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La saga d'Aila  fantasy


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Note : 4.6 / 5 avec 216  critiques roman

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Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Telle une barrière infranchissable, les montagnes du pays hagan se dressaient devant Aila et Adrien. Il fallait connaître les chemins qui menaient en leur cœur pour surmonter les rochers agressifs et les crêtes acérées.

Comme une mélopée intérieure, résonnaient toujours les mêmes mots dans la tête de la jeune femme perchée sur son cheval noir : « Je suis Topéca, je suis la première chamane guerrière. » Si seulement Aila avait pu discerner leur signification, si seulement elle avait su où cette nouvelle personnalité allait l’entraîner, aurait-elle fait demi-tour ? Devant elle, sur sa monture hagane, chevauchait un prince d’Avotour, Adrien, enfermé dans un silence pesant. Après avoir été si proches, ils étaient presque devenus des étrangers et, malgré l’apparente indifférence du jeune homme, même si l’attitude de la combattante avait blessé ce dernier, Aila avait décidé de ne plus s’en préoccuper. Alors que l’immense muraille grandissait à vue d’œil, elle se contentait de la fixer, comme si ces pierres millénaires pouvaient répondre aux interrogations incessantes de son esprit.

Arriva enfin le moment où ils parvinrent au pied du colosse granitique qu’ils allaient devoir gravir. Comme s’il voyageait seul, Adrien arrêta son cheval, en descendit, puis s’installa pour grignoter sans appétit la collation préparée à Niankor par leur hôte de la veille, Nestor.
Aila, qui semblait, pourtant, à peine lui prêter attention, glissa de Lumière et se cala le dos contre la paroi qui s’offrait à elle, tandis que ses yeux sautaient de roche en roche à la recherche d’une identité qui lui échappait. Son esprit vagabondait, incertain, et ses idées s’entrechoquaient sans construire ne serait-ce que l’ébauche d’une compréhension nouvelle. Encore plus silencieuse que le prince, car bien plus absente, elle patienta jusqu’à la fin du repas de son partenaire et, à son signal, elle se prépara à repartir. Il n’avait jamais été question de reculer, mais, à présent, le moment était enfin venu d’attaquer la montée. Adrien, toujours plongé dans un profond mutisme, enfourcha son cheval, aguerri aux exigences de leur destination, et s’éloigna sans se préoccuper de sa compagne.

Avant de le suivre, parce qu’elle se souciait de la santé de sa jument, Aila lui expliqua, comme à son habitude, ce qui les attendait : l’adaptation à l’altitude et les chemins de plus en plus étroits et de plus en plus hauts qui emballeraient son petit cœur d’animal, peu accoutumé à de tels efforts. Elle la caressa, la rassura. Lumière devait avoir confiance puisqu’elles seraient ensemble et qu’ensemble elles surmonteraient tous les obstacles comme chaque fois. La jeune femme plaça son visage contre l’encolure de son cheval et la serra de toutes ses forces comme pour capter, dans cet unique lien d’amour qui lui restait, toute l’énergie nécessaire pour poursuivre sa route et accepter son destin. Une fois en selle, Aila ne tarda pas à rejoindre Adrien.

Rapidement, la pente s’accentua tandis qu’ils entraient petit à petit en territoire hagan, commençant l’ascension des montagnes gigantesques qui en constituaient les frontières naturelles. Le soleil, bien haut dans le ciel, brillait sans relâche ; les effets de la chaleur, ressentis dès le départ de Niankor, ne s’estompèrent que tardivement pendant leur progression, plus lente et ardue que celle que le prince augurait. Alors qu’il espérait dénicher, avant la venue de la soirée, un plateau sur lequel ils pourraient dormir, le sentier emprunté ne leur permettait que de gravir le versant vers les sommets, sans laisser apparaître la moindre brèche pour s’en écarter un tant soit peu. Tandis que l’astre entamait son déclin derrière les cimes, Adrien, vaguement découragé, n’entrevoyait toujours rien. Un léger soupir s’échappa de ses lèvres et il talonna sa monture, persistant dans sa quête d’un lieu pour s’arrêter. Telle une ombre muette, Aila le suivait. Une fois le soleil quasiment couché, la température diminua rapidement et le prince frissonna. La nuit tombante le découvrit soudainement démuni, incapable de savoir quelle décision prendre. Dormir sur ce sentier étroit ne l’enchantait guère. Il jeta un regard furtif vers Aila, certain que, s’il lui posait la question, elle donnerait immédiatement une solution, mais il lui en coûtait de lui adresser la parole après leurs derniers échanges peu amènes. Donc il se tut et continua son ascension plus haut. Quand le soleil eut complètement disparu derrière les falaises et que sa lueur faiblissante annonça l’imminence de la nuit, il s’avoua vaincu et s’enquit auprès d’elle.
