serein, n'en paraissait nullement affectée. Peut-être était-ce en raison de cet optimisme inébranlable et de cette lumière si personnelle que l'Oracle avait choisi Niamie pour soulager le chagrin d'Aila.

◎ ◎ ◎

Malgré une allure plus rapide, une bonne heure de route s'écoula avant d'apercevoir le village en fin d'après-midi. Seule, Aila aurait sûrement avancé plus loin et dormi en forêt, mais la situation venait radicalement de changer, elle devait tenir compte de la fatigue de la fillette. Parvenir à l'unique auberge fut aisé et se débarrasser de leurs affaires dans leur chambre vite fait. Amusée, Aila remarqua que, comme elle, Niamie saisissait son kenda au moment de sortir de la pièce. Elle se demanda ce que Bonneau avait pu apprendre à sa petite élève le temps des quelques leçons dispensées à Avotour.
Installées dans la salle, les deux filles commandèrent un repas chaud. Alors que Niamie entamait avec entrain son assiette au fumet appétissant, Aila se contenta d'en remuer le contenu sans appétit et finalement d'en avaler une bouchée à contrecœur. Comme si son estomac contracté ne suffisait pas, un nouveau sentiment de malaise s'empara d'elle et, bientôt, des pensées étrangères et malveillantes s'infiltrèrent dans son esprit : elle courait un danger. Non, elles couraient un danger ! Quelle idée saugrenue que celle d'entraîner une gamine innocente dans sa vie périlleuse avait traversé ce maudit Oracle !
L'attitude d'Aila ne changea en rien sinon qu'elle se pencha vers Niamie et lui glissa à voix basse :
— Comment te débrouilles-tu au kenda ?
— Bonneau affirme que je deviendrai bientôt aussi bonne que toi, répondit la fillette avec un aplomb naturel qui arracha un sourire fugace à la combattante.
Probablement agile et rapide, Niamie ne disposait assurément pas du bénéfice de l'âge, ni même de celui de l'expérience… Le regard d'Aila parcourut la pièce autour d'elle d'un air nonchalant, sans parvenir à y détecter la source du danger. Ce dernier pourrait-il venir de l'extérieur ? Ses sens en éveil jusqu'à la fin du repas, elle guetta la moindre manifestation hostile et, pourtant, aucun événement ne se produisit. Malgré tout, son sentiment d'alerte persistait, preuve que la menace n'avait pas disparu. Qu'attendaient donc ces nouveaux ennemis pour attaquer ? Pendant ce temps, Niamie, insouciante, vidait tous les plats, se régalant visiblement, heureuse de pouvoir apaiser sa faim. Une fois rassasiée, elle leva ses yeux brillants de plaisir vers Aila.
— Que faisons-nous maintenant ?
— Nous allons retourner là-haut. Mais, d'abord, laisse-moi régler l'aubergiste.
Celui-ci l'accueillit avec bonhomie, discutant de choses et d'autres, de toute évidence inconscient des manigances qui se tramaient autour de son établissement.

◎ ◎ ◎

Parvenue dans leur chambre, en fermant les volets d'un geste lent, Aila jeta un rapide coup d'œil par la fenêtre dans la rue sombre et d'apparence tranquille, mais elle ne se fia pas à sa première impression ; elle se sentait surveillée sans pouvoir en localiser l'origine. En aucun cas, ceux qui l'attendaient ne la laisseraient fuir par ici. Cependant, d'autres ouvertures existaient dans l'auberge et l'une d'entre elles leur permettrait obligatoirement de s'échapper. Elle attira sa compagne d'infortune à ses côtés sur un lit.
— Niamie, si je ne désirais pas que tu m'accompagnes, ce n'est pas que je ne voulais pas de toi, mais parce que le danger croise mon chemin en permanence. Tu ne devrais pas avoir à risquer ta vie à cause de moi…
La fillette ouvrit de grands yeux, l'écoutant avec concentration, tout en mordillant son ongle. Aila poursuivit :
— Des hommes dont j'ignore encore tout m'attendent, animés de mauvaises intentions. Nous allons devoir quitter l'auberge discrètement et rejoindre les chevaux pour nous enfuir. Te sens-tu prête à m'obéir au doigt et à l'œil ?
Niamie opina.
— Alors, enfile ton sac, je m'occupe des sacoches et des kendas. Une idée commence à germer dans ma tête pour nous sortir de cette situation inconfortable. La combattante entrebâilla le battant qui donnait sur le couloir et vérifia que le lieu était déserté. Elle amena la petite fille à la suivre et, à pas de loup, elles longèrent le vestibule sombre et vétuste, attentives au moindre grincement des planches mal ajustées qui révélerait leur tentative de fuite. Rapidement, elles parvinrent à un escalier étroit qui montait vers les combles et s'y engagèrent. Une vingtaine de marches plus haut, une porte close leur barrait le chemin et, d'un geste de l'esprit, Aila la déverrouilla. Elle découvrit une minuscule pièce mansardée, encombrée d'objets hétéroclites et poussiéreux, exactement ce qu'elle cherchait : un endroit discret et à l'écart. S'approchant lentement de la lucarne aux carreaux sales, elle l'ouvrit légèrement et observa la configuration du lieu en contrebas ; à peine éclairée par la lumière d'une torche lointaine, l'arrière-cour de l'auberge servait de dépotoir, mais présentait le défaut majeur de se situer trois étages plus bas. Quitter cette chambre ne serait pas facile pour Niamie et Aila allait devoir faire preuve d'inventivité pour les sortir toutes les deux de ce mauvais pas. Elle réfléchit. Le petit appentis, bâti sur la droite, pourrait être utilisé comme point de chute, mais restait inaccessible pour une enfant. En revanche, si elle parvenait à amener Niamie jusqu'en bas par un autre moyen, il lui servirait d'étape pour la rejoindre. Cette solution apparut la plus simple à mettre en œuvre. Après avoir fouillé dans son sac, elle emmena la fillette près de la fenêtre pour lui expliquer son projet.
— Regarde, je vais t'attacher avec cette corde et, une fois assurée, tu pourras atteindre le bord du toit en contrebas. Ensuite, tu n'auras plus qu'à basculer, puis te laisser porter, c'est moi qui te descendrai jusqu'au sol. En bas, il te restera à te détacher. Est-ce que tu sauras rejoindre l'écurie et harnacher nos chevaux ?
L'air concentré, Niamie opina avant de préciser.
— J'aurai sûrement un peu de mal pour la bride de Lumière, mais je parviendrai bien à me hisser pour arriver à la hauteur de sa tête.
— Bien. Tu raccourciras ses étriers le plus possible et tu coinceras ses rênes pour éviter qu'elles s'accrochent sur un quelconque obstacle. Ce plan te convient-il ? La petite fille acquiesça avant de demander :
— Et après, je fais quoi des chevaux ?
— Niamie, écoute bien. Tu prends juste le tien et tu pars en laissant les portes entrouvertes. Lumière n'aura plus qu'à se glisser entre ces dernières quand, plus tard, je l'appellerai. Dès que tu as fini, tu me rejoins. As-tu bien tout compris ? Bon, tu es géniale. Maintenant, on passe à l'action !
Aila testa la longueur de la corde et estima qu'elle suffirait à mener Niamie en bas. Elle l'attacha avec soin autour de la fillette, enroulant le bout opposé derrière une poutre. Elle se cala pour éviter d'être entraînée par le poids de l'enfant.
— Allez, ma grande, vas-y.
Niamie enfourcha l'huisserie puis, après un dernier regard vers son amie, amorça lentement sa descente sur les tuiles, s'assurant à chaque pas de rester silencieuse. Cette discrétion tranquillisa un peu Aila qui redoutait cette équipée inhabituelle pour sa petite compagne. À intervalle régulier, la combattante laissait la corde filer, ses muscles bandés et le souffle retenu jusqu'au moment où la tension disparut à l'autre bout : Niamie avait touché terre. Sa pression intérieure enfin relâchée, la jeune femme se redressa et s'approcha de la fenêtre. Un instant plus tard, elle vit sa protégée courir vers les écuries, sans même un regard vers elle. « Une bonne chose de faite », songea Aila, rassurée. Remontant le filin, elle accrocha sacs, sacoches et kendas d'un côté et fixa solidement la seconde extrémité à une poutre. D'un geste ample, elle balança leurs affaires vers le bord du toit pentu, en espérant qu'emportées par leur poids, elles basculeraient dans le vide. Gagné ! À présent, elles n'avaient plus qu'à suivre le même chemin que Niamie, une fois détaché le nœud qui les retenait encore. Aila laissa rapidement filer le paquet jusqu'au sol. À son tour maintenant ! Un dernier coup d'œil en arrière, puis elle bondit sur la fenêtre avant de se retrouver en équilibre instable sur les tuiles glissantes. Avec précaution, elle s'approcha du bord et estima la hauteur qu'elle devrait franchir trop importante pour sauter directement. Donc, il ne lui restait plus qu'à gagner l'appentis accolé à l'auberge, divisant ainsi sa descente en deux étapes. Circonspecte, elle évalua la distance qui la séparait de son futur point d'arrivée, puis, enfin décidée, s'élança vers le faîtage en contrebas. Elle s'agrippa de justesse à son arête, malheureusement avec moins d'élégance que prévu, son souffle coupé par la rudesse du choc. Lors de l'impact, le crissement des tuiles résonna dans le silence ambiant tandis qu'elle guettait un mouvement des occupants de la maison, prête à intervenir. Rassurée par l'absence de réaction, elle dérapa progressivement vers le bord de la toiture, puis bascula son corps dans le vide, uniquement retenue par ses mains. Sans réfléchir plus, elle lâcha prise et atterrit avec un bruit sourd sur le sol poussiéreux. Elle ne perdit pas une seconde, ramassa leurs affaires pour les entraîner dans l'ombre d'un mur, puis détacha la corde qu'elle enroula et rangea, persuadée de l'arrivée imminente de Niamie. Le temps écoulé lui parut vite long et son inquiétude s'intensifia, elle songea même à partir vérifier où en était la petite fille avant de se forcer à attendre. Aila devait rester consciente que sa partenaire du moment ne comptait qu'une bonne dizaine d'années et qu'elle devait lui accorder sa confiance. Sa patience fut enfin récompensée quand Niamie apparut au coin du mur.
— Tu es formidable ! lui souffla Aila. À présent, est-ce que tu sauras rejoindre la place du village et prendre le chemin que je t'avais montré en arrivant ? — Oui, mais après, comment pourrai-je avancer dans le noir ?
Par les fées, Aila avait oublié ce détail. Après un instant d'hésitation, correspondant à la durée nécessaire pour choisir une orientation, elle conclut : — Ne t'inquiète pas, nous allons procéder autrement.
Aila enfila son sac tandis que Niamie faisait de même avec le sien et posa les sacoches sur le poney, puis, se fondant dans l'ombre, elles quittèrent l'auberge, puis le bourg, la combattante tirant la monture derrière elle.

◎ ◎ ◎

Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis leur départ. Elles avançaient dans la forêt noyée par la nuit, au cœur du bruissement des ailes des oiseaux nocturnes et de leurs hululements si singuliers. Depuis longtemps, Aila avait déserté les sentiers battus pour emprunter des layons dont elle pressentait la direction. Sur son cheval, Niamie, éreintée de fatigue, ballottait de plus en plus et la jeune femme comprit qu'elle devrait s'arrêter bientôt. Elle aurait aimé les éloigner plus encore du danger, mais elle devait tenir compte de la présence de son amie. Sa couverture installée sur sol, elle attrapa la fillette qui dodelinait sur sa monture, la posa dessus et l'en enveloppa. Un dernier geste mental lui permit de se tranquilliser : leurs ennemis ne les rejoindraient pas avant un bon moment. Apaisée temporairement, elle se coucha à même le sol et s'endormit rapidement, trop épuisée pour réfléchir.