— Ail… Topéca, savez-vous où nous pourrions dormir ?
Il ne discerna son expression qu’au moment où elle s’entoura d’un halo de lumière. Adrien fronça les sourcils : elle paraissait si triste, sous cet éclairage aux nuances spectrales, comme détachée de la vie.
— Par là, indiqua-t-elle d’un timbre atone, tournant son menton vers leur gauche.
Avec assurance, elle emprunta une minuscule sente quasi invisible qui semblait serpenter entre quelques arbres épars. Intérieurement, le prince reconnut que, sans la jeune femme, jamais il n’aurait détecté la voie sur laquelle elle s’engageait. Guidé par la lumière qu’Aila répandait autour d’elle, il finit par deviner, dans l’ombre de plus en plus dense, un espace à peu près plat où ils pourraient passer la nuit, coincé entre deux parois rocheuses aux à-pic vertigineux.
— Je monte la tente. Pouvez-vous soigner les chevaux ? suggéra le jeune homme.
Elle acquiesça pendant qu’il extirpait leur lampe qu’elle alluma d’un geste vif, lui évitant la peine d’utiliser ses pierres. Adrien la remercia d’un signe de tête, incapable d’exprimer sa pensée par des mots audibles. Il regretta encore plus amèrement la barrière qui s’était dressée entre eux, devenue aujourd’hui si compliquée à rompre.

Décidément, ce n’était pas sa journée. Le prince pestait intérieurement contre leur abri récalcitrant. Il n’avait monté ce dernier qu’une fois et en plein jour. Cette opération, si simple sur le moment, lui apparut insurmontable sous le faible éclairage des flammes. Après maintes tentatives infructueuses, Aila s’approcha et posa sa main sur son bras.
— Préparez-nous quelque chose à manger, je m’en occupe, lui dit-elle.
Il eut à peine le temps de sortir le repas que l’abri était dressé avec les couvertures et leurs sacs jetés à l’intérieur. La jeune femme avait conservé les manteaux qu’ils revêtirent pour se préserver du froid ambiant avant de s’attaquer à la réalisation d’un feu.

Adrien la regardait sans en avoir l’air : elle paraissait si loin, si seule qu’il aurait voulu ne jamais avoir prononcé ses propos sans nuances. Qui était-il donc pour juger ses actions avec tant de certitudes ? D’autant plus qu’elle avait toujours raison ! Il ne pouvait l’ignorer, car même Hubert avait reconnu cette aptitude si déstabilisante chez Aila. Et puis, pourquoi n’avait-elle pas explosé quand il lui avait lancé tous ces reproches au visage ? Elle aurait dû ! Elle n’était pas du genre à recevoir les critiques sans se défendre ou rendre coup pour coup. Son frère aîné en avait fait les frais plus d’une fois, alors pourquoi pas lui ? Pendant leur dîner, il ne cessa de lui jeter des coups d’œil à la dérobée, dont elle ne semblait même pas s’apercevoir. Finalement, elle se leva et projeta son esprit pour vérifier la présence d’un danger potentiel.
— Nous pouvons aller dormir, conclut-elle.
Elle regagna la tente, abandonnant, sous la lumière dansante de leur unique lampe, un prince complètement désemparé. Il resta encore de longs instants à tenter de réfléchir sur la conduite à tenir dans cette situation inhabituelle, sans succès. Pénétrant sous la toile, il s’aperçut qu’Aila, déjà emmitouflée sous sa couverture, lui tournait le dos. Il s’installa de même, une fois la flamme soufflée.

Un courant d’air froid réveilla Adrien ; Aila venait sans nul doute de sortir de leur abri. Il ressentit quelques difficultés à émerger complètement, le cœur toujours lourd des constats de la journée précédente. Pour la première fois, vivre avec la combattante lui apparaissait compliqué. Jusqu’à présent, il l’avait suivie sans états d’âme, et puis, d’un coup, ils s’étaient opposés sans cris, mais c’était pire puisqu’ils n’avaient même pas discuté. Il portait une partie de la responsabilité de cette situation inconfortable qui l’ennuyait énormément, car il ignorait, à présent, comment sortir de cette querelle idiote. Il aurait voulu effacer les mots blessants et encore plus compenser l’absence de repartie de la jeune femme. Il essaya d’imaginer un instant comment il aurait réagi si tout ce qu’elle avait dû affronter lui était arrivé, à lui, mais il abandonna. Jamais il ne pourrait comprendre ce qu’elle endurait quotidiennement. Enfin résolu à se lever, il sortit de sa couverture et enfila son manteau ; il faisait bien froid au petit jour. Le rabat de la tente s’ouvrit et Aila s’y glissa avec deux bols remplis d’une chaude boisson aux herbes. Elle lui en tendit un et dégusta le sien à petites gorgées. Le silence s’installa une nouvelle fois jusqu’à ce qu’Adrien décidât qu’il était temps de dénouer la situation. Il se racla la gorge discrètement et se lança :
— Aila, je suis infiniment désolé pour mes propos d’hier…
Elle leva son regard vers lui, dénué de colère ou du moindre reproche.
— Ce n’est pas grave, assura-t-elle simplement.
— Pas grave ! Mais si, c’est grave ! Comment pouvez-vous répondre ainsi ? Quelques jours auparavant, vous m’auriez sauté dessus pour la moitié de ce que j’ai dit et là, vous n’avez pas réagi. Pourquoi ?
— Adrien, vous le savez. J’ai cessé d’être Aila. Je suis Topéca, la première chamane guerrière.
— Vous êtes… ou vous cherchez à vous en convaincre ?
— Quelle différence ? Son esprit est en moi et je dois apprendre à vivre avec elle. Je suis elle.
— Non, je ne suis pas d’accord. Vous êtes Aila !
La gorge d’Adrien se serra, il percevait une telle gravité dans les yeux de la jeune femme et une telle détresse qu’elles rendaient encore plus insupportable son propre sentiment d’incapacité. La chamane secoua la tête lentement.
— Nous ne pouvons coexister toutes les deux dans un même corps et, pour le succès de notre mission, Aila doit s’effacer. Topéca réussira là où Aila aurait échoué. Celle que vous connaissez reviendra probablement après…
Le ton d’Adrien s’affirma.
— Vous m’avez déclaré hier que, si je considérais que vous commettiez une erreur, je devrais vous en informer. Alors, je m’exécute : Topéca ne peut vaincre sans Aila. Cette dernière est une source d’énergie inépuisable, inexorablement portée vers les autres, c’est une visionnaire qui sait ce qui doit être ou pas, c’est une vague d’amour et de respect qui déferle dans la vie de ceux qui l’entourent. C’est vrai, ça bouscule un peu tout, mais ça dépoussière aussi beaucoup et tant mieux ! Topéca ne peut pas vaincre en solitaire, elle a besoin d’Aila parce que Topéca, c’est toujours Aila, y compris dans le monde hagan.