◎ ◎ ◎

Au petit matin, le chant vif des oiseaux dans la lueur naissante du soleil réveilla Aila en sursaut. Tous les souvenirs qu'elle avait réussi à tenir à l'écart de sa vie pendant la nuit revinrent en force hanter son cœur et son esprit. La douleur la fit suffoquer, puis reflua lentement. Toutefois, l'heure n'était pas venue de faire un point sur tout ce qu'elle éprouvait. Si le sentiment d'alerte s'était atténué, il n'avait pas disparu pour autant. Elle prépara toutes leurs affaires avant de réveiller Niamie. Une pensée pleine de compassion la traversa, une pensée pour cette demoiselle qui se retrouvait embarquée dans une histoire qui n'était pas la sienne et qui la malmenait… Aila se promit que, quoi qu'il arrivât, elle prendrait soin d'elle. Mais pourquoi entraîner une fillette dans ses aventures périlleuses, et pourquoi pas un nourrisson pendant qu'on y était ! Elle secoua la tête, fâchée par cette vie qui ne cessait de lui jouer des tours pendables. Elle ne s'estimait pas à la hauteur pour s'occuper de cette enfant malgré l'affection qu'elle lui portait… Elle caressa sa joue avec légèreté, l'appelant doucement pour l'éveiller.
— Aila, répondit Niamie en se frottant les yeux, sommes-nous encore en danger ?
— Oui, mais il est loin pour l'instant, c'est pour cette raison que nous devons lever le camp le plus vite possible.
— Où est Lumière ?
— Ne t'inquiète pas pour elle, je crois que, dorénavant, elle sait à chaque instant où je suis…
La combattante fronça les sourcils, mais d'où lui venait cette nouvelle certitude ? Qu'est-ce qui avait changé entre Lumière et elle depuis ce grand trou dans lequel Aila l'avait vue périr ? Toutefois, si au lieu de se poser toujours autant de questions, elle commençait par percevoir une ébauche d'explication, elle se sentirait soulagée. Aila devançait Niamie, tirant son poney parmi les arbres. Elle était retombée dans un silence attentif, guettant le moindre signe de danger.
— Aila ? Est-ce que tu m'en veux beaucoup de t'avoir suivie ? demanda Niamie d'une voix inquiète. Est-ce à cause de moi que tu as l'air si malheureuse ? La jeune femme se figea avant de se tourner vers sa compagne de route. Décidément, elle avait encore oublié qu'elle avait en face d'elle juste une petite fille…
— Non. Ma tristesse n'a rien à voir avec toi. Et, s'il n'existait pas de danger, je serais même heureuse que tu sois là.
Niamie hocha la tête avant d'ébaucher un sourire mutin.
— Et si je te fais un câlin, tu seras moins triste ?
— J'en suis persuadée, mais, pour l'instant, il faut me laisser un peu de temps avant d'en profiter pleinement.
Cette réponse parut rassurer la fillette dont le visage s'illumina. Elles repartirent côte à côte.

◎ ◎ ◎

Lumière arrivait, Aila le percevait. Elle savait aussi que, derrière sa jument, le danger se rapprochait également sous la forme de six hommes, tous déterminés, dont un, encore caché dans l'ombre, bien plus que les autres… Elle ne détectait que des bribes incompréhensibles de leurs pensées, mais suffisantes pour deviner qu'ils voulaient la tuer au plus vite. Pour l'instant, sa principale préoccupation consistait à mettre Niamie à l'abri et, pour y réussir, elle courait dans la forêt, entraînant la fillette dans son sillage, cherchant de tous ses vœux, un endroit qui la dissimulerait. Enfin, elle distingua une vieille bicoque à demi délabrée et l'atteignit sans prendre la peine d'effacer ses traces. Elle y installa Niamie et lui expliqua :
— Je ne dispose que de très peu de temps pour t'éloigner du danger. Tu dois rester ici et surtout ne pas te montrer. Les hommes qui nous suivent ne s'embarrasseront pas d'un témoin s'ils te découvrent. Est-ce que tu me comprends ?
Niamie hocha gravement la tête. Libérée de sa nouvelle responsabilité, Aila partit à vive allure, désireuse d'attirer le futur combat loin de la fillette. Elle lança un appel vers Lumière pour qu'elle la rattrapât, maintenant.

◎ ◎ ◎

Placée en plein milieu de la route, Aila attendait. Son esprit détecta ses adversaires qui empruntaient le chemin ouvert par Lumière. Elle entendit, avant qu'elle l'aperçût, son cheval sur le point de la rejoindre et, quand il déboucha, un instant lui suffit, courant à ses côtés, pour l'enfourcher d'un saut puissant. De quelques gestes sûrs et rapides, elle régla bride et étriers, puis s'unit à son kenda, atteignant cette fusion de plus en plus complète qui la rassurait tandis que sa signification profonde lui échappait encore. Tel un aigle, elle survola la route, tout en continuant son chemin sur la jument pour s'éloigner toujours plus de Niamie. Un moment plus tard, elle avait repris sa place au milieu de la voie, immobile, à l'écoute des sonorités d'une cavalcade qui s'amplifiaient. Dès qu'ils la virent, juchée sur son cheval noir, qui les attendait, ces poursuivants ralentirent avant de s'arrêter. Le face à face n'était pas encore engagé que la tension entre les belligérants devenait palpable et décuplait la volonté de ses ennemis de se débarrasser d'elle. La combattante, confiante, se contenta de les jauger du regard. Une immense colère envahit chaque parcelle de sa peau et palpita dans son esprit comme de multiples étincelles ardentes, mais, comme le temps de libérer cette énergie intérieure n'était pas venu, Aila la contrôla de son mieux. Soudain, l'un des cavaliers sortit de la route pour s'enfoncer en pleine forêt, copié immédiatement par un second, qui se dirigea du côté opposé. Malins, ils cherchaient à la prendre à revers. Le combat risquait d'être plus serré que prévu… Son mince avantage consistait dans le fait que, devant elle, ne restaient plus que quatre adversaires, et elle devait en tirer parti. Embrasé par une étincelle plus vive que les autres, son esprit s'enflamma. Elle lança Lumière au galop et se dressa sur la selle. D'un geste rapide et précis, elle fit tournoyer son kenda et le précipita violemment pour frapper un des hommes à la tête avant de le rappeler à elle. Son arme revint dans sa main tandis que le cavalier, estourbi, finissait de glisser à terre, laissant son cheval effrayé s'enfuir dans la forêt. Elle perçut un sursaut d'incompréhension, puis une vague inquiétude s'insinuer dans l'esprit de ses trois compères, encore incertains de l'interprétation à donner à cette attaque éclair. Leur hésitation vite refrénée, ils s'élancèrent à sa rencontre. La personne qui les avait embauchés pour l'assassiner n'avait sûrement pas daigné les informer des aptitudes inhabituelles de leur adversaire. Elle se rassit sur sa selle juste avant d'arriver devant eux et le combat s'engagea. L'affrontement terriblement violent lors des premiers échanges ne laissait place à aucun doute : ces hommes n'obéissaient qu'à un seul impératif, la supprimer. Ils étaient forts, entraînés et encore trois pour l'instant. De plus, leurs deux compères partis sur les côtés revenaient derrière elle afin de finaliser l'encerclement. Par les fées, comment allait-elle parvenir à se sortir de ce guêpier ?
Redoublant d'énergie, elle focalisa ses attaques rapides sur celui qu'elle pressentait le plus faible, finissant par l'abattre d'un coup implacable tout en se contentant de repousser ses deux compagnons. Soudainement, Lumière se dressa sur ses pattes arrière dans un hennissement presque sauvage, battant des sabots dans l'air, forçant ainsi leurs ennemis à reculer brièvement. Dès que la jument retomba sur le sol, Aila profita du trouble créé pour se glisser entre les hommes restants, empêchant ceux qui arrivaient derrière elle de boucler le cercle qu'elle redoutait. Il était temps ! Quelques pas suffirent à Lumière pour se retourner et faire face aux nouveaux adversaires qui se lançaient à la rescousse des deux premiers. Elle toisa le groupe qui lui barrait le chemin et cria aux combattants qui le constituaient :
— Que me voulez-vous ?
— Nous sommes payés par le roi de Faraday, ma jolie, cracha vertement l'un des cavaliers. Il désire se débarrasser de celle qui encombre sa route vers un pouvoir encore plus grand !
Aila fronça les sourcils. Mantin ? Non ! Constantin ! Quelle ironie ! Ces mercenaires venaient l'exécuter sur l'ordre d'un souverain qu'elle avait elle-même éliminé quelques semaines plus tôt !
— Constantin est mort et Mantin gouverne à sa place, vous ne le saviez pas ! se moqua-t-elle. Votre commanditaire ne vous paiera pas ce qu'il vous doit.
Un moment de flottement s'empara de la troupe à l'exception d'un tout jeune homme, un peu en retrait jusqu'alors, un de ceux qui avaient cherché à l'encercler, mais pas encore à l'affronter. Ce dernier jaillit sur le devant de la scène, perçant une brèche dans la ligne de ses adversaires.
— Vous mentez ! explosa-t-il.
— Non, je dis toujours la vérité. C'est moi qui ai tué cet ignoble porc ainsi que cette brute épaisse de Boupun.
À ces mots, le visage de l'individu se décomposa un instant, puis ses traits se durcirent, marqués par l'expression d'une haine farouche.
— Alors je vous détruirai pour ce que vous lui avez fait ! hurla-t-il.
Le cavalier chargea et Aila l'imita. D'un mouvement leste, elle s'accroupit sur sa selle, fonça droit sur lui, mais, soudainement, dévia la trajectoire de sa monture vers un adversaire situé à droite, à présent isolé par l'assaut du jeune homme. Cet effet de surprise fonctionna parfaitement. D'un bond, elle sauta sur le cheval de l'ennemi qu'elle venait de choisir, et, d'un geste sûr, lui broya la trachée avec son kenda, juste le temps nécessaire à Lumière pour revenir la chercher. Un bon coup de son bâton dans le visage du combattant voisin ralentit ce dernier dans son désir de la retenir. De nouveau sur sa monture, Aila fonça vers cet homme qui, ayant fait demi-tour, se retrouvait en face d'elle. Deux derrière, un devant, la situation n'était toujours pas brillante. Nouvel affrontement, autre ruse : faisant tournoyer son kenda, elle donna l'impression de galoper vers son plus jeune adversaire. Alors qu'elle semblait préparer une attaque frontale, elle lâcha son arme dans son dos et son bâton percuta violemment l'un de ses poursuivants. Trop stupéfait pour réagir, ce dernier s'écroula sur le côté, provoquant une hésitation perceptible chez son voisin. Le kenda revint prestement dans la main de la combattante, juste à temps pour contrer l'assaut du jeune homme, dont l'hostilité viscérale couvait dans ses yeux comme des lames rougeoyantes. Leurs chevaux tournèrent sur eux-mêmes sous le choc de l'affrontement ; Aila en profita pour s'esquiver et galoper plus loin sur le chemin. Plus que deux… Elle se retourna une nouvelle fois pour braver ses derniers adversaires. Indubitablement, elle commençait à fatiguer. Désireuse de renouveler ses forces, elle plongea à nouveau dans son arme, sans malheureusement y puiser l'énergie qu'elle espérait. Elle allait donc devoir se débrouiller seule… L'envie d'appeler les Esprits de la Terre s'empara d'elle, mais elle n'était plus ni chamane ni même en territoire hagan, et son cœur se serra de chagrin. Alors que le plus jeune de la bande chargeait, suivi avec retard par son dernier compagnon, un cri retentit derrière eux, brisant temporairement leur élan. La surprise totale n'octroya pas un délai suffisant à l'homme à la traîne pour réagir. S'il l'avait eu, en se retournant, il aurait vu fondre sur lui une ennemie inattendue, principalement par sa taille. Un coup efficace l'amena à plonger vers le sol, assommé. Un instant ébahie par la hardiesse de la petite fille et la précision de ses gestes, Aila se ressaisit et se concentra sur son ultime adversaire qui galopait de nouveau vers elle. D'un mouvement aérien, elle descendit de Lumière juste au moment où l'épée de son assaillant cherchait à faucher son bassin, puis elle remonta quelques pas plus tard d'un bond plein de légèreté. Se rapprochant de Niamie, elle vérifia d'un regard que l'homme jeté à terre ne présentait plus aucun danger. Décidément, ce petit bout de bonne femme cachait plein de surprises. Elle cria à sa protégée de se mettre à l'abri avant de se retourner, face à son dernier adversaire, arrêté un peu plus loin sur la route.
— Souvenez-vous de moi, Aila Grand ! Je m'appelle Morain de Faraday et, quel que soit l'endroit où vous irez, je vous retrouverai ! Vous m'avez privé de mon père et de mon héritage ! Je vous le ferai payer au centuple ! Et si, aujourd'hui, je repars, je reviendrai, soyez-en sûre ! Ne m'oubliez pas, parce que, quand vous serez enfin à ma merci, je vous tuerai !
Un charme insolent planait sur son visage, mais Aila ne perçut que l'infinie malveillance qui flambait dans les yeux de ce jeune homme et qui la troubla, car elle n'en comprenait pas l'origine. Pourtant, Constantin n'avait pas eu de descendance. À moins que ce fût un enfant illégitime monté plus haut que les autres et qui avait cru, plus que de raison, que le roi le choisirait comme héritier comme il l'aurait fait pour son fils légitime. Son ultime adversaire talonna son cheval et s'éloigna au grand galop. Elle laissa sa colère s'éteindre en elle et souffla un moment pour se détendre. Puis elle se tourna vers Niamie, lui jetant un regard noir.
— À nous deux, gronda Aila. Que fais-tu ici ?
— J'ai pensé que tu serais contente d'en avoir un de moins à affronter, hasarda l'enfant, peu rassurée par l'attitude sévère de la combattante…
Aila explosa :
— Penser ! Tu n'as pas à penser, tu dois juste obéir ! Quand je te donne un ordre, tu l'exécutes, un point c'est tout ! Ce n'est quand même pas une petite fille de dix ans qui va décider de ce qu'elle doit faire ou ne pas faire !
— Je ne suis plus une petite fille ! D'abord, j'ai bien plus de douze ans ! J'ai grandi depuis que nous nous sommes rencontrées, tu ne le vois donc pas ! répliqua Niamie, frondeuse. Son regard darda celui d'Aila, avant, finalement, avant qu'elle baissât les yeux, subitement contrite de sa soudaine rébellion.
Décontenancée, Aila ne sut plus comment elle devait réagir. Que feraient des parents dans un tel cas ? Elle l'ignorait. Niamie n'était pas son enfant, même si elle l'avait prise sous son aile, bon gré mal gré. Quelle voie aurait choisie Bonneau ? Il aurait pu lui expliquer comment orienter des élèves récalcitrants vers le bon chemin, car il avait sûrement eu fort à faire avec la nièce qu'elle était. Elle aurait dû savoir ce qu'il lui aurait dit. Il lui suffisait de fermer les yeux pour entendre sa voix… Se raclant la gorge, elle ajouta :
— Tu te bats très bien, beau geste, net et précis, mais j'ai repéré quelques petits défauts que nous allons corriger ensemble. À partir de maintenant, je prends ton entraînement en main.
— Merci, Aila, tu es merveilleuse ! s'écria Niamie en se jetant à son cou. Je t'aime aussi fort que ma maman !
Aila se sentit bouleversée par cette explosion d'affection dont elle était le centre. Cherchant à dominer son trouble intérieur, elle se ressaisit et ajouta :
— Mais plus jamais de désobéissance, Niamie, as-tu bien compris ? Je vais tester ce que tu vaux et, la prochaine fois, si je considère que tu es prête, je t'appellerai. Sinon, tu ne bouges pas !
Niamie hocha la tête, mais Aila décela, derrière son détachement apparent, un immense bonheur pétiller dans ses yeux clairs.