La jeune femme posa son regard douloureux sur le prince. Peut-être y flottait-il à présent une lueur d’espoir qui n’existait pas un instant plus tôt. Elle ajouta :
— Si seulement je devinais qui est Topéca. Si seulement j’imaginais à quoi une chamane guerrière devait ressembler. Mais je l’ignore complètement ! Je ne sais même plus qui je suis, je n’ai aucune idée de mon avenir. Je vais juste où mes pas me mènent…
— Aila, regardez-moi ! Vous êtes une guerrière ! Vous vous battez comme personne et vous êtes déjà une chamane, vous soulagez la souffrance, vous vous préoccupez des êtres autour de vous. À quoi pensez-vous que doit ressembler une chamane guerrière, sinon à vous-même ?
La jeune femme avait subitement froncé les sourcils. Elle s’interrogeait sur les paroles de son compagnon. Elle aurait tellement voulu croire que tout était aussi simple pour que le chemin lui parût, enfin, facile à suivre…
— Je sais me battre, mais je ne suis pas une vraie guerrière, objecta-t-elle, indécise.
— C’est parce que vous n’avez jamais trouvé l’occasion de vous le prouver, mais cette aubaine viendra, comme d’habitude, au moment opportun. S’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que Topéca n’est pas une nouvelle personne en vous, c’est juste ce que vous allez devenir en pays hagan. Croyez-moi… J’en suis intimement persuadé.
Un sourire léger comme une note de soulagement transparut sur le visage d’Aila qui doucement se métamorphosa. Se penchant vers le jeune homme, elle passa ses bras autour de son cou et le serra avec force contre sa poitrine.
— Merci, merci du fond du cœur.
Se dégageant de l’étreinte, elle effleura au passage de ses mains le bol du prince, puis s’éclipsa. Déchargé d’un grand poids, Adrien pensa de nouveau à la boisson qu’il tenait et soupira  : « C’est malin. Après tout ce temps, elle doit être toute froide… »
Il se prépara à la boire dans cet état et la porta à sa bouche. Surpris, il avala une première gorgée toute tiède. Voilà ce qu’Aila avait effectué avant de partir, elle avait réchauffé ce qui avait refroidi. Elle songeait toujours à tout et particulièrement aux autres… Comment avait-il pu être si désagréable et si injuste envers elle hier ?

Enfin, la température commençait à augmenter. Aila, redevenue elle-même, avait abandonné sa mine défaite pour une attitude plus sereine. Ils poursuivaient leur montée vers des altitudes plus élevées, sans en ressentir les effets. Ils estimèrent qu’ils se situaient trop bas pour rencontrer les premières tribus haganes. Voyager quatre à cinq jours de plus serait sûrement nécessaire, sans compter qu’il faudrait monter encore plus haut pour avoir la moindre chance de tomber sur celle d’Acri ; le grand chef hagan quittait rarement les cimes inaccessibles.

Lors de leur avancée, les deux compagnons s’occupèrent comme ils le pouvaient, contemplant les paysages de toute beauté qui se dévoilaient un peu plus à chaque virage. Ils avaient décidé de ne plus se parler qu’en hagan et échangèrent des phrases d’abord anodines, puis de plus en plus élaborées, abandonnant au passage le vouvoiement. Comme un défi, ils s’étaient amusés à traduire des histoires drôles d’Avotour en langue locale, ce qui donna lieu à des compositions originales, dont le sens initial s’était plus ou moins perdu… Hilares, ils finirent par conclure que le hagan ne convenait pas à l’humour ! Petit à petit, ils s’étaient organisés également dans la répartition des tâches : Adrien laissait Aila trouver les places où dormir, tandis qu’il était devenu le spécialiste du montage de la tente. Ils se partageaient la recherche de victuailles, encore accessibles à cette altitude. Ils dénichaient des baies comme des myrtilles et chassaient du petit gibier, profitant de cette occasion pour utiliser leurs nouveaux arcs. Ils prirent l’habitude de ramasser des branches, mais, pour économiser les pouvoirs d’Aila, Adrien s’occupait de les enflammer. Dans la mesure du possible, ils gardaient quelques réserves de nourriture pour la suite de leur voyage. Ils s’entraînèrent à draper la longue bande de tissu traditionnelle ou ourère, qui les protégeait à la fois du froid, de la chaleur, et permettait surtout à Adrien de dissimuler un peu ses traits aux caractéristiques légèrement différentes de ceux des Hagans de l’est. Leur fonctionnement bien rôdé s’acheva au milieu du cinquième jour. Aila, qui chevauchait en tête, stoppa Lumière soudainement. La route prévue continuait en montée, tandis qu’un sentier dévalait en contrebas vers une vallée reculée.