◎ ◎ ◎

Dès le premier village croisé, Aila acheta une couverture supplémentaire et un couteau et, quand la nuit tomba, les deux filles s'installèrent dans la forêt pour dormir. Niamie, très impressionnée, vint rapidement se réfugier contre la jeune femme, un peu effrayée par les bruits nocturnes avant, finalement, de s'assoupir, bercée par le hululement plaintif des chouettes. Au petit matin, Niamie se réveilla en pleine forme et Aila estima qu'un entraînement au kenda après le petit déjeuner les maintiendrait en forme toutes les deux. Les réactions purement instinctives que la fillette mettait en œuvre la stupéfiaient. Son corps se mouvait avec une souplesse féline et une puissance inhabituelle pour son âge. Elle se demanda si les capacités indéniables de son élève étaient les mêmes que celles que Bonneau avait détectées chez elle, enfant. Était-ce pour cette raison qu'il avait décidé de la former ? Techniquement, Niamie possédait une nette marge de progression, mais ce qui sidérait la jeune femme était l'aptitude de sa protégée à saisir la façon de combattre de son adversaire. Aila enchaîna des attaques variées et Niamie les contrecarra sans hésitation. Drôle de petite fille…
— Allez, à présent, à cheval ! Il ne faudrait pas trop rallonger le trajet pour Niankor.
— Alors, est-ce que tu crois que je deviendrai aussi bonne que toi ? demanda Niamie.
— Même meilleure ! Bonneau a raison, tu es excellente !
— Oh, c'est un monsieur tellement gentil ! Je voudrais bien le revoir ! dit Niamie, un soupçon de tristesse dans la voix.
« Moi aussi », pensa Aila qui se contenta de hocher la tête.
Les jours suivants s'écoulèrent tranquillement. Décidée à mettre de côté son chagrin pour s'occuper de sa compagne, Aila s'était adaptée du mieux qu'elle pouvait au rythme de Niamie, heureuse de constater que cette dernière résistait plutôt bien à leur vie déréglée. Elle profita du temps de trajet qui leur restait pour partager ses connaissances avec Niamie. Bientôt, la petite fille fut capable de monter le campement toute seule, d'identifier quelques plantes utiles pour soigner les plaies les plus courantes, de fabriquer des pièges simples, d'effacer des traces grossières ou d'en créer de nouvelles de toutes pièces.

◎ ◎ ◎

— J'aimerais bien apprendre à tirer à l'arc, lui annonça Niamie, un soir.
Aila blêmit. Son arc, celui offert par Aubin et dame Mélinda ! Mais où était-il donc ? Pas en Avotour, c'était certain et elle ne l'avait pas emporté en pays hagan, donc son ultime chance consistait à espérer qu'il fût resté chez Nestor… Par les fées, il devait y être rangé ! Elle serait bien trop triste de l'avoir égaré lors de ses multiples péripéties.
— Très bonne idée, Niamie. Je verrai ce que je peux faire. Mais, d'abord, nous devrons trouver un arc à ta taille.
Les yeux de Niamie s'agrandirent :
— Tu sais également tirer à l'arc ? Oh ! Aila, tu sais tout faire !
Aila lut dans son regard tant d'admiration qu'elle en ressentit une forme de gêne.
— Non, petite fille, je ne sais pas tout faire, mais, ce que je connais, je le fais bien…
— Aila, interpella doucement Niamie, j'ai plus de douze ans maintenant et je ne suis plus aussi petite que tu sembles le penser…
Pendant un instant, Aila resta interdite. Malgré la maturité de Niamie, son esprit ne conservait que l'image de la gamine fluette qu'elle avait sauvée au Pontet. Indubitablement, la combattante n'avait pas pris conscience des changements qui s'opéraient peu à peu chez sa protégée, réalisant soudain qu'à peine six ans les séparaient… Était-ce le principal défaut de tous les aînés, de ne pas voir grandir les plus petits ?
— Bien, j'ai compris. Dorénavant, je t'appellerai jeune fille !

Une bonne semaine de voyage supplémentaire fut nécessaire pour parvenir à Niankor. Plus elles s'approchaient de leur destination, plus Aila se sentait nerveuse. Tant de souvenirs demeuraient accrochés à ce lieu. C'était là qu'elle était devenue Topéca et là aussi qu'elle avait renoncé de continuer à l'être. Il symbolisait tous les liens d'amour et d'amitié qui s'étaient créés autour d'elle. Elle ne pouvait oublier l'aventure qu'elle y avait vécue avec Adrien et son cœur se serra en pensant que, maintenant, il s'acheminait vers la frontière wallane avec tous leurs compagnons. Comme le pays hagan devait lui manquer alors qu'elle-même tremblait d'y retourner sans être Topéca… Non, elle n'était pas simplement anxieuse, elle se sentait littéralement terrifiée à l'idée de fouler à nouveau cette terre qu'elle avait adorée de toute son âme, sans la présence de Hang ou de Hara à ses côtés, ni même celle de Quéra ou d'Astria, ni personne pour les remplacer… Plus que tout, elle appréhendait de marcher dans ces montagnes sans ressentir les Esprits de la Terre qui l'avaient imprégnée d'un profond sentiment de plénitude. En le perdant, n'avait survécu que l'écho d'un grand vide insondable qui résonnait encore dans son âme meurtrie par son absence. Même si une nouvelle perception de la magie s'était développée en elle, elle s'apercevait que rien ne l'emplissait autant que le pouvoir de ces Esprits, et que se confronter au sol hagan sans eux était comme s'élancer au cœur d'un désert sans gourde, elle finirait par mourir de désespoir ou de soif… Elle soupira et repoussa toutes les idées qui s'entrechoquaient et concouraient à entretenir sa souffrance. Et s'il n'y avait eu qu'elles… D'autres que la combattante cherchait désespérément à ignorer revenaient régulièrement briser son cœur. De quel autre choix disposait-elle que celui de se tourner résolument vers le futur ? Cependant, certaines décisions du passé lui collaient si fort à sa peau que les amener à disparaître mettrait obligatoirement cette dernière à vif… En outre, comment perdre sa propre identité en devenant Oracle pouvait-il être considéré comme un avenir ? L'unique avantage serait d'oublier ce qu'elle avait abandonné en venant ici. Un Oracle ne devait rien ressentir… Apprendre à renoncer devant son incapacité à changer les choses… Cette phrase résonna comme un écho douloureux. Encore une nouvelle pensée déchirante à chasser avec l'image de la personne qui l'avait prononcée.
Enfin… Devant elles, le campement s'étendait presque à perte de vue. Le cœur étreint par l'émotion, Aila s'engagea dans ce qui demeurait de La Tribu Libre, désertée par ceux qui avaient gagné la Wallanie. Rapidement reconnue, des Hagans l'entourèrent, heureux de la retrouver et avides de nouvelles à propos des combattants. Elle aimait tant ce peuple… Décelant leurs sentiments ambigus, mélange d'inquiétude et d'optimisme, la jeune femme leur expliqua les projets qu'elle connaissait. Elle marcha parmi eux pour les saluer, les écouter et bientôt soigner les uns et les autres. Si elle avait cessé d'être Topéca, elle demeurait en leur cœur comme « celle qui voit et celle qui sait », et ressentait avec émotion le respect qui accompagnait chacun de leurs gestes à son égard. Elle fut invitée partout et par tous, sous le regard admiratif de Niamie qui la suivait sans se faire remarquer. Le soir venu, enfin, elle parvint à rejoindre la maison de Nestor. Son propriétaire les guettait sur le pas de la porte.
— Dame Aila ! Quel plaisir de vous accueillir de nouveau !
Elle faillit protester contre le mot « dame », mais y renonça. Elle ne le changerait pas, alors, autant lui laisser cette satisfaction.
— Ce plaisir est totalement partagé, mon cher Nestor. Je vois que vous nous attendiez.
— C'est que les nouvelles circulent vite par chez nous. Avant, c'était un petit coin tranquille. Maintenant, il l'est beaucoup moins, mais je m'y suis habitué.
— Vous avez bien fait. C'est un grand honneur de vivre parmi ce peuple.
— Absolument ! Rentrons, nous continuerons devant le plat que j'ai mijoté pour vous et la demoiselle. Mademoiselle ?
— Niamie, répondit cette dernière, avec une gracieuse révérence.
— Et une vraie dame avec ça ! Ce sera donc dame Niamie. Venez.