— Il faut partir par là, annonça-t-elle en désignant la deuxième voie.
Coupant court aux objections qu’aurait pu exprimer Adrien, elle rajouta :
— Je sais qu’elle redescend, mais c’est celle-là que nous devons emprunter.
Son compagnon hocha la tête et la suivit. Elle se retourna et lui rappela :
— Topéca, je suis Topéca, et toi, Kazar, ne l’oublie pas…
Le prince opina, se répéta son nouveau nom pour mieux s’en imprégner ainsi que celui de Topéca. Alors qu’il constatait que le simple fait de changer de patronyme l’agaçait de façon significative, il ressentit une immense bouffée de compassion pour Aila-Topéca qui voyait sa vie lui échapper chaque jour…

Alors que la vallée s’ouvrait progressivement devant eux, Aila murmura à Adrien :
— Des guetteurs. Ils nous observent depuis les rochers, à gauche. Inutile de regarder, vous ne les apercevrez pas. Nous approchons d’un campement…
Elle hésita avant de poursuivre :
— J’y perçois une grande confusion…
Il ne leur fallut guère de temps pour l’atteindre. Aila avait déjà précisé à Adrien que trois cavaliers armés les suivaient, prêts à leur décocher une flèche dans le dos à la moindre marque d’hostilité. Bientôt, ces derniers les rejoignirent et l’un d’entre eux, probablement leur chef, s’avança vers eux. L’homme affichait typiquement des traits hagans : pommettes hautes et proéminentes, cheveux noirs et longs, fine moustache qui pendait de chaque côté de la bouche, tandis que ses yeux de jais, aussi sombres que ceux d’Aila, testaient la chamane, imperturbable. Autour du cou, il portait son ourère qui s’étalait en plis lâches sur ses épaules. Son regard glissa de l’un à l’autre avant de s’arrêter de nouveau sur la jeune femme :
— Qui es-tu ? Je ne te connais pas.
— Et toi, qui es-tu ? Je ne te connais pas non plus, répliqua-t-elle sur le même ton.
L’homme tiqua imperceptiblement avant de déclarer :
— Je suis Quéra, le chef de la tribu Appa.
— Je m’appelle Topéca et je suis la première chamane guerrière.
Solennelle, Aila martela ses derniers mots sans parvenir à impressionner le cavalier qui enchaîna :
— Que fais-tu par ici ?
— Je réponds aux prières faites à la Terre. Je sais que vous avez plusieurs enfants malades et je suis venue les soigner et peut-être les guérir si le pouvoir de la Terre m’accompagne.
Quéra hocha la tête lentement, comme s’il pesait la valeur des paroles prononcées.
— Et lui, qui est-ce ?
— Kazar, mon frère. Il m’assiste dans ma quête des Esprits.
« Allons donc, songea Adrien, son frère ! »
Quéra jaugea une dernière fois les deux inconnus en face de lui avant de se décider.
— Suivez-nous.
Aila descendit de cheval, puis murmura quelques mots inaudibles à Lumière. Elle prit son kenda dont les clochettes tintèrent, attirant l’attention du chef de la tribu Appa.
— Pas d’armes d’Avotour chez nous ! ordonna-t-il d’un ton sans appel.
La chamane leva haut le bras, puis frappa son kenda sur le sol. Ce dernier vibra sous leurs pieds tandis que le vent tourbillonna brusquement autour d’eux. De sa voix puissante au timbre clair, elle lança aux hommes qui l’entouraient :
— Je suis Topéca ! Je suis la première chamane guerrière ! Je ne reçois d’ordres que de la Terre. Si l’un de vous le conteste, qu’il ose se mesurer à mon pouvoir !