◎ ◎ ◎

Le cœur étreint, Aila pénétra dans la maison, tentant, de toutes ses forces, de canaliser les émotions violentes qui déferlaient en elle. Avec Niamie, elles s'installèrent à table devant le repas léger et surprenant que Nestor leur avait concocté. Même Aila se laissa prendre au jeu des dégustations que son ami avait créé en leur honneur tandis que la fillette en redemandait, battant des mains de plaisir. Enchantée par la diversité des saveurs, les pensées de la jeune femme se tournèrent vers sa chère Odénie, curieuse de savoir dans quelle mesure l'excentricité culinaire de cette dernière avait pu influencer les préparations innovantes de Nestor…
— Oh, je vois que notre petite demoiselle se frotte les yeux. Le temps est arrivé de filer au lit. Tout est resté dans l'état, dame Aila. Aila rebondit sur la remarque de son hôte pour accompagner son amie jusqu'à la chambre en hauteur, puis, immédiatement, jeta un coup d'œil sous son sommier, soulagée d'y apercevoir son arc. Après avoir vérifié la bonne installation de Niamie, elle rejoignit Nestor qui lui proposa :
— Une petite boisson, chaude ou forte ?
— Chaude me conviendra parfaitement. Merci.
Étrangement, elle se demanda ce qui changerait dans sa vie si au lieu de déguster une boisson chaude, pour une fois, elle l'avait prise forte, elle qui ne consommait jamais d'alcool…
— Quelles sont les nouvelles d'Avotour ? s'enquit Nestor qui s'activait près du feu.
— Nos troupes sont en train de remonter vers la frontière wallane.
— Donc la guerre sera bientôt déclenchée ? dit-il en levant ses yeux vers elle.
Aila hocha la tête. Le visage de Nestor afficha une gravité surprenante chez cet indubitable optimiste.
— Je dois être un homme égoïste, mais j'aurais préféré éviter l'inéluctable…
— Je dois également être une femme égoïste, car j'éprouve les mêmes sentiments que vous.
— Égoïste ! C'est bien le dernier mot qui me viendrait à l'esprit à votre propos ! Je suis désolé en pensant à tous ceux que nous apprécions et qui partent là-bas… Mais vous, dame Aila, quels sont vos projets ? Redevenir Topéca ?
— Topéca est morte, Nestor. Elle ne ressuscitera pas.
— Oh moi, je ne suis pas inquiet ! Il reste dame Aila ! C'est la même personne, seul le nom change !
Aila ne put s'empêcher de sourire. Nestor possédait un don certain pour effacer la tristesse des choses et une énergie qui lui réchauffait le cœur.
— Voyez-vous toujours notre charmante dame Odénie ? s'enquit-il, l'air de rien.
— Toujours. À présent, elle assiste à tous les conseils du roi.
— Et elle arrive à y participer sans parler ?
— Parfaitement ! répondit Aila.
Approbateur, Nestor hocha la tête.
— Je lui tire mon chapeau. Honnêtement, je ne l'en aurais pas crue capable ! Comme quoi…
Il émit un petit rire léger avant de reprendre :
— Quand désirez-vous repartir ?
— Demain ou après-demain. Je voudrais que Niamie puisse se reposer avant d'entamer l'ascension vers le pays hagan.
— Vous devrez la surveiller lors de la montée en altitude. Vous souvenez-vous des conséquences du mal des montagnes ?
Aila fouilla dans sa mémoire :
— Vertige, perte d'appétit, fatigue…
— Mais aussi nausée et insomnie. Apprenez-lui à identifier tous ces signes pour qu'elle vous en informe aussitôt. Enfin, vous disposerez d'un peu de temps pour vous habituer, les premiers effets apparaissent en général au-delà de trois mille mètres, quoique, chez un enfant, ils peuvent se manifester moins haut. Je vous donnerai de quoi combattre les symptômes les plus désagréables.
— Merci beaucoup, Nestor. Comme Niamie, je pars me reposer. Je vous souhaite une bonne nuit et vous remercie infiniment pour votre accueil.
— Bonne nuit, dame Aila. Ah ! au fait, je dois partager avec vous une bien triste nouvelle. Vous vous souvenez de cet endroit magnifique avec une cascade, mon petit coin de paradis comme je l'appelais, c'est terrible, il a été complètement dévasté et il n'est même plus possible de s'y baigner…
Aila s'était figée tandis qu'une sueur glacée s'écoulait le long de sa colonne vertébrale.
— Que s'est-il passé ? demanda-t-elle d'une voix atone.
— Aucune idée. Je l'ai retrouvé ainsi un matin et je n'arrive toujours pas à m'en remettre.
Profondément bouleversée, la jeune femme s'approcha de lui et posa sa main sur son épaule.
— Je suis infiniment désolée. Ce lieu était tellement merveilleux…
Elle revit la cascade dans son cocon de végétation, un vrai petit paradis, comme l'avait rappelé Nestor.
— Je m'y rendrai demain pour tenter de comprendre ce qui a pu s'y produire, ajouta-t-elle.
Il opina.
— À demain, Nestor.
— À demain, dame Aila.

◎ ◎ ◎

Aila sut immédiatement en s'allongeant dans son lit que c'était une erreur d'être revenue dans cette chambre. Elle suffoquait sous l'afflux des souvenirs qui l'assaillaient. L'ombre de la dame aux mille visages apparut dans son esprit, puis elle se revit projetant ses attributs de chamane sur le sol. La bague avait rebondi sur le mur avant d'atterrir aux pieds d'Adrien… Non, c'était trop dur, elle ne pouvait pas dormir ici. L'échelle descendue, elle traversa la cuisine comme une flèche, puis marcha nerveusement sous le ciel étoilé, cherchant à remplir ses poumons d'air frais et à calmer l'agitation qui s'était emparée d'elle. Malheureusement, de nouvelles images comprimèrent son cœur, en particulier, celles de Pardon lors de son combat contre elle. À nouveau, elle ressentit la violence inimaginable qui avait explosé en elle au moment où leurs kendas s'étaient heurtés. Son corps crispé se mit à trembler comme si la douleur qu'elle avait éprouvée à cet instant ne s'était jamais complètement dissipée… Non, elle devait chasser de sa mémoire tous ces éléments du passé qui la fragilisaient. Cependant, ce fut l'inverse qui se produisit. Ils la submergèrent et, un instant plus tard, la tête sur ses genoux, elle pleurait silencieusement.
— Dame Aila ?
— Nestor ! balbutia-t-elle, essuyant ses larmes d'un geste rapide.
— Ça me peine de vous découvrir aussi triste. C'était déjà difficile quand vous étiez revenue du pays hagan. Je pensais qu'en rentrant chez vous votre quotidien redeviendrait plus simple…
— J'aurais aimé…
— Est-ce que je peux vous aider en quoi que ce soit ?
— À part changer ma vie, je ne vois pas…
— Au petit déjeuner, pain et fromage frais ?
— Vous m'avez manqué, Nestor…
— Vous aussi, dame Aila.
— Est-ce que cela vous dérangerait si je déménageais dans la cuisine ?
— Dame Aila ! s'offusqua son hôte, je ne peux quand même pas vous laisser dormir par terre ! Prenez ma chambre !
— Non, merci. Le sol me conviendra très bien. Par contre, pendant que j'y pense, comme je pars à deux, avez-vous récupéré la tente que nous avions emportée ?
— Sire Adrien me l'a rendue. Pas de souci, je vous la préparerai pour demain. Venez, je vais vous donner de quoi vous allonger plus confortablement.
Il lui fournit une couette épaisse sur laquelle elle put s'étendre ainsi qu'une couverture.
— Est-ce que cela ira maintenant ? demanda Nestor avec beaucoup de douceur.
Elle comprit qu'il ne parlait pas juste de l'installation.
— Oui, très bien. Merci pour votre présence et votre gentillesse.
Aila le vit hocher la tête, légèrement dubitatif, puis le regarda regagner sa chambre en silence. Elle ferma les yeux, bien décidée à ne plus laisser le passé l'anéantir autant.

◎ ◎ ◎

Après un rapide petit déjeuner, avec pain et fromage frais naturellement, Aila se rendit à la cascade, une inquiétude croissante au fond du cœur. C'était en ce lieu qu'elle avait caché les attributs de Marça et de Péral, pensant qu'il constituerait pour ces derniers un écrin inviolable. Peut-être Nestor avait-il noirci le tableau, mais elle en doutait. La destruction de son coin de paradis l'avait sincèrement éprouvé. Alors qu'elle se rapprochait, elle découvrit une multitude d'arbres abattus et déchiquetés. Comme balayés par une violente tempête, ils gisaient en rangs dispersés, brisés ou fichés dans la terre. Le cœur d'Aila se serra et la jeune femme craignit le pire. Le pas lent de Lumière la mena un peu plus loin tandis qu'au désordre initial succédaient des troncs calcinés, dépouillés de leur ramure. D'abord bouleversée, elle devint anéantie quand, enfin, elle atteignit le centre du sanctuaire. Presque incrédule, elle s'attarda longuement à observer le lieu totalement dévasté, dans lequel toute trace de vie avait été annihilée. De la cascade et de l'étang, seul avait survécu le grand promontoire rocheux sur lequel elle avait grimpé quelques mois plus tôt. La rivière, presque tarie, en était réduite à s'écouler sous la forme d'un filet d'eau miteux, presque silencieux. De la beauté de cet endroit, plus rien ne subsistait…
Remplie d'incompréhension, elle descendit de son cheval et s'assit sur une pierre avant de perdre son regard dans le spectacle qui s'offrait à elle. Qui pouvait être à l'origine d'un tel saccage ? La réponse fusa naturellement : des sorciers ! Son cœur se contracta brutalement. Si elle ne remettait pas la main sur les attributs, elle aurait commis une des plus graves erreurs de sa vie en décidant de les cacher ici… Elle devait à tout prix les retrouver. Mais comment et où ? D'abord les bagues ! Soudain fébrile, elle escalada le rocher et chercha à identifier des repères qui la guideraient vers l'endroit d'où elle avait jeté les anneaux. Enfin, pour être honnête, pas tout à fait…. La dame aux mille visages lui avait appris que, pour être protégées, les bagues devaient demeurer sous l'eau, mais Aila ne s'était pas résolue à s'en débarrasser sans le moindre égard dans l'étang… Alors, quand sa main était rentrée en contact avec une petite retenue liquide en hauteur, elle l'avait préférée pour y dissimuler les anneaux, une eau en valant bien une autre. Dans les faits, elle n'avait précipité qu'une poignée de pierres vers le bas, terrifiée à la perspective de rendre ces attributs visibles par ses ennemis en modifiant son plan initial. Le présent lui confirmait qu'elle avait pris la bonne décision, mais, sur le moment, elle en avait tremblé de tous ses membres, effarée de commettre là une erreur irréparable.
Ici, c'était ici ! Au début, son regard ne perçut rien dans la petite cavité encombrée de cailloux qu'elle commença à ôter un par un. Un léger éclat brisa l'uniformité de l'ombre et une lueur d'espoir s'éveilla en Aila. D'un geste délicat, elle récupéra une première bague, celle de Marça, puis la seconde un instant plus tard, le cœur empli de reconnaissance. Elle les embrassa avec ferveur et les rangea immédiatement dans le sac de Guétri avec ses autres attributs. La quête la plus facile venait de se terminer. À présent, la chance devrait lui sourire également pour les amulettes, mais, quand son regard se posa sur le paysage calciné, elle douta de cette éventualité. Elle redescendit et, parvenue au pied de l'ancienne cascade, laissa ses yeux errer à la recherche des repères qui avaient disparu dans ce monde frappé par un cataclysme. Sans succès. Elle se souvenait parfaitement de l'arbre qui lui avait servi de cachette, placé en retrait sur le chemin. Elle repartit du bord de l'étang qui n'existait plus et compta ses pas tout en essayant d'imaginer la forêt dans son aspect initial. Mais elle n'arrivait pas à superposer les images de sa tête à l'actuel paysage défiguré. Décidant de procéder autrement, elle projeta son esprit dans le passé : elle venait dissimuler les amulettes. Physiquement, elle ressentit à nouveau le chagrin infini qui étreignait son cœur, l'impression d'avoir perdu son âme en abandonnant son lien avec la Terre. Les paupières closes, elle se fondit dans Aila qui cherchait un abri et avança dans les pas qu'elle avait suivis à cette époque. Elle s'arrêta et ouvrit les yeux : l'arbre n'était plus là. Seul témoignage de son existence persistait une souche hérissée dont le fût si précieux avait disparu. Au moins, il n'avait pas brûlé… Cependant, dans la forêt dévastée, des troncs arrachés jonchaient le sol, éparpillés sur une surface considérable… Comment parviendrait-elle à localiser le bon ? Et si les amulettes avaient glissé hors de leur cachette ? Et si les sorciers les avaient finalement emportées ? Envahie par une forme de culpabilité diffuse, Aila sentit les événements la dépasser. La femme aux mille visages lui avait pourtant affirmé que les attributs y seraient préservés et la jeune chamane lui avait accordé sa confiance…
Installée sur Lumière, Aila regarda une dernière fois ce lieu de paradis transformé en zone ravagée : un trou desséché à la place de l'étang, un large anneau d'arbres brûlés et la pagaille infinie des autres, brisés, arrachés, disséminés… Comment, dans cet inextricable enchevêtrement de troncs et de ramures, pourrait-elle récupérer ses précieuses amulettes ? Elle n'y parviendrait pas seule…

◎ ◎ ◎

Apercevant Nestor qui sortait de la maison, prêt à partir, Aila l'appela.
— Nestor, attendez-moi. Je vais avoir besoin de vos conseils.
Assis de chaque côté de la table, Aila lui expliqua son souci de devoir retrouver deux amulettes en bois au milieu du capharnaüm qu'elle venait de quitter.
— Qui a bien pu détruire cet endroit de telle façon ? demanda Nestor, toujours aussi peiné par cette perte.
— Il me paraît fort probable que ce soit l'œuvre d'un sorcier ou d'une sorcière ou bien des deux…
— Mais pourquoi mon jardin extraordinaire ? s'exclama Nestor, effaré.
Aila déglutit avant de répondre :
— Je crains d'être responsable de cette attaque. Je pensais que les attributs chamans que j'y abandonnais seraient bien protégés de leur convoitise. Mais je me suis trompée, je suis sincèrement désolée.
— Croyez-vous qu'ils les aient découverts ?
— J'ai envisagé cette hypothèse. Si c'était le cas, ils n'auraient eu aucune raison de tout saccager autour d'eux comme ils l'ont fait, donc j'imagine que les amulettes s'y trouvent encore, mais, comme ce sont de tout petits objets…
— … elles ne seront pas faciles à retrouver, termina Nestor. Je vous proposerais bien une solution. Ce serait dommage de laisser tout ce bois pourrir sur place. Si nous partons du principe de le récupérer, nous pourrions commencer par élaguer les branches pour éclaircir l'endroit. Ensuite, nous passerons les troncs au peigne fin et s'ils ne contiennent rien, nous les enlèverons pour voir ce qui se dissimule en dessous. Qu'en dites-vous ?
— Cette tâche vous prendra beaucoup de temps, je suppose…
— Oui, probablement deux semaines de travail, voire plus. Je ne pense pas qu'il faille être trop nombreux pour l'effectuer, sinon nous risquerions de louper l'essentiel. — Je ne peux pas attendre autant. Pourriez-vous vous en occuper en mon absence ? Et les mettre à l'abri si jamais…
— Bien sûr ! Venez avec moi, nous allons constituer le groupe de recherche tout de suite et vous leur montrerez votre amulette. Leurs yeux doivent être capables de l'identifier du premier coup.
Aila acquiesça, puis demanda :
— Niamie, dort-elle toujours ?
— Oui, nous la réveillerons à notre retour. Et si elle descend avant, son petit déjeuner l'attend sur la table !
C'était parfait ! Aila lui sourit.

◎ ◎ ◎

Nestor connaissait tout le monde sur le camp et sut immédiatement à qui s'adresser pour exécuter scrupuleusement ce travail. Il constitua un groupe de quatre femmes et trois hommes et leur détailla les différentes missions dont il les chargeait. Aila compléta ses propos en leur montrant l'amulette de Guétri.
— Si leur aspect général reste toujours le même, des variations existent comme celles du veinage du bois ou de leur couleur…
Elle se tut, contemplant à nouveau ces attributs. Pourquoi ces objets ébauchaient-ils les lignes d'une fée ? Elle s'était déjà posé la question en Avotour. Effectivement, ils en possédaient la silhouette, les longs cheveux et les yeux en amande, seul trait significatif de leur visage. Qu'est-ce qui, un jour, longtemps auparavant, avait uni ces deux formes de pouvoir ?

◎ ◎ ◎

Quand Aila et Nestor rentrèrent, ils découvrirent Niamie attablée qui prenait son petit déjeuner avec entrain.
— Comme c'est bon, monsieur Nestor ! lui dit-elle quand il apparut.
— Pour vous, dame Niamie, c'est Nestor tout court.
Aila dissimula un sourire, elle tenait enfin sa vengeance, persuadée que Niamie n'abandonnerait pas aussi facilement le « monsieur »…
— Et j'ai un petit cadeau, poursuivit-il, parce que je suis un homme qui écoute tout et qui agit avec une redoutable efficacité. Il m'a semblé entendre hier soir parler d'un arc et…, il extirpa un objet du bahut, le voici !
La fillette resta stupéfaite. Devant elle se dressait un magnifique arc en bois poli. Tout excitée, elle jeta un coup d'œil vers Aila.
— Tu peux le prendre, lui accorda cette dernière avec gentillesse.
Niamie passa sa main dessus, caressant le bois, dessinant sa forme, puis, enfin, elle le saisit avec vénération. Nestor ajouta :
— Et voici la touche finale, dit-il en lui tendant un carquois avec des flèches.
La petite fille lui glissa un regard rempli d'amour, elle irradiait de bonheur. Elle se leva sans un mot et entoura de ses bras le buste de Nestor qu'elle serra très fort. — Oh, merci, monsieur Nestor ! C'est magnifique !
Aila sourit. Gagné ! Niamie l'avait appelé « monsieur ». Elle sut immédiatement que ses pensées et celles de Nestor venaient de s'accorder quand elle croisa les yeux de son ami. Elle y décela la nuance fugitive de l'homme à qui cette modeste leçon d'humilité ferait accepter ce titre comme elle l'avait supporté avant lui…
— Maintenant que tu as fini ton petit déjeuner, que dirais-tu d'un petit entraînement pour commencer ta matinée ? lança Aila.
— Oui, tout de suite !
Niamie entreprit de débarrasser la table quand Nestor lui annonça qu'il terminerait pour elle. Elles partirent vers la forêt.
— Pourquoi n'as-tu pas pris ton arc, Aila ?
— Je l'utiliserai la prochaine fois, mais, aujourd'hui, je veux être tout à ton apprentissage.
Aila lui nomma les différentes parties de l'arme et lui expliqua leur fonction avant de lui faire tester la souplesse du bois sous la tension de la corde.
— Au début, tu pourrais croire que tirer se partage entre le corps et la pensée. Le corps, quand l'arc devient le prolongement de ton bras et de ton œil : ton bras pour agir, ton œil pour diriger. La pensée pour que, lorsque tu décides de décocher, elle se fonde dans la flèche, propulsée grâce à ton bras et guidée par ton œil. En fait, comme tu peux le constater, tu vises une cible avec tout ce que tu es, à l'image de l'union de l'être et de la matière. Allez, essaie.
— Et si je rate ? demanda Niamie, ennuyée.
— Tu recommenceras. Échouer est source d'enseignement, il nous apprend l'humilité, il existe toujours quelque chose que nous ne maîtrisons pas totalement, mais aussi l'espérance, car rien ne nous empêche, portée par notre volonté, de progresser chaque jour, même à petits pas…
— Et toi, que dois-tu améliorer, Aila ?
— Ma résistance au malheur.
La réponse avait fusé toute seule et Aila regretta immédiatement de ne pas avoir tenu sa langue. Quand leurs regards se croisèrent, elle détourna les yeux, les joues légèrement empourprées.
— Très bien, j'essaie, reprit Niamie, l'air de rien.
Elle tira et la flèche s'égara dans le champ, bien loin de la cible. Une déception visible s'afficha sur le visage de la jeune fille. Un instant, Aila pensa lui proposer de l'aide en guidant un peu son corps et son esprit pour lui faire sentir ce vers quoi elle devait tendre, mais Niamie la devança.
— Bon, ce n'est pas grave. Je vais y arriver toute seule, j'en suis sûre. As-tu une idée de ce qu'il faut que j'améliore ?
— Ton lâcher, ton bras doit libérer la flèche et non l'empêcher de partir. Décrispe un peu tes doigts sur la corde et assouplis ton geste.
Niamie s'appliqua et le trait se rapprocha de la cible sans pour autant l'atteindre. Mais la détermination qui l'habitait ne la quitta pas pour autant. Si quelques progrès encourageants s'ensuivirent, arriva le moment où, les muscles fatiguant, les flèches commencèrent à s'éparpiller en tout sens. Le temps était venu d'arrêter l'entraînement. Elles rangèrent le matériel et prirent le chemin du retour.
— Quand partons-nous ? questionna Niamie.
— Demain matin. Asseyons-nous, je désire te parler de l'endroit où nous allons.
Elles prirent place sur l'herbe à l'ombre d'un arbre.
— À la différence d'Avotour, le pays hagan, très escarpé, atteint des altitudes plus de dix fois supérieures à celles d'Antan, tu imagines ! Comme nos corps ne sont pas habitués à séjourner dans de tels lieux, ces dernières peuvent provoquer de réels désagréments physiques, c'est le mal des montagnes. Alors si tu te sens essoufflée, si tu souffres de migraine ou de vertige, si tu ressens des nausées, tu dois absolument me prévenir tout de suite. Nestor me fournira des plantes spécifiques pour soulager ces effets. — Aila, est-ce qu'on va monter si haut que je pourrai toucher le ciel ?
La jeune femme resta interdite. Elle aurait tant adoré y parvenir.
— Aussi haut que je sois montée, je n'ai jamais réussi à l'atteindre…
— Mais, je le verrai de plus près, tu crois ?
— J'ai plutôt l'impression qu'au fur et à mesure que nous nous rapprochons de lui, il s'éloigne pour nous rappeler que nous ne sommes que de petits êtres insignifiants tandis que lui s'étire à l'infini…
— Quel dommage ! tu ne trouves pas ? conclut Niamie en se relevant.

◎ ◎ ◎

Les deux filles retournèrent déjeuner chez Nestor avant qu'Aila, accompagnée de Niamie, décidât de se promener parmi le peuple hagan. Son après-midi s'écoula à visiter une tente, puis la suivante, se replongeant volontiers dans un passé à la fois proche et lointain. Alors qu'elles revenaient, sa petite compagne lui demanda :
— Est-ce que tu m'apprendras à parler hagan ?
— Bien sûr ! Nous commencerons dès notre départ.
Entrant dans la salle de Nestor, ce dernier les accueillit avec de multiples herbes étalées sur la table.
— Je vous ai préparé de quoi remédier aux principaux symptômes. Enfin, surtout pour Niamie parce que vous, dame Aila, vous y êtes habituée.
— Je vais chercher ma ceinture à onguents.
Aila connaissait la plupart des plantes, mais elle préféra que Nestor lui expliquât comment les utiliser pour la fillette. Elle les rangea soigneusement, suivant une organisation très personnelle.
— Et maintenant, à table, s'écria Nestor.
Niamie et lui prirent place en un temps record alors qu'Aila n'avait pas esquissé le moindre geste. Elle évita le regard de Nestor ; elle savait pertinemment ce qu'elle y lirait. Elle participa de son mieux à l'ambiance bon enfant que Nestor et Niamie rivalisaient à établir, mais, visiblement, le cœur n'y était pas.

Allongée sur son duvet, elle cherchait quelle raison incroyable pourrait l'empêcher de retourner là-bas. La peur lui contractait l’estomac tandis que son pouls s'emballait, impossible à calmer. Elle finit par s'endormir, crispée par cette impression de souffrance qui persistait même dans ses rêves. Sa sensation de malaise avait encore empiré au petit matin, elle se sentait presque malade, le cœur battant de façon saccadée et le ventre noué. Malgré tout, elle s'occupa des paquetages et des chevaux comme si de rien n'était. Vint le moment de remercier Nestor pour son accueil et, pour Aila, celui d'éviter une nouvelle fois le regard préoccupé de son ami.
Alors que le voyage commençait, l'appréhension de la combattante ne cessa de s'accentuer jusqu'au pied des montagnes. Elle s'arrêta, pétrifiée, mais Lumière ne l'entendit pas de cette oreille et avança. Quand le premier sabot de son cheval foula le sol du pays hagan, Aila acquit la certitude que, si elle revenait en terre connue, la Terre, elle, ne la reconnaîtrait pas. Et sa souffrance intérieure explosa…

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Retour au tome 3 - L'Oracle de Tennesse

Tome ➀ - Aila et la Magie des Fées fantasy Tome ➁ - La Tribu Libre français Tome ➂ - L'Oracle de Tennesse auteure Tome ➃ - La Dame Blanche meilleur Tome ➄ - La Porte des Temps favorites Tome ➅ - Une Vie, voire Deux préféré Tome ➆ - Un Éternel Recommencement roman Tome ➇ - L'Ultime Renoncement Catherine Boullery ➀ à ➃ - La Première Époque recommandation ➄ à ➇ - La Deuxième Époque officiel Tous les tomes de la saga de fantasy préféré La romancière Catherine Boullery Catherine Boullery #fantasy auteure


Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Assis sur les lits, Adrien et Aila entendaient au loin les conversations très animées qui régnaient au sein de la tribu. Des voix s’élevaient, aux accents de colère et de haine, que n’éteignaient pas d’autres, plus modérées.
La chamane soupira.
— Je n’ai pas été convaincante…
— Aila, tu ne peux pas faire évoluer des mentalités ancrées depuis autant de générations en un clin d’œil. Il faudra du temps aux Hagans comme aux hommes d’Avotour pour accepter de tels changements…
— Je le sais… Cela signifie que notre mission est vouée à l’échec. Acri ne nous suivra pas, c’est une certitude…
— Peut-être que non… Mais le trouble que tu parviens à semer dans certains esprits va tôt ou tard ouvrir des brèches dans les convictions de certains d’entre eux.
— Le temps presse, Kazar. Ce sera probablement trop tard…
— Et tu auras fait ce que tu pouvais, protesta le prince. Tu ne disposes pas du pouvoir de les faire agir malgré eux, tu bénéficies juste de celui de tenter de les persuader… Aie confiance.
Aila secoua la tête en signe d’agacement.
— Tout ce que je vais avoir créé, ce sont des dissensions au sein d’une tribu sereine ! Quelle réussite !
— Je ne crois pas qu’un seul homme soit capable de vivre totalement en paix avec les autres, même si ce sont ses semblables. Tu auras juste révélé au grand jour les failles qui existaient déjà, mais qui ne s’exprimaient pas.
La jeune femme était visiblement énervée. Elle avait failli et cet échec lui paraissait insupportable. Naïvement, elle avait pensé que son lien indéniable avec les Esprits de la Terre suffirait à convaincre les plus récalcitrants, mais cela n’avait pas été le cas. Frustrée, elle tenta de calmer son anxiété sans y parvenir, dominée par un sentiment profond d’inaptitude.