De nouveau, elle frappa son kenda et nul ne put ignorer le sol qui tremblait une nouvelle fois et agitait les montures.
Adrien se figea, observant avec attention la femme à ses côtés. Aila dégageait une force prodigieuse. Plus que jamais, elle était magnifique, son menton relevé, une détermination absolue dans ses yeux noirs. Autant d’énergie dans un seul être paraissait inconcevable et pourtant… Le prince, silencieux, était subjugué. Comment ne pas être impressionné par l’aura qu’elle dégageait ?
Les deux compagnons de Quéra se concertèrent brièvement du regard, mais, à l’instar de leur chef, ils ne bougèrent pas. Le vent cessa aussi brusquement qu’il s’était levé.
— Une nouvelle demande ? interrogea Aila, ses yeux défiant les trois cavaliers, les uns après les autres.
— Non, chamane Topéca, répondit Quéra, baissant la tête. Venez, les enfants sont là-bas, auprès de leurs mères.
— Vos enfants sont-ils malades également ? s’enquit-elle d’une voix douce.
— Oui…
L’homme déglutit et poursuivit :
— Mon fils de trois ans et ma fille, une nouveau-née, présentent des symptômes semblables depuis cette nuit.
— Je vous suis, conclut-elle.

À peine parvenue à destination, elle se laissa glisser de sa selle, attrapa sa ceinture à onguents et accompagna Quéra, talonné par Adrien. Elle pénétra sous une tente plus grande que les autres et son regard parcourut l’endroit : quelques mères et, dans leurs lits de fortune, une dizaine de gamins à peu près tous du même âge qui gémissaient, pleurnichaient quand ils le pouvaient encore. Seul un bébé hurlait à pleins poumons, tenu par une Hagane dont les yeux humides se posèrent sur la jeune femme avec circonspection. Aila laissa son esprit errer tandis que Quéra la présentait :
— Voici Topéca, la première chamane guerrière. Elle a entendu l’appel de la Terre et est venue soulager nos enfants.
L’homme lui désigna la femme qui portait le bébé :
— Et voici ma maari, Astria.
Aila réprima un sursaut de surprise tandis que des souvenirs douloureux emplissaient sa mémoire. Elle se força à les effacer. Le passé était derrière elle, elle ne devait se préoccuper que du présent. La femme, serrant le nourrisson contre elle, lâcha la main d’un des gamins allongés et s’approcha d’elle, le regard plein d’espoir. Aila défit son manteau, déroula l’ourère qui dissimulait encore sa tête et son cou, laissant apparaître ses traits sans la moindre appréhension. Elle avança les mains vers le bébé qui s’égosillait. Astria hésita un instant, ses yeux cherchant chez son mari un assentiment qu’elle ne prit pas le temps de recevoir et tendit son enfant. La chamane s’en saisit avec douceur, l’entortillant dans la bande de tissu qu’elle fixa contre elle. Rapidement, les cris du nourrisson s’atténuèrent, puis disparurent.
— Votre petite fille est apaisée. Tant qu’elle sera blottie contre moi, son état ne s’aggravera pas. Maintenant, je vais soigner les malades, en commençant par les plus atteints, expliqua Aila.
De sa ceinture, elle sortit une poudre d’herbes séchées qu’elle versa dans un grand bol et la mélangea à de l’eau, tiédie d’un geste mental.
— Faites-leur avaler un peu de cette préparation. Les fièvres trop fortes vont diminuer progressivement et les douleurs se calmer. Ce breuvage leur permettra d’attendre plus sereinement que je vienne les guérir.
Aila s’approcha d’un enfant situé au fond de la tente, suivi par Quéra. Astria avait rejoint son fils, sans quitter des yeux la chamane qui portait sa petite fille et, peut-être avec elle, la solution à son malheur.
— Depuis combien de temps est-il dans cet état ?
— Deux jours. C’est le premier à être tombé malade, répondit Quéra.