Quéra écarta le battant de la tente et entra, accompagné d’Astria qui portait le bébé contre elle.
— Topéca, le conseil de la tribu a décidé que nous allier avec les hommes d’Avotour était inconcevable et que nous préférions la mort à la trahison de nos idéaux.
Aila opina. Cherchant malgré tout comment les faire fléchir, elle argumenta :
— Aujourd’hui, peut-être, mais demain, quand elle vous rattrapera et emportera ceux que vous aimez, vos femmes et vos enfants, sera-t-il encore temps de changer d’avis ?
— Nous vous avons tous vue à l’œuvre et avons conscience que vous êtes une chamane extraordinaire. Malgré vos prouesses, trop d’entre nous doutent que l’homme que vous avez vaincu fût un sorcier. Ils réfutent le fait que nous puissions être balayés aussi facilement par cet empereur dont personne n’a entendu le nom… Le combat d’hier n’a pas suffi à les convaincre. Astria et moi en sommes profondément désolés.
Aila posa délicatement une main sur le bras de Quéra.
— Comme mon frère me le rappelait avec justesse, je suis là pour entraîner et non pour forcer.
Elle jeta un coup d’œil à Adrien avant d’enchaîner :
— Quéra, Astria, nous souhaitons vous remercier pour votre accueil plus que généreux. Il est temps de vous restituer votre tente. Nous partons.
— Si tôt ? s’enquit le chef de la tribu. Vous pourriez essayer quelque chose d’autre ! Astria et moi croyons en vous ! Vous devez leur prouver que vous avez raison !
— Quéra, il n’existe pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Je ne compte contraindre personne… Soyez vraiment très prudents, protégez votre femme et vos enfants. Comme je vous l’ai annoncé, il n’y aura pas de seconde chance. Bientôt, vous ne serez plus en sécurité nulle part. Et puis, merci pour votre confiance.
— C’est à nous de vous remercier ! s’exclama Astria. Alors que vous avez sauvé tant d’entre nous ! L’aveuglement de mon peuple me scandalise. J’étais là quand vous avez préservé nos enfants, vous plongeant dans une faiblesse telle que j’ai craint pour votre vie ! J’étais là quand vous avez combattu si longtemps cet homme que j’en ai tremblé pour vous ! Mais vous avez gagné, la tête haute, sans rien demander. J’ai vu les images que vous avez partagées avec nous et tout était limpide en mon cœur : vous énonciez la vérité. Je veux partir avec vous !
— Astria. Tout ce que vous dites me touche beaucoup, mais je mène une quête qui serait, sans la présence de mon frère, solitaire. Vous élevez deux petits enfants dans la sécurité d’un camp. Cette protection, je ne peux vous l’assurer. Questionnez Kazar, ma vie est une suite d’histoires insensées et parfois dangereuses… Comment pourrais-je vous demander de la partager ? Ce serait de la folie.
Après une brève pause, Aila enchaîna :
— Si vous désirez malgré tout m’apporter votre soutien, peut-être pourriez-vous continuer de discuter avec les vôtres après notre départ en tâchant de les faire changer d’avis ?
Quéra hocha la tête.
— Où vous rendez-vous à présent ? questionna-t-il.
— Je l’ignore… Nous allons prendre la route et la suivre, poussés par le souffle du vent… Mon objectif est de rencontrer Acri pour le persuader de l’existence d’un grand danger. Peut-être, si j’y parvenais, pourrais-je encore sauver notre peuple. Au regard de ce qui vient de se produire dans votre tribu, je doute de réussir, mais je me dois de tenter le coup. Si j’échoue, j’aurais fait tout mon possible… Je suis juste profondément triste quand je songe aux souffrances auxquelles vous allez tous devoir faire face, elles vous emporteront… Mon regret est que je ne serai plus là pour vous aider.
Quéra saisit la main de la chamane et posa la sienne dessus en signe de salut honorifique.
— Bonne route alors… Sachez que plus jamais vous ne quitterez nos cœurs et que nous chanterons Topéca et Kazar jusqu’à notre mort. Astria, peux-tu leur préparer de quoi manger pour leurs prochains repas ? Pendant ce temps, je fais seller vos chevaux. Le vôtre est splendide, Topéca, mais il n’est pas de lignée hagane.
— Non, il provient d’Avotour. Elle s’appelle Lumière. Je ne suis pas simplement une chamane hagane, je viens ici pour sauver les hommes, quelle que soit leur origine, de la frénésie conquérante d’un tyran. Et si aujourd’hui je suis portée par les Esprits de la Terre, demain, ce sera par la magie des fées et, après-demain, probablement par un Oracle…
— La magie des fées ! Un Oracle ! Mais qui êtes-vous donc, Topéca ?
— Vous voulez la vérité, Quéra ? Je ne le sais pas moi-même… Que les Esprits de la Terre vous protègent !
— Que les Esprits de la Terre vous protègent ! leur répondirent Quéra et Astria en quittant la tente.
En sortant, Astria jeta à Aila un dernier coup d’œil empreint d’un grand regret. Cette dernière soupira une nouvelle fois, tout en regroupant ses affaires.
— Tu as fait de ton mieux, lui souffla doucement Adrien.
Elle le regarda.
— Je sais que je vais essuyer un échec avec Acri et, pourtant, je devrai me battre comme si j’allais réussir…
— Alors, nous échouerons tous les deux. À moins que nous ne parvenions à vaincre malgré tout. Nous devons y croire.
— Bien sûr, mais n’oublie pas que je suis celle qui voit… Ce sera quand même un fiasco et assurément une chance de moins de triompher de Césarus.
— En face de la grande souffrance qui les attend, les Hagans seront bien obligés de réagir !
— Mais têtus comme ils le sont, ils peuvent aussi choisir de mourir par orgueil.
— Pas des gens comme Quéra. La vie de sa femme et de ses enfants l’emportera sur le reste, j’en suis certain et tu rencontreras d’autres Quéra et d’autres Astria que tu persuaderas.
— Mais combien auront quitté la terre entre-temps ? murmura Aila, les larmes au bord des yeux.
Il demeura silencieux un moment, puis reprit :
— Trop ! sûrement, mais, lorsque nous en serons là, nous devrons axer nos efforts sur les vivants avant de pleurer les morts.

Astria s’annonça, puis retrouva Adrien et Aila sous la tente. Elle portait une sacoche en cuir qu’elle leur donna. Cette dernière contenait de quoi se nourrir pendant quelques jours, en étant économe. Aila lui sourit, ramassa ses affaires et sortit, suivie par le regard de la femme hagane. Un peu en retard, Adrien achevait de regrouper ses effets et, lorsqu’il entreprit de rejoindre Aila, Astria l’arrêta.
— Kazar, prenez bien soin d’elle. Elle est si puissante qu’on pourrait négliger à quel point elle est fragile, lui conseilla-t-elle.
— Je ne l’oublierai pas, lui assura Adrien avant de la quitter.

Ils chevauchaient déjà depuis plusieurs jours. Adrien suivait tranquillement les pas d’Aila qui prenait son temps, projetait son esprit pour savoir où aller, hésitant, rebroussant même chemin quand elle se trompait. Ce matin-là, leur parcours fut encore plus chaotique que les jours précédents. Enfin, elle finit par s’arrêter à une intersection, complètement déboussolée.
— Adrien, je n’arrive pas à déterminer quelle direction emprunter. Les deux sentiers me paraissent équivalents, mais c’est impossible, ils débouchent obligatoirement dans des endroits différents…
— Peut-être se recroisent-ils dans la prochaine vallée ?
— Non, ils se séparent totalement ici.
— Bon. Eh bien, je décide : nous prendrons celui qui descend, dit-il en joignant le geste à la parole.
Aila resta un moment à le regarder s’éloigner, incapable de trancher, puis, finalement, le rattrapa. La montagne, toujours aussi magnifique, leur offrait des paysages somptueux, mais Aila, depuis son départ de la tribu Appa, n’avait plus le cœur à remplir ses yeux de ces merveilles. Elle était retombée dans une apparente indifférence dont Adrien n’était pas dupe ; il savait que cette dernière ne servait qu’à camoufler ses doutes et sa tristesse. Il admira le plateau qui s’ouvrit devant eux au détour d’un lacet. Plusieurs plans d’eau, scintillant dans la lumière du soleil, s’égrenaient sur trois terrasses, surmontées d’un impressionnant pic rocheux que leur chemin longeait par la gauche. Ils passèrent le premier lac, encerclé de petites fleurs blanches, comparables à des pompons. Ce n’était pas la première fois qu’ils en voyaient, mais leur densité les rendait semblables à un tapis de neige protégeant le miroir de l’eau… Adrien se retourna pour le faire remarquer à Aila. Cependant, sa compagne de route, chevauchant tête baissée, ne regardait rien ni personne, isolée du monde et de son partenaire, alors il se résigna à conserver ce qu’il avait apprécié pour lui seul. Arrivés au sommet d’un col, ce fut un nouveau plateau qui se dessina en contrebas, dominé par une gigantesque barre rocheuse, percée de multiples trous et grottes autour desquelles voletait une nuée d’oiseaux. Adrien décida de faire une pause ici où l’amoncellement de grandes pierres les cacherait, et où la place ne manquait pas pour planter la tente à l’abri d’un éventuel vent froid, s’ils convenaient naturellement de passer la nuit en cet endroit.
— Stop ! s’exclama-t-il en descendant de son cheval, moment de détente…
Aila redressa la tête, découvrant où elle était. Il la devina sur le point de contester cet arrêt, mais, n’ayant rien de mieux à proposer, elle mit également pied à terre et alla s’asseoir à côté d’Adrien. Son anxiété était visible.
— Crois-tu qu’une autre fée soit morte ? Je n’arrive plus à me repérer, je ne perçois plus les risques que nous courons, je ne sais plus rien…
C’était donc la disparition d’une de ses amies qu’elle appréhendait… Adrien répondit, rassurant.
— Je ne l’imagine pas. Et si tu n’as ressenti aucune alarme, c’est que nous n’avons croisé aucun danger. Et puis, si je me souviens bien, ce ne sont pas elles qui vous guident, mais un Oracle. Ce serait plutôt à son sujet qu’il faudrait s’inquiéter…

Le prince lui tendit une poignée de baies séchées qu’elle croqua une par une, lentement. Assise en face de la barre rocheuse, elle observait les oiseaux tournoyer. Pourquoi y en avait-il autant ici ? Elle se figea tout d’un coup, un petit fruit devant sa bouche entrouverte.
— Il est là ! L’homme qui va mourir est là ! Il m’appelle… Sa faiblesse est telle que je dois m’y rendre immédiatement.
Elle se leva précipitamment, plaça sa gourde en bandoulière et sa ceinture à onguents autour de sa taille. Elle commençait à marcher vers la barre quand Adrien, lui courant après, la retint par le bras.
— Mais où pars-tu ?
— Je dois grimper vers la grotte que tu distingues là-bas.
Elle lui montra une petite ouverture noire à mi-hauteur dans le mur rocheux.
— Aila, la nuit tombe bientôt, tu ne peux entreprendre une ascension aussi périlleuse sans aucune précaution.
Elle plongea son regard dans le sien et il vibra sous l’intensité qu’il dégageait.
— Je le dois, Adrien. Je serai de retour demain.
Elle était détentrice de trop de certitudes qui lui étaient inaccessibles pour qu’il pût s’opposer à sa volonté. Tournant les talons, elle laissa Adrien seul et désemparé. Mais où se trouvait la place du prince dans toute cette aventure ? Depuis de début, il n’était qu’un personnage secondaire, lui, le fils d’un roi, aux côtés de cette femme étonnante. Elle ne savait ni où elle allait ni même qui elle était et il n’était pas loin d’éprouver des sentiments similaires. Sa présence dans ce monde hagan devait bien revêtir une importance particulière, sinon il n’aurait pas été désigné par le sort ou par l’Oracle pour l’accompagner dans cette mission. Hubert ou Avelin auraient pu occuper sa place, mais ses deux frères en avaient été empêchés, pas lui. Non, il n’était pas là par hasard, il lui fallait seulement découvrir la raison qui l’avait emmené jusqu’ici… Pour ne pas rester inactif dans l’attente du retour d’Aila, il dressa le campement à l’abri d’éventuels curieux. Sans se presser, cette opération ne mobilisa guère de temps et il eut à nouveau tout loisir pour penser et même s’inquiéter. Ses yeux revenaient sans cesse vers le point mobile sur la paroi qu’il devinait être la jeune femme. Elle progressait doucement, mais sûrement parmi les rochers et lui, tout en bas, s’efforçait d’avoir confiance et de ne pas trembler. Elle avait parcouru un quart du trajet quand des bruits de sabots le firent réagir. Prudent, il se cacha, ne souhaitant pas vraiment rencontrer de Hagans sans elle. Cependant, si la tente ne se voyait pas du chemin, il n’avait guère prêté attention aux chevaux qui devaient être plus ou moins visibles. Il se maudissait pour son étourderie quand un appel retentit à une dizaine de mètres, il reconnut la voix : Quéra ! Adrien bondit par-dessus les rochers qui le dissimulaient, effrayant légèrement les montures.
— Mais que faites-vous ici ? interrogea-t-il avant même de saluer son visiteur.
Tout en adressant la question au Hagan, ses yeux se posèrent sur la troupe qui entourait le chef de clan, elle comprenait au moins une vingtaine d’adultes et leurs enfants, une grande partie de la tribu Appa, mais une partie seulement.
— Ce qui devait arriver s’est produit : notre groupe s’est scindé en deux, expliqua Quéra. Les autres sont restés, nous avons décidé que le combat de Topéca était aussi le nôtre. Nous ne nous rendrons pas sans nous battre.
Adrien ouvrit la bouche, plus que surpris, mais les mots lui manquèrent…
— Où est Topéca ? poursuivit le Hagan.
Adrien désigna sur la barre rocheuse un petit point qui lui semblait avoir à peine avancé.
— Elle rejoint la grotte au-dessus d’elle. Elle doit y retrouver une personne qui va mourir. Enfin, si j’ai bien compris…
Quéra hocha la tête.
— Kazar, nous acceptez-vous comme compagnons ?
Adrien tourna son esprit vers Aila. Il avait tellement pris l’habitude de se fier à ses jugements qu’il se mettait à douter de sa propre aptitude à reconnaître la valeur des hommes. Aila absente, il redevint le prince qu’il n’avait jamais vraiment cessé d’être et tendit la main à Quéra qui la serra avec conviction.
— Vous êtes, avec tous ceux qui vous accompagnent, des Hagans courageux. C’est pour moi un honneur de vous accueillir à nos côtés. Installez-vous. Topéca m’a dit qu’elle devrait revenir demain.

Adrien admira la promptitude avec laquelle la tribu dressa le campement. Il salua chacun de ses membres, discutant aimablement pour faire plus ample connaissance. Il découvrit avec étonnement à quel point il les appréciait. Si quelqu’un lui avait annoncé six mois auparavant qu’il deviendrait proche de ce peuple, il aurait éclaté de rire. Aujourd’hui, la situation évoluait très vite et de ces amitiés nouvelles naîtrait peut-être la victoire. Adrien compta dix couples avec ou sans enfant, trois hommes et deux femmes célibataires, des isolés comme les appelaient les Hagans. Autour du feu, il expliqua la quête de Topéca, choisissant ses mots avec soin. Il exprima avec ferveur son amour de la vie et des êtres humains, sa volonté de résister à tout prix à Césarus. Il aurait désiré également parler de la jeune femme qu’elle était : de sa force, de sa fragilité, de sa solitude, de sa détermination… Cependant, il songea que cette facette de la personnalité de la chamane ne concernait qu’elle et qu’il n’avait pas le droit de la livrer sans qu’elle eût donné son accord.
— Vous l’admirez beaucoup, constata Quéra.
Adrien acquiesça. La nuit, installée autour d’eux, noyait les montagnes dans son ombre. Il lança son regard vers la paroi rocheuse qu’il devinait à peine à présent. Aila était là quelque part, mais où ? Il essayait de se rassurer, se répétant que si elle était en danger, il l’aurait su.
Peu à peu, ses nouveaux compagnons allèrent se coucher et il resta seul avec Quéra qu’il appréciait profondément ; il se sentait en confiance avec cet homme aux traits énergiques.
— Topéca n’est pas votre sœur.
Ce n’était pas une question de la part du chef, mais une affirmation. Adrien décida de ne pas raconter d’histoires à son ami.
— Vous avez raison.
Il s’attendait à d’autres interrogations, mais Quéra lui souhaita simplement une bonne nuit et partit retrouver sa famille. La fatigue pesait sur les épaules du prince, à moins que ce ne fût la crainte qui le rongeait au sujet d’Aila. Il réalisa combien il avait peur de retourner dans leur tente et d’y dormir seul. Se forçant à être raisonnable, il finit par éteindre le feu et jeta un dernier coup d’œil vers la montagne, espérant que la jeune femme allait bien.

Aila se rapprochait de la grotte, il lui restait encore quelques mètres à franchir. Elle sentait chacun de ses muscles souffrir de ses mouvements prolongés et inhabituels tout en s’efforçant de ne pas s’y attarder. Elle manquait cruellement d’expérience et d’entraînement, les rochers à escalader en Avotour étant peu nombreux. Les Esprits de la Terre semblaient la pousser et elle les remerciait de chaque avancée, sachant que, seule, elle n’y serait jamais parvenue. Elle essayait de ne pas trop penser au retour, car, sans avoir le vertige, elle pressentait malgré tout que redescendre ne lui paraîtrait pas plus facile voire peut-être même moins… Un dernier effort encore et elle pourrait se glisser dans la grotte. Soudain, elle réalisa que la pénombre de la nuit l’enveloppait. Pourquoi ne s’en était-elle pas aperçue ? Par les fées, elle voyait comme en plein jour… Elle renonça à s’en étonner, indifférente au fait que cette nouvelle aptitude fût un présent des fées ou des Esprits, elle ne désirait qu’une seule chose : arriver. Enfin, elle posa la main sur le sol et se hissa dans la grotte. Elle demeura un instant, paumes et genoux sur la roche, légèrement étourdie, son dos effleurant l’entrée du boyau. Clairement, il était inutile de songer à se relever. Comme ses yeux continuaient à voir en dépit de l’absence de lumière, elle progressa à quatre pattes, regrettant chaque gravier pointu qui cisaillait sa peau. Au bout d’un moment, le couloir s’agrandit enfin et elle se redressa en douceur, grimaçant de chacun de ses mouvements. Bientôt, elle déboucha sur une vaste salle envahie de blocs éboulés. Elle avisa un nouveau passage, diamétralement opposé à elle et, enjambant les pierres qui ralentissaient son avancée, atteignit malgré tout une alcôve naturelle dans laquelle gisait un vieillard à même le sol. Elle fit naître la lumière de ses mains et alluma les deux chandelles près de lui. Silencieuse, elle admira son visage à la peau ridée, témoignage d’une expérience presque séculaire, et ses cheveux blancs et soyeux qui reposaient sur ses épaules. Il respirait faiblement et semblait dormir. Les premières paroles de l’homme trahirent le contraire.
— Topéca, vous êtes là, murmura-t-il d’une voix fatiguée. J’en suis heureux. Je n’ai plus guère à vivre et je dois vous confier tout ce que je sais.
Elle percevait chacun des efforts qu’il fournissait pour s’exprimer et les crispations sporadiques du visage de ce dernier indiquaient sa souffrance physique. Elle posa ses mains sur lui pour le soigner, mais il secoua la tête avec douceur.
— Non, ne gâchez pas vos dons pour moi, je ne suis qu’un vieillard qui va bientôt mourir…
— Alors, laissez-moi au moins vous soulager.
Il opina. Comprenant qu’il ne souhaitait pas qu’elle utilisât ses pouvoirs pour lui, Aila fouilla dans sa ceinture à onguents et plaça une feuille devant la bouche du vieil homme.
— Mâchez-la, elle vous apaisera.
Obéissant, il entrouvrit les lèvres avec difficulté, puis commença à mastiquer lentement avant de se présenter dans un discours haché, ponctué de coupures et de silences.
— Je m’appelle Péral, je suis un des derniers chamans du pays hagan. Maintenant, écoutez bien, il me reste juste assez de temps et de force pour vous apprendre tout ce que vous devez savoir…
Durant la nuit entière, Péral parla à la jeune femme, à la fois attentive à ses propos et à son état. Elle lui donnait à boire quand sa gorge s’asséchait, patientait quand il reprenait son souffle, tendait l’oreille quand sa voix s’affaiblissait, le soulageait quand la douleur réapparaissait. Le reste du temps, elle gardait la main du chaman dans la sienne qu’elle caressait avec tendresse comme pour retenir la vie qui s’échappait du corps de ce vieillard, usé par une trop longue existence. Cependant, l’âge n’avait rien ôté au personnage de sa sagacité… Aila s’imprégna de la douceur qui émanait des deux yeux qui la fixaient sans détour. Ce serait sûrement le dernier endroit où la vie s’attarderait avant de quitter définitivement cet homme moribond.

Alors que Péral dépeignait un éventuel avenir sombre, alliance de souffrance et d’épiques batailles sanglantes, elle lui envia l’indéfectible espoir dans lequel les mots du chaman l’emportaient. Elle admira son extraordinaire altruisme qui rayonnait encore, même à l’approche de la mort. Dès qu’il lui souriait, elle se sentait entourée, protégée et aimée par une vague d’amour universel qu’il déversait avec passion, irradiant de bonté et de bienveillance. Elle fut éblouie de sa connaissance du monde et de sa croyance en l’humanité bien qu’il détaillât sans indulgence les vicissitudes de ses représentants. Prête à tout abandonner de sa quête puérile et insoluble, elle n’avait jamais autant douté de sa vie et, comme un cadeau, Péral lui offrait sa conviction intérieure inébranlable de la création d’une dimension inédite entre les états. Cette dernière brûlait en lui comme un feu plein d’espoirs qui l’amenait même à parler de la victoire de son pays sur Césarus. Si Aila ne fit qu’écouter, le chaman devinait chez elle toutes les questions qui lui traversaient la tête sans qu’elle les exprimât et y répondait en métamorphosant sa consternation en une nouvelle façon d’envisager l’avenir. Il lui expliqua tout ce qu’il savait, tout ce qu’il supposait, tout ce qu’il attendait d’elle, conscient de la difficulté de la tâche qu’il lui confiait. Son espérance en elle semblait absolue. Aila aurait voulu lui dire à quel point il se trompait, mais là encore, il devança ses pensées, balayant ses hésitations et ses oppositions. Vint le moment où il lui annonça que, maintenant, il pouvait quitter cette Terre, il avait rencontré la première chamane guerrière et se réjouissait de la paix qui emplissait enfin son cœur. Il appela une dernière fois les Esprits de la Terre pour effacer la nuit blanche d’Aila et, croisant son regard mouillé de larmes, il précisa :
— Chacun a un temps à faire ici. Le mieux est de le vivre sans regret. Mon existence a été bien remplie et je suis un homme comblé, je peux partir serein et je vous le dois. Merci, Topéca, ou Aila si vous préférez. Surtout, n’oubliez rien de tout ce que je vous ai confié.
— Comment le pourrai-je ? murmura-t-elle, avec un sourire triste.
Les yeux du chaman se fermèrent et Aila resta à ses côtés jusqu’à son ultime souffle. Quand Péral s’éteignit, elle embrassa avec tendresse la main qu’elle avait tenue toute la nuit tandis qu’une larme coulait doucement le long de la joue de la jeune femme avant de disparaître. Cruellement lucide, elle comprit que sa mission ne faisait que commencer. Alors, comme il le lui avait demandé, elle saisit l’amulette qui ceignait le cou de Péral et cette dernière rejoignit ses consœurs autour du sien. Où donc sa mère avait-elle pu récupérer cette ébauche de fées ? Dame Mélinda lui avait conté qu’Efée la lui avait offerte, mais en connaissait-elle la provenance ? Quand Aila reviendrait en Antan, elle lui poserait la question. Ensuite, elle ôta la bague que le chaman portait au doigt. Bien trop grande pour son annulaire, elle l’accrocha sur son gilet. Puis, enfin, elle se résigna à quitter la grotte. Elle n’avait passé qu’une seule et unique nuit auprès de Péral, mais son souvenir resterait à jamais gravé dans sa mémoire comme celui d’un être extraordinaire et incontournable. Si seulement elle l’avait rencontré plus tôt, peut-être son existence troublée lui aurait-elle paru moins pesante… Elle le remercia silencieusement d’avoir allégé sa fatigue, lui jeta un dernier regard empreint de tendresse, puis sortit de l’alvéole qu’elle obtura d’un mur en cristal des fées. Il lui restait à présent à redescendre. Elle espéra que, même après avoir rejoint les Esprits qui l’avaient animé sa vie durant, Péral ne la laisserait pas tomber sur le chemin du retour…