Aila s’interrogeait. Comment tous ces enfants, appartenant à une même tranche d’âge, avaient-ils pu être atteints simultanément ?
— Sauriez-vous s’ils ont fait quoi que ce soit ensemble ?
— Ils fonctionnent comme une petite tribu au cœur de la nôtre. Ils se promènent et jouent un peu partout dans les environs.
— Fréquentent-ils un lieu qu’ils affectionnent plus particulièrement et où les adultes ne se rendent pas ? Un endroit secret par exemple ?
— Aucune idée… Comme il n’existe plus d’autres enfants de cet âge qui pourraient nous renseigner, pour la simple raison qu’ils sont tous là, nous ne le découvrirons pas…
Aila hocha la tête avec gravité tandis que le Hagan désignait toute la tente de sa main. À part le bébé assurément, la petite tribu était tombée dans un piège invisible, mais où et lequel ? Elle repensa au village de l’aubergiste. Elle ressentait de la sorcellerie derrière cette épidémie, elle en était persuadée, mais, cette fois, elle ne la laisserait pas se développer ! Elle prit le temps d’examiner l’enfant et de projeter son esprit en lui pour tenter de détecter la cause de son état, sans y parvenir. Les joues rouges du garçon, bien mal en point, luisaient de sueur et sa respiration hachée ressemblait tant à celle de la femme de Pontet que le cœur de la chamane se serra, la pauvre n’avait pas survécu. Était-ce le sort qui attendait tous ces petits êtres ? Aila chassa immédiatement cette idée ; elle ne laisserait personne mourir et surtout aucun enfant. Elle se tourna vers Adrien.
— Kazar, je vais avoir besoin de ton aide. Elle lui désigna l’autre côté du lit.
Soucieux, il s’approcha et s’assit en face d’elle. Elle posa ses paumes sur le garçonnet.
— Place tes mains sur les miennes et, en aucun cas, tu ne les lâches. Parle-moi comme tu l’as déjà fait, souviens-toi…, lui murmura-t-elle.
L’inquiétude d’Adrien décupla, il réalisa tout de suite les dangers qu’elle encourait, en plus du simple fait de soigner les enfants. Les yeux fermés, Aila projeta sa tête en arrière comme pour s’ouvrir à l’énergie qui vibrait en elle. Elle inspira le plus possible d’air dans ses poumons et bloqua sa respiration l’espace d’un instant. Puis son exploration débuta, les mains du prince retenant les siennes et le son de ses paroles la préservant des tentations qu’elle allait croiser. Jamais la chamane n’avait plongé aussi loin à l’intérieur d’elle-même. À nouveau, elle perçut l’appel des voix, les mêmes que celles de l’auberge, le premier soir de leur voyage. Elle força sa conscience à se focaliser sur la présence d’Adrien pour se rattacher à une forme de réalité, avant de replonger dans le corps du malade et de se soumettre de nouveau à la pression du charme que ces voix exerçaient sur elle, et aussi à cette envie qu’elles faisaient naître de tout abandonner pour elles. Seules les paroles d’Adrien parvenaient à briser cet envoûtement particulièrement pervers. Comment pouvait-elle s’y soustraire autrement ? Comme une onde incontrôlable, la colère déferla en elle contre ces hommes du mal qui tentaient de la manipuler et de l’emprisonner, ces hommes qui causaient le malheur de tant d’innocents. Stimulée par cette soudaine rébellion, elle déversa toute son énergie dans l’enfant qui se cabra dans un gémissement avant de retomber inerte sous le regard terrifié de sa mère. Effarée, cette dernière se pencha sur le corps de son fils, à la recherche du moindre souffle dans sa poitrine. Elle tâta son front.
— Que les Esprits de la Terre soient remerciés ! s’écria-t-elle, emplie de reconnaissance. Sa fièvre est partie et il respire mieux !
Des murmures résonnèrent dans la pièce tandis que, vidée de toute substance, Aila reprenait peu à peu connaissance. Cette seule guérison l’avait laissée épuisée et sa tête tournait.
— À présent, il faut aller voir la petite là-bas, dit-elle faiblement, tendant le menton vers le lit d’en face.
Contournant le garçon, Adrien aida la chamane à se relever avant de la soutenir sur le peu de distance à parcourir. De nouveau, ils posèrent leurs mains sur la fillette et Aila récidiva. Confiante, car elle se sentait mieux préparée pour résister aux voix et, préservée par les mots du prince, elle améliorait peu à peu sa capacité de guérison, même si chaque rétablissement lui coûtait très cher. Après la cinquième intervention, les jambes d’Aila se dérobèrent pour de bon et Adrien l’épaula pour éviter qu’elle s’effondrât.
— Ail… Topéca, tu dois te reposer, la supplia-t-il.
— Ce n’est pas possible, même si tu dois me porter, tous les enfants doivent être sauvés, maintenant. Est-ce que tu comprends ? murmura-t-elle.
Adrien hocha la tête, gravement. Décidé, il l’assit devant le lit suivant et se plaça cette fois-ci derrière elle pour mieux la soutenir. Ils renouvelèrent leur opération une fois, deux fois, encore, et encore… Quand le dernier malade fut enfin hors de danger, la mère du bébé s’approcha. Pendant toute la durée des soins, elle avait observé Aila se vider de sa propre énergie pour permettre à des enfants qui n’étaient pas les siens de se rétablir. De ses yeux noirs émanait une douceur particulière qui enveloppa la jeune chamane.
— Je m’occupe du nourrisson, murmura Aila, croisant le regard brillant de la femme hagane.
— Non, objecta Astria d’une voix ferme, vous êtes bien trop épuisée. Vous avez dit que son état ne s’aggraverait pas à votre contact et je vous fais confiance. Vous pourrez la guérir demain, rien ne presse. Quéra et moi allons vous prêter notre tente. Je sommeillerai près de mon fils cette nuit et vous pourrez tranquillement dormir de votre côté.
Aila accepta l’offre d’un cillement des paupières et Adrien la saisit dans ses bras pour la porter. Guidé par Quéra jusqu’à leur nouvel abri, le prince y pénétra et déposa la chamane sur une couche que le couple de Hagans venait de mettre à leur disposition. La jeune femme s’enfouit sous les couvertures. Vaincue par la fatigue, elle s’endormit immédiatement. Les yeux d’Adrien s’attardèrent sur sa silhouette, sur le mélange de force et de fragilité qui coexistaient en elle à chaque instant, sur la peur qu’il ressentait devant les dangers qu’elle combattait. Il craignait que la lutte fût inégale et qu’elle finît par plier sous la charge qui pesait sur elle. Un soupir alourdit son cœur un bref instant, puis il retourna chercher les onguents et le kenda oubliés dans la grande tente, Quéra toujours à ses côtés. Il perçut la curiosité des habitants du camp dans les regards qui le suivirent sur tout le trajet.
— Je comprends pourquoi votre sœur a fait appel à vous pour ses soins. Apparemment, cette façon de guérir est délicate, voire dangereuse pour elle… Nos enfants étaient très malades, n’est-ce pas ?
Adrien repensa aux sorciers que révélaient les voix entendues par Aila. Et le poids qui pesait sur son cœur s’alourdit un peu plus. Derrière toute cette souffrance, ces hommes du mal s’affairaient et, après avoir attaqué Avotour, ils s’en prenaient dorénavant aux Hagans. De plus, si la vision d’Aila avait été correctement interprétée, tous ces malheurs n’étaient qu’un début…
— Oui, très malades et je pense que des moments plus graves encore nous attendent…
Quéra le fixa, silencieux, tandis qu’Adrien s’emparait du bâton dont les grelots vibrèrent comme l’écho d’une petite victoire dans le ciel pur du pays hagan. Lorsqu’il ressortit, l’attention à son égard avait cru comme le nombre d’observateurs. Mal à l’aise de se sentir ainsi étudié, il s’éclipsa rapidement, soucieux de regagner la pénombre de la tente pour veiller sur Aila.


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