Adrien avait mal dormi. Son premier réflexe fut d’observer la montagne qu’Aila avait escaladée. Quittant sa tente, il ne résista pas longtemps au froid matinal qui s’intensifiait jour après jour et préféra rechercher son manteau et celui d’Aila avant de se diriger vers la paroi. Il avançait depuis un moment quand, enfin, il repéra un mouvement parmi les rochers à une trentaine de mètres de hauteur : Aila ! Elle revenait ! Il évalua l’endroit où elle devrait poser ses pieds et, poussé par une énergie nouvelle, franchit tous les obstacles pour aller s’asseoir en contrebas, espérant bien ne pas être transformé en glaçons avant qu’elle l’y eût rejoint. Elle progressait moins vite qu’à la montée et Adrien la fixait avec intensité, son cœur en alerte. Finalement, elle mit pied à terre et se retourna. Alors que leurs regards se croisaient, il discerna la surprise qu’elle éprouvait de le voir. Il s’approcha lentement et, avec douceur, recouvrit ses épaules avec le manteau. Les yeux d’Aila se remplirent de larmes et elle se blottit immédiatement au creux de ses bras, les paupières closes. Adrien avait eu le temps de repérer la nouvelle amulette à son cou, ainsi que la bague accrochée à son vêtement et, si mille questions lui brûlaient les lèvres, il les garda pour lui. Peut-être apprenait-il lui aussi à décrypter les silences ; ainsi, il savait d’un simple coup d’œil si elle pourrait répondre ou non. Ils restèrent enlacés jusqu’à ce qu’Adrien lui annonçât :
— J’ai pris une décision quand tu n’étais pas là.
Elle leva vers lui un regard interrogateur. Hésitant entre fierté et embarras, il se lança :
— Notre petit groupe s’est légèrement agrandi en ton absence. De deux, nous sommes passés à un peu moins d’une trentaine de personnes.
Surprise, Aila fronça les sourcils, incertaine de bien comprendre. Adrien lui expliqua que la tribu de Quéra s’était scindée en deux : ceux qui avaient choisi de la suivre et les autres… Il attendit sa réaction, un peu soucieux de ce qu’elle en pensait. Il voulait juste être sûr qu’il n’avait pas commis une erreur si grave qu’elle ferait basculer leur monde et leur avenir. Aila lui sourit.
— Magnifique… Retournons au camp et tu me les présenteras.
Ils repartirent lentement vers les tentes, Adrien énumérant tous ceux qui les avaient rejoints, hommes, femmes et enfants. Aila paraissait très calme, à la fois présente et lointaine. Il se demanda quels secrets, nouveaux et terrifiants, elle avait ajoutés sur ses épaules.

Adrien avait quitté un lieu silencieux où tous dormaient, il le redécouvrit plein d’animation. Tous les gens qu’Aila croisa la saluèrent avec respect et dignité. Elle répondit avec chaleur et son sourire s’élargit quand elle aperçut Quéra et Astria. Elle commença par serrer leurs mains sans un mot avant, finalement, de les étreindre contre elle avec énergie.
— Je vais me reposer, ajouta-t-elle simplement, en regagnant leur petite tente dans laquelle elle s’engouffra.
Adrien la suivit des yeux, croisant les regards pleins de questions de Quéra et d’Astria auxquels il réagit par un haussement d’épaules, signe de son ignorance. Quéra le saisit par le bras, l’entraînant avec lui vers le feu, et lui dit naturellement :
— Viens manger avec nous, mon frère.
Adrien sentit sa gorge se serrer d’émotion et il déglutit difficilement. Cette amitié nouvelle et sincère que Quéra lui offrait le bouleversait. Elle lui faisait peur aussi. Il prenait conscience que, jusqu’à aujourd’hui, il avait vécu très seul, entouré uniquement de sa famille et principalement de sa fratrie. Peut-être, là encore, était-ce l’effet Aila qui donnait à ceux qui l’accompagnaient de multiples occasions d’enrichir leur vie. Après avoir marqué un temps d’arrêt, il n’hésita plus à le suivre et rejoignit les nouveaux arrivants auprès du feu.

Aila sortit de sa tente en milieu d’après-midi et accomplit le tour du camp pour refaire connaissance avec chacun. Tous, elle les avait rencontrés, mais d’un vague souvenir, ils devenaient des amis à part entière, avec un nom, un visage associé et une personnalité. Elle s’accorda de nombreuses heures pour les écouter individuellement. Ils lui offraient sans regret leur vie et leur fidélité. Ils l’avaient choisie.

En fin d’après-midi, elle les invita à se réunir autour du feu pour leur parler.
— Il ne peut exister de libres décisions dans le mensonge. Cette nuit, j’ai accompagné le grand chaman Péral dans sa dernière demeure et il m’a légué son héritage…
Un frémissement parcourut les hommes et les femmes qui l’entouraient tandis qu’un sanglot éclatait dans le groupe.
— Je ressens l’attachement que vous lui manifestiez et ce qu’il représentait pour vous. Il m’a confié la tâche de lui succéder, m’assurant que je parviendrai à le remplacer auprès de vous. Cependant, je dois vous avouer que cette mission m’est impossible sans une entière vérité…
Aila se tut, son regard se tourna vers le sanctuaire du vieillard, elle projeta son esprit vers lui, sachant pertinemment qu’il ne pourrait plus lui répondre.
— Je vous ai menti par la force des choses. Je connais vos coutumes, je connais vos croyances. À aucun moment, je n’ai cherché à en abuser et, pourtant, c’est la faute que j’ai commise. Je m’appelle Aila Grand et je suis née de l’amour entre Barou Grand et Efée, sa femme.
Le murmure se mua en stupeur. Entendant le nom du colosse d’Avotour, quelques gestes empreints de colère se manifestèrent. Des hommes commencèrent à se lever pour quitter l’assemblée. Quéra, qui n’avait pas perdu son aura de chef, interpella sa troupe et ramena rapidement le calme. Obéissant, chacun finit par se rasseoir et écouta. Malheureusement, le respect s’était transformé en hostilité chez certains d’entre eux, Aila le sentait bien, mais elle reprit :
— Je sollicite votre attention jusqu’au bout. Après quoi, vous suivrez ce que votre cœur vous dictera et je l’accepterai. Au début de mon histoire, il y a une jeune fille de seize ans qui a grandi, élevée par son oncle, après le décès de sa mère et le rejet viscéral de son père envers elle. Ensuite, une magie, celle des fées, qui lui tombe dessus sans crier gare. Cependant, n’ayant déjà plus le choix, cette magie, donnée en partage, devient sienne. Des visions l’emportent en pays hagan et la font se tordre de douleur sous une grande souffrance. Tous ces événements l’obligent à franchir des étapes, vite, très vite, peut-être trop. Mais existe-t-il un autre chemin pour elle quand des voix de sorciers l’attirent, l’enchantent et que c’est à son corps défendant qu’elle leur résiste alors que céder serait si facile. Si seulement vous pouviez entendre les accents de ces êtres maléfiques qui cherchent à me posséder… Si seulement vous connaissiez le courage nécessaire pour ne pas y succomber… Si seulement…
Aila ne termina pas sa phrase, elle ferma les yeux un instant et tous se remémorèrent son combat avec l’homme en noir. Reprenant le contact avec son auditoire, elle poursuivit :
— Qu’est-ce qui peut bien pousser une si jeune femme à braver tous les dangers qui se présentent à elle ? Ce qu’elle sait, ce qu’elle voit. Il s’est développé en elle une conviction si intime et si profonde, que quoi qu’il se passe, elle avance jour après jour, car il faut battre Césarus. Et pour y parvenir, elle est prête à tout parce que, elle le sait, sinon nous disparaîtrons tous et vous, les premiers. Je vous l’ai dit et je vous le répète, ce tyran possède la certitude que vous ne fléchirez pas devant lui et il vous craint. Son seul objectif sera de tous vous massacrer au plus vite.
Son regard balaya l’assemblée et elle monta sur un rocher juste au-dessus d’eux.
— Regardez-moi ! Je n’ai que dix-sept ans ! Comment croyez-vous vraiment que je puisse sauver le monde ?
Des larmes apparurent au bord de ses yeux et se mirent à couler les unes après les autres, laissant des traces que fit scintiller la lumière du soleil couchant. C’est à ce moment que le halo qui entourait parfois Aila s’enflamma. Adrien la contempla, bouche bée, mais sa beauté radieuse n’était pas ce qui comptait le plus. Sous leurs regards, elle devenait un flambeau dressé par la Terre pour contrer Césarus, un symbole de rébellion en opposition à un ennemi commun, preuve de la force qui les unirait. Elle apparaissait fière et volontaire, d’un courage hors du commun et même les sillons des larmes sur sa peau n’y changeaient rien.
— Chaman Péral me l’a dit hier. Si j’échoue, notre univers disparaîtra. Parmi vous, existe-t-il une personne qui estime être plus compétente que moi pour réussir ? Je lui cède ma place sans hésitation. Chaque jour, la charge que je porte devient plus accablante, combien de temps encore serai-je capable de lui résister ?
Les yeux fixés vers l’horizon, Aila resplendissait dans les couleurs de l’astre couchant. Qui, à cet instant, pouvait croire qu’elle fût si jeune ? Elle était totalement femme, totalement chamane et encore plus vénérable. Plus personne ne parlait, ne contestait, les hommes et les femmes écoutaient, la respiration coupée.
Bientôt, elle posa son regard, qui flamboyait sous les derniers rais orangés du soleil, sur chacun d’entre eux, s’attardant en particulier sur ceux dont elle avait senti la colère ou la réticence et elle explosa :
— Je vais me battre ! Pas pour Avotour, mon pays d’origine, mais pour tous les êtres vivants qui existent et que Césarus veut annihiler. Qu’importe mon nom, Aila ou Topéca ! Qu’importent mes dix-sept ans ! Qu’importe que je sois forte grâce à la magie des fées ou aux Esprits de la Terre ! Je vais me battre et je vais gagner ! Jamais je ne laisserai un homme comme ce monstre détruire ceux que j’aime ! JAMAIS ! J’ai vaincu mon premier sorcier, je les vaincrai tous, sans exception ! Regardez-moi ! Je porte maintenant trois amulettes et je suis dépositaire de deux bagues de chamans ! Je suis celle qui sait ! Je suis celle qui voit et vous êtes, vous, Hagans, peuple ennemi d’Avotour, mes amis. Alors, allez-vous combattre avec moi ? Allez-vous devenir ces hommes et ces femmes qui écriront l’histoire à mes côtés ? Est-ce plus important pour vous d’être Hagan plutôt qu’habitant de la terre ? Accepterez-vous de regarder mourir ceux que vous aimez sans rien dire ni faire ? Moi, je choisis la vie ! Alors, quelle que soit mon origine, suivez-moi ! Devenez les guerriers qui vaincront l’adversité avec moi ! Je vous guiderai vers la victoire !

Un lourd silence accueillit ses derniers mots, tandis que le soleil déposait ses ultimes rayons rougeoyants autour de la silhouette de la chamane. Astria s’approcha, elle regardait Aila avec intensité, puis elle baissa la tête humblement avant de prononcer d’une voix émue.
— Je choisis la vie, celle de Quéra, celle de mes enfants et celle de mes amis. Topéca, tu seras mon guide.
Et elle lança au soleil qui s’effaçait son cri de guerre, si profond qu’il semblait ne jamais devoir s’arrêter. Quand enfin ce dernier s’estompa, l’astre s’était volatilisé. Puis ce fut celui du chef qui s’envola vers le ciel, immédiatement rejoint par tous les autres, et leurs cris unis firent trembler le cœur d’Aila. Quéra vint aux côtés de sa femme, rayonnant de fierté. Sa maari était la meilleure ! Il le savait depuis longtemps, mais le redécouvrait toujours avec un plaisir renouvelé.
Seul Adrien restait silencieux. Depuis les déclarations d’Aila, il se sentait très mal à l’aise avec ses propres mensonges, alors, quand finalement la clameur cessa, il s’avança et attira l’attention de la tribu.
— J’ai, moi aussi, des révélations à vous faire. Après, si nécessaire, je m’effacerai, car le plus important pour moi est la réussite de la mission de Topéca.
Il défit l’ourère qui entourait sa tête et se présenta aux regards, avec courage. Ses traits trahirent une partie de ses origines, il n’était pas simplement hagan.
— Je suis Adrien d’Avotour et je veux suivre Topéca pour me battre et empêcher notre monde et ceux que j’aime de mourir.
Quéra s’approcha de lui, puis se tourna vers la foule, toujours troublée par la découverte.
— Cet homme est bon et brave. Il pourrait être l’un des nôtres et, pour moi, c’est un ami, comme il a été le vôtre hier et comme il le sera encore demain, car je suis convaincu que nous pourrons compter sur son courage et sa détermination. Je vous le présente, il est mon frère !
Quéra redressa fièrement sa tête, regardant ses hommes et le silence se brisa une nouvelle fois, remplacé par des cris de joie. Adrien se retrouva entouré par tous et, contrairement à Aila, il eut le sentiment qu’il ne serait plus jamais seul…


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